(1968) Preuves, articles (1951–1968) « Mesurons nos forces (avril 1951) » pp. 1-3
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Mesurons nos forces (avril 1951) a

Nous sommes plutôt faibles devant la propagande totalitaire. Beaucoup, angoissés par des possibilités théoriques qui excèdent leurs pouvoirs réels, cherchent obscurément des disciplines aveugles, dont ils disent qu’elles les délivreraient de leurs problèmes individuels : ainsi la guerre, les dictatures, les troupes de choc militaires et politiques, ou simplement l’anonymat collectiviste. D’autres, habitués jusqu’à l’inconscience aux libertés conquises par notre religion, par nos révolutions et par nos sciences, décorent du nom de « mystiques puissantes » de simples propagandes qui nous promettent le paradis et la grandeur, la justice et la vraie liberté ; et ils vont répétant que nous n’avons rien à opposer à ces « mystiques », qui sont au vrai des mystifications .

Laissons les « mystiques » synthétiques aux peuples qui en ont grand besoin, parce qu’ils n’ont pas nos réalités — et leurs chefs doivent masquer cette absence par des slogans. Nous n’avons nul besoin d’une mystique « aussi puissante » ou « plus puissante » que les leurs. Car les faits nous suffisent, et quant aux libertés, nous en avons plus que nous méritons.

Quand nous aurons compris que nous pouvons les perdre, comme d’autres près de nous les ont perdues, nous commencerons à savoir ce qu’elles valent. Quand nous aurons compris ce que valent nos libertés, nous commencerons à mesurer nos forces. Quand nous les aurons mesurées, nous verrons que l’avenir et le progrès sont de notre côté. Et alors, nous voudrons sauver notre présent !

Nos forces réelles sont immenses. La première, c’est le trésor vivant des droits de toute nature conquis par notre Histoire et par toutes nos histoires nationales. Tous les peuples du monde, sans exception, peuvent nous envier à cet égard. Il semble que l’esprit humain, dans tous [p. 2] les temps, n’ait point imaginé une seule liberté que les Européens n’aient voulu vivre. À des degrés divers, parfois jusqu’à l’excès, nous avons tous les droits que nous mentionnons plus haut et des douzaines d’autres en plus : droit de circuler, de travailler, de faire la grève, de créer des coopératives, des syndicats, des sociétés d’entraide ; de changer d’habitation, de condition sociale, de profession ; droit d’exprimer toutes les sagesses et toutes les folies concevables ; droit à la religion de notre choix, et droit de n’en choisir aucune ; droit d’élire ceux que nous voulons et de les traiter ensuite de scélérats ; droit de protester, d’écrire au Times, ou à la Feuille locale, de faire campagne pour n’importe quoi et le contraire ; droit d’exiger que les douaniers mettent des gants blancs avant de fouiller nos valises ; droit d’entrer dans n’importe quel magasin, marché, café, ou restaurant, et de composer le menu de votre choix ; droit d’élever nos enfants selon nos principes — et tous les droits non codifiés, non formulables, les plus précieux sans doute quoique les plus inconscients, comme le droit d’applaudir ou de siffler selon ses goûts, de prendre à la radio le poste qu’on préfère, et de tourner le bouton si l’on s’ennuie, sans être dénoncé par les voisins ; le droit d’aimer et de haïr, le droit d’épouser qui l’on veut…

Il n’est pas un seul de ces droits que les dictatures n’aient attaqué ou supprimé, n’aient déclaré antisocial ou criminel. Il n’en est pas un seul que n’ait conquis l’immense majorité des peuples libres qui vivent à l’ouest du Rideau de fer : parmi lesquels près de 300 millions d’Européens, dont la masse représente bien plus que la Russie et deux fois plus que l’Amérique.

Tous ces droits bien vivants ne sont pas un passé, mais un présent ; bien plus, ils sont le gage d’un grand avenir. Voilà l’espoir des hommes. Il est chez nous.

La seconde force dont nous disposons, et l’une des plus typiques de l’Occident, n’est autre que l’esprit critique. On nous dit qu’il se perd et l’on en donne pour preuve le succès des publicités, propagandes et mystiques politiques. Mais il me semble au contraire qu’il renaît dans les plus jeunes générations. On se lamente sur l’état de la jeunesse d’Europe, on déplore ce qu’on nomme son nihilisme. Si l’on veut dire par là qu’elle ne croit plus aux idéaux et aux grands mots, qu’elle trouve la vie absurde, et qu’elle ne « marche » plus pour aucune idéologie, je serais tenté plutôt de l’en féliciter. Si cette jeunesse, qui a vu les camps comme résultat des idéologies, et qui a vu les pires tyrannies comme traduction des mystiques libertaires, n’avait pas décidé de ne plus croire à rien qu’aux réalités immédiates, alors seulement je la jugerais malade. Il me semble au contraire qu’elle réagit avec un réalisme impitoyable et sain. La foi chrétienne elle-même doit aujourd’hui se réjouir d’un tel scepticisme, voir en lui son meilleur allié contre les  mystifications totalitaires, contre la religion des idoles.

Un lecteur m’écrivait récemment : « Quelle réponse l’Occident prétend-il apporter à l’inquiétude du monde moderne ? » Je serais tenté de lui dire : l’esprit critique. Car cet esprit nous renvoie sobrement à nos inquiétudes personnelles, qui ne se satisfont point de réponses collectives. L’Occident n’est pas une église, n’est pas une doctrine du salut, comme les partis totalitaires voudraient le devenir à bon marché. L’Occident est une somme immense de réalités, de réponses, de questions, de contradictions. Cette prodigieuse diversité peut angoisser. Mais elle est d’autre part la condition de nos libertés, et de l’esprit créateur. C’est à cause d’elle que l’Occident demeure l’espoir de l’homme qui pense, qui juge et qui sent par lui-même. Et cet homme est le but du progrès, le but de toute communauté digne du nom.

J’en viens ici à notre troisième force : la personne. Voilà la création majeure de l’Occident. L’idée de la personne est certainement la plus originale, la plus profonde aussi qu’ait élaborée notre Europe. La personne, c’est l’individu chargé d’une vocation qui le distingue de la masse mais le relie pratiquement à la communauté. Avec l’idée de personne, l’Europe est née ; avec elle, elle mourrait. J’indique tout de suite que le mal spécifique de la personne, c’est l’individualisme, qui a fait tant de ravages chez nos intellectuels depuis un siècle ou deux. Mais combien cette maladie même est-elle plus proche de l’idéal humain que le collectivisme sibérien, ou que la « sottise qui paye » de Hollywood ! Dans l’idée de la personne s’enracine toute liberté concrète, créatrice et vécue. Au contraire, c’est de la masse homogène, uniforme, que naissent toutes les modernes tyrannies. On ne peut forcer personne à être libre, alors qu’il faut forcer les masses à être masses. Et c’est pourquoi Personne égale Liberté, tandis que masse égale contrainte. Il n’y aura jamais de liberté « en masse ». Il n’y aura jamais de liberté réelle que dans le besoin, le droit et la passion de différer de son voisin, de courir sa propre aventure, de créer par sa vie ce qu’on n’a jamais vu, et d’accomplir ainsi, en secret bien souvent, une vocation qui n’a pas de comptes à rendre aux hommes, et encore bien moins à l’État, parce qu’elle est « immédiate à Dieu ». Telle est bien la passion de l’homme européen. Elle le met à la pointe du genre humain. Dans cette passion de différer les uns des autres, nous trouvons tous, nous les Européens, notre commune dignité et notre risque le plus cher.

Telles sont nos maladies. Telles sont nos forces. S’il est une chose au monde pour laquelle on ne peut faire de propagande sens moderne, c’est justement la liberté, puisqu’elle cesserait d’être la liberté si l’on tentait de [p. 3] l’imposer. Mais on peut et l’on doit prendre conscience de ses conditions, de ses risques.

Je crois à la vertu de la prise de conscience : c’est d’une part le début de la guérison, quand le mal est d’ordre psychique ; c’est d’autre part une source de confiance en soi, quand les faits objectifs sont meilleurs que notre lassitude ne le pensait.

Rendus conscients des forces véritables de l’Europe et de l’Occident, nous serons en mesure, aussitôt, de renverser l’absurde situation volontairement créée par les mystiques adverses. Au défi de la propagande, répondons tranquille­ment par les faits. Nous pouvons perdre toutes nos libertés ? Nous pouvons aussi les sauver en décidant de les répandre. Si nous voyons les faits, et savons les faire voir, nous aurons du même coup repris l’initiative. C’est l’autre camp qui sera forcé de se mettre sur la défensive, contre le rayonnement de nos vraies libertés. Or le meilleur moyen de les faire rayonner, c’est de les faire passer du plan des faits à celui de nos consciences et de nos volontés ; c’est d’appeler toutes nos forces éparses à se fédérer solidement, non point à s’unifier mais à se fédérer dans leurs différences essentielles. Si demain notre Fédération s’établit à Strasbourg ou ailleurs, nous dotant d’instruments modernes et puissants (politiques, scientifiques, économiques, sociaux) au service de la vocation commune à tous nos peuples, le monde entier verra que l’Europe c’est l’espoir, qu’elle a pris sur les autres toute l’avance que permet un plus grand passé.

Si vous demandez : quelles sont nos chances ? Je dirai qu’elles dépendent de chacun de nous, — beaucoup plus que d’un général américain. Chaque personne fait obstacle à la fatalité.