(1953) La Confédération helvétique « 3. Institutions et aspirations économiques » pp. 91-116
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Chapitre III.

Institutions et aspirations économiques

Nous ne tenterons pas, dans ce chapitre, de donner un tableau complet de l’économie suisse, ni d’analyser ses problèmes actuels : certaines modifications de la situation européenne ou mondiale peuvent les transformer demain dans une mesure imprévisible. Nous nous attacherons plutôt à dégager quelques constantes naturelles, ainsi que les attitudes psychologiques qu’elles conditionnent ou qui, au contraire, se sont développées en réponse à ce challenge : la pauvreté du sol suisse.

On s’imagine volontiers la Suisse comme un pays de pâtres pittoresques qui chantent des jodels, font des trous dans le fromage, et vendent très cher aux étrangers le droit de contempler leurs paysages célèbres. En fait, c’est à peine si 22 % de la population vivent de [p. 92] l’agriculture 22 , tandis que 57 % vivent de l’industrie et du commerce. La Suisse est un des pays les plus industrialisés du monde. Cependant, près d’un quart de son territoire est improductif, les matières premières (charbon, pétrole, fer, métaux précieux) lui font presque totalement défaut, son marché intérieur est exigu, et elle n’a pas de colonies ni de débouchés sur la mer. Le développement industriel de la Suisse apparaît donc au plus haut point paradoxal. Rappelons-en d’abord les étapes historiques.

Aux xviiie et xive siècles, nous trouvons une première « constante humaine » de la Suisse avec les Markgenossenschaften (corporations forestières ; traduit-on « à droite », coopératives dit-on « à gauche ») puis avec les corps de métier. Au xive siècle, l’orfèvrerie apparaît à Genève. Au xvie siècle, les protestants chassés du Tessin introduisent à Zurich l’industrie de la soie. Au xviie , les huguenots chassés de France développent l’horlogerie à Genève, où elle était née chez les orfèvres, et d’où elle se répandra vers le nord, dans le Jura. Au xviiie siècle, les filatures suisses entrent en concurrence avec les cotonnades anglaises : déjà, les observateurs étrangers s’étonnent du haut degré d’industrialisation de la Suisse. Mais dans l’ensemble, l’économie du pays reste essentiellement agricole et artisanale. Les débuts du xixe siècle marquent une période de crise (blocus [p. 93] continental, puis multiplication des douanes et taxes intérieures). Vers 1830, les premières fabriques de machines s’installent dans le canton de Zurich, malgré la résistance de la population. Les cens et les dîmes sont abolis dans les campagnes. À partir de 1848, l’unification économique de la Confédération étant acquise, l’industrie prend son plein essor, aux dépens de l’agriculture.

Quels ont été les facteurs humains de cet essor, que rien ne faisait prévoir dans la nature des choses ? À la base de tout, nous voyons un calcul juste.

Il s’agissait, pour les artisans du xixe siècle que les machines mettaient en mesure de se transformer en industriels, d’atténuer ou de compenser les désavantages de la situation suisse. Il fallait tout d’abord se procurer les matières premières. Le choix se porta d’une part sur celles qui, venant de loin, ne coûtaient pas beaucoup plus cher en Suisse que dans les pays immédiatement voisins : le coton, la laine ; d’autre part, sur celles dont les frais de transport étaient minimes par rapport à la valeur intrinsèque : la soie, les métaux précieux. L’économie suisse se trouvait ainsi orientée, dès le départ, vers la spécialisation, les produits de luxe, et surtout vers les industries de transformation, dans lesquelles l’habileté de la main-d’œuvre joue un rôle essentiel. « C’est sans doute une bonne fée, écrit André Siegfried, qui, lors de sa naissance a dit à ce pays : Tu n’auras pas de houille. Elle lui épargnait ainsi les tentations de la masse et le condamnait à la supériorité. »

Le problème était en effet le suivant : comment [p. 94] augmenter la valeur de ces produits coûteux et importés de manière à créer les exportations indispensables ? La solution ne pouvait être recherchée que dans la qualité exceptionnelle du processus de transformation. En d’autres termes, ce qu’on allait exporter, c’était la matière première importée plus du travail. Et telle est, de nos jours encore, la principale source de richesse des Suisses. Leurs traditions artisanales les préparaient à cet effort depuis des siècles. Bien avant l’apparition des machines, les populations de la Suisse orientale  avaient porté l’industrie textile à son plus haut point de raffinement, tandis que les montagnards de l’ouest manifestaient un génie très particulier de la mécanique : Rousseau les a décrits dans sa Lettre à d’Alembert. Les uns comme les autres travaillaient à la main et au métier, dans leurs petits ateliers familiaux. De génération en génération, la main se formait, des traditions s’établissaient, qui subsistent encore au xxe siècle, et se manifestent par un certain fini dans le produit, jamais encore atteint par la machine seule.

Mais la qualité du travail, si elle pouvait assurer la supériorité de la production suisse dans certaines branches de l’industrie et pour un certain temps, ne devait pas suffire à la longue pour soutenir la concurrence des grands voisins européens, ou de l’Amérique, qui ne cessaient de perfectionner la production de série. Au goût méticuleux de la belle ouvrage, à la conscience dans le travail et à la précision héréditaire du coup de main, les Suisses se virent contraints d’ajouter une qualité nouvelle, un nouveau moyen [p. 95] de compenser la quantité : l’ingéniosité technique, l’invention. Ce fut dès lors à leurs traditions scientifiques qu’ils firent appel.

Nous découvrons ici l’un des traits permanents du caractère des Suisses (Romands aussi bien qu’Alémaniques) : le besoin d’appliquer les résultats de leurs spéculations philosophiques ou scientifiques, de les concrétiser en techniques utiles ; et cela bien moins pour en tirer profit que par l’effet d’une conviction morale, souvent même religieuse, renforcée par un goût naturel de l’authenticité et de sa vérification méfiante. Les noms de Paracelse et de C. G. Jung illustrent cette disposition : ces deux « voyants » adonnés à l’étude des mystères et des mythes, en tirent tous les deux des techniques de guérison. De même, le grand mathématicien bâlois Léonard Euler, par ailleurs connu pour sa piété fervente, se passionne pour la technique, et prolongeant ses découvertes sur le calcul différentiel et intégral, trace les plans détaillés de la première turbine. À la même époque (xviiie siècle), les trois Bernouilli, de Bâle également, élaborent les lois fondamentales de la mécanique. Aujourd’hui même, comme le note André Siegfried,

l’industrie travaille d’après les formules et les découvertes de ces mathématiciens, qui sont également à la base du régime des assurances, par l’utilisation rationnelle des méthodes statistiques. On ne dira jamais assez que la supériorité technique suisse est à base de culture : le fameux Polytechnicum de Zurich, dont la réputation est mondiale, plonge ses racines dans un terroir de haute science, qui ne doit [p. 96] point nous dissimuler un esprit pratique instinctivement tourné vers l’application 23  .

Au xxe siècle, des relations entre la science pure et l’industrie sont devenues organiques. Les « bureaux d’étude » jouent un rôle essentiel dans toutes les grandes entreprises du pays. À Genève, la Société des instruments de physique naît à titre d’annexe des laboratoires de la Faculté des Sciences. Le cœur de la gigantesque entreprise Nestlé, c’est le laboratoire central de recherches et d’essais installé à Vevey, au siège d’une direction générale qui contrôle 125 sociétés affiliées, dans toutes les parties du monde. L’horlogerie doit une impulsion décisive à Charles Édouard Guillaume, prix Nobel de physique, qui invente l’invar, le balancier intégral et le spiral de compensation. L’Institut chronométrique de l’Observatoire de Neuchâtel, qui donne l’heure à toute la Suisse, collabore étroitement avec les fabricants d’horlogerie, en soumettant les chronomètres à des épreuves de position et de température, et en délivrant des bulletins de marche quand les résultats sont bons. L’Université de Neuchâtel a son laboratoire de recherches horlogères. De son côté, l’industrie chimique emploie un très grand nombre de savants (parfois professeurs d’Université et prix Nobel, eux aussi), chimistes, pharmacologues et biologistes. Le seul groupe Interpharma, de Bâle, disposait en 1939 de 35 instituts de recherches pour 57 fabriques. Un économiste anglais, H. N. [p. 97] Casson, a pu écrire que « proportionnellement à sa population, la Suisse est le premier pays du monde pour les inventions… Depuis 1925, on y a compté en moyenne 9,3 inventions pour 10 000 habitants » 24 . Rappelons parmi les plus connues et populaires de celles qui sont nées dans les laboratoires industriels de la Suisse : la crémaillère, la poudre DDT, le nescafé, la fermeture-éclair. Et ajoutons enfin que la proportion des ingénieurs (formés par l’École d’ingénieurs de Lausanne, et par le Polytechnicum de Zurich) et celle des contremaîtres spécialisés, dépasse de très loin, dans les usines suisses, tout ce qu’on observe dans le reste du monde.

À cette stratégie efficace, à ces qualités de travail et d’invention, compensant des conditions de départ particulièrement défavorables, la nature suisse devait enfin venir en aide au xxe siècle, de la manière la plus imprévisible. Les parties désertiques du territoire, les glaciers, se transformèrent soudain en richesse naturelle. Le « château d’eau » des Alpes centrales devint une source inépuisable d’énergie.

Il serait curieux de décrire en détail le contraste entre les pays de houille noire et les pays de houille blanche, entre ceux qui tirent l’énergie d’en bas, du sous-sol, et ceux qui la reçoivent d’en haut, des sommets. L’exploitation des mines a créé presque partout des masses prolétariennes relativement misérables, [p. 98] des agglomérations de maisonnettes de brique monotones, des conditions d’hygiène pitoyables, tandis que la transformation d’un glacier en énergie électrique ne demande que de la main-d’œuvre qualifiée, crée des lacs dans les vallées hautes et salubres, des usines presque silencieuses, de la lumière et de la propreté.

Tout le monde sait que la Suisse est un pays propre, et même propret. Elle le doit en partie à son électrification : cuisines astiquées, trains sans fumée, peu de cheminées d’usines, luxueuse illumination des villes. Les campagnes elles-mêmes participent largement à la distribution : 98 % des maisons suisses sont éclairées à l’électricité, plus de la moitié sont pourvues de cuisinières électriques et de chauffe-eau à accumulation 25 . La cadence de la construction d’usines hydro-électriques semble devoir s’accélérer encore au cours des années qui viennent, malgré l’opposition de quelques communes montagnardes qui refusent — par vote populaire — de vendre leurs pâturages et vallées hautes pour qu’on y construise des barrages.

Les conditions générales du développement économique de la Suisse, telles que nous venons de les esquisser, présentent une certaine logique : c’est dire [p. 99] qu’elles ont été créées par les efforts humains plutôt que données par la nature. Il en va de même pour l’évolution des diverses industries : elles semblent nées les unes des autres par une sorte de filiation raisonnable.

Il y eut d’abord les artisans du tissage, pendant des siècles. Quand la machine vint remplacer les quenouilles et les métiers, il y eut l’industrie des textiles. Mais bientôt, pour fournir des machines aux tisserands et filateurs, on créa des ateliers de construction mécanique qui devinrent les ancêtres des puissantes entreprises modernes de la région zurichoise. L’accroissement de la production textile provoqua d’autre part la naissance de l’industrie des colorants, qui engendra les grandes usines de produits chimiques et pharmaceutiques de Bâle. Enfin les progrès de l’électrochimie permirent d’exploiter (grâce à l’une des rares richesses naturelles de la Suisse, l’eau des montagnes) l’aluminium, dont les usages se multiplient dans les domaines les plus divers, de l’architecture à la mécanique de précision, de l’aviation au mobilier.

Peu à peu, la fabrication des textiles l’a cédé en importance à la métallurgie. Mais elle reste l’une des cinq branches principales de l’industrie suisse, qui sont (classées d’après le nombre des personnes qu’elles emploient) : la métallurgie et les constructions mécaniques, les textiles, les produits alimentaires, l’horlogerie, les produits chimiques.

La métallurgie, la fabrication des machines et des appareils, sont concentrées dans la partie  orientale [p. 100] du pays, et plus particulièrement dans le canton de Zurich. Ces usines ont construit les locomotives et les dynamos les plus puissantes que l’on connaisse, et concurrencent sur le marché mondial les États-Unis eux-mêmes. Elles tiennent le second rang pour la fourniture des gros moteurs employés sur les paquebots. Malgré les dimensions imposantes de ces engins, ou à cause d’elles, les techniques mises en œuvre pour les construire restent apparentées à celles de la mécanique de précision, et différent considérablement des techniques américaines, adaptées à la production de série. L’esprit suisse n’est pas porté à la recherche de la quantité, des effets de masse, mais à celle de la qualité, des tours de force d’ajustage et de précision. Il n’ambitionne pas le biggest in the world, mais s’enorgueillira plutôt de mettre au point la plus petite montre qu’on ait jamais vue. Car là où la série domine, tout tend à l’anonymat ; tandis que le perfectionnement qualitatif requiert le sens artisanal, alerte l’ingéniosité, personnalise l’ouvrier.

Les mêmes observations pourraient être faites à propos de l’industrie de la soie, des rubans, du coton et de la broderie, qui bien qu’ultra-mécanisée, n’en continue pas moins à dépendre largement des qualités personnelles de la main-d’œuvre, et ne doit qu’à ces dernières de garder son rang en Europe.

Quant à l’industrie des produits alimentaires et à celle des produits chimiques, leurs succès relèvent avant tout de l’esprit d’invention des savants, qui poursuivent leurs recherches dans les bureaux d’études. Nous avons déjà mentionné les plus fameuses de ces [p. 101] entreprises, la Nestlé et les usines de Bâle. Elles sont symboliques du rôle de l’Europe dans le monde, depuis un siècle, en ce sens qu’elles constituent des foyers de création qui ont intérêt à répandre leurs secrets sur toute la planète, quitte à en pâtir plus tard si les peuples ne s’unissent pas.

L’essor de l’industrie suisse, par un nouveau paradoxe, s’est produit dans la période même qui a vu se multiplier dans le monde entier les mesures protectionnistes. La nécessité d’exporter s’est donc accrue en même temps que les barrières douanières s’élevaient autour de la Suisse. Or il est peu de pays qui dépendent aussi étroitement des échanges internationaux. Il a fallu tourner la difficulté par une série de tours de force.

Pour lutter contre la concurrence étrangère soutenue par des tarifs douaniers prohibitifs, il a fallu se spécialiser dans les produits de haute qualité, ou créer des succursales dans les pays les plus fermés aux échanges. La Suisse s’est donc mise à exporter ses techniques et ses techniciens, ses monteurs d’usines électriques, ses procédés de fabrication du chocolat ou du café soluble.

Pour trouver de nouveaux débouchés, il a fallu couvrir la terre entière d’un réseau de représentation industrielle et de services d’information, doublant la diplomatie proprement dite de tout une « diplomatie technique ».

[p. 102] Enfin, il a fallu s’adapter aux circonstances nées de deux guerres mondiales, maintenir une monnaie forte pour forcer les frontières, et modifier l’équilibre des échanges au profit des pays extra-européens. Dans la réalité économique, la Suisse s’est éloignée de ses voisins européens pour se rapprocher des Amériques et des Dominions. Mais il se peut qu’une réorganisation des échanges sur notre continent renverse ce mouvement. 26

Le résultat de ces efforts, la réponse helvétique au challenge du protectionnisme exaspéré, s’exprime par un seul chiffre : la Suisse continue d’exporter près du tiers de sa production globale, alors que les États-Unis n’ont jamais dépassé un dixième, et l’ont rarement atteint. Dans certaines branches, les pourcentages sont encore plus frappants : 66 % de la production chimique, 75 % des machines construites, 96 % des montres sont vendues à l’étranger.

Ainsi les Suisses, si jalousement attachés à leurs particularismes locaux et ennemis des aventures politiques qu’ils soient demeurés, n’en sont pas moins liés au monde entier — bien au-delà de l’Europe — par les nécessités vitales de leur économie.

Il n’y a guère que dans le domaine de l’agriculture que la Suisse ait tenté une expérience d’autonomie relative, sous la menace d’étranglement créée par la dernière guerre.

[p. 103] Nous avons vu que la part de l’agriculture n’a pas cessé de diminuer, depuis cent ans, dans l’économie générale du pays. La population agricole s’est réduite en nombre absolu comme en pourcentage : 41 % en 1860, 22 % en 1946. Elle ne produisait, avant la guerre qu’un cinquième à peine du blé nécessaire au pays, la surface des emblavures ayant passé de 300 000 hectares en 1850 à 114 000 en 1914. Certes, les techniques agricoles se modernisaient, le confort des grandes fermes faisait l’étonnement des étrangers, le phénomène de désaffection des campagnes ne se faisait pas sentir avec autant d’acuité que dans les pays voisins, et le régime traditionnel de la petite et moyenne propriété ne subissait que peu de modifications. Mais tout cela ne compensait pas l’accroissement rapide de la population et de ses besoins alimentaires. Pour la Suisse, la menace d’une guerre européenne constituait donc une menace de famine rapide, même si la neutralité devait être une fois de plus respectée. C’est pourquoi, dès 1938, le Conseil fédéral demanda l’accroissement systématique des surfaces cultivées et la constitution de réserves alimentaires. Dès 1940, la Suisse se vit entièrement cernée par les puissances de l’Axe. Pour parer autant qu’il se pouvait à d’éventuelles mesures de blocus, le gouvernement décréta la mise en œuvre immédiate d’un plan de culture intensive et extensive, conçu par le Dr Wahlen. Toute la population collabora au succès du Plan Wahlen, en labourant et ensemençant, jusqu’au dernier mètre carré de terrain disponible, pelouses, jardins et même jardins publics. Au bout de cinq ans, le [p. 104] plan Wahlen, s’il n’avait pas rendu la Suisse totalement autonome quant à son alimentation, n’en avait pas moins obtenu des résultats impressionnants : la production agricole (calculée en calories) passait de 52 à 80 % du total nécessaire à la consommation. Cet effort collectif, si intelligemment dirigé, a largement rétabli l’équilibre alimentaire de la Suisse.

Cependant, l’avenir de la classe paysanne reste inquiétant, en dépit d’un certain nombre de facteurs favorables. Le gouvernement fédéral et les cantons subventionnent de diverses manières la production agricole. Les paysans peuvent aussi s’appuyer sur l’action de leurs coopératives locales, qui étaient au nombre de 17 584 en 1940. Et l’on peut ajouter que la structure fédérative du pays, la forte décentralisation des cantons et des foyers urbains, diminue l’isolement moral et physique du paysan, et par suite freine la désertion des campagnes.

Il n’en reste pas moins que la Suisse doit importer plus qu’elle n’exporte, et nous avons dit qu’elle exportait, en dépit de tout, une part exceptionnellement élevée de sa production. L’appoint nécessaire ne peut être fourni, normalement, que par l’industrie du tourisme. C’est dire, une fois de plus, que le sort matériel de la Suisse dépend étroitement de l’équilibre européen et mondial. On imagine difficilement un pays pour lequel l’idée d’autarcie soit plus utopique.

Les commentaires et même les chiffres que nous [p. 105] avons donnés, concernant les conditions de départ et les réalisations de l’économie helvétique, définissent dans leur ensemble ce que l’on pourrait appeler la mentalité suisse, ou l’attitude du Suisse devant la vie. Nous avons vu comment un bon sens souvent un peu étroit, un certain utilitarisme à base de moralisme, et un besoin méfiant de certitudes tangibles, ont pu favoriser le développement d’entreprises techniques de plus en plus hardies, mais toujours méticuleusement contrôlées dans le détail, pas à pas, et appuyées par les plus sûres données de la science. Nous avons vu aussi que l’industrie suisse n’est pas, comme dans les grands pays voisins, une de ces créations tentaculaires que le peuple subit, et qui semblent issues de la rencontre accidentelle de grands capitaux et de vastes ressources naturelles. Bien au contraire, sa naissance et son développement ont été strictement conditionnés par la psychologie profonde du peuple suisse et par ses traditions les plus solides.

C’est pourquoi l’on peut affirmer qu’à peu d’exceptions près, ce peuple se sent à l’aise dans son économie autant que dans son régime politique. L’un et l’autre ont été faits sur mesure, ou mieux, il les a faits à sa mesure.

L’examen du budget moyen d’une famille suisse moyenne (4 personnes) d’ouvriers ou d’employés va nous permettre des recoupements intéressants.

Le chaos monétaire actuel empêche de comparer avec précision les gains et leur pouvoir d’achat dans différents pays. Mais l’impression générale, tant des indigènes que des visiteurs étrangers, est que le niveau [p. 106] de vie moyen (celui du salarié en particulier) est notablement plus élevé en Suisse que dans les pays voisins.

Dans le budget annuel d’une famille d’ouvriers, en 1946, les principales dépenses se décomposent comme suit :

Alimentation, boissons, tabac 39 %
Logement, aménagement, chauffage 22 %
Vêtements 10 %
Instruction, distraction 6 %
Assurances 7 %
Impôts 4,5 %
Dépenses de société 3,5 %

(À quoi s’ajoutent, d’après les statistiques que nous avons sous les yeux, des dépenses pour l’hygiène, le nettoyage, les transports, les dettes et l’épargne.)

Ces pourcents sont calculés sur un gain total de 8 222 frs comprenant le salaire, les prestations d’assurances, les recettes comptables et un solde de l’année précédente. Si nous examinons le budget d’une famille de fonctionnaires ou d’employés nous trouverons peu de différence avec le précédent, le total des gains étant cette fois de 10 389 frs. L’employé dépense un peu moins que l’ouvrier pour son alimentation (en chiffres absolus) un peu plus pour son habillement et ses primes d’assurances (9 %). Dans les deux cas, on est frappé par la part relativement faible de l’alimentation et des plaisirs 27 , relativement forte du [p. 107] logement et de l’habillement. Le Suisse tient donc beaucoup plus que le Français ou l’Italien au confort matériel, aux objets et aux appareils. Il ressemble, à cet égard, au Scandinave et à l’Américain du Nord : ses goûts correspondent au type d’économie qui se développe autour de lui, essentiellement industrielle.

S’il est un « bon client » pour la technique moderne, le Suisse moyen l’est aussi, on l’aura vu, pour les compagnies d’assurance. Celles-ci sont au nombre de 48 en Suisse, y compris 7 compagnies de réassurance, qui détiennent le premier rang dans le monde par leur chiffre d’affaires. La plupart de ces sociétés sont établies sur un plan international, et la moitié des primes qui leur sont payées — un milliard de francs suisses par an — provient des polices conclues à l’étranger.

La Confédération elle-même protège et réglemente le régime des assurances, exerce un contrôle légal sur les polices. Elle a rendu obligatoire l’assurance contre les accidents et envisage l’extension de mesures analogues aux cas de maladie et de chômage. La loi sur l’assurance-vieillesse a été votée par 80 % de la population en 1947.

On pourrait épiloguer longuement sur ces faits. Bornons-nous à les rapprocher de ceux que nous avons mentionnés en décrivant les origines de l’industrie suisse. Cette combinaison singulière de prudence et de science, de matérialisme et de moralisme, de méfiance devant le destin et de hardiesse dans l’invention pratique, c’est le génie suisse. Il ne donne sa pleine mesure que dans les circonstances où il se sent [p. 108] en prise directe sur le concret, soutenu par des évidences tangibles, assuré quant aux risques immédiats.

S’il est vrai que le peuple suisse, dans son ensemble est adapté à son économie, celle-ci s’étant développée selon ses goûts et ses besoins, il doit en résulter un certain équilibre social. Et c’est en effet l’impression générale que donne la Suisse.

Les inégalités de niveau de vie y sont moins marquées que dans les grands pays qui l’entourent. Le morcellement des terres est très poussé, la grande propriété inconnue. La misère n’est jamais massive : elle ne caractérise pas au premier coup d’œil, comme ailleurs, l’état de larges quartiers de villes ou sections de la population. Les voyageurs qui traversent le pays la croient inexistante. Les grandes fortunes ne sont guère plus voyantes. Le luxe ne s’étale pas en fêtes et en extravagances, et se manifeste plutôt par des perfectionnements matériels que par le raffinement esthétique du cadre de l’existence. Dans une large mesure, la population entière bénéficie de la « richesse suisse ». Les bâtiments publics : postes, gares, salles d’attente de tramways, les installations d’éclairage et de téléphone, les routes bétonnées, les wagons en aluminium, les distributeurs automatiques et les quais fleuris, composent un décor luisant et astiqué de modernisme, autour des monuments d’un passé soigneusement conservé. Le peuple suisse n’a pas donné de très grands peintres et n’a pas créé de [p. 109] grands styles — comme tant d’autres petits États du Moyen Âge ou de la Renaissance — mais il ne tolère pas non plus la laideur des quartiers lépreux et monotones, la saleté de la rue, le détraquement chronique des services publics, la désuétude et le laisser aller.

Cette impression de richesse générale, moins inégalement répartie qu’ailleurs, est-elle confirmée par les chiffres ? Les dernières statistiques fédérales montrent que le revenu national, de 1938 à 1947, a passé de 9 à 17,4 milliards. Si l’on soustrait le montant des impôts directs, qui ont triplé durant la même période, on constate que le revenu réel a passé de 8 409 à 9 689 millions. Mais c’est dans sa répartition que se marquent les plus grands changements.

De 1942 à 1946, les salaires ont augmenté d’environ 73 %, alors que la hausse n’était pour les employeurs, que de 29 à 38 % selon les catégories. Si l’on tenait compte des impôts directs, la différence serait encore plus frappante. La part du revenu national allant aux salariés et employés s’élargit donc très rapidement, comme le montre un coup d’œil sur le tableau suivant :

Sur 1000 francs de revenu national

Employés et salariés Personnes indépendantes Capital
1938 481 215 301
1946 553 234 212

La part du capital est donc tombée de 30 à 20 % environ. Encore faut-il relever qu’elle comprend le [p. 110] revenu des entreprises publiques, des coopératives et des sociétés d’assurances mutuelles, qui ne sont pas précisément « capitalistes ».

Ce n’est pas entre les classes que l’on observe les plus grands contrastes, mais plutôt entre les cantons. Fait remarquable, l’unification économique du pays n’a pas entraîné le nivellement que redoutaient il y a cent ans ses adversaires. Les cantons primitifs conservent leur primitivisme, si on les compare à Zurich ou à Bâle, bien qu’il n’y ait plus de frontières ni de restrictions d’établissement ou de circulation. Les régions pauvres et les régions riches sont demeurées relativement les unes aux autres, ce qu’elles étaient en régime clos, — mais le niveau général s’est élevé. On ne peut s’empêcher de penser que ce précédent vaut pour l’ensemble de l’Europe.

Rien ne démontre mieux la vitalité persistante du principe — et l’on pourrait dire : de l’instinct — fédéraliste, chez les Suisses, que la structure des organisations syndicales.

En 1946, il y avait en Suisse environ 440 000 syndiqués, sur plus de 860 000 ouvriers 28 . Il existait en outre une Union fédérative du personnel des administrations, et des fédérations d’employés, d’instituteurs, [p. 111] de techniciens, etc. (environ 200 000 membres au total). Ces organisations se distinguent des syndicats américains en ce sens qu’elles n’exercent pas une influence directe et impérieuse sur le gouvernement ; mais elles ne ressemblent pas davantage aux CGT française ou italienne, en ce sens qu’elles sont beaucoup plus des associations d’entraide sociale que des foyers d’agitation et d’idéologie partisane. Leurs activités se manifestent dans trois domaines principaux : secours aux chômeurs, protection du travail, politique sociale. On pourrait en somme les comparer à des coopératives d’assurances. Elles ont institué des caisses de secours en cas de maladie, de chômage, de vieillesse, d’invalidité. Elles procurent à leurs membres des avocats et des médecins, des conférences instructives et des publications, des facilités de voyage et de vacances, et même des hôtels, dont certaines d’entre elles sont propriétaires. La lutte pour l’amélioration des salaires et des contrats de travail constitue, aux yeux de la bourgeoisie, leur raison d’être principale, mais on vient de voir que leurs préoccupations véritables embrassent des domaines beaucoup plus larges, l’éducation, l’instruction, l’hygiène, et la protection contre les crises économiques.

Chose étrange et bien digne de remarque, ces associations, dont la majorité des membres appartiennent par ailleurs au parti socialiste, réputé centralisateur, se révèlent réfractaires à toute unification qui léserait les coutumes cantonales ou avantagerait la majorité linguistique. Les fédérations qui composent l’Union syndicale suisse, et surtout celles de la Suisse [p. 112] romande, restent jalouses de leur autonomie, méfiantes à l’égard des personnalités marquantes du mouvement, et très attachées au cadre cantonal de leur activité. C’est au point que les syndicats romands se sont donné un secrétariat régional, qui se montre assez frondeur à l’égard du secrétariat central dont le siège est en Suisse alémanique. On se trouve donc en présence d’une double organisation des syndicats : « verticale » par industries, et « horizontale » par unions locales et cartels cantonaux. Il serait difficile, dans ces conditions, d’imaginer qu’une grève puisse s’étendre rapidement au plan national.

Le patronat, au contraire, moins strictement organisé, paraît enclin à conclure des accords sur le plan national et international. Outre les associations patronales constituées par profession, il faut mentionner certains organismes de coordination très efficaces, tels que le « Vorort », groupement de grands industriels et de banquiers, dont la puissance est réputée considérable.

Les grandes Unions de paysans ou d’artisans offrent les mêmes caractéristiques que les syndicats : elles sont et restent avant tout des associations de défense des intérêts économiques et professionnels de leurs adhérents. Comme les coopératives, elles tendent à corriger les excès éventuels qu’entraîne la liberté totale du commerce et de l’industrie (proclamée en 1874 seulement, lors de la révision de la Constitution). Leurs chefs, secrétaires et porte-parole, s’aventurent aussi rarement que possible dans le domaine des idées générales et des conflits de doctrine : [p. 113] ils préfèrent parler chiffres, fixation des prix, subventions locales ou fédérales. Et l’on remarque que les plus libéraux ou « fédéralistes » d’entre eux ne sont pas les derniers à revendiquer la « manne de l’État ».

Les coopératives agricoles méritent une mention particulière : elles font revivre de nos jours la plus ancienne tradition suisse, et répondent comme les Markgenossenschaften des premiers cantons, à la nécessité de grouper les efforts pour compenser la pauvreté du sol. L’irrigation des prairies en Valais, par le système des « bisses », est une activité collective, dépendant des communes. Le régime de la petite propriété rurale ne peut se maintenir que grâce aux coopératives. Celles-ci mettent à la disposition de leurs membres des machines dont l’achat serait trop onéreux pour l’exploitant, des caves communes, des services de vente et de transport. Elles offrent l’exemple d’une collectivisation restreinte, au service de la liberté individuelle, ou plutôt familiale.

Notons enfin que le problème de la gestion paritaire des entreprises (comités d’entreprises et communautés professionnelles) fait actuellement l’objet d’études et de discussions nourries, tant du côté patronal que du côté de l’avant-garde non-marxiste des syndicats.

Si par rapport aux peuples qui l’entourent, la Suisse peut paraître « américanisée », ce n’est qu’à certaines apparences matérielles et matérialistes qu’elle le doit. En réalité, nous sommes en présence d’une [p. 114] société hiérarchisée par des traditions, non par l’argent. La distinction très nette qui subsiste entre les classes ne correspond qu’accidentellement avec le standing économique des individus. En d’autres termes, le statut social et le statut matériel, en Suisse, nous semblent dépendre moins automatiquement l’un de l’autre que dans la plupart des grands pays. À la ressemblance des ouvriers américains, les ouvriers suisses ont une conception de la vie très voisine de celle des patrons : mais c’est une conception conservatrice et non pas « aventurière »: les antagonismes entre les classes de producteurs ne sont pas d’ordre idéologique, en tout cas le sont moins qu’ailleurs en Europe, beaucoup moins qu’en France ou en Allemagne, en Italie ou en Grande-Bretagne. Les « grands principes » — Ordre ou Révolution — laissent le Suisse relativement indifférent, ne donnent pas lieu à des discours enflammés ou à une littérature politique passionnée. Le commun dénominateur entre les classes, si dangereusement réduit dans le monde moderne par des oppositions de doctrine irréductibles, reste beaucoup plus grand entre les Suisses qu’ils ne semblent le croire eux-mêmes. Il pourrait être caractérisé par une tendance générale à préférer l’efficacité immédiate aux revendications partisanes, les solutions pratiques et limitées aux systèmes logiques, et les compromis complexes aux coûteux triomphes unilatéraux.

Le régime économique actuel reflète fidèlement cette attitude à peu près unanime. Mélange de capitalisme libéral et de planisme empirique (si l’on peut [p. 115] risquer l’expression), il correspond à cet équilibre difficile, mais vital, entre les autonomies locales et l’union fédérale, que nous avons décrit en parlant des institutions politiques. Certes, la lutte est serrée entre les libéraux et les dirigistes, comme elle l’est entre les « fédéralistes » et les centralistes. Cependant, l’on ne trouvera guère de socialistes qui ne soient en même temps fédéralistes dans une certaine mesure, ou de grands industriels qui ne reconnaissent la nécessité d’une organisation croissante de l’économie.

Depuis 1848, et plus encore depuis la révision constitutionnelle de 1874, nul ne conteste les avantages de certaines étatisations, comme celle des postes et celle des chemins de fer (cette dernière étant l’une des rares exploitations « nationalisées » qui aient été parfois bénéficiaire, de nos jours). Les forces motrices sont pour 70 % aux mains des corporations de droit public. L’État fédéral contrôle également le régime des assurances, l’organisation interne des banques et leurs bilans annuels. La Banque nationale peut opposer son veto aux opérations de banques privées avec l’étranger. La Radio suisse est une fédération de studios locaux largement autonomes, mais le Conseil fédéral nomme son directeur général, qui possède un droit de censure sur les programmes, tandis que l’administrateur relève des PTT, donc de l’État.

Ce régime mixte s’est développé en Suisse sous la pression des nécessités pratiques de l’époque, mais en tenant compte des diversités traditionnelles et des conditions locales. Son fonctionnement complexe suppose un haut degré de sens communautaire, une [p. 116] intelligence quotidienne des exigences contradictoires de la libre initiative et du marché élargi. La multiplicité des cellules de base — communes et entreprises, cantons et cartels régionaux — tend à ralentir l’évolution vers l’étatisme, d’une part, et vers certains progrès sociaux ou rationnels d’autre part. Par ailleurs, elle freine utilement les courants qui parcourent l’Europe, elle les filtre et les divise par tout un jeu d’écluses. Et il apparaît, au total, que la lenteur à s’adapter, qu’on peut reprocher aux Suisses, est une nécessité profonde de leur économie, si dangereusement liée, nous l’avons dit, à la conjoncture mondiale.