(1961) Vingt-huit siècles d’Europe « II. Prises de conscience européennes. De Pierre de Bois à l’Abbé de Saint-Pierre, (xive au xixe siècle) — II.5. Les grands desseins du xviie siècle » pp. 88-112

5.

Les grands desseins du xviie siècle

C’est au xviie siècle qu’il appartenait de tirer certaines conclusions constructives, à la fois philosophiques et proprement politiques, du grand remue-ménage de la Renaissance et de la Réforme.

Quatre plans de vaste envergure apportent leur contribution à cet effort de mise en ordre, qui semble bien avoir été la devise du siècle. Nous leur découvrons, après coup, plusieurs traits de ressemblance assez profonds. Tous les quatre sont des utopies, données comme telles — encore que celui de Sully prétende à quelque réalisme politique, celui de William Penn à une économie bien entendue. Tous les quatre expriment avec force la vocation fédératrice de l’Europe, et la sourde angoisse de l’époque devant les prétentions absolutistes des États. Tous les quatre émanent d’esprits profondément religieux mais « œcuméniques », au sens qu’a pris ce mot dans notre siècle, impliquant le rapprochement des confessions chrétiennes vers l’unité qu’ordonnait l’Évangile. Tous les quatre, enfin, ayant passé pour ainsi dire inaperçus, ont survécu dans la mémoire des siècles aux traités « réalistes » de l’époque, rapidement effacés par le mouvement de l’histoire, et n’ont cessé d’agir sur l’imagination des créateurs d’institutions, jusqu’à nos jours. Nous les citerons ici selon la chronologie : Crucé, 1623 ; Sully, 1638 ; Comenius, 1645 ; William Penn, 1692.

[p. 88]

Le « Nouveau Cynée » d’Émeric Crucé

De ce premier auteur d’un plan d’union qui engloberait non seulement l’Europe chrétienne mais le monde entier alors connu, nous savons peu. Il naquit dans le troisième quart du xvie siècle et mourut en 1648. Il fut « moine pédagogue dans on ne sait quel collège de Paris », enseigna les mathématiques et publia quelques pesants travaux qui le firent traiter par des érudits allemands de « petit maître d’école parisien » 90 . Ce personnage obscur n’en eut pas moins le cœur de s’adresser à tous les princes d’Europe, dans l’envoi de son grand traité, qui parut à Paris en 1623 : Le Nouveau Cynée ou discours d’Estat représentant les occasions et moyens d’établir une paix generalle et la liberté du commerce par tout le monde. Aux monarques et princes souverains de ce temps. Ses 249 grandes pages ne comportent pas de divisions en chapitres, et seulement deux alinéas en tout ! Nous en respecterons l’orthographe savoureuse.

La paix est un subject trivial, je le confesse, mais on ne la pourchasse qu’à demy. Quelques uns y exhortent les Princes Chrestiens, afin que par leur union ils se fortifient contre leur ennemy commun : et mesme un fameux personnage a monstré les moyens d’exterminer les Turcs dans les quatre ans ou environ 91 , et plusieurs autres belles conceptions qui sont fort aysées à mettre par escrit. Il y en a qui limitent encore plus leur stile, ils donnent des inventions pour policer et enrichir leur pays, et se soucient si peu des estrangers, qu’ils estiment une prudence politique de semer parmy eux des divisions, afin de jouyr d’un repos plus asseuré. 92

Mais je suis bien d’un autre advis, et me semble quand on voit brusler ou tomber la maison de son voisin qu’on a subject de crainte, autant que de compassion, veu que la société humaine est un corps, dont tous les membres ont une sympathie, de manière qu’il est impossible que les maladies de l’un ne se communiquent aux autres.

Faut-il que les monarchies s’établissent par massacres et boucherie ?… Mais supposons que la guerre fut nécessaire pour fonder les monarchies. Aujourd’hui qu’elles sont establies, il n’est plus besoing à ceux qui en ioüissent de remplir le monde de ce carnage.

Crucé insistera plus loin sur cette idée de statu quo à conserver, chère à Érasme, nous l’avons vu. La guerre est « sans proffit » parce qu’elle ébranle les trônes, même celui du Grand Turc.

[p. 89] D’autre part les Chrestiens n’advancent pas mieux leurs affaires : et encore ont-ils ce malheur que s’ils obtiennent quelque victoire, ils n’en ioüissent pas longtemps, au contraire les Turcs se maintiennent, et ne se laissent point aisément dessaisir de leurs possessions. Je confronte ces deux peuples, pour ce qu’ils sont par manière de dire ennemis naturels, et ont divisé presque tout le monde en deux parties, à cause de la diversité de leur religion, tellement que s’ils se pouvoient accorder, ce serait un grand acheminement pour la paix universelle.

Inutile d’insister sur le parallèle avec nos « deux blocs » actuels. La plus sûre prévention de la guerre, Crucé la voit dans l’arbitrage, idée reprise du Moyen Âge :

Auparavant que de venir aux armes (les princes devraient)… se rapporter à l’arbitrage des Potentats et Seigneurs souverains : Ce faisant ils gaigneroient l’amitié de leurs semblables, pour s’en prévaloir contre leurs ennemis, au cas qu’ils ne voulussent se soubsmettre au jugement d’un tiers. Or si un Prince recevoit un juge qui voulust impérieusement s’ingérer de vuider les differens, cela véritablement ravaleroit sa grandeur : mais d’accepter volontairement les arbitres, c’est une chose jadis pratiquée et qui se pratique encore parles Monarques… Et à cecy servirait grandement rassemblée generale de laquelle nous parlerons cy-après… Comments est-il possible, dira quelqu’un, d’accorder des peuples qui sont si séparez de volonté et d’affection, comme le Turc et le Persan, le François et l’Espagnol, le Chinois et le Tartare, le Chrestien et le Juif ou Mahometain ? Je dis que telles inimitiez ne sont que politiques, et ne peuvent oster la conionction qui est et doibt estre entre les hommes. La distance des lieux, la separation des domiciles n’amoindrit point la proximité du sang. Elle ne peut non plus oster la similitude du naturel, vray fondement d’amitié et société humaine. Pourquoy moy qui suis François voudray-je du mal à un Anglois, Hespagnol, et Indien ? Je ne le puis, quand je considéré qu’ils sont hommes comme moy, que je suis subjet comme eux à erreur et péché, et que toutes les nations sont associées par un lien naturel, et consequemment indissoluble.

La même tolérance doit s’étendre au domaine de la religion :

Qu’est-il besoin de se faire la guerre pour la diversité des cérémonies ? Je ne dirai pas de religion, vu que leur fin principale reside en l’adoration de Dieu, qui demande plutost le cœur des hommes que le culte extérieur et les sacrifices dont on fait tant de parades ; non que je veuille conclure au mespris des ceremonies, mais je dis que nous ne devons pas persécuter ceux qui ne veulent pas embrasser les nostres… La pieté est un trop bel arbre pour produire de si mauvais fruits. Tandis que nous taschons de gagner le ciel par l’ingredient [p. 90] de la religion, gardons-nous de tomber en une stupidité et inhumanité brutale… Toutes ces Religions (il a parlé des chrétiens, juifs, mahométans et même des païens) se fondent sur preuves, allèguent leurs miracles, et chacun presume que la sienne est la meilleure. Je n’ay pas entrepris de vuider ce différend. Un plus suffisant que moy y seroit bein empesché. Seulement je diray qu’elles tendent toutes à une mesme fin, à sçavoir à la recognoissance et adoration de la divinité. Que si aucunes ne choisissent pas le bon chemin ou moyen legitime, c’est plustost par simplicité et mauvaise instruction, que par malice, et par consequent sont plus dignes de compassion que de haine… (Seuls des esprits bornés croient) que tous sont tenus de vivre comme luy, et ne prise que ses coutusmes, à la façon de ces niais d’Athènes, qui estimoient la Lune de leur pays meilleure que celle des autres. Les sages et divins esprits pénétrent bien plus loing, et considèrent que l’harmonie du monde est composée de diverses humeurs, et que ce qui est loüable en un lieu, n’est pas trouvé bon partout… (Il faut reconnaître que) les hommes sont fort bizarres et que ce qui est honoré en un endroict est abominé ou moqué en un autre.

Crucé imagine une Assemblée ou Sénat permanent des États :

Posez le cas que la paix aujourd’huy soit signee, qu’elle soit publiée en plein theatre du monde : Que sçavons-nous si la postérité en voudra emologuer les articles ? Les volontez sont muables, et les actions des hommes de ce temps n’obligent pas leurs successeurs… Néantmoins pour en prévenir les inconvéniens, il seroit necessaire de choisir une ville, où tous les Souverains eussent perpétuellement leurs ambassadeurs, afin que les differens qui pourraient survenir fussent vuidez par le jugement de toute l’assemblee. Les ambassadeurs de ceux qui seroient intéressez exposeroient là les plaintes de leurs maistres, et les autres députez en jugeraient sans passion.

Il propose d’en fixer le siège sur le territoire de Venise,

pour ce qu’il est comme neutre et indifferent à tous Princes : joinct aussi qu’il est proche des plus signalées Monarchies de la terre, de celles du Pape, des deux Empereurs, et du Roy d’Hespagne. Il n’est pas loing de France, de Tartarie, Moschouie, Polongne, Angleterre, et Dannemarch.

Quant à la grave question des préséances, Crucé s’interroge longuement. « Estant Catholique et François » il a bien ses idées là-dessus, mais il a décidé « de ne pas songer à soy seulement » et au contraire de parler comme s’il était né « en la république imaginaire de Platon ou en la région de ses Idées ». Il finit donc par proposer que le Pape « ait la préséance, pour le respect de l’ancienne [p. 91] Rome », mais — ô révolution presque impensable ! — que le Sultan des Turcs vienne immédiatement après lui, « attendu qu’il tient le siège de l’empire oriental ». Viendront ensuite « l’Empereur Chrestien » puis le Roy de France « attendu qu’il commande à un peuple le plus renommé qui se trouve au monde », puis le Roy d’Espagne.

Le sixiesme lieu pourroit estre debatu entre les Roys de Perse, de la Chine, le Pretre-Jan, le Precop de Tartarie, et le grand Duc de Moschouie… Et les Roys de la grand Bretagne, de Pologne, de Dannemarch, de Suede, du Jappon, de Marroc, le grand Mogol, et autres Monarques tant des Indes que d’Afrique, ne doivent pas estre aux derniers rangs, tous braves Princes, qui se maintiennent d’eux-mesmes et ne dependent de personne… Et pour authoriser d’avantage le jugement, on prendroit aduis des grandes Republiques, qui auraient aussi en ce mesme endroict leurs agens. Je dis grandes Républiques, comme celle des Vénitiens et des Suisses, et non pas de ces petites Seigneuries, qui ne se peuvent maintenir d’elles-mesmes, et dependent de la protection d’autruy.

… Ceste compagnie donc jugeroit les débats qui surviendroient tant pour la préséance que pour autre chose, maintiendroit les uns et les autres en bonne intelligence, irait au devant des mescontentemens, et les apoiseroit par la voye de douceur, si faire se pouvoit, ou en cas de nécessité par la force. Que si quelqu’un contrevenoit à l’arrest d’une si notable compagnie, il encourrait la disgrace de tous les autres Princes, qui auraient beau moyen de le faire venir à la raison.

Dès la première partie de son Traité, Crucé s’était demandé ce que feraient les peuples, s’ils n’avaient plus la guerre pour « exercice ». Il proposait un plan d’éducation des peuples (sciences, médecine et mathématiques en premier lieu), un plan de développement des industries artisanales, et un plan d’aménagement des territoires : rivières à rendre navigables, canal joignant « les deux mers », labourage et « trafic » accrus, terres en friches et lieux marécageux à cultiver. Et déjà il s’écriait :

Quel plaisir seroit-ce, de voir les hommes aller de part et d’autre librement, et communiquer ensemble sans aucun scrupule de pays, de ceremonies, ou d’autres diversitez semblables, comme si la terre estoit, ainsi qu’elle est véritablement, une cité commune à tous ?

Vers la fin de l’ouvrage, il reprend et développe ce thème de la libre circulation des biens et des personnes :

Voilà les moyens d’entretenir la paix particulièrement en chaque [p. 92] monarchie. Il y en a d’autres plus universels, qui concernent la bonne intelligence de tous les souverains respectivement l’un avec l’autre, dont le premier et le plus important est qu’ils se contentent des limites de leur seigneurie qui leur seront prescripts par la generale assemblée de laquelle nous avons parlé. Ce poinct estant gaigné, il faudra aduiser à ce que les particuliers de diverses nations se puissent hanter et trafiquer ensemble en asseurance, et que s’il survient quelque procez ou dispute entr’eux, que le magistrat du lieu les accorde promptement sans faveur ny acception de personne. Car puisqu’il s’agist d’une paix universelle il faut rendre la justice aux estrangers, et ne permettre point qu’ils soient offensez en aucune sorte par les originaires du pays, quand ils y viendront pour leurs affaires ou mesme pour leur plaisir.

Crucé a bien vu que cette liberté de commerce — diamétralement opposée au protectionnisme national qui commençait à s’appesantir sur l’économie de l’Europe — supposait d’autres mesures :

… il est necessaire que les Princes d’un commun consentement réduisent les monnoyes à un mesme pied, afin que chacun puisse contracter par tout sans dommage.

Et il préconise l’uniformisation des poids et des mesures…

Mais pour bien commencer cest affaire, il faudroit qu’un puissant Prince exhortast tous les autres à suivre le règlement susdict, afin que les passages estans libres et le commerce estant ouvert par le moyen de la paix, on puisse trafiquer par tout sans dommage. Il n’y a personne qui soit plus capable de cela que le Pape. C’est son devoir de moyenner une concorde générale entre les Princes Chrestiens. Et pour le regard des Mahometans, qui font une notable partie du monde, le Roy de France pour le credit et reputation qu’il a parmy eux, pourra plus aysement les faire condescendre à la paix…

Quant à moy je ne puis en cecy apporter que des vœux et humbles remonstrances, qui seront peut-estre inutiles. J’en ay voulu neantmoins laisser ce tesmoignage à la postérité. S’il ne sert de rien, patience. C’est peu de chose, de perdre du papier, et des paroles. Je protesteray en ce cas comme Solon d’avoir dit et faict ce qui m’a esté possible pour le bien public, et quelques uns qui liront ce petit livre, m’en sçauront gré, et m’honoreront comme j’espère de leur souvenance.

Le mémoire de Crucé n’eut pas plus de succès que les projets de ses prédécesseurs. Mais ceux qui le dédaignèrent sont oubliés, lui non. Il a fait son chemin clandestin à travers une série d’œuvres souvent glorieuses. Le jeune Leibniz l’a lu et s’en souvient : il en écrit plus tard à l’Abbé de Saint-Pierre, qui par [p. 93] Rousseau, Kant, Saint-Simon, Proudhon, Hugo, Renan et Coudenhove rejoint Briand et la Société des Nations, puis Churchill et le Congrès de La Haye et les grands débats de notre temps.

Le Grand Dessein du Duc de Sully

Tout le monde, depuis trois siècles s’y réfère, mais presque personne ne l’a lu. Est-on même certain qu’il existe ? La « Charte de l’Atlantique », pendant la dernière guerre, exerça, elle aussi, une grande action morale bien que ni Churchill ni Roosevelt n’aient jamais pu produire son texte : elle n’existait que dans leur tête, et par ce qu’ils en dirent aux journalistes, d’après quelques notes griffonnées.

On ne saurait davantage citer le Grand Dessein : ses éléments sont dispersés dans les milliers de pages des Mémoires de Sully, dont au surplus nous possédons plusieurs versions : les deux premières parties datées de 1638 et qui ne furent pas « mises dans le commerce » ; la troisième partie, publiée en 1662 avec les deux autres ; un élégant digeste des trois, par l’Abbé de l’Écluse, qui fit connaître au grand public de 1745 une œuvre fortement remaniée ; enfin, des éditions modernes, restituant plus ou moins fidèlement le texte primitif, souvent « amélioré ». Ces Mémoires 93 furent composés par quatre secrétaires anonymes, à l’aide d’un gigantesque fatras de documents, copies de lettres, ou lettres écrites après coup, brouillons de discours, états financiers, notes, souvenirs, dictées, bilans, etc… Les secrétaires racontent sa vie au vieux ministre confiné dans son château depuis la mort du roi son maître, et ils s’adressent au duc à la deuxième personne du pluriel, qui n’est pas sans produire un effet singulier.

Sully, qui espère agir sur Richelieu, attribue le Grand Dessein à Henry IV, plus de vingt ans après l’assassinat du roi. Les états successifs du plan qu’il nous révèle (sous forme de lettres apocryphes ou de discours) défient la citation par la longueur des phrases et le désordonné de la présentation. Voici tout de même un assez court fragment où, par une chance rare, le Dessein se résume, mais encore incomplet. Envoyé en mission auprès de [p. 94] Jacques Ier, Sully cherche à gagner l’Angleterre aux projets d’Henry IV contre les Habsbourg :

Suivant ce que le roi d’Angleterre vous avait mandé, vous vous rendîtes à Greenwich sur une heure après midi du lendemain. Vous fûtes reçu, comme il nous semble, par le comte Derby, et conduit vers le roi d’Angleterre, lequel vous prit aussitôt par la main, et faisant demeurer tout le monde, même ses propres conseillers, vous mena dans ses galeries, desquelles ayant fermé les portes il vous embrassa par deux fois, puis loua les vertus du Roi et votre franchise, et vous dit encore derechef qu’il se reconnaissait de plus en plus grandement obligé au Roi son bon frère, lui ayant ainsi envoyé le plus ancien et confident de ses serviteurs et celui sur lequel lui-même pouvait prendre le plus de confiance. Sur quoi voyant, comme il vous sembla, l’occasion très opportune pour entamer quelque chose des secrètes instructions et hautes propositions que le Roi vous avait ordonné de lui faire, mais seulement comme de vous-même, vous lui répondîtes en ces termes :

« […] Sire, il faut que vous sachiez que quelque enveloppé que je puisse être dans les vanités mondaines, je préfère néanmoins la gloire de Dieu, mon salut et la subsistance de la vraie religion que je professe, au Roi mon maître, ma fortune, ma femme, mes enfants, ma patrie et toutes autres considérations humaines. Or, j’ai reconnu que le Pape, l’Empereur, le roi d’Espagne, les archiducs, les princes ecclésiastiques d’Allemagne, et tous autres grands et communautés catholiques, n’ont point de plus forte passion en l’esprit que de former une puissante association pour la ruine et destruction de toute créance contraire à la Romaine. Ils ne sont retardés d’y travailler tout ouvertement que parce qu’ils n’ont point encore pu faire joindre le Roi mon maître à ce même dessein. Mais il est à craindre que par la diminution de ma faveur (comme celle des princes est sujette à varier) ou par de trop continuelles sollicitations, il ne se laisse enfin persuader, s’il n’est retenu par d’autres voies et moyens plausibles à son généreux esprit (car c’est cette vertu de magnanimité qui tient le premier lieu en son âme), qui sont ceux desquels je veux faire ouverture à Votre Majesté, et dans quels aussi elle trouvera de quoi accroître sa puissance et son autorité, amplifier sa domination, féliciter son règne, exalter son honneur et sa gloire, et perpétuer sa renommée, qui est le second but de mes désirs. De vous seul dépend l’exécution des choses que je veux proposer, lesquelles consistent à vouloir faire, s’il y a moyen que j’y puisse disposer le Roi mon maître, une ligue offensive et défensive entre lui, vous et les provinces unies des Pays-Bas ; associer à icelle tous les autres rois, princes, et surtout ceux de Danemark et de Suède, États, républiques, villes et communautés protestantes, qui sont comme obligés d’être toujours contraires à la faction espagnole et d’Autriche, et confirmer tout cela par l’alliance de vos communs enfants, qui se trouveront d’âge sortable les uns aux autres. Je ne désespère pas si [p. 95] je vous vois goûter à bon escient mes ouvertures, et en embrasser l’exécution, que j’y porte le Roi mon maître, avec des conditions tant avantageuses pour tous ses associés en icelui, que nous y adjoindrons le duc de Savoie, eu égard à son naturel volage et à son véhément et ambitieux désir de porter couronne royale, les plus puissants princes catholiques d’Allemagne, pour l’espérance d’arracher la couronne impériale de la maison d’Autriche et tous les états de Bohême, Autriche, Moravie, Silésie et Lusatie, pour les rétablir dans leurs anciennes libertés, voire même le Pape en proposant de lui faire posséder une propriété ce dont il n’est reconnu que par une vaine apparence de féodalité. »

Sur toutes lesquelles ouvertures, quoique d’abord en général et en gros, le roi d’Angleterre fît démonstration d’y prendre goût, voire de les louer et approuver, si ne laissa-t-il pas d’en vouloir entendre tout le détail, et de former lors une infinité de difficultés sur la jonction en une loyale association de tant de diverses têtes et tant diversement intentionnées et intéressées sur la poursuite d’un si haut dessein…

Les discours que vous eûtes lors, tant sur ce sujet que sur plusieurs autres très importants, vous retinrent plus de quatre heures seuls enfermés ensemble.

Cependant, le Grand Dessein, dans ses derniers états, déborde largement au profit de l’Europe entière, ce projet initial d’alliance protestante — nonobstant l’adhésion de princes catholiques et même du Pape. Nous en donnerons ici l’exposé magistral que l’historien Carl J. Burckhardt a su tirer des « Sages et royales Économies » :

L’Europe sera composée de :

5 monarchies électives : le Saint Empire Romain Germanique, les États du Pape, la Pologne, la Hongrie et la Bohême ;

6 monarchies héréditaires : la France, l’Espagne, l’Angleterre, le Danemark, la Suède et la Lombardie (c’est-à-dire la Savoie augmentée du Milanais) ;

4 Républiques souveraines : Venise, l’Italie, la Suisse, la Belgique (pour la définition de ces territoires voir plus loin).

Les pays dont seront composés ces États sont énumérés en détail ; s’il y a désaccord sur l’attribution d’un territoire, il sera soumis directement à l’autorité européenne centrale, c’est-à-dire deviendra territoire sous mandat.

Par leur superficie et leurs richesses, ces États devront être d’importance à peu près égale, pour assurer entre eux le plus haut degré possible d’équilibre, de même qu’entre les religions catholique, luthérienne et calviniste.

Cette Confédération d’États sera placée sous la garde d’un Conseil de l’Europe composé de six Conseils provinciaux et d’un Conseil Général.

[p. 96] Les Conseils provinciaux auront leurs sièges à : Danzig pour les royaumes du Nord-Est ; Nuremberg pour les Allemagnes ; Vienne pour l’Europe de l’Est ; Bologne pour les pays italiens ; Constance pour la Suisse, la Lombardie, etc., et une ville à désigner dans l’Ouest de l’Europe pour la France, l’Espagne, l’Angleterre et la Belgique.

Le Conseil Général aura son siège dans une ville du centre de l’Europe, à désigner chaque année parmi les villes suivantes : Metz, Luxembourg, Nancy, Cologne, Mayence, Trêves, Francfort, Würzbourg, Heidelberg, Spire, Worms, Strasbourg, Bâle et Besançon. On voit que le Rhin est l’artère principale de cette nouvelle configuration politique.

Ce Conseil Général sera composé de représentants de chacun des gouvernements de la république chrétienne, au total 40 hommes d’expérience, à raison de 4 représentants pour les grands États et de 2 pour les États plus petits.

Ces Conseils recevront le pouvoir de trancher tout différend, tant entre un souverain et son peuple qu’entre différents États. Ils ont pour mission de régler toutes les questions d’intérêt commun et d’élaborer tous les projets concernant l’ensemble de la République chrétienne.

Le Conseil de l’Europe a les compétences et les devoirs d’un Sénat, ses membres étant à réélire tous les trois ans.

Les décisions du Conseil devront être considérées par tous les États comme exécutoires et définitives. À l’égard de ce Conseil la souveraineté des États ne sera qu’une souveraineté conditionnelle.

Comme base de la république européenne, Sully exige la liberté du commerce et même la suppression des barrières douanières.

L’idée de l’arbitrage et aussi du « concert européen » apparaît avec une netteté particulière dans les dispositions prévues par Sully pour l’élection des souverains des trois royaumes chargés d’assurer la défense de l’Europe à l’Est. Il prévoit en effet : comme « marche » et rempart contre les Turcs, un royaume de Hongrie (Basse-Autriche, Styrie, Carinthie, Croatie, Bosnie, Slovénie et Transylvanie), contre les Moscovites et les Tartares, un royaume de Pologne, enfin un royaume de Bohême. Pour associer ces royaumes le plus étroitement possible au sort commun de l’Europe, deux dispositions : d’une part leurs souverains devront être élus par un collège composé de huit souverains : le Pape, l’Empereur, les rois de France, d’Espagne, d’Angleterre, du Danemark, de Suède et de Lombardie, d’autre part ces huit souverains seront obligés par devoir d’alliance à défendre ces royaumes contre toute agression. Arbitrage aussi pour tout différend entre Venise et ses voisins : ces différends seront tranchés par le roi d’Espagne et les cantons suisses. Le devoir d’alliance des huit souverains joue également pour Venise et le royaume de Sicile.

Enfin, le plan Sully prévoit en détail les ajustements territoriaux nécessaires pour cette réorganisation de l’Europe :

La souveraineté espagnole est limitée à la péninsule ibérique. Les [p. 97] autres royaumes héréditaires existants : la France, la Grande-Bretagne, le Danemark et la Suède gardent leur statu quo.

Le royaume de Lombardie est formé par : la Savoie, le Piémont, Montferrat et Milan.

La république helvétique est renforcée territorialement : elle s’accroît de la Franche-Comté, de l’Alsace et du Tyrol.

La République de Belgique se compose de la Belgique et de la Hollande actuelles.

Enfin, une république italienne sera formée, englobant tous les États qui ne sont attribués ni au Pape, ni à la Savoie, ni à Venise. Cette république faite d’une mosaïque de territoires en surplus sera placée sous la souveraineté du Pape.

La Russie enfin, selon Sully, ne devra pas être admise comme membre de la Communauté chrétienne.

C. J. Burckhardt compare, en conclusion, le Dessein de Sully et les autres projets européens de paix perpétuelle :

Cet effort toujours repris à nouveau peut se ramener à trois mobiles constants : l’espoir placé dans l’action de la volonté libre pour surmonter l’entraînement fatidique vers la guerre, l’espoir placé dans une justice supérieure aux États ; et surtout : le sentiment de tout ce que les Européens, malgré contrastes et conflits, possèdent de commun et d’irremplaçable.

Ce qui distingue les écrits de Sully de ceux de ses prédécesseurs et contemporains, c’est qu’en sa qualité d’homme d’État il part d’un contexte politique tout à fait concret et particulier et qu’ensuite, au cours de son évolution, à mesure que lentement il mûrit son plan, le désir d’assurer la primauté à sa propre nation s’estompe de plus en plus chez lui, jusqu’à ce que, dans son grand âge, et déjà presque au ban de la communauté française en sa qualité de protestant, il finit par ardemment souhaiter un pouvoir suprême supranational, sous l’autorité duquel les souverainetés des divers États deviendront relatives — tout cela, comme il prétend l’avoir exposé à Jacques Ier d’Angleterre, afin de donner la paix à ce continent qui a vu tant de victoires sanglantes, tant de défaites et tant de lamentables traités de paix qu’il ne pourra plus en supporter beaucoup d’autres sans périr…

Les longues années qu’il a passées à observer l’agitation des hommes du fond de sa retraite l’ont amené pour finir à surmonter en lui-même, dans son propre cœur, la force la plus considérable de son époque, cette force qui jadis dans sa jeunesse l’avait poussé à l’action, au risque, au combat — la force du nationalisme alors encore tout jeune et tout tendu vers l’avenir. 94

[p. 98]

Le Réveil universel de Comenius

Le principal titre de gloire d’Amos Comenius (nom latinisé de Jean Amos Komenski), né en Moravie en 1592, mort en Hollande en 1670, est d’avoir contribué plus que tout autre, en écrivant sa Grande Didactique et de nombreux  traités spéciaux, à créer la science de l’éducation en Europe. Mais ses recherches de philosophe et de théologien (il fut évêque de l’Unité des frères moraves) autant que son action de pédagogue, devaient trouver leur couronnement et l’expression de leur unité profonde dans un ouvrage qu’il ne put achever : la Délibération universelle sur la réforme des affaires humaines. La Panegersia, ou Réveil Universel que Comenius écrivit à Elbing en 1645, et qui ne fut publiée qu’en 1666, devait être l’introduction à cette grande œuvre « pansophique ». Elle porte le sous-titre suivant : De rerum humanarum emendatione consultatio catholica ad genus humanum, ante alios vero ad Eruditos, Religiosos, Potentes Europæ.

Comenius envisage cette réforme par les moyens suivants : unification du savoir, par un système scolaire perfectionné sous la direction d’une sorte d’académie internationale ; coordination politique, sous la direction d’institutions internationales ; réconciliation des Églises, qui se donneraient un Consistoire mondial. Le projet gigantesque d’une fédération mondiale à la fois culturelle, politique et religieuse, fait de Comenius l’un des grands précurseurs de l’union européenne autant que du mouvement œcuménique.

Notons une fois de plus que le « monde » dont parle Comenius n’est en fait que la chrétienté de son temps, donc l’Europe. Au reste, Comenius se qualifie lui-même d’Européen. Dans la Præfatio ad Europeos qui ouvre sa Panegersia, il parle — le premier peut-être ? — de notre patrie européenne :

Afin que nous cessions de dissimuler nos projets et nos efforts, et de travailler chacun pour soi, je vais payer d’exemple : car mon but suprême est d’annoncer le Christ à tous les peuples. Cette Lumière doit être apportée aux autres peuples au nom de notre patrie européenne ; et c’est pourquoi nous devons tout d’abord nous unir entre nous ; car, nous autres Européens, nous devons être considérés comme des voyageurs embarqués sur un seul et même navire. Je ne puis me taire, car mon espoir est d’adoucir les maux de la guerre par mon message, comme par une musique tout harmonieuse, [p. 99] et sinon je serais grandement coupable devant Dieu et devant les hommes. Mais je me vois aussi poussé à cette action par les efforts qui se produisent de notre temps, en Europe plus qu’ailleurs, et qui portent en eux la pro messe de grandes choses.

Voici quelques extraits de la Panegersia 95

§ 6. Il importe, dis-je, d’adjoindre aux Lettrés des gardiens vigilants ; leur tâche sera de leur apprendre, en les exhortant, leur principale mission, qui est d’éliminer tous les restes de l’ignorance ou des erreurs dans les esprits humains. Il faut adjoindre également des gardiens aux Prêtres, pour chasser, avec leur aide, tout ce qui subsistera encore d’athéisme, d’épicurisme et d’impiété. Et il faut adjoindre aux Puissants des gardiens du pouvoir pour que, par un zèle exagéré, la semence de discorde ne germe pas de nouveau ; ou, si elle commence à germer, pour qu’elle soit extirpée à temps et à propos.

§ 9. … Mais il faut qu’on institue plusieurs gardiens du salut des hommes ; c’est le Christ, la sagesse étemelle, qui nous y invite dans ce célèbre passage, Matth. 23, 8-10, en ordonnant de ne pas établir parmi les hommes le gouvernement d’un seul chef, la conduite d’un seul conducteur et la sagesse d’un seul sage. Il interdit, en effet, que quelqu’un au monde se fasse appeler maître, père, ou conducteur, appellations qui doivent être réservées aux lettrés ecclésiastiques et aux politiques.

Ce qui veut dire qu’il ne faut pas introduire autre chose que l’enseignement commun de nous tous, unis par des liens fraternels, que l’assujettissement de nous tous au seul Père dans les cieux et au Christ qui nous a été donné comme seul Maître et Conducteur.

§ 10. Dans chacun des trois états, on instituera par conséquent un corps de dirigeants. Le chef suprême de chacun de ces corps sera cet Hermès Trimégiste 96 (le trois fois grand truchement des volontés de Dieu concernant les hommes, le suprême prophète, le suprême prêtre, le suprême roi), c’est-à-dire le Christ qui seul a pouvoir de tout diriger puissamment. Mais, pour maintenir l’ordre, partout les uns seront subordonnés aux autres, afin que, grâce à cette subordination graduée, l’école du Christ, le temple du Christ et le royaume du Christ soient solidement établis.

§ 12. Il sera utile d’adopter des appellations différentes pour ces tribunaux : le tribunal des lettrés s’appellerait le Conseil de la lumière, le tribunal ecclésiastique le Consistoire et le tribunal politique la Cour de justice.

§ 13. Le Conseil de la lumière veillera à ce qu’il ne soit nécessaire, [p. 100] nulle part au monde, d’instruire quelqu’un et moins encore à ce qu’il se trouve quelqu’un qui ignore quelque chose d’indispensable, et à ce que tous les hommes soient instruits par Dieu. Ce qui veut dire que ce Conseil, en créant des occasions favorables, permettra à tous les hommes du monde entier de tourner leurs yeux vers cette lumière dans laquelle tous verront, par eux-mêmes, la vérité et à laquelle plus jamais aucune erreur et aucune chimère ne pourra se mêler.

§ 14. Le Consistoire mondial veillera à ce que toutes les sonnettes des chevaux et toutes les chaudières, etc., soient consacrées à l’Éternel (Zach. 14, 20), et à ce que Jérusalem ne soit pas livrée à l’interdit, mais qu’elle soit désormais en sûreté (Zach. 14, 11) ; c’est-à-dire à ce que toute la terre dans sa plénitude soit consacrée à Dieu ; qu’il n’y ait pas de scandale, ni d’écrits, ni de gravures, ni de peintures, etc., scandaleux mais qu’il y ait partout à profusion des symboles saints de sorte que chacun, où qu’il se tourne, trouve matière à de saintes réflexions.

§ 15. Enfin, la Cour de la paix veillera à ce que nulle part une nation ne s’élève contre une autre nation, ou que personne n’ose se montrer pour enseigner la manière de combattre ou de fabriquer les armes ; à ce que toutes les épées et les lances soient transformées en serpes et en socs de charrue (Es. 2, 4, etc.).

§ 16. Par conséquent, tous les corps savants (comme actuellement l’Academia dei Lincei en Italie, l’Académie des Jeux floraux en France, la Société fructifère en Allemagne, etc.) feront bien de se réunir en un seul Conseil de la lumière ; car c’est le Père éternel des lumières lui-même qui les invite à former une unité et communauté de la lumière…

§ 17. Et tous les consistoires ou conseils des anciens des Églises chrétiennes (comme il y en a chez les Romains, les Grecs, les Éthiopiens, les réformés, etc.) feront bien de fusionner en un seul Consistoire de l’Église, telle qu’elle est préfigurée par la Jérusalem merveilleusement édifiée, la seule ville où sont dressés les trônes de la justice, les trônes de la maison de David (Psaume 122, 3, 5).

§ 18. Et tous les tribunaux du monde feront bien de devenir un seul tribunal de Christ ; car, une fois que tous les royaumes du monde lui seront remis (Psaume 72, 11 ; Dan. 7, 14 ; Apocal. 11, 15), c’est selon la justice que le roi régnera, et les princes gouverneront avec équité (Is. 32, 1).

L’Essay de William Penn

Après les plans du moine français, du duc huguenot, de l’évêque morave, voici enfin celui d’un « dissenter » anglais, qui, à la différence de ses prédécesseurs, fut un grand fondateur d’État : « le Lycurgue moderne » dira de lui Montesquieu.

Fils d’un riche et noble amiral qui l’envoya très jeune en [p. 101] France apprendre le métier des armes, devenu Quaker à son retour en Angleterre et plusieurs fois emprisonné de ce chef à la Tour de Londres, William Penn obtint de la Couronne, en échange d’une créance laissée par son père sur le Roi Charles II, le vaste territoire américain qui allait prendre le nom de sa famille. Cela se passait en 1681, Louis XIV régnant en France et William Penn étant âgé de 37 ans. Il introduisit en « Pennsylvania » la constitution la plus tolérante, la plus démocratique et la plus pacifiste que l’histoire occidentale ait connue.

C’est au cours d’une brève interruption de sa carrière de Gouverneur — de 1692 à 1694 — qu’il composa son Essay towards the Present and Future Peace of Europe, ainsi que d’autres ouvrages moraux et historiques. Il regagna l’Angleterre en 1701, laissant à ses descendants le gouvernement de son État, et mourut en 1718.

On sait les circonstances de l’Europe à la date où William Penn rédige son Essay : l’agression de Louis XIV contre le Palatinat a provoqué la Grande Alliance de 1689, sous la direction de Guillaume III d’Orange, devenu Roi d’Angleterre. La guerre est générale. C’est le spectacle des « tragédies sanglantes de cette guerre, en Hongrie, en Allemagne, en Flandres, en Irlande, et sur les mers » qui émeut à écrire le pacifiste Quaker et le législateur d’un État neuf, délivré des folies invétérées de l’absolutisme du vieux Monde. « J’ai entrepris un sujet qui est au-dessus de mes forces, mais qui mérite vraiment d’être discuté, étant donné l’état lamentable de l’Europe. » Ainsi débute l’ouvrage. Ses trois premières sections sont consacrées à montrer combien la paix est désirable ; quel est le vrai moyen de la réaliser, à savoir la justice, non la guerre ; et « que la justice est le fruit du gouvernement, comme le gouvernement est le résultat de la société, laquelle provient d’abord d’un dessein raisonnable des hommes paisibles ».

La IVe section, que nous allons citer, introduit un projet de fédération de princes, qui rappelle celui de Crucé, encore qu’il se réclame d’Henri IV (c’est-à-dire du Dessein de Sully) et de l’exemple qu’ont donné les Provinces-Unies des Pays-Bas 97 .

[p. 102] Si les souverains d’Europe, qui représentent cette société ou cet état indépendant des hommes antérieur aux obligations sociales, se mettaient d’accord, par la même raison qui incline les hommes à la vie sociale, savoir l’amour de la paix et de l’ordre, pour se rencontrer, par leurs délégués, dans une Diète générale, un État ou Parlement, et y établir des règles de justice à observer mutuellement par eux tous ; pour se réunir ainsi tous les ans, ou tous les deux ou trois ans, ou lorsque cela paraîtrait utile ; pour porter devant cette souveraine assemblée tous les différends en suspens qui n’auraient pu être réglés avant la session par le moyen des ambassades ; s’ils étaient d’accord aussi pour qu’au cas où l’une des souverainetés participantes refuserait de soumettre au jugement de la Diète ses réclamations ou prétentions, ou refuserait d’exécuter la décision intervenue, ou chercherait une solution par les armes, … toutes les souverainetés réunies en une seule force obligent cet État à se soumettre et à payer les dommages à la partie lésée ainsi qu’aux souverainetés ayant dû intervenir…, alors certainement, l’Europe obtiendrait par ce moyen la paix tant désirée pour ses habitants torturés, harassés.

VII. — De la composition de la Diète générale

Cette composition semble donner lieu à certaines difficultés, au premier abord, en ce qui concerne les suffrages à donner à chacun des princes et États, en raison de leur inégalité. Mais je ne pense pas que ces difficultés soient insurmontables, car s’il est possible de connaître chaque année la valeur des pays souverains dont les délégués constitueront cette auguste assemblée, on pourra déterminer le nombre de personnes ou de voix pour chacune des souverainetés. Maintenant que l’Angleterre, la France, l’Espagne, l’Empire, etc., peuvent être estimés presque exactement, en considérant le revenu des terres, les exportations, les importations, les rôles des contributions, et étant donné le contrôle qui existe dans chaque État, il est certain que l’on ne s’arrêtera pas à l’objection ci-dessus, si l’on a le moindre désir de parvenir à la paix européenne…

Je suppose donc que l’Empire germanique enverrait douze délégués ; la France, dix ; l’Espagne, dix ; l’Italie, huit ; l’Angleterre, six ; le Portugal, trois ; la Suisse, quatre ; le Danemark, trois ; la Pologne, quatre ; Venise, trois ; les Sept-Provinces, quatre ; les treize Cantons et petites souverainetés voisines, deux ; les duchés de Holstein et de Courlande, un ; si les Turcs et les Russes étaient compris, ce qui semblerait convenable et juste, ils auraient chacun dix délégués. Cela ferait en tout quatre-vingt-dix. Cela est important, car les délégués représenteraient le quart et la meilleure et la plus riche contrée du monde connu, où les religions, les sciences, la courtoisie et les arts ont leur place et empire… Le lieu de la première session de la Diète devrait être au centre de l’Europe, autant que possible, et ensuite comme elle en déciderait.

[p. 103] VIII. — Des règlements de la Diète européenne ès session

Afin d’éviter des discussions au sujet des préséances, la salle pourrait être ronde et comporter diverses entrées et sorties pour empêcher toutes exceptions. Si le nombre total des délégués peut être divisé en dizaines, chaque dizaine choisira un délégué ; ils rempliront, chacun à leur tour, les fonctions de président à qui on devra s’adresser pour obtenir la parole ; ce président dirigera les débats et mettra les questions au vote, lequel devrait avoir lieu, selon moi, au bulletin secret, d’après la prudente et recommandable méthode des Vénitiens. Cette méthode empêche, dans une grande proportion, les mauvais effets de la corruption. Car, si l’un des délégués de cette haute assemblée pouvait être assez vil, faux et malhonnête au point d’être influencé par l’argent, il aurait la possibilité de prendre l’argent et de voter selon sa conscience sans qu’on le sache. C’est aussi un remède, car celui qui voudrait donner de l’argent avec un pareil risque d’être dupé, préférera s’abstenir. Et ceux qui accepteraient de l’argent dans de pareilles conditions préféreront mentir aux corrupteurs plutôt que faire tort à leur pays, car ils seront sûrs de ne pas être découverts.

Il me semble que dans ce Parlement impérial, rien ne pourrait être décidé qu’à une majorité des trois quarts des membres, ou au moins de la moitié plus sept. Toutes les plaintes seraient remises par écrit sous forme de mémoires conservés par une personne désignée et dans une armoire ou un coffre qui comporterait autant de fermetures qu’il y aurait de dizaines d’États, et s’il y avait un secrétaire pour chaque dizaine de délégués, une table ou un banc serait prévu pour ces employés. À la fin de chaque session, un délégué de chaque dizaine sera chargé d’examiner et de comparer les mémoires ou journaux de ces secrétaires et de les mettre sous clés comme je l’ai dit ci-dessus ; cela serait sûr et donnerait satisfaction…

Je dirai peu de chose au sujet de la langue qui sera employée dans la Diète internationale, mais ce sera certainement le latin ou le français. Le premier serait très bien pour les juristes, mais le second plus pratique pour les gens de qualité.

IX. — Des objections qui peuvent être avancées contre le projet

… La seconde objection est qu’il peut s’engendrer une effémination par suite de la suppression du métier militaire et qu’en cas de besoin on n’aurait pas d’armée suffisante, comme cela s’est produit en Hollande en 72.

Il n’y a pas de danger d’effémination, parce que chaque pays peut introduire une discipline sévère ou modérée dans l’éducation de la jeunesse, par une vie simple et un labeur convenable. Apprenez-lui la mécanique et la philosophie naturelle par la pratique, ce qui fait l’honneur de la noblesse allemande. Cela fera des hommes, non des femmes ni des lions : car les soldats se trouvent à l’extrême [p. 104] de l’effémination. La connaissance de la nature et la culture des arts aussi utiles qu’agréables, donnent aux hommes la connaissance d’eux-mêmes, du monde où ils sont nés, et les moyens d’être utiles aux autres et à eux aussi et encore de secourir et aider, mais non de nuire et de détruire. La connaissance du gouvernement en général, des constitutions particulières de l’Europe, et pardessus tout de celle de son propre pays, sont des choses très recommandables. Cela prépare le citoyen au parlement et au conseil de l’intérieur, aux cours des princes et à la Diète générale à l’extérieur. Au moins il sera un bon citoyen, pourra rendre des Services à la communauté ou prendre sa retraite quand il le pourra.

… La troisième objection est qu’il y aurait un grand besoin d’emplois pour les frères cadets et que le pauvre ne peut être que soldat ou voleur. J’ai déjà répondu à cela dans ma réponse à la seconde objection. Nous aurons plus de commerçants et de cultivateurs ou d’ingénieux naturalistes, si le gouvernement a tant soit peu le souci de l’éducation de la jeunesse, ce qui, après le bien-être présent et immédiat de chaque pays, doit être la préoccupation et l’art du gouvernement. Car la prochaine génération dépend de la façon dont la jeunesse est élevée ; de même le gouvernement se trouvera en bonnes ou mauvaises mains.

J’en arrive à la dernière objection : les princes et les États perdront leur souveraineté, ce qu’ils n’admettront jamais. C’est là aussi une erreur, car ils resteront chez eux aussi puissants qu’ils l’étaient auparavant. Ni leur souveraineté, ni leurs revenus ne seront diminués ; au contraire, le budget de la guerre pouvant être réduit, par suite de mon plan, les deniers seront mieux employés au bien public. De sorte que les souverainetés demeurent comme elles étaient ; mais aucune d’elles n’a de suprématie sur les autres. Si cela peut s’appeler un amoindrissement de leur puissance, ce serait seulement parce que le gros poisson ne pourrait plus avaler les petits et que chaque pays est préservé de tout dommage et incapable d’en commettre.

X.— Des réels avantages qui résulteraient de cette proposition en vue de la paix

Je suis maintenant parvenu à mon dernier chapitre dans lequel je vais énumérer quelques-uns de ces  nombreux  et réels bienfaits qui découleraient de cette proposition pour la présente et future paix de l’Europe… En dehors de la perte de tant de vies si importantes pour tout gouvernement, aussi bien au point de vue du travail qu’à l’égard du progrès, les cris de tant de veuves, d’orphelins, qui ne sont agréables aux oreilles d’aucun gouvernement, qui sont la conséquence de la guerre partout, seront évités.

Il y a encore un bienfait manifeste qui sera procuré à la Chrétienté par ce moyen pacifique ; la réputation du Christianisme qui a souffert du fait des guerres sanglantes et injustes que les Chrétiens ont faites non seulement contre les infidèles, mais entre eux, sera en [p. 105] quelque sorte recouvrée. Car pour le scandale de ce saint état, les Chrétiens qui se glorifient du nom de leur Sauveur ont sacrifié son crédit et sa dignité à leurs passions du monde aussi souvent qu’ils ont été excités par l’impulsion de l’ambition ou de la vengeance. Ils n’ont pas toujours été dans le droit et le droit n’a pas été non plus la cause de la guerre.

Non seulement des Chrétiens contre des Chrétiens, mais encore dans une même secte, ils ont souillé leurs mains dans le sang de leurs frères, invoquant de toutes leurs forces le Dieu bon et miséricordieux pour le succès de leurs armes dans la destruction de leurs frères.

… Le troisième bienfait est l’économie de l’argent pour les princes comme pour les peuples. Par ce moyen sont dissipés les malentendus qui s’élèvent entre eux et qui sont la conséquence des dépenses dévorantes de la guerre. Ils auront alors la possibilité d’améliorer les œuvres publiques pour l’enseignement, la charité, les manufactures, etc. qui sont les vertus du gouvernement et l’ornement des États…

Je pourrais encore mentionner les pensions aux veuves et aux orphelins de ceux qui meurent dans les guerres et à ceux qui ont été estropiés ; elles représentent une très grosse portion du budget dans certains pays.

Notre quatrième avantage est que les villes, cités et pays qui sont mis à sac par la rage de la guerre seront préservés. Ce vœu sera bien entendu dans les Flandres et en Hongrie et dans tous les pays frontières qui sont presque toujours le théâtre des ruines et des misères.

Le cinquième bienfait de cette paix est l’aisance et la sécurité du voyage et du trafic, bonheur qui n’a jamais été apprécié depuis que l’empire romain a été divisé en tant de souverainetés. Mais nous pouvons aisément concevoir la commodité et l’avantage de pouvoir voyager à travers l’Europe avec un passeport délivré par une souveraineté quelconque et que la Ligue rendrait valable. Ceux qui ont voyagé en Allemagne où il y a un si grand nombre d’États se rendent compte de la nécessité et de la valeur de ce privilège par les  nombreux arrêts qu’ils subissent en cours de route ; et surtout ceux qui ont fait le grand tour de l’Europe.

Conclusion

… J’avoue que je désire sincèrement que l’honneur de proposer et de réaliser un dessein si bon et si grand revienne à l’Angleterre, parmi les nations de l’Europe, quoique certaines parties de ma proposition aient été envisagées par la sagesse, la justice et la valeur d’Henri IV de France, dont les qualités supérieures l’élevant au-dessus de ses ancêtres ou contemporains lui méritèrent le titre d’Henri le Grand.

[p. 106]

La Paix Perpétuelle de l’Abbé de Saint-Pierre.

Aux quatre grands projets du xviiie siècle fait immédiatement suite celui de l’Abbé de Saint-Pierre, publié pour la première fois en 1712. S’il est le plus célèbre de tous, ce n’est point qu’il soit le meilleur, il s’en faut ; mais c’est d’abord qu’il a frappé son temps plus que n’avait su le faire aucun des autres, et c’est ensuite qu’il a valu à son auteur plus de railleries qu’aucun écrit de l’ère moderne n’en aura jamais motivées. Bien entendu, ni cet excès d’honneur, ni cette indignité ne sont justifiés.

Charles-Irénée Castel de Saint-Pierre (1658-1743) naquit dans le Cotentin, d’une très ancienne famille, peu fortunée. Il entra dans les ordres mineurs, mais ne reçut jamais la prêtrise. À Paris, il fit carrière sous les auspices de Fontenelle et du salon de la marquise de Lambert, qui lui ouvrirent les portes de l’Académie Française en 1695. Il venait d’acheter la charge d’aumônier de Madame et connut la Cour. En qualité de secrétaire de l’Abbé de Polignac, envoyé de la France au congrès de la paix d’Utrecht (1712) il put voir de tout près la pratique des traités et ses défauts. Exclu de l’Académie en 1716 pour avoir critiqué la mémoire de Louis XIV, il fonda le « Club de l’Entresol », société de libres discussions, qui lui valut de nouveaux ennuis. « Il avait de l’esprit, des lettres et des chimères » dit Saint-Simon dans ses Mémoires. Homme doux, modeste, remuant pour les bonnes causes, non pour ses intérêts, « solliciteur public », ainsi qu’il aimait à se nommer, bavard célèbre mais jamais médisant, il mourut insensible aux sarcasmes que ne cessait de provoquer son Projet. Et l’on dit que son dernier mot fut « Espérance ».

Le Projet de Paix Perpétuelle parut d’abord à Cologne, sans nom d’auteur, en 1712. L’année suivante paraissait à Utrecht une version amplifiée en 2 volumes, auxquels s’en ajoute un troisième en 1717. Enfin, un Abrégé, signé cette fois, et dédié à Louis XV, fut publié à Rotterdam en 1729. De ces ouvrages assez médiocrement écrits, mal construits et pleins de répétitions, il n’est pas facile de tirer des extraits qui rendent justice aux idées positives de l’Abbé ou qui en dégagent l’originalité. Cependant, pour leur intérêt historique, sinon intrinsèque, nous donnerons ci-après quelques fragments de la Préface et des XII Articles principaux du Projet de 1713. Mais rapportons d’abord l’occasion singulière qui inspira son projet au bon Abbé. [p. 107] Au cours d’un voyage en Normandie, durant l’hiver 1706-07, sa voiture ayant versé dans un chemin mal entretenu, il fut amené à rédiger un court Mémoire sur la Réparation des chemins. À la fin du livre, et sans transition, il écrit :

Je finissais de mettre la dernière main à ce mémoire, lorsqu’il m’est venu à l’esprit un projet d’établissement qui par sa grande beauté m’a frappé d’étonnement. Il a attiré depuis quinze jours toute mon attention. Je me sens d’autant plus d’inclination à l’approfondir que plus je le considère, et ce par différents côtés, plus je le trouve avantageux aux souverains. C’est l’établissement d’un arbitrage permanent entre eux pour terminer sans guerre leurs différends futurs et pour entretenir aussi un commerce perpétuel entre toutes les nations. Je ne sais si je me trompe, mais on a fondement d’espérer qu’un traité se signera quelque jour… C’est avec cette espérance que je me porte avec ardeur et joie à la plus haute entreprise qui puisse tomber dans l’esprit humain. Je ne sais où j’irai, mais je sais ce que disait Socrate : Que l’on va loin lorsqu’on a le courage de marcher longtemps et sur la même ligne.

Voyons maintenant les chemins nouveaux que l’Abbé s’efforça d’ouvrir.

Préface 98

… Il y a environ quatre ans qu’après avoir chevé la première ébauche d’un Règlement utile au Commerce intérieur du Royaume, instruit par mes yeux de l’extrême misère où les Peuples sont réduits par les grandes Impositions, informé par diverses Relations particulières des Contributions excessives, de Fouragemens, des Incendies, des violences, des cruautez, & des meurtres que souffrent tous les jours les malheureux Habitans des Frontières des États Chrétiens ; enfin touché sensiblement de tous les maux que la Guerre cause aux Souverains d’Europe & à leurs Sujets, je pris la résolution de pénétrer jusqu’aux premières sources du mal, & de chercher par mes propres réflexions si ce mal étoit tellement attaché à la nature des Souverainetez & des Souverains, qu’il fût absolument sans remède, je me mis à creuser la matière pour découvrir s’il étoit impossible de trouver des moyens praticables pour terminer sans Guerre tous leurs differens futurs, & pour rendre ainsi entre eux la Paix perpétuelle.

… Il me parut alors nécessaire de commencer par faire quelques réflexions sur la nécessité où sont les Souverains d’Europe, comme les autres hommes, de vivre en Paix, unis par quelque société permanente, pour vivre plus heureux, sur la nécessité où ils se trouvent d’avoir des Guerres entre eux, pour la possession ou pour le partage [p. 108] de quelques biens, & enfin sur les moyens dont ils se sont servi jusqu’à présent, soit pour se dispenser d’entreprendre ces Guerres, soit pour n’y pas succomber quand elles ont été entreprises.

Je trouvai que tous ces moyens se réduisoient à se faire des promesses mutuelles écrites ou dans des Traitez de Commerce, de Trêve, de Paix, où l’on règle les limites du Territoire, & les autres prétentions réciproques, ou dans des Traitez de Garantie ou de Ligue offensive & défensive pour établir, pour maintenir ou pour rétablir l’Équilibre de puissance des maisons dominantes ; Système qui jusques ici semble être le plus haut degré de prudence, auquel les Souverains d’Europe & les Ministres ayent porté leur politique.

Je ne fus pas long-tems sans voir que tant que l’on se contenteroit de pareils moyens, on n’auroit jamais de sûreté suffisante de l’exécution des Traitez, ni de moyens suffisans pour terminer équitablement, & sur tout sans Guerre les différens futurs… Ce sont ces réflexions qui sont le sujet du premier Discours. Je les ai toutes rapportées à deux Chefs ou à deux Propositions, que je me propose d’y démontrer.

La constitution présente de l’Europe ne sçauroit jamais produire que des Guerres presque continuelles ; parce qu’elle ne sçauroit jamais procurer la sûreté suffisante de l’exécution des Traitez.

L’Équilibre de puissance entre la Maison de France & la Maison d’Autriche ne sçauroit procurer de sûreté suffisante ni contre les Guerres Étrangères, ni contre les Guerres Civiles, & ne sçauroit par conséquent procurer de sûreté suffisante soit pour la conservation des États, soit pour la conservation du Commerce.

… Je cherchai ensuite si les Souverains ne pourraient pas trouver quelque sûreté suffisante de l’exécution des promesses mutuelles en établissant entre eux un Arbitrage perpétuel. Je trouvai que si les dix-huit principales Souverainetez d’Europe pour se conserver dans le Gouvernement présent, pour éviter la Guerre entre elles, & pour se procurer tous les avantages d’un Commerce perpétuel de Nation à Nation, vouloient faire un Traité d’Union & un Congrez perpétuel à peu près sur le même modèle, ou des Sept Souverainetés de Hollande, ou des treize Souverainetés des Suisses, ou des Souverainetés d’Allemagne, & former l’Union Européenne sur ce qu’il y a de bon dans ces Unions, & sur tout dans l’Union Germanique composée de plus de deux cens Souverainetés, je trouvai, dis-je, que les plus foibles auroient sûreté suffisante, que la grande puissance des plus forts ne pourrait leur nuire, que chacun garderait exactement les promesses réciproques, que le Commerce ne seroit jamais interrompu, & que tous les différens futurs se termineraient sans Guerre par la voye des Arbitres, sûreté que l’on ne peut jamais trouver sans cela.

… En examinant le Gouvernement des Souverains d’Allemagne, je ne trouvai pas plus de difficultez à former de nos jours le Corps Européen, qu’on en trouva autrefois à former le Corps Germanique, à exécuter en plus grand ce qui étoit déjà exécuté en moins grand ; [p. 109] au contraire je trouvai qu’il y auroit moins d’obstacles & plus de facilitez pour former le Corps Européen, & ce qui m’aida beaucoup à me persuader que ce Projet n’étoit point une chimère, ce fut l’avis que me donna bientôt après un de mes amis, lorsque je lui montrai la première ébauche de cet Ouvrage dans ma Province : il me dit qu’Henry IV avoit formé un Projet tout semblable pour le fond, je le trouvai effectivement dans les Mémoires du Duc de Sully son Premier Ministre…

… Je sçavois de quel poids sont les préjugez, & que souvent ils font plus d’impression sur le commun des esprits, que les véritables raisons prises du fond même du sujet, & tirées par des conséquences nécessaires des premiers principes ; mais je vis bien qu’ils ne suffiroient jamais pour déterminer entièrement les esprits du premier ordre, que l’on trouveroit toûjours des différences, des disparitez entre la Société Européenne, que je propose, & les Sociétez que je donne comme des espèces de modèles ; qu’après tout Henri IV avoit pû se tromper en croyant possible ce qui étoit en effet impossible. Ainsi je compris qu’il falloit tout démontrer à la rigueur…

… À l’égard des moyens praticables & suffisans, qui consistent aux Articles d’un Traité d’Union, dans lequel on trouvât pour tout le monde une sûreté suffisante, de la perpétuité de la Paix, je ne négligerai rien pour les inventer, & je crois les avoir trouvé.

… Tout le Projet se réduit donc à un simple argument que voici.

Si la Société Européenne que l’on propose, peut procurer à tous les Princes Chrétiens sûreté suffisante de la perpétuité de la Paix au dedans & dehors de leurs États, il n’y a aucun d’eux pour qui il n’y ait beaucoup plus d’avantages à signer le Traité pour l’établissement de cette Société, qu’à ne le pas signer.

Or la Société Européenne, que l’on propose, pourra procurer à tous les Princes Chrétiens sûreté suffisante de la perpétuité de la Paix au dedans & au dehors de leurs États.

Donc il n’y aura aucun d’eux pour qui il n’y ait beaucoup plus d’avantages à signer le Traité pour l’établissement de cette Société, qu’à ne le pas signer.

La majeure, ou la première proposition contient les motifs, & l’on en trouvera la preuve dans le troisième Discours après les Discours préliminaires, qui m’ont paru nécessaires pour disposer l’esprit du Lecteur à sentir la force de la démonstration. La mineure ou la seconde proposition contient les moyens, la preuve s’en trouvera au quatrième Discours. À l’égard de la dernière proposition, ou de la conclusion, c’est le but que je me suis proposé dans cet Ouvrage…

Extraits du IV e Discours

I. — Les Souverains présens par leurs Députez soussignez sont convenus des articles suivans. Il y aura dés ce jour à l’avenir une Société, une Union permanente & perpétuelle entre les Souverains soussignez, & s’il est possible entre tous les Souverains Chrétiens, dans le dessein de rendre la Paix inaltérable en Europe, & dans cette [p. 110] vue l’Union fera, s’il est possible, avec les Souverains Mahometans ses voisins, des Traitez de Ligue offensive & défensive, pour maintenir chacun en Paix dans les bornes de son Territoire, en prenant d’eux, & leur donnant toutes les sûretez possibles réciproques.

Les Souverains seront perpétuellement représentés par leurs Députez dans un Congrez ou Sénat perpétuel dans une Ville libre.

II. — La Société Européenne ne se mêlera point du Gouvernement de chaque État, si ce n’est pour en conserver la forme fondamentale, & pour donner un prompt & suffisant secours aux Princes dans les Monarchies, & aux Magistrats dans les Républiques, contre les Séditieux & les Rebelles.

IV. — Chaque Souverain se contentera pour lui & pour ses Successeurs du Territoire qu’il possède actuellement, ou qu’il doit posséder par le Traité ci-joint…

Les Souverains ne pourront entr’eux faire d’échange d’aucun Territoire, ni signer aucun Traité entr’eux que du consentement, & sous la garantie de l’Union aux trois quarts des vingt-quatre voix, & l’Union démeurera garante de l’éxécution des promesses réciproques.

VII. — Les Députez travailleront continuellement à rédiger tous les Articles du Commerce en général, & des différens Commerces entre les Nations particulières, de sorte cependant que les Loix soient égales & réciproques pour toutes les nations, & fondées sur l’équité.

L’Union établira en différentes Villes des Chambres pour le maintien du Commerce, composées de Députez autorisez à concilier, & à juger à la rigueur, & en dernier ressort, les procez qui naîtront pour violence, ou sur le Commerce, ou autres matières entre les Sujets de divers Souverains, au-dessus de dix mille livres : les autres procez de moindre conséquence seront décidez à l’ordinaire par les Juges du lieu où demeure le Défenseur : chaque Souverain prêtera la main à l’exécution des Jugemens des Chambres du Commerce, comme si c’étoient ses propres Jugemens…

VIII. — Nul Souverain ne prendra les armes & ne fera aucune hostilité que contre celui qui aura été déclaré ennemi de la Société Européenne : mais s’il y a quelque sujet de se plaindre de quelqu’un des Membres ou quelque demande à lui faire, il fera donner par son Député son Mémoire au Sénat dans la Ville de paix, & le Sénat prendra soin de concilier les différens par ses Commissaires Médiateurs, ou s’ils ne peuvent être conciliez, le Sénat les jugera par Jugement Arbitral à la pluralité des voix pour la provision, & aux trois quarts pour la défensive…

Le Souverain qui prendra les armes avant la déclaration de guerre de l’Union, ou qui refusera d’exécuter un Réglement de la Société, elle lui fera la Guerre, jusqu’à ce qu’il soit désarmé, & jusqu’à l’exécution du Jugement & des Réglemens il payera même les frais de la Guerre, & le Païs qui sera conquis sur lui lors de la suspension d’armes, demeurera pour toujours séparé de son État…

[p. 111] IX. — Il y aura dans le Sénat d’Europe vingt-quatre Sénateurs ou Députez des Souverains unis, ni plus, ni moins ; sçavoir, France, Espagne, Angleterre, Hollande, Savoye, Portugal, Bavière & Associez, Venise, Gênes & Associez, Suisse & Associez, Lorraine & Associez, Suède, Danemark, Pologne, Pape, Moscovie, Autriche, Curlande & Associez, Prusse, Saxe, Palatin & Associez, Hanovre & Associez, Archevêques Électeurs & Associez. Chaque Député n’aura qu’une voix.

X. — Les Membres & les Associez de l’Union contribueront aux frais de la Société, & aux subsides pour la sûreté à proportion chacun de leurs révenus & des richesses de leurs Peuples…

XII. — On ne changera jamais rien aux onze Articles fondamentaux ci-dessus exprimez, sans le consentement unanime de tous les membres : mais à l’égard des autres Articles, la Société pourra toûjours aux trois quarts des voix y ajouter, ou y retrancher pour l’utilité commune ce qu’elle jugera à propos.

Répondant à des objections, portant généralement sur « l’utopie ».et les « chimères » de son Projet, l’Abbé avait écrit avec une sobre lucidité :

Je conviens qu’il se peut bien faire que l’arbitrage européen ne se forme que peu à peu, par degrés insensibles et en deux cents ans.

Et il avait ajouté :

Il ne s’agit présentement que de commencer la ligue dans un congrès, à La Haye ou ailleurs.

Deux cents ans plus tard, en effet, la première Société des Nations était inaugurée à Genève. Mais il fallut attendre jusqu’à 1948, pour qu’un Congrès se réunît à La Haye, précisément, aux fins de « commencer » l’union européenne…

Nous avons dit que le Projet devait surtout sa célébrité au concert de railleries qu’il provoqua : c’est qu’elles n’émanaient point d’obscurantistes invétérés, mais plutôt d’esprits « éclairés », quoique mauvaises langues, comme Voltaire et Frédéric II, voire d’illustres protagonistes d’une Europe fédérée, comme Leibniz et Rousseau, qui redoutaient que le Projet ne desservît la cause.

Voltaire, parlant de l’art militaire :

Je vous l’avoue, je formais des souhaits
Pour que ce beau métier ne s’exerçât jamais
Et qu’enfin l’équité fît régner sur la terre
L’impraticable paix de l’Abbé de Saint-Pierre.

[p. 112] Frédéric II, dans une lettre à Voltaire 99  :

L’abbé de Saint-Pierre, qui me distingue assez pour m’honorer de sa correspondance, m’a envoyé un bel ouvrage sur la façon de rétablir la paix en Europe. La chose est très praticable : il ne manque pour la faire réussir que le consentement de l’Europe et quelques autres bagatelles semblables.

Leibniz, à propos d’un plan de Tribunal catholique européen 100  :

Voilà des projets qui réussiront aussi aisément que celui de M. l’abbé de Saint-Pierre, mais puisqu’il est permis de faire des romans, pourquoi trouverons-nous sa fiction mauvaise, qui nous ramènerait le siècle d’or.

Rousseau, dans son Extrait du Projet :

Si le Projet demeure sans exécution, ce n’est donc pas qu’il soit chimérique ; c’est que les hommes sont insensés et que c’est une sorte de folie que d’être sage au milieu des fous. 101

Bluntschli, juriste international suisse du xixe siècle :

Sa faconde bavarde et délayée a drapé l’idée dans un cadre vacillant et ainsi l’a rendue ridicule aux yeux des hommes d’État.

Enfin, l’on a fait un sort au mot du Cardinal Dubois : « C’est le rêve d’un homme de bien. » À quoi Th. Ruyssen ajoute : « Mais ce rêve ne cessera de hanter la conscience de l’humanité. »