(1968) Preuves, articles (1951–1968) « Sur Voltaire (février 1957) » pp. 68-70
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Sur Voltaire (février 1957) y

S’il m’arrive, à Paris, d’appeler mon domicile, qui est à Ferney-Voltaire, dans l’Ain : « Veuillez épeler », dit la téléphoniste. C’est trop long. Donnez-moi Ferney comme Branca et Voltaire comme un fauteuil. — J’y suis. Dans quel département ? — L’Ain. Elle comprend « hein ? » et redemande : « Dans quel département ? » etc.

Cela prend du temps, et cela se répète depuis neuf ans que je me suis arrêté dans cette ferme, au pied du Jura, face aux Alpes, à 8 kilomètres de Genève, sur un sol longtemps disputé entre la France et les Confédérés, finalement demeuré français.

« L’un des plus beaux aspects de l’Europe », écrit Voltaire, qui y a vécu de 1758 jusqu’à l’année de sa mort, vingt ans plus tard. Je connais peu de paysages aussi complets : la plaine et ses intimités cloisonnées de rideaux de peupliers, les montagnes lointaines ou proches figurant le sublime et le familier, le grand couloir des vents européens, et ces prairies entre deux bois de très vieux chênes, où persiste un tapis de brume. Aux bords de ce ruisseau qui longe mon jardin, qui l’inonde aux crues de printemps, Chateaubriand passa des heures d’heureux ennui, méditant sur la gloire et les jeux de Ferney. Le souvenir de Voltaire anime toute la région ; il ne vit pas seulement dans les mémoires : ces maisons, ces fabriques, ces allées de peupliers, ces champs gagnés sur les marais, voilà l’œuvre du Patriarche au Pays de Gex, et son monument le plus vrai.

Il a bien sa statue, grandeur nature, dans mon village. Mais ce n’est pas ce petit corps maigre et ce rire édenté de vieillard polisson qui le rendent présent parmi nous. Plutôt ces inscriptions, que je copie sur le socle :

Face nord :

au bienfaiteur de ferney

Voltaire fait construire plus de cent maisons
Il donne à la ville une église, une école, un hôpital
Il fait dessécher les marais du pays
Il établit des foires et des marchés
Il nourrit les habitants pendant la disette de 1771.

 

Face sud :

au poète philosophe

Calas, Sirven, Montbailli, La Barre, Lally-Tollendal
Émancipation des serfs du Jura
Affranchissement du pays de Gex
Essai sur les Mœurs, Dictionnaire philosophique, Tancrède, Irène.

 

Le voilà, l’écrivain engagé ! Il ignorait le mot, mais faisait un pays. Et certes personne ne l’aidait, mais il était fort riche et souvent généreux, pourvu d’une plume qui valait une armée, et d’un mauvais esprit qui valait cent vertus. « Marchez toujours en ricanant dans le chemin de la vérité », écrivait-il à Mme du Deffand. Avec ou sans le curé, contre les tyranneaux, en dépit des conseils des réalistes, il édifiait, il réformait, il initiait et, malgré son grand âge, il plantait. « Quand je n’aurais défriché qu’un champ et quand je n’aurais fait réussir que vingt arbres, c’est toujours [p. 69] un bien qui ne sera pas perdu. » Les cèdres du Caucase, envoyés par la Grande Catherine, périclitent. Mais les arbres bordant la route de Gex à Genève me parlent chaque matin de son amour des lieux. Il fit venir de Genève cinquante familles d’artisans, d’horlogers, de céramistes, tous protestants, mais qui vécurent en paix avec ceux qu’ils enrichissaient. En même temps, il faisait bâtir une église neuve. Au fronton, l’on peut lire encore : Deo erexit Voltaire. « Deux bien grands noms ! » disaient les voyageurs du temps. Il y faisait ses Pâques, non sans ostentation, et ne se privait pas de haranguer le bon peuple à la sortie de la messe, en vieux père de famille.

C’est ici que la publicité fut inventée. Voltaire n’écrivait plus une lettre aux princes intellectuels et temporels de l’Europe sans y ajouter un prospectus vantant la qualité des montres de Ferney, ou des bas de soie que l’on filait dans sa fabrique. La première paire parvint à la duchesse de Choiseul avec ce mot : « Daignez les mettre, Madame, une seule fois, et montrez ensuite vos jambes à qui vous voudrez. » À ses amis de Paris : « On fabrique ici beaucoup mieux qu’à Genève… Donnez vos ordres : vous serez servis… Vous aurez de très belles montres et de très mauvais vers quand il vous plaira. »

En vingt ans, le village passe de cinquante foyers à plus de mille habitants, qui deviennent propriétaires par un système que l’on nommerait de nos jours location-vente. « Il commande des maisons à son maçon comme d’autres commandent une paire de souliers à un cordonnier », disent les Mémoires secrets. Mille tractations qu’il combine avec joie permettent de supprimer les douanes de notre zone : ah ! que ne pouvait un seul individu, dans ces temps que l’on nous a décrits comme adversaires des libertés réelles !

Enfin, Voltaire libère ses vassaux de la gabelle et même du servage. Sur quoi le peuple vient lui rendre hommage à la Saint-François de 1777. M. de Voltaire le reçoit « avec sensibilité », sur le perron de son château. Les enfants du village en habits de bergers lui présentent des œufs, du lait, des fruits. Une jeune fille qui se tient au milieu d’eux, porteuse d’une corbeille fleurie, figure « le sentiment doux » de l’assistance. Les garçons défilent à cheval, en uniforme. « Sont-ce vos soldats ? » demande le prince de Hesse. « Non, mes amis ! » dit le grand homme. Et tous de pleurer à l’envi.

Paul Claudel, informé par un ami commun de ce que j’habitais à Ferney : « Est-ce que Voltaire ne vient pas lui chatouiller la plante des pieds pendant la nuit ? » Non pas son mince fantôme, mais certes son exemple vient chatouiller mon imagination, que bien d’autres images entraînent, dans ce pays de « marches », entre Alpes et jura, entre le xviiiᵉ et notre siècle, entre ces jardins de Candide et cette Bourse des valeurs de toute l’Europe qui fait sa rumeur à Genève. Le tout survolé trente fois par jour par des avions de New York, de l’Inde ou de l’Afrique. Ils vont se poser derrière le bois tout proche, qui assourdit tout d’un coup leur grondement. Vous voyez que ce pays est le centre du monde. C’est ce que l’on pense toujours d’un lieu qu’on aime.

Sur la tolérance

Le Traité sur la tolérance est un joyeux fatras. On y trouve un récit de l’affaire Calas, des considérations sur la tolérance chez les Grecs, les Hébreux, les Romains et les premiers chrétiens, des digressions sur la magie, la morale et la philologie, et partout une allègre érudition mise au service d’une inlassable escrime contre les jésuites fanatiques. Tout est démodé dans ce pamphlet, si l’on s’en tient à son prétexte et à sa lettre. Tout redevient actuel si l’on remplace les jésuites par les communistes, les sectes ou religions par les partis, enfin la Compagnie par le PC.

Le problème est de savoir si la vraie tolérance permet que l’on tolère le Parti.

Un Mandarin dit au jésuite et aux deux missionnaires protestants qui se sont disputés devant lui : « Si vous voulez qu’on tolère ici votre doctrine, commencez par n’être pas intolérants ni intolérables. » Ailleurs : « Il faut donc que les hommes commencent par n’être pas fanatiques pour mériter la tolérance. » Ailleurs encore, Voltaire approuve l’empereur Yont-Chin, le plus sage et le plus magnanime qu’ait eu la Chine, pour avoir chassé les jésuites car, dit-il, « ce n’était pas parce qu’il était intolérant, c’était au contraire parce que les jésuites l’étaient ». Ces arguments sont simples, et ils valent aujourd’hui comme en 1763, mais non plus contre les jésuites 60 .

Voici sur les méfaits du parti unique : « Les Japonais étaient les plus tolérants de tous les hommes ; douze religions paisibles étaient établies dans leur empire ; les jésuites vinrent faire la treizième ; mais bientôt n’en voulant pas souffrir d’autre, on sait ce qui en résulta ; une guerre civile, non moins [p. 70] affreuse que celle de la Ligue, désola ce pays. »

Voici sur le problème des tournants à prendre au bon moment : « Il n’y a pas longtemps que l’Immaculée Conception est établie : les Dominicains n’y croient pas encore. Dans quel temps les Dominicains commenceront-ils à mériter des peines dans ce monde, et dans l’autre ? » (Lisez : dans quel temps les titistes — par exemple — commenceront-ils à redevenir des fascistes et se verront-ils exclus du mouvement de l’Histoire ?)

Voici enfin sur le Socialisme qui excuse tout, y compris le massacre des ouvriers : « Vous répondez que la différence est grande, que toutes les religions (lisez les partis) sont les ouvrages des hommes, et que l’Église romaine est seule l’ouvrage de Dieu. (Lisez : que le PC est seul dans le sens de l’Histoire.) Mais en bonne foi, parce que notre religion est divine (lisez parce que notre Parti est socialiste), doit-elle régner par la haine, par les fureurs, par les exils, par l’enlèvement des biens, les prisons, les tortures, les meurtres , et par les actions de grâce rendues à Dieu (lisez : au Kremlin) pour ces  meurtres ?

C’est donc au nom de la tolérance que Voltaire conclut à la dissolution nécessaire du PC. « Si leur institut est contraire aux lois du Royaume, on ne peut s’empêcher de dissoudre leur Compagnie, et d’abolir les jésuites pour en faire des citoyens : ce qui au fond est un mal imaginaire, et un bien réel pour eux ; car où est le mal… d’être libre au lieu d’être esclave ? »

Là-dessus, l’on discutera sur l’opportunité — qui varie selon les nations — d’une mesure que le droit justifie sans nul doute. Il est très bon qu’on en discute ouvertement, et que l’on recherche, en tous les cas divers qui se présentent, non seulement si le PC pâtirait réellement de l’interdiction prononcée — ce qui est loin d’être toujours sûr — mais encore si la classe ouvrière (que le PC prétend défendre à coups de canon tirés sur elle) y trouverait de réels avantages, outre celui de ne pas se faire massacrer quand elle demande du pain, la paix, la liberté, et si possible un peu de vérité.