(1962) Esprit, articles (1932–1962) «  Journal d’un intellectuel en chômage (fragments) (juin 1937) » pp. 368-387
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Journal d’un intellectuel en chômage (fragments) (juin 1937) ag

Matinées d’hiver au midi

Et voici par la grâce du soleil de janvier qu’un mot devient le plus beau de la langue : matinée. Tout ce qu’il y a de clarté, d’éclat doux, d’abandon à la force sereine de l’air, tout cela dit par les trois syllabes de ce mot qui décrit et embrasse les trois dimensions de la joie, est dit aussi par le vallon des oliviers et par sa jeune nudité. Pas une vapeur ne s’élève de l’herbe pauvre des terrasses, ni de ces arbres moirés et allègres. Tout est vu du premier regard, doucement compris, approuvé. Une familiarité, une confiance, une proximité des choses vues, un langage innocent et raisonnable ; voilà le monde à son contentement ; à la mesure de l’amitié humaine. J’entends un bruit de bêche sur une terrasse invisible, au-dessous. Je vois un chien qui se promène de son petit pas élastique sur les restanques étroites, passant de l’une à l’autre par ces petits escaliers tout simplets, [p. 369] suivant une piste par jeu. Le ciel est d’un bleu sec et pur, tranché au sommet du vallon par un cyprès grandiloquent. Et cette maison couleur de terre et festonnée de tuiles roses, elle est bien à la ressemblance des vieilles paysannes de par ici, recuite et mordue par le temps, sobre et gaie, pauvre et spirituelle…

Avoir la veine

« J’avais pris un billet de la Loterie nationale. Naturellement j’ai perdu ! Moi vous savez… Ce n’est pas comme Céline, ah celle-là ! Elle a la veine, que voulez-vous ! À la loterie, dans les tombolas des sociétés, n’importe où, elle est sûre de gagner quelque chose à tous les coups. »

Voilà ce qu’on peut entendre dans toutes les épiceries de province où se rencontrent les femmes de la nation la plus raisonnable du monde. Le mari est un vieux laïcard, il accuse les curés d’obscurantisme, il ne veut pas d’ennemis à gauche parce que la gauche, c’est le parti de la Raison et du Progrès, qui naît de la Science. C’est ce mari-là qui aura payé le billet, histoire de voir s’il a la chance.

Seulement, avoir la chance, avoir la veine, c’est démentir les lois les plus fondamentales de notre science la plus élémentaire et la plus sûre, l’arithmétique. Mais qui s’avise d’une telle contradiction ? Le gouvernement de la Troisième République, ce défenseur légal de la raison contre les entreprises rétrogrades de l’Église, n’hésite pas à tirer bénéfice de la culture de cette superstition.

S’il est vrai que certains individus « ont la veine » dans ces loteries, notre image scientifique (physico-mathématique) du monde, est fausse. Il est totalement impossible de concevoir la vérité simultanée de notre science et de la « veine » individuelle. C’est l’un ou l’autre ; ou mieux, l’un contre l’autre. La religion la plus naïve, le fanatisme religieux le plus obtus s’opposent infiniment moins à notre [p. 370] image scientifique du monde que cette petite phrase si courante : il a la veine.

Mais notre jacobin ne croit à la Raison et à la Science mère du Progrès, que dans la mesure où cela lui permet de ne pas aller à l’église. Pour le reste, il demeure la proie du charlatanisme éternel.

Mesure de la raison humaine : ils refusent la Trinité au nom de l’arithmétique élémentaire 69 puis s’en vont prendre l/10e de billet.

Un fort vent doux passe de grandes caresses sur le pelage d’oliviers de la colline toute proche. Dans l’ouverture de la vallée, le triangle de plaine bleue rosée piqué de cyprès, c’est la seule couleur vive du paysage desséché. Ciel gris mouvant, une barre jaune à l’horizon.

Et sur le petit toit au-dessous de moi, tout près, soudain je vois un pigeon violet immobile. Les plumes du cou sont un peu hérissées par le vent.

Voici trois jours que je le vois chaque matin. Quand je l’appelle, il donne quelques coups de tête furtifs, et se détourne. D’où vient-il ? On m’a dit qu’il n’y a pas de pigeons par ici. Que vient-il attendre ? Pourquoi feint-il de ne pas me voir ? Il se tient là des heures, sans bouger, et s’envole d’un coup vers le soir. Le lendemain, il est là de nouveau, posé sur une tuile ronde.

Il y a quelque chose à comprendre…

Au moment où ma femme allait secouer les miettes de la nappe par la fenêtre, au-dessus du poulailler, elle a vu le pigeon et m’a appelé. — Il a vraiment l’air de vouloir dire quelque chose ! Il est tourné du côté de la plaine. [p. 371] Signe qu’il va nous arriver quelque chose par là ? Du côté de Marseille…

Et soudain je me suis souvenu de la conférence que je dois donner à Marseille dans 15 jours. Je ne voulais pas la préparer avant le dernier jour. Est-ce que cela signifie qu’elle est plus importante que je ne croyais ? Qu’il y a quelque chose de sérieux à faire là-bas ? Je vais m’y mettre.

Terminé hier soir la rédaction de ma conférence. Ce matin le pigeon n’est pas revenu.

C’est évidemment absurde, cette histoire. Je le vois bien. Et en même temps, je vois que je mentirais si j’écrivais que je n’y crois pas.

Superstition ! Je m’étonne de ce que ce « reproche », que je me formule en vertu d’une habitude scolaire de critique, me touche si peu, ne trouble pas du tout ma bonne conscience. Au fond, je me sens assez heureux de cette découverte en moi d’une superstition réelle, capable de me faire agir, ou plus exactement, je suis heureux de l’aveu que je viens de m’en faire. Comment ne l’ai-je pas fait plus tôt ? Pour peu que je rappelle mes souvenirs, je retrouve partout dans ma vie des déterminations non moins précisément « superstitieuses ». En y regardant de près, il me semble que toute la trame de mes petites décisions quotidiennes est faite de croyances spontanées et absolues en des « raisons » qui n’en sont pas, mais qui m’ont toujours convaincu beaucoup plus vite et beaucoup mieux que les autres. Tout ce que j’ai fait à cause d’un chiffre, à cause de la coïncidence d’un sentiment ou d’un pressentiment et d’un hasard tout extérieur, à cause d’un certain jeu que je poursuis, sans trop le savoir, avec bien plus de vigilance que je n’en apporte à la défense de mes intérêts « objectifs »… Et ce jeu-là, je suis tellement le seul à en connaître les règles et les interdictions que je n’imagine pas pouvoir jamais m’en « rendre compte » en langage ordinaire, et surtout en français. On admet facilement que les Césars jettent les dés avant leurs grandes décisions, mais n’est-ce [p. 372] pas une étrangeté plus aiguë que nous révèle cette foi toute quotidienne aux « signes », cette activité créatrice de Rubicons imaginaires ?

Comme toujours, c’est une étrangeté, une singularité irréductible qui m’introduit au général : je découvre, en la découvrant, les liens profonds qui m’unissent à ce peuple de paysans et d’ouvriers, si délibérément superstitieux dans leur conduite et dans leurs opinions. On dit bien : l’exception confirme la règle. Oui, mais il faut entendre le proverbe d’une manière tout à fait précise : l’exception vécue, reconnue, c’est cela même qui nous fait découvrir notre commune condition. Car en effet la condition commune, c’est de se sentir une exception, un type spécial, différent de tous les autres… Et ce n’est guère qu’à l’instant où l’on découvre que tous les autres en croient autant, que ces autres cessent d’être une menace, une masse abstraite, intimidante ou méprisable. Pour ne prendre qu’un seul exemple : que de tourments et de secrets désespoirs chez les adolescents troublés par le désir, s’apaisent tout d’un coup le jour où ils découvrent que leur état jugé par eux « exceptionnel » — et dont la honte alors les opprimait — est justement l’état de l’homme vraiment homme, et le signe d’une accession à la condition générale !

Avouer ses superstitions, ce serait avouer ce qu’on a de plus individuel, de plus irréductible au général. Mais voilà l’étonnant de l’aveu : c’est qu’il peut faire comprendre à d’autres, en un éclair, que chaque homme est irréductible, et que chaque homme a ses aveux à faire. Et l’on comprend ainsi, soudain, que l’on est un homme « comme les autres » par cela même que l’on s’éprouve absolument distinct de tous les autres.

Si l’on craint d’ordinaire d’avouer sa réalité individuelle et ses superstitions, c’est sans doute en vertu d’une prudence qui est le fondement même de toute « politique ». Et si j’avoue et légitime la réalité de mes superstitions, il faut tout de suite que j’oppose à cet aveu une contrepartie [p. 373] raisonnable. Il faut que je montre aussi les droits du général.

Qu’est-ce que la politique, sinon le général en tant qu’il s’oppose au réel, lequel est fait de nos monades superstitieuses ? Accorder libre cours à nos superstitions, qui au point de vue psychologique sont notre vraie réalité, ce serait jeter la société dans l’anarchie la plus sanglante. La politique ne doit jamais partir de la réalité irrationnelle de l’homme : d’ailleurs elle ne le pourrait pas. Ma loi vaut tout juste pour moi. (Et s’il fallait tenir compte de toutes les bizarreries auxquelles les hommes s’attachent comme à leur bien le plus précieux !) Au contraire, la politique doit aller à l’encontre de la réalité individuelle, et c’est pour elle la seule manière d’être en vérité « réaliste ». Je crains d’avoir créé certain malentendu en soutenant à plusieurs reprises que la politique idéale devrait partir de la personne. Elle doit tenir compte de la personne, et finalement favoriser son développement, mais d’une manière négative, dialectique, ou mieux encore : pédagogique. Il est de l’essence de toute saine politique de s’opposer à la personne, de limiter son expansion, de combattre en définitive le réel que nous incarnons. Toute politique est normative, mais seulement de l’extérieur. Une politique saine ne saurait donc partir de la personne, mais au contraire de l’impersonnel, pour se diriger contre la personne. C’est à ce prix qu’elle assurera quelque équilibre — et c’est tout ce que je lui demande.

Mais ici prenons garde à deux faits, aussi importants l’un que l’autre, et qui donnent leur vrai sens aux remarques que je viens de formuler.

Premier fait : l’équilibre social doit être quelque chose de mouvant. Tout équilibre stable et sclérosé produirait immédiatement des désordres sans nombre. Une telle stabilité prouverait en effet que les deux puissances contraires qu’il s’agissait de maîtriser — le singulier et le général — ont perdu l’une et l’autre leur dynamisme propre. Si l’État ne freinait plus, si la personne ne cherchait plus à triompher de tout ce qui n’est pas elle, le simulacre d’équilibre que l’on constaterait alors ne serait en fait que la limite [p. 374] du pire désordre, et c’est la mort. Cas purement idéal bien entendu puisque l’histoire ne connaît pas d’arrêt. En réalité, sous le couvert d’un équilibre apparemment stabilisé, le désordre est toujours à sens unique : c’est la personne qui cesse de se défendre, c’est l’anarchie qui renonce à ses droits. Et si le cadre de l’État paraît demeurer identique, la démoralisation grandissante révèle pourtant l’empiètement excessif du général dans la vie réelle.

Telle est notre situation — celle du monde bourgeois-capitaliste, mais aussi celle des dictatures, d’une manière encore plus frappante. Certes, nos institutions n’ont guère changé depuis un siècle, et c’est pourquoi l’on s’imagine que l’équilibre s’est stabilisé. Au vrai, chacun peut voir que l’homme d’aujourd’hui se déshumanise rapidement parce qu’il cesse de se croire des droits « irrationnels » et immédiats contre l’État. Le sens de la révolte se perd. Il se sublime, ô ironie, en rouspétance, en criailleries électorales, journalistiques. Il s’étale en mauvaise humeur. C’est cela que je nomme démoralisation à l’abri d’un faux équilibre, — d’un équilibre sans tension.

Ici interviendra le second fait : l’équilibre social, pour rester sain, mouvant, tendu, doit être orienté constamment par un léger excès de la composante « personnelle ». Il doit en permanence se déplacer au profit des personnes. (Au profit des irréductibles, dans le sens du jeu le plus libre des superstitions que j’ai dites, et dont l’éducation se fait très lentement sous l’influence des résistances assimilées, créatrices de disciplines.) Ainsi le but final, le telos de toute politique, c’est la suppression de l’État, la libération des personnes au moment où leurs disciplines se seront enfin harmonisées. (Dans un temps que j’accorde aussi lointain qu’on le voudra.)

Ces deux faits définis, revenons à la superstition du peuple. Je l’approuve et je la partage en fait le plus souvent, quand elle exprime une réalité sentimentale, mystique ou sensuelle, qui ne saurait se traduire en termes de raison. Mais je la tiens pour néfaste quand elle sort du domaine personnel et déborde dans la politique. On devine peut-être pourquoi. C’est qu’elle forme la composante proprement [p. 375] anti-politique de tout équilibre tendu, mouvant, réellement progressif. Si par l’effet d’une perversion, elle se met à jouer au profit de la politique et des doctrines d’État qui doivent justement la combattre, le désordre s’installe et grandit. Dans notre cas, l’État devient totalitaire. « Là où l’homme veut être total, l’État ne sera jamais totalitaire. » Or l’État, c’est un fait patent, devient partout de plus en plus totalitaire. C’est donc que l’homme se défend de moins en moins. Ses « superstitions » personnelles (son quant-à-soi), vaincues par une crise dont ce n’est pas ici le lieu de mentionner les causes profondes, cessent d’agir et de faire effort contre les lois qui les limitaient normalement. L’homme cessant de croire à sa loi — à ses superstitions incomparables — se met à croire de la même manière aux lois et aux pouvoirs qu’il aurait dû combattre. (Volonté et pouvoir des masses, fatalités économiques, évolution de l’Histoire, mythes de la gauche et de la droite, divinité du Führer, omniscience du Duce, etc.) Toutes ces puissances mythiques deviennent l’objet anormal de ses croyances spontanées et immédiates. D’où l’empire monstrueux qu’elles prennent sur les esprits, et la réalité de cauchemar qu’elles affectent, — dont les affecte notre démission. Et c’est ainsi d’un refoulement, puis d’un transfert fatal de nos superstitions les plus valables que naissent par exemple la menace fasciste et l’enthousiasme communiste. La plupart des fameuses « lois » économiques ou sociologiques que nous pensons avoir récemment « découvertes » ne sont, au sens freudien du terme, que les phantasmes de notre peur de vivre. On les ramènerait aisément à ce « complexe de castration » qui se noue au moment précis où l’agressivité normale de la personne se retourne contre elle, au profit des tyrannies impersonnelles. C’est l’instant où l’homme dit : « Que voulez-vous que j’y fasse ? » ou encore : « Ils sont les plus forts. » Tel est le « moment » de l’angoisse de ce temps.

L’homme sain dit : « Voilà ce que je ferai parce qu’il le faut. Et que voulez-vous qu’ils y fassent ? »

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Contact avec le public

Dans le courrier qui est arrivé en mon absence, deux nouvelles demandes de « causeries » : l’une à un congrès d’instituteurs, l’autre à un cercle d’études sociales. Les instituteurs voudraient que je leur parle de l’éducation de la personnalité ; le cercle social du mouvement personnaliste. J’irai. Je me fais une règle d’accepter toutes ces invitations. Depuis deux ans, j’ai parlé devant les auditoires les plus hétéroclites : congrès d’étudiants, cours ruraux, « journées sociales », amateurs de littérature, philosophes, paysans, cercles d’hommes, groupant des ouvriers et des bourgeois… J’ai parlé en plein air, dans de grandes salles publiques, dans une cuisine de paysans, dans un temple, dans un café, dans une salle d’Université.

Cui bono ? À qui le bénéfice ? À moi d’abord, très certainement. C’est une joie qui vaut bien les ennuis du voyage, le temps perdu et les fatigues, bien qu’elles paraissent souvent vaines, que la joie de voir son public, de s’entretenir avec ces hommes et ces femmes pour qui l’on écrivait sans le savoir. Découverte des diversités merveilleuses que proposent ces visages attentifs, éclairés ou butés, douloureux, tendus ou épanouis dans une compréhension amicale et directe. Je vois cette abstraction : le Public, s’évanouir et renaître, incarnée à chaque fois dans une seule figure précise, qui porte un nom, des vêtements d’une certaine sorte, etc. Peu à peu, je découvre que le public, c’est une série d’hommes et de femmes isolés, qui ont chacun leurs raisons très concrètes et singulières de lire ce qu’un autre a écrit, d’écouter ce qu’un autre leur dit.

Quand un lecteur vous écrit, il s’exprime le plus souvent dans un langage conventionnel qu’il croit de mise, s’adressant à un écrivain. Ou bien il se répand en confidences exagérées ; il s’excite, il s’admire dans sa révolte ou son malheur. Mais celui qu’on peut voir, celui qui vous pose des questions, celui qui vous attend à la sortie, et ne sait trop comment vous aborder, celui qui vous entraîne dans sa chambre ou au café, celui-là peut vous révéler la vraie raison [p. 377] d’une communion entre deux hommes : c’est toujours une raison unique, qui ne vaut qu’entre lui et moi, et qui ne prend son vrai sens que dans cette rencontre effective.

Ce sont de telles rencontres que je cherche, quand je vais parler dans ces cercles, où l’on se trouve soi-même à portée de l’auditeur, où l’on se voit naturellement contraint, ne fût-ce que par la proximité matérielle 70 , de se mettre moralement à la portée de ces esprits, visibles et lisibles sur ces visages. Presque nécessairement l’entretien institué dans la salle se prolonge en conversations pendant qu’on remet son pardessus ou qu’on rassemble ses papiers. L’auditeur a eu le temps de se familiariser avec l’orateur, dont il connaissait peut-être déjà la pensée et qu’il vient de voir de près une heure durant. Il a pu corriger ses préjugés. Et la première rencontre, sous l’auvent du local que l’on quitte, est en réalité la suite de quelque chose ; le contact s’établit normalement, sans surprises et sans illusion. Ce n’est plus une pensée lointaine qui anime un rêve, dans une chambre nocturne. C’est un homme qui rencontre un autre homme dans sa situation concrète et ses habits de tous les jours, sa maladresse et son étrangeté. Alors seulement quelque chose peut se passer en vérité. Alors seulement, ma pensée trouve son point d’attache, découvre sa mesure, sa force ou sa faiblesse, touche à son terme dans le cœur d’un homme.

Je dois à ces rencontres d’avoir pressenti quelquefois — assez pour en garder une inquiétude constante — ce qu’il y a d’inhumain dans la plupart de nos habiletés littéraires, et au contraire ce qu’il y a d’humain dans certaines imprudences naïves — ce qu’il y a d’inutile dans la plupart de nos précautions oratoires, logiques ou mondaines, et ce qu’il y a au contraire d’efficace dans l’affirmation pure et simple de thèses qui paraîtraient très difficiles au jugement du clerc en chambre. Le lecteur réel, l’auditeur réel, est toujours autrement intelligent qu’on ne l’imagine quand on écrit sans l’avoir jamais vu. Il n’est pas arrêté par nos tabous [p. 378] critiques. Il va tout droit à ce qui le concerne, et c’était justement, parfois, cette idée qu’on avait timidement glissée, sans conviction — on la jugeait trop simple ou trop subtile pour le public qu’on allait affronter. Tout ce travail de mise au point, d’adaptation à l’homme réel m’a conduit à une conclusion dont j’attends avec impatience la vérification in concreto à l’occasion de nos prochains écrits. Cette conclusion est la suivante : le lecteur en son particulier — précisons : le lecteur sérieux, personnellement intéressé à un problème — juge à peu près régulièrement à l’inverse du critique parisien. Il trouve concret ce que le critique aura jugé paradoxal et gratuit, il néglige au contraire certaines qualités mineures et curieuses ou certains ornements de la pensée que le critique, blasé par des lectures trop rapides, et plus sensible aux tics qu’à la pensée fondamentale, n’aura pas manqué de signaler comme caractéristiques de l’ouvrage.

Enfin, je commence à comprendre au vif l’urgence, pour l’écrivain, de retrouver une commune mesure de langage et de sensibilité avec des hommes de toutes les classes et de tous les métiers.

Certes, ce n’est jamais qu’avec des êtres singuliers, par le biais de leur singularité même, qu’on entre vraiment en contact. Ce public-là est relativement restreint. Mais d’autre part il constitue l’élément créateur, spirituellement actif du pays. Il ne saurait être question de ce cliché importé d’URSS ou d’Allemagne hitlérienne : « retrouver le contact avec les masses ». Les masses, comme telles, n’ont jamais eu de contact avec les écrivains comme tels, en aucun temps. Ce ne sont pas des abstractions qui achètent nos livres. Ce qu’il s’agit de retrouver, c’est le contact avec l’homme qui réfléchit et qui fait la critique des idées non point à l’aide des opinions de son journal, mais à l’aide de sa vie concrète. Celui-là seul peut faire sentir à l’écrivain ce qui est solide et ce qui est artificiel dans ce qu’il écrit. Et cette critique directe, informulée, parfois dramatique, c’est bien la seule qui puisse nous rendre peu à peu le sens de la responsabilité de l’écrivain. Pour l’avoir négligée dans nos villes, au milieu des feuilletonistes et des [p. 379] snobs, nous en sommes arrivés à parler dans le vide, à ne parler qu’à ces lecteurs qui achètent les livres pour remplir les rayons d’un studio-divan. Nous sommes des ingénieux, des amuseurs, des spécialistes, des éléments de publicité, des académiciens, des journalistes. Nous ne sommes plus des gens utiles. Nous ne sommes plus des hommes normaux chargés d’une vocation d’expression et de réflexion. Nous sommes des hommes spéciaux exploitant leur spécialité pour arriver à un succès sur le marché. Combien de nos romanciers devraient être classés dans la catégorie des femmes à barbe et des veaux à deux têtes qu’on montre aux foires. On dit que nous avons trahi l’esprit : mais l’esprit n’a pas besoin de nous. Il vit sans nous. Nous le retrouverons intact. C’est le lecteur que nous avons trahi, c’est avec lui que nous devons retrouver un contact qui nous renverra, plus sûrement que toutes les diatribes, au respect des valeurs spirituelles.

Clair de lune, à minuit, après l’orage. Vocabulaire insuffisant pour décrire la joie naturelle. Souvent éprouvé. Les grands soulèvements de l’instinct vers la clarté, notre raison les repousse au lieu de les transfigurer. En présence de tout ce qui surgit formidablement à l’approche de la joie, elle se sent gênée, pauvre et maladroite, pareille à cette clarté lunaire incapable d’exalter ce qu’elle découvre sur la face immense de la terre. — Clartés rationnelles : empruntées à l’Astre invisible.

Tout est trempé et ruisselant de lumière bleue, les feuillages encore translucides au-dessus du bassin bleu de ciel où nagent d’énormes bottes de radis rouges. Tout a son éclat neuf, sa densité, sa légèreté originelles. Les oliviers sont plus soyeux et plus moirés sur le vert plus violent des terrasses, la colline plus riche d’ombres et de lueurs [p. 380] doucement étagées. Et les lointains de plaine évoquent l’instant de la séparation des eaux et de la terre, dans un chaos brillant d’où montent des vapeurs d’aube d’été.

« Un vrai temps de Pâques ! » me crie Simard.

Hier il pleuvait . Vendredi, c’était grand soleil. Et les bonnes femmes disaient, au seuil du temple : « Voyez-vous ça, comme tout est dérangé ! Les autres années, il  pleut toujours le Vendredi saint, et il fait beau le jour de Pâques. » Je leur réponds : « Que voulez-vous, les saisons ne sont plus ce qu’elles étaient »,— pour montrer que je sais vivre… Parler du temps qu’il fait, occupation fondamentale des paysans et des bourgeois, c’est une manière de s’exprimer qui en dit plus long qu’on ne croirait. « J’ai mes brouillards et mon beau temps au-dedans de moi » note Pascal. En sorte que s’étonner d’une pluie « intempestive » c’est une manière de dire : « Je m’attendais à autre chose, mon calendrier moral, mes conventions, etc. prévoyaient autre chose. » Et l’on décrit les croyances de son groupe en « parlant de la pluie et du beau temps ». (Je dis bien groupe, car il y a peu de « personnes »).

La sieste de la Marquise

Nous espérions pouvoir dormir de nouveau, après la grande semaine des chats, qui avaient fait retentir le vallon de leurs déchirements wagnériens. Et voilà que cela prend les chiens.

Toute la nuit, ils se sont battus dans la remise qui est juste au-dessous de notre chambre, et dans la cour, et sur toutes les terrasses. Avec des cris et des râles presque humains.

Ce matin, j’ai trouvé des traces de sang sur le seuil de la remise.

Un beau soleil luit sur ce lendemain de bataille. Pendant des heures, la petite chienne Marquise, — c’est la mère [p. 381] du basset Pernod — a trottiné tout gentiment sur les restanques, en faisant tinter son grelot, respectueusement talonnée par un grand flandrin de métis aux oreilles pendantes. De temps en temps il la rejoignait. Ensuite une sorte d’épagneul impur a pris sa place. Deux ou trois autres mâles faméliques reniflaient la trace de la chienne à tous les étages du vallon. Ils grimpaient les escaliers, redescendaient, parcouraient la prairie et les cultures à longues foulées, le nez au sol. Soudain, l’un relevait la tête, et s’en allait. Un nouveau faisait son apparition au haut de la colline.

Simard et moi leur avons lancé quelques pierres, pour voir. Ils s’éloignaient un peu, en se retournant à chaque saut, et puis cela revenait bientôt de tous côtés. Haletants, craintifs et obstinés.

Après le déjeuner, flânant au jardin, je me penche par hasard au bord de la terrasse, et voilà que je découvre au-dessous de moi un spectacle étrange et presque « atterrant ». La petite chienne est couchée, sur le flanc, haletant doucement, l’arrière-train tuméfié. Autour d’elle éparpillés sur une aire de quelques mètres, reposent les mâles repus, pesamment allongés au soleil. J’en compte huit, de toutes tailles et pelages. La plupart sont beaucoup plus grands que leur Marquise, mais il y a aussi un insolent petit blanc aux pattes fines. Tout cela vautré comme sur une plage mondaine.

Après un certain temps, je jette quelques poignées de terre sur tous ces ventres. Ils vont se coucher un peu plus loin. Un ou deux se défilent en silence.

« J’ai pris la nature sur le fait. » Vertige de l’animalité.

Ça n’a pas encore cessé chez les chiens. Cette nuit, les crapauds s’y sont mis. Un vieux mâle coasse des notes basses, et le chœur lui répond deux octaves au-dessus. Toujours ces luttes dans la remise. La chienne se traîne. La chatte est déjà grosse. Une puissance inexorable s’est emparée de l’espèce, tourmente les bêtes, les essouffle et les esquinte, [p. 382] les rend craintives et méchantes, lourdes, baveuses et difformes. Il faut voir les yeux pitoyables de ces grands chiens qui tremblent sous la pluie, groupés au maigre abri des buissons de lauriers. Ah ! les beaux « instincts primitifs » ! Le bonheur idyllique de la nature ! Littérateurs, allez-y voir de près !

« Nous savons en effet que jusqu’à ce jour, la création tout entière gémit dans les angoisses de l’enfantement. Et ce n’est pas elle seulement, mais nous aussi, qui avons les prémices de l’Esprit, nous aussi nous soupirons en nous-mêmes, en attendant l’adoption, la rédemption de notre corps. Car c’est en espérance que nous sommes sauvés » (Romains 8. 22-24).

Parler de la Nature comme le firent tant de romantiques, en termes d’extase religieuse, c’est se moquer cruellement des créatures, ou plutôt c’est avouer qu’on n’a pas su les voir. Aller demander à la Nature la révélation d’une vie saine et délivrée de toute contrainte mauvaise, c’est trahir cette « attente ardente », cette question angoissée des bêtes et des plantes que l’apôtre a su percevoir. C’est la nature qui cherche en nous ce que notre délire allait lui demander : les prémices d’une nouvelle création, et la « révélation des enfants de lumière » !

Voici les affiches des partis, pour la campagne d’élections municipales. Quelle bouillabaisse de termes abstraits — sans nul rapport à rien de ce qu’exige la situation locale, bien entendu. Les mêmes termes, d’ailleurs, à peu de choses près, sur les affiches du « centre » et sur celles de la gauche. (Car la droite n’ose pas dire son nom dans ce canton.)

Les partis de gauche ont fait liste commune : cela s’appelle le front antifasciste. Je recopie cette phrase merveilleuse qu’ils ont fait imprimer en lettres grasses : « Tout notre programme municipal tient en un seul mot : nous sommes antifascistes ! »

Après quoi viennent les revendications pratiques : aide aux chômeurs, pose de deux nouvelles boîtes aux lettres ; [p. 383] ouverture d’un chalet de nécessité pour hommes et dames sur la place principale.

Si c’est cela, l’antifascisme, les fascistes doivent être de drôles de gens.

La mort et les cérémonies dans le Gard

La maison de Simard recèle un effrayant secret qu’on m’avait laissé ignorer : une belle-mère. Nous apprenons son existence en même temps que l’imminence de sa mort — et voici qui éveillera peut-être des réflexions fécondes dans l’esprit du lecteur philosophe.

Déjà huit mois que nous sommes ici, —et combien de fois ne sommes-nous pas entrés dans la grande cuisine qui était, pensions-nous, tout leur logis, — nous avions cru comprendre que les autres pièces étaient vides ou ne servaient que de débarras, et rien ne pouvait nous faire soupçonner cette présence, à côté. Hier matin, la mère Calixte arrive tout agitée : Madame se meurt ! s’écrie-t-elle.

C’est Madame Bastide, la belle-mère. — Qu’a-t-elle ? — Oh, elle m’a bien reconnue, mais elle va « passer » cette nuit, vous savez, elle est toute chargée, bou die ! l’estomac et tout. — Mais les Simard ne m’avaient jamais parlé d’elle ! — Peuchère ! ils languissaient de l’emballer, la vieille !

Ils n’auront plus à languir bien longtemps. On peut dire que la chose est sûre. Et on l’entend ! Trois fois par jour, le bruit d’effroyables discussions nous parvient de la cuisine des Simard. Un beau-frère est arrivé, et on partage. C’est toujours assez compliqué.

La nuit, par un dernier respect pour la moribonde qu’ils veillent à tour de rôle, ils sont venus discuter dans la remise qui est au-dessous de notre chambre, et leurs éclats de voix nous ont plusieurs fois réveillés.

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— Alors, Madame Calixte, comment ça va-t-il, à côté ? — Elle dure, elle dure… Je viens d’aller la voir. Elle a un bâton sur son lit, qu’elle ne veut pas le lâcher, c’est pour lui tenir compagnie…

On a été chercher le pasteur. Je le rencontre comme il sort de sa visite. — Elle est curieuse, cette vieille, me dit-il. Figurez-vous qu’elle tient sa canne à la main, comme ça, sur la couverture, et elle explique que c’est pour monter « là-haut », pour s’aider !

Il y a eu du bruit toute la nuit. Vers 2 heures, nous nous réveillons. Une âcre fumée remplit la chambre, des lueurs d’incendie passent devant la fenêtre. Je me précipite : ce sont les deux Simard qui font un grand feu dans la cour. Est-ce qu’ils la rôtissent ? On distingue des étoffes noires qui se gonflent sur le brasier…

Je me suis réveillé tard. Tandis que je me rase, j’entends Simard qui apostrophe la mère Calixte près du bassin. « Je ne veux pas qu’on lave aujourd’hui ! Vous m’entendez ! Je l’ennterdis, vous n’avez qu’à le leur dire ! » Je passe la tête par la fenêtre. Qu’est-ce que c’est, Simard ? — Il est rouge et boursouflé, tremblant de colère et gesticulant. Il crie : « Je l’ai dit à madame Calixte, je ne veux pas qu’on lave aujourd’hui ! Ma belle-mère est morte cette nuit. Il ne faut pas se moquer des gens en deuil ! » — Mais, monsieur Simard… — Il est parti. Le bassin est à 50 mètres de la maison, sur une terrasse qu’on ne peut voir d’ici. Je ne comprends pas très bien. S’il s’agit de respect, ne vaudrait-il pas mieux respecter les vieux pendant qu’ils vivent ? — Déjà les voisines arrivent, par petits groupes, parlant beaucoup.

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Me voilà brouillé avec Simard. Après l’algarade d’hier matin, je ne me sentais pas le cœur à lui jouer une comédie de sympathie, d’autant qu’il n’a vraiment pas l’air trop affecté par la perte de cette belle-mère (sauf que les discussions avec le beau-frère font toujours rage). Je me suis donc borné à exprimer mes « condoléances » à madame Simard, que j’ai trouvée hier soir devant son seuil, entourée de commères qui entretiennent son chagrin décent. Aux premiers mots que j’ai dits, elle a pleuré, gémi d’une toute petite voix fausse, et m’a beaucoup remercié. Bref, il m’a semblé que tout s’était bien passé. Je me trompais. C’est la mère Calixte qui me l’apprend ce matin. Le ménage Simard est furieux. Nous n’avons pas du tout fait ce qu’il fallait. Je me récrie : mais comment, j’ai pourtant dit ma sympathie à Madame Simard. — Je sais, mais vous n’êtes pas entré chez eux. — Entré chez eux ? — Il faut que je vous explique. Une visite de deuil, chez nous, ça doit se faire dans la cuisine. Aussi, je lui ai dit, à Fernann, il aurait dû venir chez vous pour dire qu’il ne voulait pas qu’on lave. Je le lui ai dit : c’est bien ta fôte ! Ça aurait été dans votre maison qu’il y aurait eu un mort, je comprendrais, je n’aurais pas non plus lavé la vaisselle. Mais ce n’est pas la même maison. — Je ne comprends pas. Madame Calixte. Pourquoi ne peut-on pas laver la vaisselle quand il y a un mort dans la maison ? II faut bien continuer à vivre, et à manger, et à laver, il me semble ? — Je ne pense pas comme vous, Monsieur, mais il a tort pour la lessive. Voyez-vous ils sont trop orgueilleux ces gens-là ! S’ils avaient eu toute la peine que j’ai eue dans ma vie, moi, ça serait autrement, je vous assure ! Ils sont trop orgueilleux, voilà !

Je me perds dans tout ce protocole. Je sens bien qu’il est inutile de leur demander de s’expliquer. Tout cela repose sur un vieux fonds de rites de protection très compliqués dont ils n’arriveraient pas à concevoir qu’on puisse même s’étonner. Et ne pas croire, surtout, qu’il s’agit là de « préjugés », [p. 386] comme disent les jeunes personnes en mal d’émancipation. C’est bien plus grave. C’est aussi grave que les questions d’argent. C’est un fait d’ordre religieux. Et la colère de Simard en témoigne.

Comme l’année dernière, à la même date je crois, me voici au bout de mon rouleau. Impécuniosité cyclique. Les dieux locaux me seraient-ils donc défavorables ? Je me vengerai d’eux en écrivant ici que leurs charmes ont cessé d’opérer. Nous avons épuisé les environs, dans un rayon d’exploration normal — mettons deux à trois heures de marche — et vraiment il n’y a guère à signaler. Sinon peut-être les maisons vides.

Il faut avouer qu’on en trouve d’assez belles. Au fond d’un val qui paraît sans issue, ce grand mas nommé Montaigu… (Pourquoi ce nom ?) On dit que cela ressemble à l’Albanie. C’est un groupe de hautes bâtisses compliquées, en pierre ocrée, enfermant une cour à deux étages. On devine un reste de jardin, avec quelques cyprès, une pierre tombale, et la margelle d’un puits. La plupart des vitres sont cassées. Une poule blanche se promène quelquefois dans la cour. Mais on m’assure que ces habitations sont délaissées depuis deux ans.

Plus haut, dans la montagne, un autre mas dit « le Château ». C’est à l’orée d’un bois de châtaigniers. On y accède par une rampe monumentale coupée régulièrement de marches nobles. La rampe conduit à une vaste terrasse herbue. Une maison de maître d’assez beau style, ornée d’un perron à double escalier, forme l’extrémité nord d’un bâtiment considérable, à trois étages, qui devait servir de communs, de magnanerie, de cellier et de grange. Au sud, une tour à cadran solaire, surmontée d’une girouette. Derrière la maison de maître, sur le flanc de la montagne, un jardin en terrasses, enclos de très hauts murs. À travers la grille ouvragée, on voit une profusion de fleurs violentes et d’orties. L’ensemble est imposant et comme démesuré dans ce paysage de vallons, de collines et de petits sommets [p. 387] rocheux. Soudain la girouette fait entendre un long cri presque humain.

La maison la plus proche est à une bonne demi-heure. Il n’y a pas de route.

On imagine de vivre là, dans un style colonial-moyenâgeux. On pourrait loger bien du monde. Des initiés, naturellement. Personne ne monte jamais là-haut, ni maréchaussée ni gabelle. Nous aurions des fusils et des bibles, nous serions camisés de rouge, et l’on irait de temps à autre arraisonner les féodaux d’industrie du pays.

« Communauté », mot de passe de cette génération, n’aurons-nous fait que l’appeler de loin, ne sera-t-elle pour nous qu’une évasion hors de cette société maussade, défaite, un alibi pour la mauvaise humeur de ceux qui n’ont plus de « prochains » ?