(1962) Esprit, articles (1932–1962) « Albert Thibaudet, Histoire de la littérature française de 1789 à nos jours (mars 1937) » pp. 970-971
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Albert Thibaudet, Histoire de la littérature française de 1789 à nos jours (mars 1937) ad

Comment juger ce qui ne veut pas être jugement, mais dégustation, claquements de langue, savoureuse bouillabaisse d’idées, carte des vins commentée, bonhomie et rosseries négligentes, vagabondages, passages, glissements, liaisons, circulation… Thibaudet s’est parfaitement défini : « badaud de la République des Lettres, ayant sa place à la terrasse du café de leur commerce, emboîtant le pas à leurs musiques militaires, fier des mouvements de sa ville… ». Voilà l’anti-Lanson qu’on attendait depuis la guerre. Mais peut-être arrive-t-il un peu tard. Peut-être posons-nous déjà d’autres questions, qu’il n’a pas devinées, ou qu’il a négligées parce qu’elles lui paraissaient peu littéraires, s’attaquant en effet plutôt au fondement de toute littérature… Célibataire qui ne voulut épouser que l’élan vital de la littérature, (sans se demander d’où il venait, où il allait), ce bergsonien pittoresque et succulent, devisant à la terrasse des Deux-Magots, n’a pas eu le temps de s’apercevoir que « les grandes questions gisent dans la rue », comme disait Nietzsche. Nous disons « existence » (dure, naïve et banale) quand il parle d’élan vital. (Heidegger succède à Bergson.) Nous n’aimons plus cette autarchie des Lettres, où les problèmes réels, sociaux, métaphysiques, viennent tout juste fournir un « rapprochement », une « référence », et ne sont qualifiés, en passant, que par rapport au snobisme furtif d’une génération littéraire. Nous sommes heureux de lire enfin un manuel où Rimbaud, Sénancour et Stendhal trouvent leur place. Mais que dire de l’absence de Proudhon, grand écrivain français pourtant ; et de celle de Georges Sorel ? Et même de celle de Nietzsche, sans qui Gide et tant d’autres nous demeurent inexplicables ?

[p. 971] Ceci dit, l’on pourra déguster, car il s’agit ici de goût, au sens physique. Lanson fournit les dates de naissance, les titres d’œuvres, les bibliographies, il s’occupe de secteur plané de la critique. Thibaudet, lui, s’ébat dans le secteur libre. Il en abuse merveilleusement. C’est le chef-d’œuvre de la critique impressionniste (après quoi elle n’a plus qu’à mourir).

Dès lors tout ce qu’on lui a reproché : désordre, omissions littéraires, chapitre bâclé sur l’après-guerre, etc., m’apparaît au contraire comme l’un des charmes du livre. Réjouissante désinvolture ! Thibaudet fut bien moins critique qu’essayiste, avec tout ce que cela peut comporter de création personnelle, c’est-à-dire, dans ce cas, ordonnée à une loi qui n’est pas celle de l’objet mais du sujet. Son chapitre sur Balzac a de la grandeur, et touche même au délire poétique : reportez-vous à la phrase de 16 lignes qui termine la page 229 ! Et personne n’a jamais manié la métaphore continuée avec une fantaisie (au sens allemand) plus baroque, plus « triomphante ». Voici la conclusion de son chapitre sur la Chanson de Béranger : « Elle est la colonne de Juillet de la poésie française : une suite de tableautins sentimentaux, libertins, patriotiques, anticléricaux, le long desquels montent, l’un pinçant l’autre, le calicot et la grisette, vers un génie prétentieux qui est lui-même sujet de chanson, vers une plate-forme d’où s’étale à la vue tout un quartier d’histoire populaire, celui de Juillet 1789 et de Juillet 1830. »

De tels passages — et ils foisonnent — donnent la mesure de l’écrivain et de l’artiste, du conteur, du fabulateur d’idées que reste pour nous Thibaudet. Dans cette critique que je voudrais appeler une critique de consommateur (dans tous les sens de l’expression), c’est l’euphorie géniale du dessert !