(1961) La Vie protestante, articles (1938–1961) « Perspectives d’avenir du protestantisme (2 janvier 1942) » p. 4
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Perspectives d’avenir du protestantisme (2 janvier 1942) f

Le texte que nous publions est la conclusion d’une conférence que M. Denis de Rougemont a donnée en septembre à Rio de la Plata, sous les auspices de l’Église évangélique de langue française.

Je vois de grandes perspectives d’avenir devant le protestantisme. J’en désignerai trois en guise de conclusion.

La première, c’est que la Réforme, et spécialement sa tendance calviniste, est appelée à figurer dans notre siècle le type même de la sûre doctrine de résistance au paganisme totalitaire. La foi de la Réforme, telle que j’ai tenté de la situer dans l’évolution de l’Europe, représente en effet le centre et l’axe même de la notion chrétienne de personne, à la fois libre et engagée. Par l’organisation même de ses Églises et de ses paroisses, elle offre le type d’une communauté libre et pourtant bien liée, fondée sur l’espérance de l’Esprit et non pas sur les fatalités du passé, ouverte à la volonté d’un Dieu transcendant et non pas fermée sur les intérêts d’un groupe. Par là, elle s’oppose radicalement à toute religion totalitaire, fondée sur le sang, la race, la tradition, les morts. La religion totalitaire n’admet pas que « les choses vieilles sont passées », selon la parole de l’apôtre. Elle n’admet pas la conversion et le pardon, à partir desquels « il n’y a plus ni juif ni grec ». Elle ne demande pas « Que crois-tu ? Qu’espères-tu ? », mais elle demande « Quels sont tes morts ? ». Religion du sang, de la terre et des morts, religion sanglante et mortelle, religion des choses vieilles mortes et enterrées depuis des millénaires, jamais « passées ». Qui ne voit qu’une telle religion hait mortellement et de toute sa nature la foi chrétienne, tournée vers le pardon, le futur éternel, le rachat du péché d’origine ?…

Mais résister ne suffit pas, on ne se défend bien qu’en attaquant, c’est-à-dire en prenant l’initiative. Ici, la perspective qui s’offre aux Églises protestantes, c’est de préparer le terrain pour la reconstruction fédéraliste du monde de demain. Si les totalitaires sont vaincus, ce seront les nations protestantes et fédéralistes d’esprit qui auront obtenu la victoire. Elles ne sauront la rendre féconde que si elles se laissent guider et inspirer par la tradition spirituelle qui a fait leur force : la tradition personnaliste et fédéraliste de la Réforme.

Enfin, la troisième perspective qui s’ouvre au protestantisme, c’est celle du mouvement œcuménique. Vous savez que l’initiateur de ce vaste effort, qui tend à réunir toutes les Églises chrétiennes, fut un luthérien, l’archevêque Nathan Soederblom. Il groupe aujourd’hui les diverses dénominations protestantes, les anglicans, les orthodoxes grecs et russes, et les vieilles Églises du Proche-Orient, c’est-à-dire toutes les Églises chrétiennes sauf celle de Rome qui se tient, par malheur, à l’écart. Or, dans cette œuvre à laquelle collaborent la majorité des chrétiens du monde entier, nous voyons la réalisation d’un des grands idéaux calvinistes : la fédération organique des Églises, leur union spirituelle dans la diversité admise des formes de culte et d’organisation. Ce n’est point par hasard que les calvinistes, bien qu’ils soient une minorité, jouent un rôle de premier plan dans les travaux du Conseil œcuménique. Toute leur tradition les prépare à ce rôle de fédérateurs religieux, comme elle les prépare au rôle de fédérateurs politiques.

J’aime évoquer, en terminant, cette espérance d’une réunion de toutes les confessions chrétiennes. Car en nous faisant entrevoir la possibilité d’une catholicité nouvelle, elle nous délivre de l’espèce d’étroitesse, de « nationalisme protestant », auquel nous sommes tentés de céder parfois, sous l’effet de la polémique ou par un attachement excessif à certaines de nos traditions secondaires. Le but de nos Églises n’est pas d’imposer le protestantisme au monde, mais d’annoncer l’Évangile, la bonne nouvelle du « salut de grâce et bonté pure » comme on disait au xvie siècle. Et c’est notre fidélité même à la Réforme qui nous fait nous réjouir d’une perspective où nos « ismes » disparaîtraient pour se fondre dans une Église plus vaste. S’il fallait que je dise en une phrase ce qui m’attache à l’Église protestante, plutôt qu’à aucune autre, je dirai ceci : L’Église protestante est justement celle qui ne se donne pas pour la seule forme d’Église possible ; elle est l’Église qui accepte d’être constamment réformée et jugée par la Vérité même qu’elle annonce et dont elle doit se sentir responsable devant le monde d’aujourd’hui et pour demain.