(1938) L’Ordre nouveau, articles (1933–1938) « Quatre indications pour une culture personnaliste (février 1935) » pp. 13-15
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Quatre indications pour une culture personnaliste (février 1935) l

1. — La culture ne doit pas tendre à former des personnes. Mais elle doit être formée par des personnes dans l’exercice de leur vocation.

La personne est, ou n’est pas. (Le plus souvent, elle n’est pas.) À la différence de ce qu’on appelait naguère personnalité, elle ne se cultive pas ; elle n’est pas un produit soit de l’éducation, soit de l’industrie pédagogique. Quand elle n’est pas, il vaut mieux ne pas la singer, ne pas apprendre à la singer. Car la personne est vocation, — et l’homme ne choisit pas sa vocation, mais c’est elle qui choisit son homme.

La seule question qui se pose, dès lors, c’est de savoir comment l’exercice d’une vocation peut être protégé, voire même favorisé, par l’instruction publique et l’atmosphère culturelle. La réponse ne peut faire de doute : seule une culture constituée et transmise par des personnes assujetties aux ordres de leur vocation, et responsables de son exercice, peut sauvegarder naturellement la possibilité, toujours latente chez tout homme, de la personne.

Or nous voyons la culture actuelle constituée et transmise par deux espèces d’hommes à vrai dire très différentes, mais cependant unies dans une même religion de l’irresponsabilité. Voici d’une part les fonctionnaires. Ils ne pensent et ne veulent rien enseigner, rien savoir d’autre que ce que l’État, la classe, ou le parti dont ils dépendent les paie pour enseigner ou leur impose de savoir (Université, Écoles normales, Académies, Éducation nationale, Encyclopédies officielles, Instituts de propagande, revues d’un certain monde ou même de deux, etc.). — Et d’autre part, voici les dilettantes : ceux qui refusent d’enseigner quoi que ce soit, et même de savoir ce qu’ils disent, par crainte de prendre parti. (Non-conformistes  de style bourgeois, salonnards, romanciers, art-pour-l’artistes, antiquaires, exotistes, maniaques de l’évasion, etc.)

Les uns et les autres sont irresponsables de leur enseignement ou de leurs fantaisies. Ce caractère les isole d’abord de toute communauté sociale et organique. Car les uns nient cette communauté au nom d’une liberté dont ils négligent d’ailleurs de témoigner par des actes qu’ils l’ont, et les autres la nient d’une manière plus subtile : en l’affirmant officiellement, à tant l’article ou à tant l’heure de cours.

Nous disons qu’une culture constituée et transmise par des hommes qui refusent de rester responsables personnellement de leur activité constitue un obstacle et un principe de mort pour l’épanouissement et l’exercice de la personne. Car la personne est choix, et donc prise de parti : or c’est là ce que raille l’équipe des dilettantes ; mais elle est un choix libre, et donc  non-conformiste : or c’est là ce que craint l’équipe des fonctionnaires.

[p. 14] Seule la grandeur suscite et favorise la grandeur. Seule l’énergie éveille des énergies. Seul l’exercice d’une vocation unique tolère et favorise l’exercice d’autres vocations.

 

2. — Le rôle de toute culture, c’est de monter la garde autour de la mesure vivante d’une civilisation.

Par « mesure », nous voulons désigner le principe normatif d’une civilisation ; non point toujours son principe officiel, mais son principe effectivement puissant, et honoré de sacrifices quotidiens.

C’est ainsi que la mesure des civilisations antiques était l’homme dans la cité ; que la mesure du monde capitaliste est l’argent, qui est une fausse mesure ; que la mesure du monde socialiste serait la production quantitative ou statistique, mesure non moins fausse que l’argent ; que la mesure enfin d’une civilisation nouvelle ne peut être que la personne.

Une mesure vivante, ce n’est pas un étalon fixe. C’est un principe dynamique, c’est une tension permanente et féconde. Nous voyons aussitôt que la « mesure » du monde de l’argent est une fausse mesure culturelle. Car c’est ici d’un chiffre que dépendent la puissance, et la vertu, et l’invention, et l’amour même. Et ce chiffre n’est pas un « nombre d’or », un secret de la vie, mais une convention de banquiers. Il est contre nature que l’amour, la puissance, dépendent d’une chose morte, quand leur essence est vie. Or nous voyons la même erreur héritée par le socialisme.

La fausseté, la stérilité de notre mesure culturelle devait provoquer l’invention d’une série de pseudo-mesures que le libéralisme et l’anarchie bourgeoise ont tolérées en marge du culte de l’argent : la passion, le bonheur, l’aventure, la sécurité, l’esthétisme… Presque toutes ces pseudo-mesures d’ordre culturel ou moral ont été supprimées par l’État soviétique, plus rigoureux dans son application d’une erreur initiale identique, par là même plus apte à créer de la grandeur, — mais cette grandeur est inhumaine — moins riche aussi de possibilités exceptionnelles.

La mesure antique est vivante, mais elle porte en elle-même le germe de sa mort. Une fois toute la société adaptée au cadre fixe des cités, hiérarchisée, soumise au bien d’une élite plus jalouse de ses droits que de ses charges, la mesure meurt, se mécanise, et toute tension disparaît. Il faut que la révolte des esclaves vienne recréer une tension par en bas 22 .

La mesure d’une société personnaliste est au contraire infiniment vivante : car la personne est un principe universel, et quand bien même tous les hommes seraient devenus des personnes, la tension, loin de disparaître, atteindrait au contraire son maximum créateur.

La personne est par excellence la mesure d’une société ouverte.

La société personnaliste a pour fin l’extension maximum du phénomène de la personne. On peut concevoir et souhaiter une « personnalisation » infinie de l’humanité. Principe de la véritable « démocratie » culturelle : une élite dont le sens et l’honneur soit de s’agréger le plus grand nombre d’hommes, du seul fait de leur accession à la personne.

La plupart des institutions actuelles pourraient être gardées comme cadres, une fois leur « esprit » renouvelé. Il suffirait pour cela que [p. 15] leur fin soit ouvertement définie, et que leur usage méthodique soit harmonisé à leur fin. Si cette fin se confond réellement avec la mesure universelle, — la personne, — la méthode ne saurait être que l’exercice des vocations particulières. Les changements de détail à opérer seraient dans la plupart des cas facilement découverts in concreto par des hommes que posséderait le sens de leur vocation enseignante.

Or ces hommes sauraient, d’autre part, que le régime économique et politique se recréerait parallèlement en vertu du même principe. Ils travailleraient en toute confiance dans un ensemble organiquement articulé, c’est-à-dire dominé par une commune mesure.

 

3. — La culture ayant une mesure commune avec l’économique, le social et le politique, la création intellectuelle ne sera plus séparée des « masses ».

Une culture isolée n’est pas une vraie culture ; elle n’est plus responsable de son action concrète. Dans un monde de « masses » — soviétiste ou fasciste — le rôle de la culture est bientôt ravalé au rôle du règlement de service dans les casernes. Dans le monde capitaliste, la culture n’est plus guère qu’un luxe injustifié.

Du simple fait qu’il y a des « masses », la culture se trouve isolée de la vie populaire et de la politique qui l’exploite. Mais un monde personnaliste est un monde où la « masse » s’organise, se fragmente en communautés organiques. Un monde personnaliste est un monde sans masses.

C’est dans un monde communautaire seulement que la culture peut créer librement. Elle créera certes en toute liberté, selon ses voies, pour ses fins propres. Mais ces voies se trouveront parallèles ou convergentes, — ou bien encore : en divergence féconde — avec les voies de développement des autres organismes producteurs. Non pas en vertu d’une contrainte ou de quelque plan étatique, mais à partir d’une commune mesure et pour des fins dernières identiques.

 

4. — L’autorité culturelle ne sera pas l’État, mais la Révolution elle-même.

La Révolution appartient à la première communauté personnaliste qui saura s’imposer et gouverner conformément à la mesure au nom de laquelle elle s’est constituée. Non seulement la Révolution « appartient » de fait et de droit à cette première communauté, mais il faut dire encore qu’une telle communauté est la Révolution, sans nul autre attribut.

Nous avons défini dans Nous voulons 23 le rôle de cette cellule-mère, « organisme d’appel et de vigilance doctrinale, gardienne du statut de la personne ». Nietzsche, me semble-t-il, avait prévu et précisé l’action proprement culturelle de ce « conseil suprême » de la révolution : « La nouvelle éducation devra éviter que les hommes deviennent des victimes d’une seule tendance et passent au rang d’organes ; il s’agit de lutter contre la tendance naturelle à la division du travail. Il faut créer des êtres dirigeants qui conservent une vue d’ensemble, qui contemplent le jeu de la vie et qui y participent, tantôt ici, tantôt [p  . 16] là, mais sans se laisser emporter par trop violemment. C’est à eux que la puissance finira par échoir ; elle leur sera confiée, parce qu’ils n’en useront point avec violence et ne la dirigeront pas vers un seul but à l’exclusion de tout autre 24 . »

Mais il nous faut arrêter là cette citation : Nietzsche, en effet, exprime tôt après deux revendications, dont l’une est ridicule, et dont l’autre serait la négation de tout ce qui précède. Il demande que l’argent soit remis à son équipe d’éducateurs, et ceci pour qu’elle s’institue en véritable « caste dirigeante ».

Or il est clair que le pouvoir, s’il est réel, n’a rien à faire avec l’argent : l’autorité ne se monnaye pas. Et la richesse matérielle n’est pas un élément constitutif de la personne, bien au contraire. Le révolutionnaire est pauvre, non tant par goût que par nécessité interne.

Mais la revendication d’une caste est plus grave. Elle contredit les fins de la révolution. Elle nie et ruine le fondement même de la personne, mesure par excellence d’une société ouverte. L’erreur de Nietzsche est manifeste : il a conçu sa nouvelle culture hors du cadre communautaire. Or nous considérons ce cadre comme immédiat à la révolution. Si elle échoue à le créer, c’est qu’elle n’est pas une vraie révolution, mais simplement une dictature de plus. Or ce n’est pas avec les dictatures qu’on a jamais créé de la liberté : nous entendons la seule liberté effective, celle d’accéder à l’exercice de la personne, — d’obéir à sa vocation.