(1984) Gazette de Lausanne, articles (1940–1984) «  La cité européenne (18-19 avril 1970) » p. 32
[p. 32]

La cité européenne (18-19 avril 1970) af

Mesdames et Messieurs,

Je pense, avec Robert Schuman, qu’il est possible d’unir nos pays pour cette raison littéralement fondamentale qu’une unité de base existe, sur laquelle fonder cette union.

Il s’agit de l’unité d’une culture, de laquelle participent tous les Européens, qu’ils soient d’ailleurs « cultivés » ou non, conscients ou non de ce qu’ils doivent, en fait, à la culture. Unité non pas homogène et qui ne résulte pas d’un processus forcé d’uniformisation, de nivellement et d’exclusion de ce qui diffère, mais qui au contraire englobe, et compose largement, dans une communauté de plus en plus complexe au cours des siècles, des valeurs bien souvent antinomiques, provenant d’origines multiples, dont les contrastes et les combinaisons entretiennent des tensions renouvelées sans répit. Et de là vient l’irrépressible dynamisme qui a porté la civilisation européenne sur tous les continents découverts tour à tour, conquis par nos aventuriers puis libérés au nom de nos principes, molestés, réveillés, mis en mouvement, fût-ce contre nous, pour le meilleur et pour le pire. Et de là viennent aussi nos divisions mortelles, nos efforts pour les surmonter par le recours à des instances universelles, et toutes les créations qui ne cessent de jaillir de cette discorde permanente.

Dès l’aube de la philosophie occidentale, dans l’une de ces cités d’Ionie où prit naissance la dialectique de notre histoire, Héraclite écrivait cette phrase décisive, qu’il faut tenir pour la formule même de l’unité européenne : « Ce qui s’oppose coopère, et de la lutte des contraires procède la plus belle harmonie. »

De ce temps jusqu’au nôtre, tout concourt à nourrir ce paradoxe qui paraît bien être la loi constitutive de notre histoire et le ressort de notre pensée : l’antinomie de l’un et du divers, l’unité dans la diversité, et la coexistence féconde des contraires. La Grèce invente la cité et la fonde sur le paradoxe des citoyens à la fois libres et responsables, mais elle invente aussi l’analyse critique, elle la conduit à ses dernières conséquences, découvre ainsi l’idée de l’atome et celle de l’individu, d’où les excès de l’individualisme hellénistique qui ne manqueront pas d’appeler la tyrannie. Rome, en réponse à ce défi de l’anarchie, invente l’État et les institutions centralisées : elle poussera l’ordre et la stabilité dans l’uniformité universelle jusqu’à l’irrémédiable et dangereux ennui, jusqu’à ce vide de l’âme inoccupée qui appelle les tempêtes et les révolutions.

Le christianisme apporte alors un troisième monde de valeurs, assez mal conciliables avec celles de la sagesse grecque, et totalement contraires à celles de Rome. À la morale de la mesure et de la raison utilitaire, il oppose les élans de l’amour sans calcul, au droit de la force le service du prochain, au culte du succès le sens du sacrifice. Bien plus, il porte la contradiction au cœur de l’être, et la traduit dans l’énoncé de ses dogmes fondamentaux : la Trinité transporte en Dieu lui-même le paradoxe de l’un et du divers, tandis que l’Incarnation porte à l’extrême la coexistence des contraires, l’impensable définition de la personne de Jésus-Christ comme « vrai Dieu et vrai homme » à la fois, selon les formules conciliaires de Nicée et de Chalcédoine.

Or, ces valeurs grecques, romaines et chrétiennes qui se contredisent avec passion ne se détruisent pas pour autant : entre leurs triomphes alternés, elles durent dans l’ombre de l’histoire, dans la tradition, dans les livres, et dans l’inconscient collectif. Elles agissent toutes, sans exception, dans la vie des hommes d’aujourd’hui. Un seul exemple : le dogme de la Trinité, hors de la tradition ecclésiastique, a fourni le modèle de la dialectique hégélienne, repris par Marx, puis par Lénine avec les conséquences que l’on sait, jusque dans l’existence quotidienne de 700 millions de Chinois qui se croyaient confucianistes, bouddhistes, ou sans croyance aucune…

Mais ce n’est pas tout. Avec les trois sources classiques d’Athènes, de Rome et de Jérusalem, viennent confluer dans le haut Moyen Âge la source germanique et la source celtique, la première apportant notamment le droit communautaire et personnel, et les valeurs d’honneur et de fidélité, la seconde apportant le sens du rêve et le grand thème de la quête aventureuse d’un Lancelot et d’un Perceval, symbole mystique. Faut-il enfin rappeler l’apport arabe, qui ne se limite pas au zéro précédant la suite des nombres, mais qui est l’une des sources principales de la poésie amoureuse, donc de l’amour tel qu’on le parle et qu’on croit le sentir en Occident ; l’apport slave au xixe  ; l’art africain et le jazz nègre américain au xxe siècle ?

Tout cela dure, agit et vit en nous de mille manières. Tout cela se combine en figures et en structures variées à l’infini, mais dont la plus fréquente, de très loin, est le couple d’antinomies inséparables : autorité et liberté, individualisme et collectivisme, tradition et innovation, droite et gauche, Nord et Midi, catholicisme et protestantisme, réformisme et révolution, mythe et science, hérésie créatrice et saine doctrine, besoin de sécurité et goût du risque, conformité qui maintient les valeurs, originalité qui les conteste et les rénove. Tout cela préforme, dès avant notre naissance, nos sensibilités et nos jugements moraux, nos réflexes sociaux et nos besoins économiques. Tout cela nous incite aussi à remettre en question ces déterminations, et nous en fournit les moyens. Enfin tout cela dénote l’Europe comme patrie de la diversité.

L’Européen moyen déclare parfois et pense toujours : « Quelle est ma raison d’être, si je suis comme tout le monde ? » À ses yeux — et cela peut servir à le définir — « se distinguer » ou « être distingué » est synonyme d’honneur mérité ou reçu, non pas d’impardonnable faute de goût, de tentative déviationniste, ou de blasphème, comme ce serait le cas dans les sociétés primitives, dans les États totalitaires, ou dans l’Inde religieuse.

Le goût de différer, si peu que ce soit, est si cher aux Européens qu’il les porte à exagérer d’une manière tout à fait extravagante l’importance de ce qui les distingue. C’est ainsi qu’ils en viennent à penser sincèrement qu’ils ne pourront jamais s’unir, même s’il le faut, du fait qu’ils n’ont en somme rien de commun ! Un jour, tandis que je présidais une table ronde du Conseil de l’Europe, irrité par ce genre d’objections à l’union, j’écrivis sur une page de bloc-notes « à faire circuler » autour du tapis vert l’essai de définition suivant :

L’Européen ne serait-il pas cet homme étrange qui se manifeste comme Européen dans la mesure précise où il doute qu’il le soit, et prétend au contraire s’identifier soit avec l’homme d’une seule nation de cette Europe dont il révèle ainsi qu’il fait partie, par le seul fait qu’il le conteste ?

On ne changera pas cela, ce ne serait plus l’Europe. Le goût furieux de différer, par lequel nous nous ressemblons tous, c’est notre mal et notre bien, il faut en prendre son parti, et c’est là-dessus qu’il faut bâtir notre union, si l’on veut qu’elle mérite le nom d’Europe.

Si l’on me demande maintenant comment on peut traduire en termes de structures politiques cette unité de culture non unitaire et si hautement diversifiée, je répondrai que la solution se trouve dans les termes mêmes du problème ainsi formulé : car l’unité différenciée se traduit tout naturellement par l’union dans la diversité, et cette forme d’union porte un nom bien connu dans l’histoire des régimes politiques, c’est de toute évidence : fédéralisme. ag