(1972) Les Nouvelles littéraires, articles (1933–1972) «  Denis de Rougemont : l’amour et l’Europe en expert (24 décembre 1970) » pp. 1-10
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Denis de Rougemont : l’amour et l’Europe en expert (24 décembre 1970) u

— Denis de Rougemont, les deux grands thèmes de votre vie ont été l’Amour et l’Europe. Quel était le Denis de Rougemont de ses 17 ans ?

— Si vous me disiez 17 ans et demi, je vous dirai : l’âge de mon premier article. J’étais au gymnase de ma ville natale, Neuchâtel. Le trait caractéristique de cet endroit où je suis né est d’être un carrefour, une petite principauté placée entre les influences françaises et allemandes, ce qui est très suisse, par définition.

17 ans, c’est le moment où j’ai pris conscience que j’étais un littéraire. À cette époque je n’écrivais que des poèmes, persuadé que toute autre forme de littérature était inférieure et méprisable. En même temps je jouais au football. J’étais gardien de but. C’était pour moi le poste idéal car le gardien de but n’intervient qu’aux moments de crises, au sommet de l’effort. Plus tard, j’ai appris que Montherlant et Albert Camus avaient aussi été gardiens de but.

— Comment avez-vous découvert l’Europe ?

— C’est entre 17 et 25 ans que j’ai découvert un peu l’Europe. Quand j’allais dans le Midi des troubadours, j’éprouvais un curieux sentiment de reconnaissance. Quand je lisais les romans bretons je me sentais curieusement chez moi.

J’ai fini par comprendre que ce sentiment venait de ce que j’avais des ancêtres dans tous ces pays-là.

Si je regarde l’ascendance de mon père, je m’aperçois qu’à la génération où nous avons 64 ancêtres, la sixième, il y a 28 Suisses neuchâtelois et 36 ancêtres de Normandie ou du Midi, mais aussi quelques Allemands et plusieurs Hollandais. Cela vous donne encore une fois une idée assez exacte des influences qui se sont exercées sur notre petit coin de Suisse romande.

— Vous avez consacré de nombreuses et passionnantes pages à l’amour. Qu’est-ce que l’amour pour vous ?

— L’amour c’est tout. Pour moi c’est plus spécialement mon livre L’Amour et l’Occident . L’amour au sens de l’amour-passion que j’ai décrit dans mon livre fut quelque chose de très important dans ma vie. L’opposition entre l’amour-passion et le mariage est au fond le sujet même de ce livre.

J’ai été entraîné à écrire cet ouvrage par toute une suite de circonstances. La plus ancienne était un numéro de la revue Esprit consacré à la femme et l’amour aujourd’hui, et qui portait comme titre : « La femme est aussi une personne ». Cela se passait en 1936 et Mounier s’était montré un précurseur. Il m’avait demandé une étude sur l’opposition qui paraissait éclatante entre l’amour dans le mythe de Tristan et l’amour dans le mariage v .

Daniel-Rops, qui dirigeait la collection Présence, chez Plon, ayant lu mon article me demanda si je ne voulais pas faire pour lui un petit livre en deux volets opposant le mythe de Tristan et l’amour dans le mariage. Et nous avons pris date. Je devais lui donner mon livre en février 1938. Le mois de février arriva et je n’avais pas écrit une ligne. Je reçus une lettre recommandée de Daniel-Rops, que j’ouvris avec un peu d’anxiété. Il me disait : « Voudriez-vous me rendre un grand service ? Accepteriez-vous de céder le tour de parution de votre manuscrit, que j’attends d’un jour à l’autre, car je dois publier le plus tôt possible le manuscrit d’un essai d’une grande actualité intitulé La France et son armée, et dont l’auteur est un jeune lieutenant-colonel qui s’appelle Charles de Gaulle. »

Ayant cédé mon tour, je me suis mis instantanément à mon livre, et j’ai terminé les 450 pages en trois mois. Comme je l’ai écrit dans la préface, c’est un livre qui m’a demandé trois mois de travail et toute la vie.

J’étais devenu, hélas ! aux yeux de beaucoup de gens dans beaucoup de pays un expert sur les choses de l’amour. Quand les gens me rencontraient ils me disaient : « C’est vous l’auteur de L’Amour et l’Occident  ? Je croyais que vous aviez une grande barbe blanche. » C’était la première réaction. Voici l’autre réaction : « Savez-vous que votre livre a transformé ma vie ! »… Cette idée d’avoir transformé tant de vies m’a beaucoup impressionné. J’ai tâché de suivre un peu ce qui se passait dans la vie de ces gens qui m’avaient fait des confidences et je me suis aperçu que généralement ils étaient près de divorcer avant de m’avoir lu puis qu’ils avaient décidé de ne pas divorcer, de s’en tenir à la dernière partie de mon livre. Mais voilà que, en les suivant un peu plus longtemps, je m’aperçus qu’ils finissaient quand même par divorcer, c’est-à-dire que l’action de mon livre était généralement de retarder les divorces de quelques années, ce qui provoquait pas mal de souffrances, mais peut-être aussi des prises de conscience fort utiles. Mon premier mariage s’est terminé par un divorce après mes années d’Amérique. C’est pourquoi dans la nouvelle édition qui a paru en 1954 w j’ai ajouté un long chapitre sur le divorce. Depuis lors je n’ai cas cessé de récrire ce livre.

Mon deuxième livre sur ce thème, Comme toi-même , qui est édité en livre de poche sous le titre Les Mythes de l’amour, donne à la passion plus de droits que je ne lui en laissais dans mon premier livre.

— Que pensez-vous aujourd’hui ?

— Je continue à penser qu’il faudrait élever les gens dans une méfiance profonde de ce que représente la passion.

C’est au fond contre la vulgarisation du mythe de Tristan que je m’élevais, surtout dans L’Amour et l’Occident , et non pas contre le mythe. Cela n’aurait pas de sens de dire que l’on est contre la passion qui est l’une des choses glorieuses qui peut arriver à un homme. Aujourd’hui, je suis parvenu à ce point qu’il y a deux morales, l’une qu’il faut enseigner aux enfants, par tous les moyens possibles et qui mène au mariage solide, fait pour durer sinon toute la vie, du moins le plus longtemps possible ; au mariage conçu comme une œuvre d’art qui demande certains sacrifices. Tout artiste sait parfaitement que quand il commence une œuvre, que ce soit un tableau, une sculpture ou un livre, cela lui imposera des disciplines. Ces sacrifices on les fait très joyeusement et consciemment parce que l’on sait que c’est la condition de réussite de quelque chose de durable.

Si je fais un plaidoyer pour la fidélité, ce n’est pas au nom d’une morale puritaine, comme certains l’ont cru, mais au nom d’une morale d’artiste.

Tout homme est amené à être créateur d’une œuvre, ne fût-ce que de soi-même et surtout de son couple. Je pense que c’est l’œuvre la plus belle.

— Et la passion ?

— La passion, je ne l’exclus pas, mais je pense qu’elle doit être réservée à de très rares personnes qui seront probablement le sel de la terre ou qui seront quelquefois des criminels.

— Revenons à l’Europe. Vous vivez à Ferney-Voltaire entouré de frontières…

— Un jour j’ai passé la frontière avec Robert Schuman en voiture et avec le photographe Pedrazini qui faisait un reportage sur Robert Schuman chez moi et au Centre européen de la culture à Genève. Arrivé à la frontière, le douanier a eu ce mot admirable : « Ah ! ça, c’est l’Europe !… passez… »

Le fait d’être obligé de passer une et souvent plusieurs fois par jour la frontière est bien fait pour entretenir l’indignation continuelle que j’ai contre les frontières. Cette frontière avait été à peu près supprimée par des traités qui repoussaient le cordon douanier derrière le Jura et faisaient de l’ensemble du pays de Gex, Savoie et Genève, de nouveau une région naturelle comme la géographie l’avait dessinée. Mais en 1923, Poincaré, par une espèce de coup d’État, a décidé de porter à la frontière politique sa ligne de douaniers et il en a résulté que dans la région que j’habite, qui est prétendument zone franche, nous sommes entre deux cordons douaniers. Cette situation particulièrement scandaleuse n’a pas peu fait pour me convaincre qu’on n’arrivera vraiment à faire l’Europe que sur la base des régions, régions recréées en dépit des frontières, par-dessus les frontières, à travers les frontières. Mon slogan est celui-ci : « Les frontières sont faites pour être transformées en écumoires. »

— Denis de Rougemont, quelle est votre définition de la gloire ?

— C’est le salut. C’est ce qui vient après la mort. C’est l’accomplissement. C’est un triomphal accord clamé à la fin de la IXe Symphonie, c’est quelque chose que probablement tout homme a senti dans le fond de soi-même comme l’achèvement. Cela n’a rien à voir avec la publicité. Ça peut être secret.

[p. 10] Je crois beaucoup à une notion secrète de la gloire. La gloire n’est pas donnée par la foule, elle n’est pas donnée par le succès. C’est un sentiment d’épanouissement suprême, une floraison dans le ciel accompagnée d’une grande euphorie et d’un grand bonheur.

— Et votre définition de la mort ?

— Si un homme pouvait penser complètement la mort, il mourrait à cet instant-là. La mort c’est par essence  l’inconcevable, donc c’est  par essence quelque chose dont on ne peut rien dire.

J’ai des idées folles, comme beaucoup d’hommes, sur la mort, sur la chronologie, si vous voulez. Je pense que l’immortalité n’est pas quelque chose qui commence quand on est mort, ni que l’âme sort par la bouche et va voleter on ne sait pas très bien où.

Je me dis que l’éternité, l’immortalité, c’est quelque chose qui englobe le temps, qui le pénètre complètement et que nous y sommes déjà maintenant.

Plutôt que de me demander ce que c’est que la mort, je m’interroge sur ce qu’est la vie. Là, je peux dire quelque chose : c’est un certain laps de temps pendant lequel une personne peut se constituer pour essayer de découvrir sa vocation. Si elle découvre sa vocation, si elle la réalise plus ou moins bien, elle peut dire qu’elle a réussi sa vie et après cela on ne peut rien lui demander de plus.

— Et Dieu ?

— Je publierai peut-être un livre qui aura comme titre « Dieu », entre guillemets, ces guillemets voulant dire que je ne donne pas Dieu comme quelque chose dont chacun sait de quoi il s’agit, mais que j’insiste pour indiquer que nous nous trouvons devant un problème.

J’ai écrit des centaines de pages de notes sur ce que ce mot Dieu peut évoquer pour l’esprit d’un homme du xxe siècle, moi, par exemple. J’écris généralement quelques notes au moment de m’endormir. Dans ces notes, je dis absolument tout, mon incroyance, ma croyance, ma difficulté de croire, mon impossibilité de ne pas croire. Tout cela avec la plus grande précision dans le détail, car il n’y a là que la précision qui est intéressante ; en évitant tout ce qui peut avoir l’air de faire croire aux gens que pour moi croire en Dieu est bien, ne pas y croire est mal, et vice versa.

Pour être complètement sincère, j’éprouve autant de difficultés à ne pas croire en Dieu qu’à y croire, et ce n’est pas peu dire. Cela veut peut-être dire que le problème est mal posé dans ma tête, ou dans mon existence.

À quoi j’en reviens toujours finalement, c’est à ceci : Dieu, c’est le sens. S’il n’y a pas de Dieu, il n’y a pas de sens.

Certains savants aujourd’hui disent qu’ils ne tiennent pas du tout à ce que le monde ait un sens, à ce que notre vie ait un sens, à ce que l’humanité ait un sens, puis ils finissent par vous faire un petit couplet de morale scientifique.

On pourrait leur demander : Qu’est-ce que cela veut dire pour vous, la vie, s’il n’y a aucun sens à rien ? Pourquoi ne me comporterais-je pas comme le surhomme de Nietzsche ? Au nom de quoi venez-vous me dire qu’il faut être socialiste ou qu’il faut être de gauche ? Nous entrons dans l’arbitraire total.

Si, au contraire, j’entre dans le monde où Dieu existe, alors il y a un sens, il y a quelque chose qui va d’un arrière à un avant. Si vous voulez, je pense que Dieu n’est pas une cause au début de tout mais qu’il est une cause finale de l’humanité, qu’il appelle le développement de l’homme.

D’autre part, je crois qu’il y a une grande naïveté à discuter sur l’existence ou la non-existence de Dieu étant donné que nous savons la place infime que nous tenons dans l’univers.

Je fais quelquefois cette comparaison un peu élémentaire, mais qui dit bien ce qu’elle veut dire : comment une cellule de notre corps pourrait croire à l’existence de ce corps ? Elle n’a aucun moyen d’en prendre connaissance. Elle peut savoir à peu près qu’elle fait partie d’un organe, mais elle ne peut pas savoir que cet organe fait partie d’un corps. Elle peut donc parfaitement nier l’existence du corps.