(1946) Journal des deux Mondes « 5. Anecdotes et aphorismes » pp. 59-77
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Anecdotes et aphorismes

L’Évangile dit que ceux qui ne sont ni froids ni bouillants seront vomis. Mais Hitler, loin de vomir les neutres, les mange.

C. B. fut reçu en audience par Hitler au moment de la première crise polonaise, en mai 1939. Le Führer lui montra un album où il faisait coller chaque jour les articles parus à l’étranger sur sa personne. Il y avait une coupure du Courrier de Saint-Étienne intitulée : « Le Führer a perdu la guerre des nerfs ». Hitler entra dans une rage folle. « Vous voyez, cria-t-il, il faut bien que je fasse la guerre à la Pologne, puisqu’on écrit des choses pareilles sur moi ! » C. B. lui ayant demandé pourquoi il attachait tant d’importance aux propos d’une feuille de province. « Pourquoi ? gémit le Führer, mais parce que moi, je ne suis rien, je n’ai que mon prestige vis-à-vis de mon peuple ! Je ne suis qu’un petit homme du commun ! si je perds mon prestige, je perds tout ! Vous, monsieur B., vous pourriez vous moquer d’un tel article. Mais moi je ne suis qu’un prolétaire ! »

[p. 60] La clé du langage officiel hitlérien est des plus simples. Il suffit de changer chaque terme en son contraire pour obtenir un texte raisonnable. Ainsi, lorsque les hitlériens réclament la liberté, cela signifie qu’ils rétablissent une armée pour tyranniser toute l’Europe. (Le congrès de Nuremberg célébrant le réarmement du Reich s’intitula « Tag der Freiheit »). Quand ils décrètent qu’ils vont rétablir l’ordre en Tchécoslovaquie, cela veut dire qu’ils vont achever le travail de désorganisation entrepris par leur cinquième colonne. Et quand ils annoncent que la Hollande fait partie de leur espace vital, cela trahit, je le crains, leur décision de transformer ce pays en champ de bataille, c’est-à-dire en espace mortel.

Je ne connais qu’un seul descendant authentique de Napoléon : il est objecteur de conscience. (C’est P. C., qui sort de chez moi.)

À propos d’un récent discours où Hitler assurait le peuple anglais de ses bonnes intentions, et le menaçait en même temps de raser Londres en cas de résistance, le jeune Lord D. me disait en riant : « C’est comme dans Carmen : ‟Si tu ne m’aimes pas, je t’aime — Mais si je t’ai — ai — me, prends garde à toi !” »

Supposez qu’un dictateur devienne fou et descende tout nu dans la rue. Combien de temps faudra-t-il pour [p. 61] que son entourage admette qu’il est fou, et qu’il ne s’agit pas simplement d’une « nouvelle politique » ou d’un « renversement dialectique » ? C’est qu’on en a vu d’autres, et de plus graves, et personne n’a crié au fou.

R. vient d’être reçu au Palais de Venise et me raconte sa visite. Il pénètre dans le fameux cabinet où le Duce a coutume de laisser ses interlocuteurs debout. « Suis-je reçu, dit-il, par le chef de l’État ou par l’ami ? — Par l’ami, répond aimablement le Duce. — Alors je m’assieds. »

En sortant, ajoute R., je n’ai vu que des dos !… La nouvelle s’était répandue et l’on saluait jusqu’à terre.

Le capitalisme industriel a créé les grandes villes et des machines. Celles-ci ont produit la question sociale, qui a produit la guerre moderne, laquelle avec l’aide des machines est en train de détruire les grandes villes et le capitalisme industriel. Cela s’appelle : retour à la terre.

Des populations entières, déracinées par l’industrie, puis par la guerre, se nourrissent aujourd’hui de racines. L’orgie moderne finit en jeûne forcé, après le sacrifice sanglant. Chez les Papous prévalait l’ordre inverse : jeûne, sacrifice sanglant, orgie.

[p. 62] L’éducation totalitaire abaisse certainement le niveau de l’intelligence moyenne dans une nation. Mais je redoute parfois que l’instruction publique, dans nos démocraties, ne réussisse qu’à élever le niveau de la bêtise moyenne. (Voir les magazines populaires, chez nous autant qu’en Amérique.)

Pourquoi les Suisses ne condamnent-ils que les excès, et jamais le défaut de grandes vertus ? Pourquoi disent-ils sans cesse de leur voisin : il boit trop, il court trop, il parle trop, il en fait trop, il est trop passionné, — mais jamais : c’est une petite nature, il est bien sec, il manque d’esprit, il ne se passionne pour rien ? Pourquoi détestent-ils tout ce qui dépasse et tolèrent-ils si bien ce qui n’atteint même pas une moyenne réputée honnête ?

Ils ne se doutent pas que pécher par défaut est bien plus grave que pécher par excès, et bien plus funeste pour l’âme. À leurs yeux, le péché c’est l’excès. Mais l’excès de médiocrité, même dans les vices, le voient-ils ?

Quand j’entends certains personnages officiels appeler l’esprit à la rescousse pour « barrer la route au fascisme », je me dis à part moi : Les imprudents ! S’ils étaient pris au mot, s’ils étaient exaucés, si les puissances de l’esprit se réveillaient vraiment dans le monde, ces messieurs comprendraient, mais trop tard, qu’Hitler était beaucoup plus tolérable, beaucoup moins puissant [p. 63] et jaloux que cet esprit qui faisait dire à un prophète : « C’est une chose terrible que de tomber entre les mains du Dieu vivant ! »

Pourquoi l’époque présente est-elle une basse époque spirituelle ? Parce que tout y est dominé par la lutte contre Hitler. Or il est trop facile d’être contre Hitler, trop facile de se sentir meilleur que les nazis. Les grandes époques spirituelles sont celles qui centrent leur conflit sur une définition métaphysique : filioque, salut par la foi, grâce suffisante…

Fin mars 1940

Au mois d’août de l’année dernière, le jour du pacte germano-soviétique, j’ai fait deux choses. Primo, j’ai bouclé mes dossiers, lettres et papiers personnels, je les ai mis en lieu sûr et j’ai sorti mes uniformes pour les aérer. Secundo, j’ai envoyé à un certain nombre de mes amis la phrase suivante : « Au plus fort de la persécution entreprise par Julien l’Apostat contre les chrétiens, quand tout espoir humain semblait perdu, tout horizon bouché, Athanase prononça ces mots : nubicula est, transibit, c’est un petit nuage, il passera. »

La semaine passée, je reçois une lettre de « quelque part dans le Proche-Orient » et une autre des États-Unis. La première me dit : « Le petit nuage n’est pas passé. Il passera, et nous serons encore une fois assis au café des Deux Magots. La vie reprendra. Cela paraît [p. 64] irréel. » La seconde me dit : « Le petit nuage passera, oui… et nous avec ! »

Selon l’humeur du jour, je donne raison à l’une ou à l’autre de ces lettres. Pas d’importance. Ce qui est important, c’est la certitude « qu’il passera ».

Que sont nos petits accès de découragement, ces brumes qu’un léger vent d’avant-printemps suffit à dissiper en cinq minutes  ? Qu’est-ce que cela au regard de la menace énorme qui domine l’Europe d’aujourd’hui ?

Eh bien, cette menace, à son tour, n’est qu’un tout petit nuage, au regard du Règlement des comptes universels que sera notre jugement au dernier jour de tous les temps. Karl Barth nous le disait l’autre jour à Tavannes : « Comme chrétiens, nous n’avons à redouter que le Prince de tous les démons, et non pas tel ou tel démon qu’il nous délègue de temps à autre. Le combat que nous devrons peut-être engager militairement contre l’un de ces petits personnages, ce combat, si “total” qu’il soit, ne saurait figurer pour nous qu’un exercice, une première escarmouche, un entraînement pour le “combat final” où Christ seul pourra nous sauver, lorsque le Malin en personne nous accusera au Jugement dernier. »

Voilà les dimensions réelles qu’il faut oser envisager. Elles ne sont pas démesurées. Elles doivent au contraire nous donner la vraie mesure de nos soucis, de nos misérables cafards, de nos craintes dérisoires et mesquines. « C’est un petit nuage, il passera. » Ce mot me fut comme parole d’Évangile quand je le lus l’année dernière.

[p. 65] En voici un écho que je viens de trouver dans un livre interdit par nos censeurs 3 . L’auteur fut l’un des chefs du parti hitlérien ; écœuré, il vient de démissionner (la scène se passe en 1935) et il s’attend à être abattu par ses anciens amis. Dans le refuge précaire d’un Christliches Hospiz, il sent peser sur lui d’une manière insupportable le sombre avenir de son pays. « Dans mon désespoir, écrit-il, j’eus recours à l’Évangile qu’on trouve sur toutes les tables de nuit de ces hospices. Je le feuilletai et mon premier regard tomba sur cette parole consolante : Ils ne continueront pas toujours, car leur folie devient évidente aux yeux de tous. »

Berne, avril 1940

L’arme secrète de la démocratie, c’est la franchise. On nous répète : « Qui ne sait se taire nuit à son pays. » Fort bien. Mais il y a des silences plus dangereux pour l’âme d’un peuple que les paroles imprudentes… Il y a des cas où qui ne sait parler nuit à son pays et à l’humanité en général.

C’est ce que j’ai développé hier matin devant le micro de Radio Berne, qui m’avait offert un quart d’heure, libre de toute censure préalable.

11 mai 1940

Nouvelle mobilisation générale. Il m’apparaît que notre section Armée et Foyer n’aura plus rien à faire pendant les jours qui viennent. Accompagné d’un de [p. 66] mes camarades, je vais donc m’annoncer auprès du chef de la police qui a demandé quelques volontaires. Il nous expose notre tâche : prendre le commandement des pelotons chargés d’arrêter en cas d’agression allemande, à la première heure, les quelques dizaines de chefs de quartier nazis qui opèrent dans la ville fédérale. Des camions sont alignés dans la cour pour cette éventualité. Voici le plan de la ville, les maisons, les étages et les noms de ces messieurs, indiqués avec précision. Forcer la porte, couper les fils de téléphone, prendre le type, ramasser les papiers…

La Légation allemande, nous dit-il, est un dépôt d’armes et un blockhaus bétonné. Mais nous avons installé un canon dans la maison d’en face. L’ordre récemment donné aux étrangers de déposer leurs armes aux postes de police a permis d’observer le phénomène suivant : au jour fixé, tous les employés de la Légation nazie se sont rendus à leur bureau porteurs de petites valises et de serviettes anormalement gonflées. Une femme traînait un énorme filet à provision qui semblait bien lourd pour ne contenir que des salades…

16 mai 1940, près de la frontière

Rappelé à la troupe. Les hommes gonflés à bloc crient : « À Stuttgart ! » La Hollande écrasée. Je traîne encore la jambe gauche, suite de cette déchirure du ménisque. On me renvoie à Berne.

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24 mai 1940

Écouté la radio. Opéra de Mozart. Et dans une seule bouffée, toutes ces nuits de Vienne, élégantes passions égarées, musique aux jardins jusqu’à l’aube… Un quart de tour, nouvelles de la bataille des Flandres, c’est la fin d’un communiqué, régions perdues encore, régions perdues dans le passé et territoires envahis. Le passé, le présent réduits se rétrécissent vers la catastrophe. Il n’est plus d’autre issue que la nuit, mais viendra-t-elle après ma mort ou avec elle ?

« Une nuit viendra, pendant laquelle personne ne peut agir ». C’est quelque part dans l’Évangile.

Ou faudra-t-il enterrer nos secrets pour d’autres, qui peut-être ne viendront jamais ?

Car la carte des pays libres, hier encore presque aussi vaste que la terre, se rétrécit de jour en jour et d’heure en heure, à chaque fois que j’allume cet œil vert — pays perdus, souvenirs saccagés. S’il y avait une victoire enfin, ce serait un retour au passé. Vaudrait-il mieux qu’alors ? Saurions-nous mieux le vivre, augmenté du souvenir de sa perte ? Mais le passé ne reviendra jamais, ce bon vieux temps que je sentais présent — un an déjà ! comme dans les chansons — même si la guerre était gagnée, même si demain nous devions vivre encore…

À quoi pensent-ils, ceux de la bataille ? Ont-ils de ces retours soudains vers des moments de tendresse banale ? Ils deviendraient fous de révolte… Ils en ont, ils en ont sûrement quand ils s’endorment épuisés, [p. 68] sur un talus, ou pire encore : ils en ont au réveil, affreux bonheur d’une illusion rapide, où suis-je ? Déjà tout recommence, sans relâche, et cet acharnement des choses contre moi, voulant quoi, sans relâche ? voulant ma mort à moi. C’est sérieux, cette fois-ci ça y est !…

Vivant un cauchemar qui est vrai, nous allons en désordre au réveil. La mort, le désespoir en plein midi, — ou la reconnaissance de l’unique nécessaire ?

6 juin 1940

Hier soir, à Lausanne, avec Théo Spoerri, pour l’émission nationale à la radio. Il a parlé de la Suisse romande, moi de la Suisse allemande. En sortant du studio, nous apprenons que Paris vient d’être bombardé pour la première fois.

Dans le train qui nous ramenait ce matin à Berne, je lui ai dit : « Si la France est battue, le moral de la Suisse va flancher. Beaucoup seront tentés de céder à diverses pressions. Pourtant nous sommes les seuls à pouvoir nous défendre. Depuis plusieurs années, je pense au Saint-Gothard comme au cœur de l’Europe, à son bastion sacré. C’est pour le garder libre que nos premiers cantons ont reçu la liberté d’Empire. Or il se trouve que providentiellement, le Gothard est le type même de la position imprenable dans la guerre actuelle. Il faudrait déclencher une action, dans tout le pays, pour la résistance à tout prix, avec le Gothard comme symbole et comme grand atout militaire… »

[p. 69] Il acquiesce. Je poursuis.

— Une action qui réunirait tous les groupements organisés en Suisse, mais en dehors des partis politiques…

— Oui, dit-il, c’est une idée. (Et pendant une seconde je n’ai pas su s’il était ironique ou sérieux.) Une bonne idée… Seulement ce n’est rien d’en parler. Il faut le faire.

J’ai senti, sous son regard direct, le danger d’avoir une idée et de l’exprimer sans précautions, avant d’avoir calculé la dépense…

12 juin 1940

Débâcle française sur la Seine. Notre projet me travaille. Spoerri insiste, agit, et des contacts sont pris à droite et à gauche. Vertige de sentir une idée qui s’incarne, qui « prend corps ».

Dimanche, 16 juin 1940

À 11 heures, hier matin, mon ordonnance fait irruption dans mon bureau, claque les talons, et m’annonce qu’on vient d’entendre à la radio que les Allemands sont entrés dans Paris.

— Merci. Repos !

Il est sorti, me voyant incapable de rien dire de plus. Je suis resté immobile un long moment. Je n’avais pas grand-chose d’urgent à faire jusqu’à midi. J’ai écrit deux pages sur l’entrée d’Hitler à Paris, les ai recopiées, et envoyées à la Gazette de Lausanne. « Voyez si les prescriptions de la censure vous permettent de publier cela. »

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Aujourd’hui, M. qui est à la Censure, vient déjeuner. Je lui dis le contenu de mon article. Il pense que ça ne passera pas. Tant pis, j’ai fait ce qu’il fallait faire.

Je recopie mon brouillon d’une page et demie.

À cette heure où Paris exsangue voile sa face d’un nuage et se tait, que son deuil soit le deuil du monde ! Nous sentons bien que nous sommes tous atteints.

Quelqu’un disait : Si Paris est détruit, j’en perdrai le goût d’être un Européen. La Ville lumière n’est pas détruite : elle s’est éteinte. Désert de hautes pierres sans âme, cimetière…

L’envahisseur avait prophétisé : le 15 juin j’entrerai dans Paris. Il y entre, en effet, mais ce n’est plus Paris. Et telle est sa défaite irrémédiable devant l’esprit, devant le sentiment, devant ce qui fait la valeur de la vie.

Je songe au chef de guerre qui traverse aujourd’hui ces rues les plus émouvantes du monde : il ne les connaîtra jamais. Il ne verra que d’aveugles façades. Il s’est privé à tout jamais de quelque chose d’irremplaçable, de quelque chose qu’on peut tuer, mais qu’on ne peut conquérir par la force, et qui vaut plus, insondablement plus que tout ce que peuvent rafler dans le monde entier les servants des « Panzerdivisionen ». Quelque chose d’indéfinissable et que nous appelions Paris.

C’est ici l’impuissance tragique de ce conquérant victorieux : tout ce qu’il veut saisir se change à son approche Midas de l’ère prolétarienne en fer tordu, en pierraille lépreuse.

N’importe quel badaud d’un soir de juin pouvait s’annexer pour toujours le bonheur d’un couchant sur Saint-Germain-des-Prés, le grisant glissement de la foule de l’Arc [p. 71] aux Chevaux de Marly, les siècles de grandeur, de misère, de sagesse, dont le visage de cette capitale plus douce et plus fière qu’aucune autre portait les traces pacifiées. N’importe quel badaud, mais pas un conquérant.

La confrontation stupéfiante de cet homme et de cette ville était peut-être nécessaire pour faire comprendre au monde entier qu’il est des victoires impossibles. On ne conquiert pas avec des chars les dons de l’âme et les raisons de vivre dont on manque. Qu’ils fassent dix fois le tour du monde ! Ils ne rencontreront partout que le fracas du néant mécanique. Jusqu’au jour bien plus terrifiant que le jour de la pire vengeance où, s’arrêtant enfin, ils comprendront qu’aucun triomphe ne vaut pour eux la moindre des réalités humaines qu’ils ont tuées. « …car ils ne savent ce qu’ils font. »

Lundi 17 juin 1940, soir

Faisons le point, bon exercice pour rester maître de soi-même.

Petite maison louée à mi-pente du Gurten. Au-dessous, des cités-jardins et des usines. Plus loin la ville, la longue façade verdâtre du Palais Fédéral sur une falaise. À l’horizon, la barrière sombre du Jura, et au-delà se passe la guerre. Derrière notre maison, des prairies montent jusqu’aux lisières de la forêt de sapins couronnant le Gurten. Toutes les demi-heures, des avions passent, volant très bas. Cette prairie dominant la ville serait un terrain d’atterrissage tout désigné pour des parachutistes. Je la regarde de temps à autre en écartant le rideau, mais rien encore.

[p. 72] Au milieu de la nuit dernière, réveillé par deux détonations qui semblaient provenir de la forêt. Me suis levé pensant que c’était commencé. D’une fenêtre donnant au nord, j’ai regardé longtemps la ville, apparemment paisible, et la ligne précise des crêtes du Jura sur un ciel tourmenté où je guettais des lueurs. Quelques camions ont passé sous la fenêtre, tous feux éteints, montant lentement vers le Gurten. Pas d’autre bruit. Me suis recouché pensant que s’il se passait quelque chose, je serais alerté par téléphone. Peu dormi, et levé à six heures.

Avant d’entrer à mon bureau, près de la gare, acheté comme chaque matin la Gazette. Mon article — je n’y pensais plus — en première page, à côté d’un appel à se taire lancé par le gouvernement vaudois ! Je le relis rapidement dans l’escalier : il me paraît un peu sentimental, je me demande s’il est bien à la mesure du tragique dans lequel nous baignons… L’ai fait lire au lieutenant-colonel et aux autres camarades, ils le trouvent bien, mais ne paraissent pas spécialement frappés. Cela passera donc sans histoires. Vers la fin de la matinée, téléphone de M. Oui, il y aura des histoires, paraît-il… Mais rien de nouveau jusqu’à six heures moins deux  minutes. Je me prépare à sortir. Sonnerie du téléphone. On va me parler de l’E.-M. du Général.

C’est bien vous qui avez écrit l’article paru ce matin dans la Gazette ?

Oui, mon colonel.

— Avez-vous demandé l’autorisation de vos supérieurs ?

[p. 73] — Non, mon colonel.

— Pourquoi ?

— Je ne suis pas officier de carrière.

— Vous deviez le faire quand même. Vous êtes accusé d’injures à un chef d’État étranger. Vous mettez en danger la sécurité de la Suisse. C’est grave, c’est… très grave ! Terminé.

— Terminé.

Bon. Nous verrons cela demain matin. Arriver à sept heures tapantes au bureau, surtout.

Notre projet du 6 juin se précise. Ph. est en train de convoquer pour le 22 juin les dix personnes que nous avons « contactées » ces jours derniers. Secret bien gardé jusqu’ici.

Ce matin, on nous a informés au bureau de ce qui s’est passé la nuit dernière. C’était sérieux. Attaques de saboteurs contre nos aérodromes. Mais on veillait partout. À la nuit, des barricades ont été dressées dans les rues de la ville. La troupe a arrêté des automobilistes munis de passeports français, mais aucun n’était français. La population, sortie pour voir, avait l’air en fête. Raisons de croire que le coup nazi, raté cette nuit, sera suivi à bref délai de manifestations plus énergiques…

Mon genou est enflé. Handicap embêtant dans ces moments où tout peut arriver.

18 juin 1940

À sept heures précises au bureau. Sur ma table une note me priant de passer chez le colonel.

[p. 74] — Bonjour, mon cher. Asseyez-vous.

(Je me dis : c’est donc si grave que cela ?)

— J’ai beaucoup aimé votre article… Mais la Légation d’Allemagne a protesté hier matin. J’ai l’ordre de vous faire conduire chez vous pour y prendre les arrêts. Voulez-vous me laisser votre pistolet ?

Je dépose mon pistolet sur le bureau. Je me sens tout nu. Faute de soldats baïonnette au canon, — on n’en trouve point — c’est le lieutenant-colonel M. qui m’accompagne à la maison, en voiture.

J’attends deux heures. Breakfast. Une auto militaire vient me prendre. Comparutions diverses. Dialogue invariable :

— Qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

— Absolument rien. Je suppose que vous êtes d’accord avec mon article.

Il est question de me déférer au tribunal militaire. On me reconduit enfin chez moi.

Écouté la radio pendant des heures. La débâcle est consommée, la Suisse cernée par l’Axe — les colonnes de Guderian descendent vers la Faucille.

19 juin 1940

Atmosphère d’imminence, je ne puis la caractériser mieux. Tout est immédiat, concret, naturel et extravagant à la fois, comme l’événement quand il arrive. Je vois ce pré et je sais qu’il peut y apparaître dans un instant des hommes qui me tireront dessus. Je n’ai même plus mon pistolet, que je déposais chaque soir [p. 75] à côté de mon lit, depuis quelque temps. La radio, heure par heure, accumule par petites touches précises les éléments d’un énorme désastre, incroyable et vrai. Le téléphone m’apporte, heure par heure, les nouvelles de l’action entreprise pour notre « défense à tout prix ». (Beaucoup de précautions sont nécessaires, car je sens qu’on écoute mes téléphones.) Le risque individuel prend sa place normale dans le risque collectif. Cet accord supprime la réflexion sentimentale sur son propre cas, et sur le sort des nations. Il ne reste que la préoccupation des petites choses précises à faire.

20 juin 1940

Tourné le bouton de ma radio qui se trouvait arrêtée sur Londres. Une voix nasille, puis se précise à mesure que l’appareil s’échauffe. Je renforce. Quelle belle voix grave… Et tout d’un coup, le coup au cœur ! « … moi, général de Gaulle, je vous dis… »

Cette fois-ci j’ai pleuré. Quelle délivrance.

21 juin 1940

La justice militaire ne veut pas de mon cas. On m’a donc décerné, en lieu si haut qu’il n’y a pas de recours possible, quinze jours d’arrêts de rigueur, dans un fort. Point d’ordre écrit ni de motifs allégués.

J’ai toujours été partisan des vacances payées, et n’ai donc pas à me plaindre, personnellement. Quant au principe, c’est plus grave.

[p. 76] Céder à l’ennemi sur le point de la liberté d’expression, n’est-ce point perdre avant même que de se battre, l’une des raisons valables qu’on aurait de se battre, et l’une des marques de cette indépendance que l’armée justement se trouve chargée de défendre à tout prix ? 4

La première rencontre des dix « conjurés » aura lieu demain.

Début de juillet 1940

Repris mon service à la Section Armée et Foyer.

Écrit le manifeste de la Ligue du Gothard. Il paraît sur une page entière dans soixante-quatorze journaux du pays. Frais payés sur les 50.000 francs que nous a remis le capitaine X. : tout ce qu’il possède. On nous accuse déjà d’être « fascistes », naturellement, et payés par la « grande industrie ». (C’est elle, précisément, qui aurait le moins à perdre, si la Suisse cédait à la pression allemande !)

Mi-juillet 1940

Je vois se composer de plus en plus nettement le plan de résistance civique, et le jeu des forces sociales [p. 77] et politiques qu’il s’agit de coordonner, neutraliser ou utiliser. Mon immobilité forcée m’a donné une conscience presque physique des inerties qu’il faut mouvoir et lentement désarticuler — lentement au milieu de l’urgence générale ; coup par coup, détail par détail. Tout est détail, facile et plutôt fastidieux : téléphones, lettres, coups de sonnette, vérifications, petits retards, noms à retenir sans les noter, etc.

Ce qui m’étonne, dans l’action, c’est cela : elle n’est faite en réalité, que de détails qui se succèdent prosaïquement. Rien d’excitant, sinon l’idée d’ensemble quand on prend un peu de recul, au moment de s’endormir, par exemple.