(1951) Les Libertés que nous pouvons perdre (1951) « Les Libertés que nous pouvons perdre » pp. 1-16

Les Libertés que nous pouvons perdre

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Le drame de la liberté, aujourd’hui

Si l’on passe en revue tous les arguments avancés depuis des siècles pour ou contre la liberté humaine en soi, on en vient vite à ne plus savoir si elle existe ou non, si elle est légitime ou non comme idéal ou comme réalité. Mais un homme en prison, qu’il soit intellectuel ou paysan, sait très bien ce qu’il a perdu. Il n’en demande pas la définition. Il en exige la jouissance immédiate, à n’importe quel prix.

En ce milieu du xxe siècle, c’est moins le problème de la liberté qui nous importe, que son drame. De l’issue de ce drame dépendent nos vies.

Car si nous vivons aujourd’hui dans l’angoisse d’une nouvelle guerre mondiale, c’est parce que le monde est divisé en deux partis, qui ne se définissent clairement que par rapport à la liberté. D’un côté, les peuples qui se disent libres et qui entendent le rester ; de l’autre, ceux qui vivent en régime totalitaire, et qui n’ont pas nos libertés, qu’ils jugent trompeuses.

Tous les autres motifs de conflit que l’on pourrait énumérer sont discutables et peu clairs. Les intérêts économiques, par exemple, restent conjecturaux, souvent mal définis : on pourrait s’arranger sur ce plan-là, peut-être. Les passions nationalistes ne sont plus que des survivances, d’ailleurs également réparties entre les deux camps. Les conceptions de la justice sociale elle- même ne suffisent pas pour distinguer nettement les adversaires : il serait possible de discuter longtemps pour savoir de quel côté du rideau de fer il y a le plus de justice sociale, théorique ou pratique, promise ou réalisée. Par contre, ce qu’il est absolument impossible de discuter, ce qui est évident aux yeux de tous, des deux côtés, c’est que nous voulons la liberté, et que les autres veulent la dictature. Ils la préfèrent — provisoirement disent-ils — à notre liberté qu’ils nomment purement « formelle », affirmant que leur dictature prépare une liberté « réelle ».

[p. 2] Mais alors, s’il est clair que l’enjeu est en définitive la liberté, n’est-il pas urgent que nous prenions une conscience nette et forte des libertés concrètes que nous avons ? Si nous voulons gagner d’avance — avant une guerre, qui serait perdue par tous — cette lutte où nous sommes engagés, la première condition de succès, c’est de savoir ce que nous défendons. Quelles sont nos libertés ? Sont-elles purement formelles ? Les voulons-nous vraiment ? Et sommes-nous prêts aux derniers sacrifices pour les défendre ?

Beaucoup d’entre nous, soyons francs, ne savent plus bien répondre à ces questions. C’est là que gît la force principale de l’autre camp.

Quand on nous dit : « Qu’avez-vous à opposer à l’idéologie stalinienne, à cette grande espérance des prolétaires, à cette religion nouvelle ? » nous hésitons souvent avant de répondre. Quand on nous dit : « Vous ne pourriez défendre l’Europe qu’en opposant à ses ennemis une idéologie plus puissante que la leur, mais hélas, vous n’avez qu’un passé ! », quand on nous dit cela, et que nous cherchons alors désespérément une réplique, ou que nous essayons d’improviser quelque « mystique » nouvelle, nous sommes déjà battus.

Pour gagner, mais alors à coup sûr, il faut que nous soyons en état de répondre instantanément, avec une conviction totale. Il faut que nous répondions ceci : « Nous n’avons pas besoin comme vous d’une mystique qui masque les faits, nous n’avons pas besoin d’une idéologie, car nous avons nos libertés. Et ce n’est pas notre passé que nous défendons, mais bien les libertés qu’il a conquises, et qui sont la réalité présente de nos vies, bien plus : qui sont le gage d’un avenir meilleur ! »

Ce langage seul peut nous sauver. Encore faut-il que nous soyons en mesure de le tenir sans équivoque, et en pleine connaissance de cause. Or beaucoup d’entre nous hésitent. C’est pour ceux-là, avec ceux-là, que je voudrais examiner deux grandes questions :

Premièrement : pourquoi les hommes d’aujourd’hui ont-ils peur de la liberté et sont-ils tentés d’y renoncer ?

Secondement : quelles sont les libertés réelles que nous avons, et que demain nous pourrions perdre ?

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L’anxiété de l’homme moderne

Notre première question : « Pourquoi l’homme de ce temps a-t-il peur de la liberté ? » demanderait un long examen de conscience de notre civilisation, une analyse qui remonterait de plusieurs siècles dans notre histoire, et peut-être une psychanalyse. En attendant, prenons tout simplement l’Européen de la moitié du xxe siècle dans sa situation pratique. Prenons le jeune homme qui entre dans la vie.

Il se voit jeté dans un monde où il se sent comme égaré. Tout est trop grand, trop compliqué et trop variable. Tout est possible en théorie, mais rien n’indique ce qu’il faut faire, ou les indications paraissent contradictoires. Quel métier choisir, par exemple ? Autrefois, le fils d’un drapier devenait drapier ; le fils d’un noble, officier ; le fils d’un paysan, paysan. Aujourd’hui, il peut devenir n’importe quoi, avec un peu de chance. Mais tout le pousse à faire autre chose que son père : c’est ce qu’il appelle se libérer des préjugés de sa famille ou de son milieu. Il se libère donc, mais pour quoi ? Voilà le problème. Un sentiment d’arbitraire le domine. La morale bourgeoise n’est plus une aide, elle ne peut plus fournir de directives bien claires. Contredite par les pratiques courantes, à base de cynisme prudent, par la psychanalyse dans les classes aisées, par le marxisme dans le prolétariat ; enfin, par ce matérialisme général qui traduit tout en termes de monnaie, — mais la monnaie change constamment de valeur — la morale a perdu sa force contraignante et son prestige. Ni la coutume, ni les principes, ni la foi religieuse, pratiquement, ne guident plus le grand nombre de nos contemporains. Jamais pourtant la nécessité d’orientations claires et indiscutables n’a semblé plus urgente, dans les vertigineuses complexités de la vie moderne. Voici donc notre jeune homme livré à l’anxiété, à l’insécurité matérielle et morale. Où trouvera-t-il le groupe humain qui lui offrira une protection et défendra ses intérêts ? La famille tend à se dissoudre, ou bien elle végète en province. Comment s’orienter dans le choix d’une carrière ? Et comment vivre sans un but, sans une inspiration quelconque ? Pourquoi ceci plutôt que cela, puisque tout est possible en principe ?

Réponse des dictatures

C’est à cette anxiété de l’homme déraciné, isolé et désorienté, qu’ont répondu les passions collectives et les systèmes totalitaires.

Le nationalisme, tout d’abord, s’est substitué au patriotisme local et instinctif ; les passions politiques ont remplacé les convictions traditionnelles. Mais le nationalisme et l’esprit partisan [p. 4] eussent échoué à donner à l’homme des masses une règle de vie, une discipline d’action et de pensée — sauf en temps de guerre ou de révolution — si l’élément social n’était venu se conjuguer avec eux, après la Première Guerre. Ce que Mussolini, puis Hitler, tous les deux fortement influencés par l’exemple de Lénine, ont eu le sombre génie de comprendre les premiers, c’est que l’homme des masses vit dans l’angoisse de l’insécurité, de l’arbitraire, et qu’il en est réduit à désirer qu’on le libère d’une liberté sans contenu. Ils ont compris que l’homme moderne cherche un guide (Duce, Führer, Caudillo, Père des Peuples) qui lui dicte sa conduite et qui la justifie, sans discussion possible, sans crainte d’erreur, le délivrant ainsi de l’angoisse de choisir et de risquer d’avoir à s’en repentir. Ce n’est point par méchanceté ou par perversité que tant d’hommes en Europe sont devenus fascistes et deviennent aujourd’hui communistes. C’est parce que ces hommes ont senti obscurément, de tout leur être, le besoin d’un principe d’unité, d’obligation et de sécurité, que seules les dictatures se déclaraient prêtes à fournir.

Tant que les démocraties occidentales n’auront pas mesuré leur carence fondamentale à cet égard, elles ne comprendront pas la vraie nature de la tentation qui en résulte, la tentation totalitaire. Leur polémique contre les dictatures et leur rhétorique libertaire resteront vaines, ou n’agiront qu’à contre-fin, si elles n’offrent pas à l’homme un ordre rassurant.

Deux anecdotes

Arthur Koestler raconte qu’à la suite de la publication en France du Zéro et l’infini, il reçut trois lettres d’étudiants lui disant en substance ceci : « Monsieur, je crois exacte votre description du stalinisme. En conséquence, je m’inscris au Parti communiste. Car c’est précisément une discipline, une efficacité de ce genre que je cherchais. »

Voilà pourquoi tant d’hommes, de nos jours, fuyant une liberté qui les laisse sans défense et les angoisse, choisissent la tyrannie, s’y jettent fanatiquement, et s’imaginent qu’elle est un ordre, une mise en ordre tout au moins. Nous touchons là le secret de la vraie force, de la seule force de persuasion intime dont disposent les régimes totalitaires.

Illustrons ce point capital par une autre anecdote véridique, que rapporte un diplomate français. « Quand je suis arrivé à mon poste, à Moscou, disait-il, une des premières questions que m’ont posées les Russes dont je faisais la connaissance, a été la suivante : — Comment avez-vous fait pour venir ici ? Je leur dis, un peu étonné : — Mais, c’est très simple, j’ai pris le train. —Non, me répondit-on, ce n’est pas cela que nous voulons savoir. Comment avez-vous obtenu les licences, permissions de quitter le pays, bons pour acheter un billet, certificats [p. 5] politiques, etc., qui sont, comme chacun sait, nécessaires pour voyager ? »

Il fallut très longtemps au Français pour convaincre ses interlocuteurs qu’il avait tout bonnement été à l’une des gares de Paris, où il avait acheté son billet sans nulle autre formalité. Quand ils le crurent enfin, leur conclusion fut simple mais inattendue : « — Un pays comme le vôtre, lui dirent-ils, doit être dans un terrible désordre ! »

Ce diplomate ajoutait que les quelques Russes qu’il connaissait et qui avaient pu venir vivre en Occident, loin de se sentir plus à l’aise dans notre atmosphère de liberté, y souffraient d’une sorte d’inquiétude perpétuelle. Chez eux, tout est dicté, chaque geste, chaque démarche, sont expliqués « scientifiquement » où sont prescrits par le Parti et sa doctrine. En Occident, il faut sans cesse choisir, se décider personnellement. On ne sait jamais exactement ce que l’on doit faire. C’est un vertige. C’est épuisant !

Psychose de l’homme moderne

Nous aurions tort de rire d’une pareille attitude. Elle a des motifs très profonds dans la psychologie de l’homme moderne, et cela des deux côtés du rideau de fer. Il serait faux de croire que ledit homme moderne a le goût de l’esclavage. Il cherche une discipline qui le rassure. Et ce n’est pas qu’il aime la discipline en soi, mais il en a besoin dans la mesure justement où elle le délivre de sa liberté. Car sa liberté signifiait l’obligation constante du choix individuel et la discipline l’en délivre ; elle le délivre aussi du risque d’erreur toujours impliqué par le choix, risque augmenté par la complexité et l’instabilité de la vie moderne ; et finalement, la discipline le délivre du sentiment de sa culpabilité individuelle, survivance d’une morale qui ne sait plus lui donner des raisons positives de vivre. L’homme qui se sent vaguement coupable, sans trop savoir de quoi et sans se l’avouer, cet homme recule naturellement devant les risques de la liberté. Il va se cacher derrière la règle d’un parti, la règle collective, la discipline rigide, l’infaillibilité d’un chef. C’est le chef désormais qui assumera toutes les erreurs, tous les péchés ; c’est lui qui les transformera en vérités et en vertus, aussi longtemps que son Parti aura le pouvoir.

Il existe, dans l’homme moderne, des tendances inconscientes qui le poussent puissamment en sens inverse de ses revendications de liberté et de progrès, devenues purement verbales et routinières. Quand on lui vante la liberté en général, et qu’on l’oppose avec indignation aux tyrannies totalitaires, on ne le convainc pas bien profondément. On n’atteint qu’une partie de son intellect, et ce sont d’autres forces qui le mènent. Contre les évidences qu’on lui propose, et même qu’on lui montre du doigt, quelque [p. 6] chose en lui se révolte. Il ne l’avoue presque jamais. Il ne se l’avoue pas à lui-même. Il donne toutes sortes de raisons, pas très plausibles, pour expliquer la supériorité des dictatures. Il nie d’abord qu’elles soient des dictatures. Puis il affirme que si elles le sont, ce n’est que pour une brève période de transition un peu pénible mais indispensable. Il croit enfin que ces dictatures préparent des libertés bien plus concrètes que celles dont jouit l’Occident. Rien ne sert alors de lui montrer qu’en fait c’est justement le contraire qui est vrai. Car le motif profond de sa conversion aux dictatures, celui qu’il ne peut confesser, c’est qu’il est en pleine fuite devant la liberté, c’est qu’il cherche un refuge contre elle, contre lui-même aussi peut-être, contre l’arbitraire de la vie, et qu’il le trouve dans cet Ersatz de l’ordre qu’offrent les dictatures totalitaires.

Cette attitude ne saurait être modifiée par des arguments. Nous sommes en présence d’une psychose, qui atteint des millions d’hommes en Occident, et dont nul d’entre nous n’est tout à fait indemne. Une psychose ne se réfute point par la logique et l’évidence ; elle exige d’autres formes de traitement. Essayons de les esquisser.

Premier remède : réformes sociales

La fuite devant la liberté, bien qu’elle soit par essence une attitude mentale et affective, se trouve favorisée cependant par plusieurs circonstances matérielles. Avant toute autre forme de traitement psychique, ce sont ces circonstances matérielles qu’il s’agirait de modifier : je veux parler de l’insécurité sociale qui règne encore dans nos démocraties, plus ou moins libérales et plus ou moins capitalistes.

Tant qu’un certain minimum vital ne sera pas assuré à tout homme, tant qu’il craindra de perdre d’un jour à l’autre son logement, son travail, son salaire et donc la faculté de former des projets, tant que l’homme moderne sera (ou simplement se sentira) dans une telle situation, la liberté lui fera plus peur qu’envie.

Tout traitement sérieux du mal totalitaire doit donc s’accompagner de mesures sociales, garantissant à chaque famille ou individu isolé, un minimum de sécurité matérielle. Ceux qui pensent que de telles mesures sont le commencement du communisme, ceux-là confondent le remède avec la maladie.

Deuxième remède : éducation

Il n’en reste pas moins que l’essentiel du traitement est une affaire d’éducation. Éduquer un jeune homme, c’est, comme le mot l’indique dans toutes nos langues européennes, le « faire sortir », le conduire au-dehors (e-ducere). C’est lui apprendre à dépasser le stade animal, entièrement soumis aux déterminations [p. 7] physiques ; puis le stade anarchique, qui est celui de l’inefficacité des efforts contradictoires et irresponsables ; enfin, le stade de l’imitation, du conformisme pur, pour le faire accéder au sentiment de la responsabilité personnelle, c’est-à-dire, à la possibilité d’être libre. Le but de toute éducation digne du nom, c’est donc de rendre un homme apte à la liberté. Il serait vain de décréter toutes sortes de libertés légales ou morales pour des hommes qui ne connaîtraient pas, qui n’auraient pas appris leur mode d’emploi. Liberté reste un mot vide de sens et d’appel, pour qui n’a pas le goût du risque, ou n’a pas découvert sa vocation. Et cela aussi dépend de l’éducation, pour une bonne part.

Condition nécessaire : survivre

Cependant, l’élargissement de la sécurité matérielle, et l’éducation pour la liberté, — c’est-à-dire la remise en marche du progrès en Occident — cela ne se fera pas en un an, ni même en deux ou trois. Or, il se trouve que nous sommes menacés de l’extérieur aussi gravement que de l’intérieur. Nous sommes menacés de l’intérieur par ce désordre profond que j’ai décrit, par l’anxiété morale et l’insécurité qui minent et détruisent lentement notre goût de la vraie liberté. Mais nous sommes menacés de l’extérieur par quelque chose qui mettrait fin d’un coup à tous nos maux. Nous sommes malades, et il faut commencer notre traitement qui sera long. Mais il faut aussi éviter un accident mortel qui pourrait survenir avant que ce traitement ait donné ses effets.

Et c’est pourquoi ceux qui nous disent : « Commençons par retrouver notre santé, ce sera notre meilleure défense ! » ceux-là certes ont raison ; mais ils ont souvent tort d’oublier que l’avenir de notre santé suppose, comme première condition, de sauver notre vie présente.

Parlons maintenant sans images. On nous dit : « Réformez socialement votre Europe, ce sera le plus sûr moyen d’y supprimer la tentation totalitaire. » Mais hélas, il ne s’agit pas seulement d’une tentation ! Avant que nous ayons réformé notre Europe, elle peut bel et bien disparaître sous la réalité totalitaire ! Il faut donc la défendre d’abord et telle qu’elle est. Sinon demain, elle ne sera pas meilleure, mais morte.

En même temps qu’on s’attaque aux causes profondes du mal interne, il faut se prémunir d’urgence contre le danger extérieur. Il faut éduquer la jeunesse, offrir une vie meilleure aux prolétaires, mais il faut en même temps des mesures plus rapides : nous fédérer et assurer notre défense.

Or voici le cercle vicieux : ce qui retient beaucoup d’Européens de s’organiser pour la défense du continent, c’est justement cette psychose ou cette névrose qui leur fait dire que « notre Europe ne vaut plus rien. »

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Le défaitisme européen

Quand on veut noyer son chien, on dit qu’il a la rage. De même, quand on n’aime plus la liberté, on dit que celle qu’on possède encore ne vaut plus rien, qu’elle est malade. Ainsi parlent les défaitistes européens. La vérité est différente : ce ne sont pas nos libertés qui sont malades, mais notre sens et notre goût de la liberté. Ou plutôt, c’est le sens et le goût des défaitistes dont nous venons de parler.

Ils ont peur de la liberté, ils en sont fatigués, ils désirent secrètement des disciplines massives et des croyances aveugles. Mais comme ils ne peuvent pas l’avouer, comme ce dégoût vient d’une névrose, ils mentent. Le mécanisme est bien connu, il est absolument classique pour les psychiatres. Tous les névrosés mentent, en ce sens qu’ils affirment le contraire non seulement de la vérité de fait mais aussi de leurs désirs réels. Or le mensonge le plus réussi qu’ait inventé le défaitisme européen, c’est celui qui consiste à dire : « Votre Europe est finie, elle n’est que du passé, on ne peut pas la défendre telle qu’elle est. Puisque vous n’avez pas de mystique nouvelle à nous proposer sur-le-champ, l’avenir et l’espoir sont de l’autre côté. »

Comment se peut-il que beaucoup, jeunes ou vieux, qui ne sont pas du tout staliniens ou fascistes, croient sincèrement ce mensonge-là ? Comment donc s’expliquer une illusion aussi radicalement réfutée par les faits ? Réponse : Ceux qui disent que l’Europe ne mérite pas qu’on la défende, ce sont ou bien des gens qui ont perdu la conscience des libertés réelles dont ils jouissent ; ou bien des gens que la tyrannie attire dans le secret de leur cœur.

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Libertés « formelles » et libertés « réelles »

Nos libertés réelles et quotidiennes, en Occident, nous les avons toujours connues, dans cette génération du moins. Elles sont devenues si naturelles que nous oublions qu’elles existent. Elles sont l’air que nous respirons. Si nous sentions que l’air, demain, que presque toutes nos libertés peuvent nous manquer, nous sentirions qu’elles valent toutes les « mystiques » du monde, et méritent bien qu’on les défende ! Essayons de nous imaginer ce qui se passerait dans nos vies quotidiennes, si notre vieille Europe, que l’on dit décadente, misérable et pourrie d’injustices, se trouvait demain rajeunie à grands coups de règlements dictatoriaux.

On nous dit que nos libertés européennes ne sont plus que des mots, de grands mots, qu’elles sont devenues purement formelles, et que celles que préparent les dictatures seraient enfin réelles. Essayons de voir à quoi cela correspond, objectivement.

Supposons tout d’abord qu’on entende par réelle (en opposition à formelle) une liberté qui se traduit par des résultats mesurables, matériels, et n’est donc point purement sentimentale ou illusoire. Consultons alors le tableau des niveaux de vie matérielle établi par les Nations unies. Nous y lisons ceci : le revenu annuel moyen par habitant est actuellement de 1453 dollars aux US, de 840 en Suisse, de 482 en France, de 308 en URSS et de 300 en Pologne 1 . Il faudrait en déduire logiquement que les libertés dites formelles permettent un niveau de vie très supérieur à celui qu’ont atteint les peuples jouissant des libertés dites réelles. Je préfère en déduire, pour ma part, qu’on a bien mal choisi les adjectifs ; qu’on les a même pris l’un pour l’autre.

Supposons ensuite que « formelle » signifie « purement légale, mais non vécue », ou vécue seulement par une minorité, tandis que « réelle » voudrait dire : exercée dans la vie quotidienne et par le plus grand nombre. Il s’agirait alors d’illustrer concrètement cette distinction correcte en théorie. Prenons donc quelques-unes des libertés les plus banales en Occident, et voyons, dans quelques cas précis, les limites de ces libertés, mais aussi ce qu’on nous offre en échange.

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Nos libertés et les leurs

Nous possédons la liberté de circuler. Circuler, c’est le contraire d’être en prison ; c’est un symbole concret de la liberté. Qu’en est-il de ce droit en Occident ? Nous l’utilisons largement, non seulement à l’intérieur de notre pays, mais d’un pays à l’autre, à pied, en bicyclette, en auto, en train, en avion. Il se trouve limité en fait par le prix des moyens de transport, et par le système des visas. Cependant l’on n’a jamais entendu dire que les chemins de fer soient gratuits, même en URSS, alors qu’il est certain que dans ce dernier pays, on exige le passeport intérieur — d’une ville à l’autre — et que l’on n’y connaît pas le droit de sortir de ses frontières, sauf pour des raisons politiques. La liberté de circuler, quoique imparfaite, paraît donc « défendable », chez nous.

Nous possédons, après cent ans de luttes menées par les mouvements syndicalistes, le droit de grève. Ce droit n’est pas seulement légal : il est utilisé dans tout notre Occident — en Europe et en Amérique — avec des résultats concrets et positifs. Tous les pays totalitaires l’ont supprimé, et c’est même à cette suppression du droit de grève qu’un ouvrier reconnaîtra sans risque d’erreur que le régime qui lui promet la lune prépare en vérité le moderne servage. Les dictatures latines, slaves et germaniques se rencontrent toutes sur ce point. Elles prennent toutes le pouvoir au nom du socialisme « bien compris », non rhétorique, vraiment réalisé. Elles disent ensuite aux ouvriers : maintenant que vous êtes au pouvoir, vous n’allez pas vous mettre en grève contre vous-mêmes ! Vous êtes officiellement contents et satisfaits... Elles oublient que l’homme ne sera jamais content s’il n’a plus le droit de se dire mécontent. Or, ce droit, nous l’avons conquis. Il a valu à toute la classe prolétarienne une ascension constante et mesurable. Il est réel, chez nous. Il est inexistant de l’autre côté. Nous pourrions le perdre demain, et il faudrait vraiment une mystique bien puissante et mystifiante pour nous convaincre que cette perte-là serait un progrès, un espoir neuf, — pour nous faire croire en somme qu’une liberté est « formelle » quand on l’a, « réelle » quand on ne l’a plus.

L’employé, l’ouvrier, chez nous, qui n’est plus satisfait par son métier, par son salaire, par son patron, a le droit de donner son congé et de chercher du travail ailleurs. Ce droit lui serait ôté par le régime que lui offrent les dictatures. L’idée qu’un ouvrier puisse quitter son usine pour trouver mieux est tout simplement inconnue dans les « Républiques soviétiques ». Je cherche le progrès. C’est chez nous que je le trouve.

Autre exemple : la liberté de l’expression. On ne dira point qu’elle est parfaite en Occident, loin de là. Nous connaissons tous les limites que lui imposent, en pratique, soit les censures secrètes exercées par la presse ou l’État, soit les conformismes [p. 11] locaux ou nationaux. Et nous sentons surtout l’impossibilité où se trouve aujourd’hui l’individu de se faire entendre à l’échelle démesurée de la cité moderne, alors que les États, les partis au pouvoir et les puissants du jour tiennent la radio, la presse et le cinéma. Cependant, nous avons encore le droit de protester contre tout cela. On me dira qu’il n’est pas très efficace ? Mais le seul progrès qu’on m’offrirait, dans un régime totalitaire, serait de m’ôter ce dernier droit, tout le reste étant pareil ou aggravé. En fait, avec le droit de protester, c’est toute la liberté de l’expression qui disparaît. Or l’homme qui perd la liberté de l’expression est déjà moralement en prison. Celui qui n’ose même plus parler devant ses enfants sans la crainte d’être réveillé deux jours plus tard à 5 heures du matin par la police, cet homme est en prison dans sa famille. Et celui qui n’ose plus communiquer ses réactions à ses semblables, est en prison dans sa propre pensée. Ainsi reclus et désarmé, il est bientôt privé de tout moyen de défense contre la propagande massive. Or disons-le franchement : la propagande est une tyrannie véritable, une contrainte qualifiée, une violence aussi grave que les coups de fouet donnés par le maître à l’esclave. En l’absence de moyens légaux de défense contre ce fléau, les moyens individuels doivent être encouragés au maximum. Savons-nous bien, en Occident, quelle défense efficace de l’homme et de sa dignité intime, représentent en réalité le droit de protester (fût-ce tout seul dans son coin), le droit d’opposition dans la vie politique, le droit d’avoir trop de journaux et trop de partis, et même le droit de s’en plaindre ou de s’en moquer ? Si nous perdions demain ces droits, qui peuvent paraître secondaires, nous verrions qu’ils étaient les protecteurs de notre intégrité individuelle, devant la pire menace du siècle. Car j’en arrive ici à la plus grande, à la plus typiquement humaine des libertés que nous pouvons perdre :

La liberté de la pensée

J’avoue que dans mes jeunes et folles années, je me suis souvent moqué de cette expression. Je disais : rien au monde ne peut nous en priver ; même en prison, l’homme garde la liberté de penser, de penser ce qu’il veut, de penser à ce qu’il veut. Pourquoi lui garantir ce droit qu’on ne peut lui ôter, alors qu’il s’agirait bien concrètement de lui donner nourriture et logis ? Et je parlais des « pâles libertés » définies par la Charte de l’Atlantique, des libertés inutiles et abstraites que l’on met en avant pour éviter de faire face aux problèmes gênants. J’avais entièrement tort. Je ne croyais pas au Diable ! Je n’avais pas encore compris, vu et senti, que toutes les libertés dont les meilleurs ont soif peuvent être vidées d’un seul coup, si nous ne sommes plus propriétaires et auteurs de nos propres pensées. Si nous perdons le droit et le pouvoir de penser ce qu’il nous plaît, [p. 12] comme il nous plaît — que ce soit d’ailleurs juste ou faux — les autres droits qu’on nous accorde seront nuls. Nous ne les sentirons plus comme des droits. Or nous pouvons perdre cette liberté, voilà ce que j’ignorais il y a quinze ans et que nul ne doit plus ignorer. Il existe aujourd’hui des techniques (la propagande), des procédés intellectuels (la dialectique) et des produits chimiques (le penthotal) capables de nous faire penser dans le sens voulu par l’État. Ceux qui ont lu le chef-d’œuvre de George Orwell 1984, savent très bien de quoi l’on parle ici, ou ceux qui ont lu le Zéro et l’infini de Koestler, ou la Vingt-Cinquième Heure de Gheorghiu, ou simplement les études des physiologistes qui prouvent qu’en pinçant le cerveau d’un nouveau-né au bon endroit, on peut lui faire penser ou ne pas penser ce qu’on veut. Il ne s’agit pas d’anticipations. L’Enfer des hommes dépossédés de leur propre pensée existe près de nous : sa propagande l’appelle un paradis, bien entendu.

Le xxe siècle n’a pas seulement redécouvert, à la faveur des camps et des fours crématoires, la valeur primordiale de l’habeas corpus. Il découvre soudain que la liberté humaine par excellence, comme l’a dit récemment Ignazio Silone, c’est le droit de chaque homme à son âme — habeas animam ! — et nous pouvons le perdre.

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Contre-offensive de la liberté

Nous avons formulé jusqu’ici deux thèses principales. La première, c’est que la liberté, dans notre monde complexe et démesuré, est sentie par beaucoup comme insécurité. La seconde, c’est que nous possédons un capital de libertés réelles dont nous n’avons plus même conscience.

Il en résulte que nous sommes plutôt faibles devant la propagande totalitaire. Beaucoup, angoissés par des possibilités théoriques qui excèdent leurs pouvoirs réels, cherchent obscurément des disciplines aveugles, dont ils se disent qu’elles les délivreraient de leurs problèmes individuels : ainsi la guerre, les dictatures, les troupes de choc militaires et politiques, ou simplement l’anonymat collectiviste. D’autres, habitués jusqu’à l’inconscience aux libertés conquises par notre religion, par nos révolutions et par nos sciences, décorent du nom de « mystiques puissantes » de simples propagandes qui nous promettent le paradis et la grandeur, la justice et la vraie liberté ; et ils vont répétant que nous n’avons rien à opposer à ces « mystiques », qui sont au vrai des mystifications .

Le temps est venu de passer à la contre-offensive.

Laissons les « mystiques » synthétiques aux peuples qui en ont grand besoin, parce qu’ils n’ont pas nos réalités, — et leurs chefs doivent masquer cette absence par des slogans. Nous n’avons nul besoin d’une mystique « aussi puissante » ou « plus puissante » que les leurs. Car les faits nous suffisent, et quant aux libertés, nous en avons plus que nous n’en méritons.

Quand nous aurons compris que nous pouvons les perdre, comme d’autres près de nous les ont perdues, nous commencerons à savoir ce qu’elles valent. Quand nous aurons compris ce que valent nos libertés, nous commencerons à mesurer nos forces. Quand nous les aurons mesurées, nous verrons que l’avenir et le progrès sont de notre côté. Et alors, nous voudrons sauver notre présent !

Nos forces réelles sont immenses

La première, c’est le trésor vivant des droits de toute nature conquis par notre Histoire et par toutes nos histoires nationales. Tous les peuples du monde, sans exception, peuvent nous envier à cet égard. Il semble que l’esprit humain, dans tous les temps, n’ait point imaginé une seule liberté que les Européens n’aient voulu vivre. À des degrés divers, parfois jusqu’à l’excès, nous avons tous les droits que nous mentionnons plus haut et des douzaines d’autres en plus : droit de circuler, de travailler, de faire la grève, de créer des coopératives, des syndicats, des [p. 14] sociétés d’entraide ; de changer d’habitation, de condition sociale, de profession ; droit d’exprimer toutes les sagesses et toutes les folies concevables ; droit à la religion de notre choix, et droit de n’en choisir aucune ; droit d’élire ceux que nous voulons et de les traiter ensuite de scélérats ; droit de protester, d’écrire au Times, ou à la Feuille locale, de faire campagne pour n’importe quoi et le contraire ; droit d’exiger que les douaniers mettent des gants blancs avant de fouiller nos valises ; droit d’entrer dans n’importe quel magasin, marché, café, ou restaurant, et de composer le menu de notre choix ; droit d’élever nos enfants selon nos principes, — et tous les droits non codifiés, non formulables, les plus précieux sans doute quoique les plus inconscients, comme le droit d’applaudir ou de siffler selon ses goûts, de prendre à la radio le poste qu’on préfère, et de tourner le bouton si l’on s’ennuie, sans être dénoncé par les voisins ; le droit d’aimer et de haïr, le droit d’épouser qui l’on veut…

Il n’est pas un seul de ces droits que les dictatures n’aient attaqué ou supprimé, n’aient déclaré antisocial ou criminel. Il n’en est pas un seul que n’ait conquis l’immense majorité des peuples libres qui vivent à l’ouest du rideau de fer ; parmi lesquels près de 300 millions d’Européens, dont la masse représente bien plus que la Russie et deux fois plus que l’Amérique.

Tous ces droits bien vivants ne sont pas un passé, mais un présent ; bien plus, ils sont le gage d’un grand avenir. Voilà l’espoir des hommes. Il est chez nous !

L’esprit critique

La seconde force dont nous disposons, et l’une des plus typiques de l’Occident, n’est autre que l’esprit critique. On nous dit qu’il se perd et l’on en donne pour preuve le succès des publicités, propagandes et mystiques politiques. Mais il me semble au contraire qu’il renaît dans les plus jeunes générations. On se lamente sur l’état de la jeunesse d’Europe, on déploie ce qu’on nomme son nihilisme. Si l’on veut dire par là qu’elle ne croit plus aux idéaux et aux grands mots, qu’elle trouve la vie absurde, et qu’elle ne « marche » plus pour aucune idéologie, je serais tenté plutôt de l’en féliciter. Si cette jeunesse qui a vu les camps comme résultat des idéologies, et les pires tyrannies comme produit des mystiques de « libération », n’avait pas décidé de ne plus croire à rien qu’aux réalités immédiates, alors seulement je la jugerais malade. Il me semble au contraire qu’elle réagit avec un réalisme impitoyable et sain. La foi chrétienne elle-même doit aujourd’hui se réjouir d’un tel scepticisme, voir en lui son meilleur allié contre les  mystifications totalitaires, contre la religion des idoles.

Un lecteur m’écrivait récemment : « Quelle réponse l’Occident prétend-il apporter à l’inquiétude du monde moderne ? » Je [p. 15] serais tenté de lui dire : l’esprit critique. Car cet esprit nous renvoie sobrement à nos inquiétudes personnelles, qui ne se satisfont point de réponses collectives. L’Occident n’est pas une Église, n’est pas une doctrine de salut, comme les partis totalitaires voudraient le devenir à bon marché. L’Occident est une somme immense de réalités, de réponses, de questions, de contradictions. Cette prodigieuse diversité peut angoisser. Mais elle est d’autre part la condition de nos libertés et de l’esprit créateur. C’est à cause d’elle que l’Occident demeure l’espoir de l’homme qui pense, qui juge et qui sent par lui-même. Et cet homme est le but du Progrès, le but de toute communauté digne du nom.

La personne

J’en viens ici à notre troisième force : la personne. Voilà la création majeure de l’Occident. L’idée de la personne est certainement la plus originale, la plus profonde aussi qu’ait élaborée notre Europe. La personne, c’est l’individu chargé d’une vocation qui le distingue de la masse, mais le relie pratiquement à la communauté. C’est l’homme qui se veut intégral, maître de lui et de sa propre pensée, et par là même conscient de ce qu’il doit au prochain. C’est l’homme total, que je veux opposer à l’homme purement privé et à l’homme purement social, qui ne sont que des « mutilés », des hommes partiels qui n’ont pas eu eux-mêmes des raisons efficaces de résister à la mise au pas par l’État. Avec l’idée de la personne l’Europe est née ; avec elle, elle mourrait. J’indique tout de suite que le mal spécifique de la personne, c’est l’individualisme, qui a fait tant de ravages chez nos intellectuels depuis un siècle ou deux. Mais combien cette maladie même est-elle plus proche de l’idéal humain que le collectivisme « culturel » dicté par les bureaucrates russes, ou que la « sottise qui paye » de Hollywood ! Dans l’idée de la personne s’enracine toute liberté concrète, créatrice et vécue. Au contraire, c’est de la masse homogène, uniforme, que naissent toutes les modernes tyrannies. On ne peut forcer personne à être libre, alors qu’il faut forcer les masses à être masses. Et c’est pourquoi Personne égale Liberté, tandis que masse égale contrainte. Il n’y aura jamais de liberté « en masse ». Il n’y aura jamais de liberté réelle que dans le besoin, le droit et la passion de différer de son voisin, de courir sa propre aventure, de créer par sa vie ce qu’on n’a jamais vu, et d’accomplir ainsi, en secret bien souvent, une vocation qui n’a pas de comptes à rendre aux hommes, et encore bien moins à l’État, parce qu’elle est « immédiate à Dieu ». Telle est bien la passion de l’homme européen. Elle le met à la pointe du genre humain. Dans cette passion de différer les uns des autres, nous trouvons tous, nous les Européens, notre commune dignité et notre risque le plus cher.

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L’homme total contre l’État totalitaire

Telles sont nos maladies. Telles sont nos forces. Je n’ai cherché qu’à les bien voir. S’il est une chose au monde pour laquelle on ne peut faire de propagande au sens moderne, c’est justement la liberté, puisqu’elle cesserait d’être la liberté si l’on tentait de l’imposer. Mais on peut et l’on doit prendre conscience de ses conditions, de ses risques.

Je crois à la vertu de la prise de conscience : c’est d’une part le début de la guérison, quand le mal est d’ordre psychique ; c’est d’autre part une source de confiance en soi, quand les faits objectifs sont meilleurs que notre lassitude ne le pensait.

Rendus conscients des forces véritables de l’Europe et de l’Occident, nous serons en mesure, aussitôt, de renverser l’absurde situation volontairement créée par les mystiques adverses. Au défi de la propagande, répondons tranquillement par des faits. Nous pouvons perdre toutes nos libertés. Nous pouvons aussi les sauver en décidant de les répandre. Si nous voyons les faits, et savons les faire voir, nous aurons du même coup repris l’initiative. C’est l’autre camp qui sera forcé de se mettre sur la défensive, contre le rayonnement de nos vraies libertés. Or le meilleur moyen de les faire rayonner, c’est de les faire passer du plan des faits à celui de nos consciences et de nos volontés ; c’est d’appeler toutes nos forces éparses à se fédérer solidement, non point à s’unifier mais à se fédérer dans leurs différences essentielles. Si demain notre Fédération s’établit à Strasbourg ou ailleurs, nous dotant d’instruments modernes et puissants (politiques, scientifiques, économiques, sociaux) au service de la vocation commune à tous nos peuples, le monde entier verra que l’Europe c’est l’espoir, qu’elle a pris sur les autres toute l’avance que permet un plus grand passé.

Si vous demandez : quelles sont nos chances ? je dirai qu’elles dépendent de chacun de nous, — beaucoup plus que d’un général américain. Chaque personne fait obstacle à la fatalité. Léviathan ne devient fatal que dans la mesure où nous quittons la lutte. Léviathan, c’est la somme exacte de nos petites démissions personnelles. Et c’est pourquoi je conclurai, une fois de plus, par ce delenda Carthago que j’opposais il y a quinze ans à une autre « mystique millénaire », mais déjà morte : — Là où l’homme veut être total, l’État ne sera jamais totalitaire.