(1962) Les Chances de l’Europe « II. Secret du dynamisme européen » pp. 25-41
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II. Secret du dynamisme européen

J’ai retracé l’aventure inouïe des habitants du cap occidental de l’Asie, étendant leur puissance sur tous les continents successivement, de la Renaissance jusqu’aux deux guerres mondiales, et ce reflux qui sous nos yeux s’achève, ramenant l’Europe à ses limites du xve siècle. Et je vous ai laissés sur cette question : serait-ce la fin de l’Aventure ?

Tout pronostic relatif à l’Europe doit se baser, à mon avis, sur l’examen de nos trois facteurs déterminants pour les chances d’avenir du sujet : sa vitalité intrinsèque, sa volonté de vivre, enfin sa fonction dans le monde ou vocation.

Vitalité, volonté, vocation. Pour aujourd’hui, le premier point : quelles sont les chances permanentes de l’Europe, et quels sont les secrets du dynamisme unique dans l’histoire de l’humanité, qui a permis jusqu’ici notre aventure mondiale ? Ces secrets de notre expansion sont-ils encore vivants et agissants ?

Examinons pour commencer la situation géo-économique de notre petit continent, au point présent de l’évolution du monde. Nous allons découvrir que cette situation est plus centrale que jamais, si bizarre que puisse paraître l’expression.

On nous a beaucoup mis en garde, depuis les débuts de ce siècle (et récemment encore, Toynbee), contre l’illusion provinciale qui nous ferait tenir l’Europe pour le centre du monde. De tels avertissements relèvent sans doute d’une saine morale, car la vanité collective n’est pas moins condamnable que l’orgueil individuel, et comme lui va (parfois) [p. 26] devant l’écrasement. Mais la morale compte fort peu dans l’histoire, on le sait de reste. Essayons de bien voir les réalités, sans céder au complexe d’autodénigrement qui tourmente, aujourd’hui encore, un trop grand nombre d’intellectuels occidentaux. Il est ridicule et condamnable de se croire le centre du monde quand on ne l’est pas. Mais s’il se trouve qu’on l’est, il serait ridicule et condamnable de le nier au seul nom d’une très hypocrite humilité — qui serait alors le masque d’un orgueil refoulé et transformé en masochisme, mauvaise attitude scientifique.

Voyons donc les faits mesurables. À la fin de la dernière guerre, en 1944 et 1945, des géographes et des économistes attachés aux armées de l’air américaine et anglaise ont publié quelques travaux restés presque confidentiels, mais dont les conclusions me paraissent très frappantes. (Ils reprenaient d’ailleurs, en les modernisant, les travaux de géographes anglais et allemands, publiés dès 1906 et en 1930.) Voici le point de départ de ces études 14 .

Parmi l’infinité des hémisphères qu’on peut tracer sur notre globe, il en existe un — et un seul ! — qui se trouve contenir à la fois le 94 % de l’humanité actuelle et le 98 % de la production totale du monde. De là le nom d’hémisphère privilégié que lui ont donné les géographes. L’autre moitié du globe, ainsi déterminée, ne contient donc que 6 % des habitants et 2 % de la production du monde, n’étant guère occupée que par les océans, le continent antarctique, la Patagonie et l’Australie. Or voici le fait qui me frappe : c’est que le pôle de cet hémisphère tombe en Europe, exactement au sud de Nantes, selon les auteurs américains, plus près de Londres, selon les auteurs anglais, ou de Berlin selon les Allemands, mais en tout cas sur notre continent. Ainsi, d’un point choisi au zénith de Nantes, assez loin de la Terre pour qu’avec l’aide d’un télescope le regard embrasse tout l’hémisphère privilégié, on pourrait observer pratiquement les 19/20 de l’humanité, tandis que du point de vue correspondant aux antipodes, on ne verrait que de l’eau et des déserts, et seulement sur les bords, des traces de l’œuvre humaine.

[p. 27] Voici donc un fait mesurable qui ne dépend ni de notre orgueil, ni de notre humilité d’Européens, un fait aisément vérifiable et dont les données objectives se lisent sur nos mappemondes et cartes économiques, en attendant d’être photographiées par quelque satellite artificiel : l’Europe est bel et bien le centre du monde humain, le lieu géométrique, le carrefour naturel des grandes voies de communications maritimes et surtout aériennes qui ont permis au genre humain de vérifier son unité concrète, et d’en prendre une conscience utile, opérative.

Que signifie ce fait, dont on voit bien qu’il n’est pas simplement physique, mais humain, et pas seulement géographique mais culturel ? Il suggère une correspondance qui ne saurait être accidentelle entre la position de l’Europe dans le monde et sa fonction particulière.

Certes, l’Europe n’est pas devenue ce qu’elle est du seul fait de cette position au centre des terres habitées et des voies maritimes qui les relient, puisqu’elle s’est constituée en tant qu’Europe à une époque — disons le Moyen Âge — où la distribution des hommes et de leur production était tout à fait différente de ce qu’elle est devenue de nos jours. Il semble bien que ce soit, au contraire, à partir de l’Europe et par l’action des Européens que l’hémisphère privilégié se soit constitué. Et je rejoins ici ma thèse initiale : c’est l’Europe qui a fait le monde, en ce sens qu’elle l’a découvert, exploré, exploité, réveillé, mis en marche vers son unité, en créant tout d’abord le réseau de ses échanges et de ses foyers de production, puis les premières institutions mondiales. Jamais les Africains, ni les Chinois, ni les Hindous, ni les Arabes n’auraient pu concevoir, et n’ont en fait conçu, rien qui ressemble même de loin à la Société des nations ou aux Nations unies : ces organisations sont nées du droit des peuples, qui fut créé par des Européens dès les xvie et xviie siècles, on l’oublie trop souvent, à partir du droit maritime, avec Hugo Grotius, et des discussions sur l’âme des « sauvages », avec Francisco de Vitoria 15 .

Au cœur de l’hémisphère privilégié apparaît donc clairement, comme en graphique, la fonction mondiale de [p. 28] l’Europe. Et voilà qui est déterminant, pour qui suppute les chances futures de l’Occident et de l’esprit européen.

J’ai décrit à grands traits, dans ma première leçon, les mouvements de systole et de diastole rythmant l’histoire mondiale de l’Europe. Si maintenant nous désirons voir comment ces alternances ont été liées aux données de la géographie mais surtout à l’action des hommes qui ont fait l’Europe, quittons l’observatoire céleste et descendons, par degrés d’amplitude décroissante, de la vision spatiale des grands ensembles à celle des relations humaines au ras du sol.

Première étape de 200 000 à 100 000 m d’altitude : la comparaison des continents vus dans leur ensemble (par l’œil du satellite américain Tiros I ou simplement sur une mappemonde indiquant les reliefs) nous permet de constater que l’Europe actuelle, amputée des plaines russes, tiendrait près de neuf fois dans l’Asie, et six fois dans l’Afrique. En revanche, ce plus petit continent est le plus complexe de tous : le plus profondément découpé par les mers et le plus richement cloisonné par des plis montagneux de moyenne altitude et des fleuves aisément traversables. Il est fait de presqu’îles et de compartiments, mais ni trop grands ni trop étanches : point de plaines infinies, de chaînes infranchissables, de rivières tumultueuses coupées de cataractes : compartiments tout à la fois individualisés et communicants. En proportion de sa surface, n’oublions pas que l’Europe a les plus longues côtes (7 000 km de plus que l’Afrique), les ports  les plus nombreux, le plus riche réseau de voies d’eau (fleuves et canaux), la plus grande densité de villes et de villages, et le peuplement le plus égal : c’est le seul continent qui n’ait point de déserts.

Continuons notre descente vers les terres du centre du monde : comparez les photos aériennes d’aires à peu près égales, mettons d’une dizaine de kilomètres de côté, prises à une altitude de 3 000 m au-dessus du Middle West ou du Brésil, de la Chine ou de l’Arabie, de l’Inde ou de l’Afrique noire, et enfin de l’Europe. Et vous saurez immédiatement quelle photo correspond à l’Europe. Nulle part au monde [p. 29] le paysage n’apparaîtra aussi intensément humanisé, travaillé, modelé, décoré, exploité par les œuvres de l’homme. Plaines conquises sur la mer, fleuves aux méandres simplifiés par des canaux, tunnels routiers et ferroviaires, innombrables ponts et chaussées, travail infini des campagnes. Regardez à la loupe cette photo d’une région qui peut être rhénane ou mosellane, luxembourgeoise, belge ou suisse : vous y distinguez des villages, des petites villes et des fermes isolées, des châteaux et des usines, des routes, des voies ferrées et des canaux, des forêts et des champs quadrillés — partout les traces de l’homme et du travail humain, et nulle part aussi concentrées.

Anciens villages et villes d’Europe, vous n’en trouverez pas deux dont les plans soient superposables. S’ils se ressemblent, c’est par leur complication, ou par leur manière d’être différents : première formule de l’unité paradoxale qui permettra de définir l’Europe. Unité non point faite d’uniformité, mais au contraire de variété des formes, de complexité des structures. L’Europe est née de la multiplicité de ses communes, épousant la nature tout en l’utilisant à des fins militaires, agricoles, commerciales, après avoir été souvent sacrées. Une vallée ou un socle rocheux, une embouchure, un confluent ou un carrefour, un défilé, un gué, un centre agraire — donc une limite, un centre ou un passage : tous ces accidents naturels peuvent servir de prétexte à une concentration qui deviendra communauté humaine, village ou ville, au-delà du stade originel de la défense, du Burg central et des remparts. En Amérique, les villages naissent comme au hasard, le long des routes frayées par les pionniers : ils ne sont guère enracinés, ils sont en marche. Ces maisons boisées, espacées, bordant une route, on dirait les wagons-couverts des pionniers arrêtés un soir, à l’étape, et qui auraient décidé d’en rester là. En Asie, les maisons s’assemblent en essaims. En Afrique, les huttes se groupent en rond dans les clairières, ou s’égrènent le long de la berge d’un fleuve. L’Europe seule présente un réseau de communautés bien ancrées, bien nettement individuelles et pourtant richement reliées et régionalement fédérées.

[p. 30] Quittant maintenant le silence du ciel et l’art abstrait qu’évoquent si curieusement les photos prises du haut des airs, nous nous posons enfin sur le sol de l’Europe, dans la rumeur humaine d’une place de petite ville. Et voici que tout se résume en un coup d’œil. Car autour de la place, vous trouvez l’église et la mairie, souvent l’école, et les cafés, et le marché et la circulation. À partir de cette place, banale et donc typique, un savant débarqué de Mars ou de Vénus pourrait reconstituer sans trop d’erreurs les structures essentielles de notre civilisation.

Un service religieux, une séance au conseil municipal, une heure de classe, les discussions autour d’une table de bistrot ou d’un étalage de marché lui permettraient de trouver quelques-uns des secrets (pour nous trop évidents) du dynamisme européen, c’est-à-dire la communauté spirituelle, le règne de la loi, le respect général et tacite des institutions, l’éducation publique, l’échange des opinions individuelles (de préférence contradictoires et subversives) et l’échange des produits du travail — toute une vitalité librement ordonnée, faite de tensions multiples, entrecroisées.

Esquissons maintenant ce portrait de l’Europe telle que chacun de nous peut la voir, ce portrait composé non point à partir de définitions et d’analyses intellectuelles de principes et de doctrines — dont il serait toujours facile de dire qu’elles n’ont guère été mises en pratique, qu’elles décrivent une Europe idéale, qu’on refuse de reconnaître, qui est celle des autres, de l’autre école ou de l’autre parti — mais à partir des réalités visibles et tangibles, qui sont le cadre de nos vies. Essayons de présenter l’Europe non point par sa philosophie mais bien par sa morphologie. Je crois la tentative assez nouvelle, et je n’en sous-estime pas les risques, mais il se peut qu’elle donne quelques idées fécondes à de jeunes sociologues qui la pousseraient plus loin, et qu’elle suggère une méthode inédite d’enseignement de notre vie civique, basée sur la photo et sur le film, et permettant beaucoup de comparaisons révélatrices avec la réalité des autres continents. Essayons donc de reconstruire l’Europe en partant de la place communale.

[p. 31] Nos villes et nos villages ne sont pas nés autour de places préalablement dessinées, mais bien plutôt autour d’une citadelle, d’un Burg, défendant un lieu stratégique ; toutefois, c’est bien la création organique de la Place dans les faubourgs — fori burgus, lieux hors du bourg originel et défensif — qui a marqué et manifesté l’accession des Européens à la réalité communautaire, fondement de notre civilisation. On sent bien que ce ne sont pas des masses informes, ni des masses militarisées — la populace ni le despote — qui ont aménagé au cours des siècles ces espaces mesurés par l’usage. Les dictatures ne font que de la géométrie, alignent des façades bureaucratiques autour d’un cercle vide ou d’un quadrilatère évoquant de lourdes parades. Tout au contraire, la place centrale de nos villes et villages est rarement régulière, hors des périodes de relâchement civique, précisément, c’est-à-dire d’étatisme au cordeau, de tyrannie. Le square anglais, malgré son nom, répugne autant à l’angle droit que le Palio de Sienne, la Piazza della Signoria ou le Forum romain lui-même, ancêtre commun de nos places, Plätze, plazas, praças, piazze, ou Pleins selon le pays. Quant à l’ancêtre du Forum lui-même, c’est l’agora des Grecs, où naquit le civisme occidental.

Que la mairie (l’hôtel de ville, le municipio, le Rathaus, le Town-Hall) soit ou non bâtie sur la place — et il se trouve qu’elle l’est en général — c’est bien de là qu’elle tire son sens originel. Les partis qui décident de la composition des conseils de la Cité se forment tout d’abord sur l’agora, sur le forum de la Rome républicaine, puis sur la place des communes médiévales. Ombre et soleil changeant avec les heures ; côté de l’église et côté de l’école, côté de la mairie et côté du café ; marché au centre, et carrefour principal des apports régionaux et des courants lointains : c’est cette vie de la place qui se traduit dans la vie des conseils et parlements, caractéristiques de l’Europe. (La dernière image qui subsiste de cette origine très précise des parlements, c’est la Landsgemeinde des petits cantons suisses, formant le Ring sur la place principale.)

[p. 32] Il n’est pas de démocratie, au sens européen du terme, qui ne repose sur la libre discussion, sur le libre jeu des partis et sur la liberté de l’opposition, majorité possible de demain… Or les partis et l’opinion, et l’opposition notamment, se manifestent par la presse, dans l’ère moderne de l’Europe ; et la presse, dès le début, fut étroitement liée à cet autre élément nécessaire de toute place digne du nom : le café. C’est là qu’elle se parle d’abord, s’écrit bien souvent, et se lit. C’est dans les cafés de Hollande que se réunissent les réfugiés huguenots qui créeront les fameuses gazettes françaises diffusées dans l’Europe entière, en dépit des censures de l’absolutisme, et qui préparent le siècle des lumières et la Révolution française. C’est dans les tavernes anglaises que se lisent à haute voix les éditoriaux du journal que Daniel Defoe rédige seul, de 1704 à 1713. Et c’est encore dans les cafés que le Spectator d’Addison, un peu plus tard, a l’ambition de faire pénétrer la philosophie, enfin sortie des cabinets d’études et de l’école. N’oublions donc pas, sur la place, la présence du kiosque à journaux, point d’insertion de la rumeur du monde, entre le café et le marché 16 .

Face à l’hôtel de ville, l’église. Le temple grec sur l’agora, l’autel romain sur le forum, enfin l’église chrétienne ou ecclesia (qui veut dire assemblée et non plus temple), représentent l’autre pôle de la cité : celui de l’unanimité fondamentale qui doit transcender les partis, les ambitions et les doctrines en vogue. Si l’on en juge seulement par les structures sensibles et visibles — comme j’entends le faire aujourd’hui —, que se passe-t-il dans cette église, et que l’Orient n’a jamais connu ? Le prêtre parle, entonne, et le peuple répond, et le chœur chante. Et ce chœur est formé de voix diverses mais unies par les lois de l’harmonie, du rythme et de la prosodie. Chaque voix s’affirme à sa manière, librement et passionnément, et concourt, en tenant sa partie contrastée, à l’hosannah final en quoi tous communient. Salut individuel mais culte communautaire : et le chœur chanté, dans l’église, manifeste à son tour la structure essentiellement polyphonique et dialectique qui définit l’Europe, sa grandeur et son drame 17 .

[p. 33] Il serait tentant, partant de là, de reconstituer toute la philosophie de la personne, c’est-à-dire de l’individu à la fois autonome et engagé — engagé dans la communauté… Mais cette démonstration sortirait de mon sujet. Je signale simplement qu’elle pourrait être faite presque aussi bien en partant de l’école, autre bâtiment de la place.

L’école est issue de l’Église, au Moyen Âge ; puis de la Réforme et des Ordres, à la Renaissance. Aujourd’hui ses instituteurs, qui dépendent de la mairie, sont souvent plus sensibles aux débats du café qu’aux objurgations de la chaire. Voici donc une nouvelle tension qui s’institue. Mais la fonction de l’école est demeurée la même : elle doit d’une part communiquer les connaissances acquises et le respect des valeurs communes, et elle doit d’autre part éveiller le sens critique et le jugement individuel. Éduquer, c’est e-ducere, conduire dehors. Conduire l’individu, mais le conduire à lui-même tout autant qu’aux grands lieux communs qui ont formé la Cité, qui la maintiennent, et qu’il faut critiquer pour les garder vivants, mais au nom des principes qu’elle enseigne… La fonction de l’école dans la cité se résume donc par les deux termes d’initiation et d’initiative, qui marquent les deux pôles de notre éducation. (L’Orient et les cultures traditionnelles n’ont guère connu, jusqu’à nos jours, d’autre forme d’éducation qu’initiatique 18 .)

Quant au marché, qui occupe le centre de la place, lieu de rencontre des produits de la campagne et des besoins de la ville, et en même temps figuration vivante de la loi de l’offre et de la demande, il a fourni la désinence symbolique de toute l’économie européenne jusqu’à nos jours. (Même après que le  port — même racine qu’exporter et importer — ait pris plus d’importance pour le commerce que le marché citadin-rural). Ici se noue le jeu serré des intérêts contradictoires mais solidaires du producteur et du consommateur, des droits acquis et des règles d’arbitrage, des initiatives et des coutumes, des conditions locales et des exigences collectives — en perpétuelle tension, lutte et conciliation.

La considération des bâtiments typiques, des principales fonctions qui constituent la place, nous rend ainsi sensible et [p. 34] comme visible la pulsation originelle des énergies formatrices de l’Europe. Nous avons retrouvé à l’intérieur de chacun des domaines représentés le spirituel et le civique, l’éducatif et l’économique — des couples analogues de tensions créatrices, de contradictions nécessaires dont chaque terme apparaît à la fois antinomique et pleinement valable. À cela s’ajoutent les multiples tensions, non seulement entre les institutions elles-mêmes, mais aussi entre la commune (née de leur composition locale) et la région, puis entre la région et la nation, la nation et l’Europe, l’Europe et le monde ; tout se ramenant, en somme, à la tension entre le particulier sous toutes ses formes — fussent-elles nationales — et l’universel dans toutes ses exigences — fussent-elles représentées par la révolte d’un seul, d’un génie ou d’un saint contre toute une cité, au nom de ses principes indiscutés.

Voici donc définie par ses formes une Europe pluraliste, et non pas unitaire dans son principe comme le furent les grandes civilisations traditionnelles et statiques de l’Asie, et aussi de l’Amérique précolombienne, et comme veulent l’être les régimes totalitaires de notre temps. Civilisation à base d’antagonismes, de conflits toujours renouvelés ; civilisation de discussion et de contestation, dont la passion maîtresse paraît bien être la remise en question permanente des données naturelles et des relations humaines, du destin, et du sens de la vie.

Quand l’une des réalités antagonistes — la liberté ou l’autorité, l’autonomie locale ou la centralisation, l’innovation ou la tradition, l’individualisme ou la discipline sociale, etc. — prétend s’imposer seule et détruire l’autre au nom d’un ordre simplificateur ou d’une doctrine prétendument totale et unitaire, il en résulte guerres, révolutions, massacres, explosions d’anarchie suivies de dictatures — une histoire plus intense, violente et polémique que n’en relatent les chroniques d’aucune autre région du monde.

Quand les antagonismes se composent en une conciliation pratique, gagée par une institution, ou assurée par une [p. 35] méthode qui ne supprime pas la tension mais la maîtrise, évitant à la fois le lugubre unisson et la cacophonie intolérable, alors paraissent les créations les plus typiques de la culture européenne, non seulement dans les arts, mais dans la société. On les dirait formées sur le modèle du chœur, de l’harmonie, des tons complémentaires, voire de la dissonance calculée et dirigée vers une « résolution » future. Ainsi de la commune, de la fédération, du parlement et du régime bi-caméral, des syndicats et des coopératives ; ainsi de l’éducation elle-même, nous l’avons vu ; et finalement, de l’idée du progrès.

Dans la mesure où cet immense complexe de tensions n’est pas trop déprimé ou dévasté par les guerres, les dictatures et les nationalismes clos, qui représentent ses courts-circuits ; dans la mesure où se développe ne fût-ce qu’une part du potentiel accumulé par ces tensions, on conçoit qu’il fonctionne alors comme le foyer d’une expansion énergétique irrésistible. Tel est le secret du dynamisme européen et des périodes de diastole planétaire de notre civilisation.

Sommes-nous au seuil d’une telle période ? Ou au contraire, l’état de santé de l’Europe est-il aussi mauvais que le proclament une bonne partie de nos intellectuels ? Plus sérieusement, la technique triomphante ne va-t-elle pas rapidement effacer nos plus fécondes diversités, et imposer au continent et à ses peuples un visage uniforme et anonyme, comparable au portrait-robot du producteur moyen, russe ou américain ? Je suggère que les éléments d’une réponse motivée à cette question — trop souvent et trop facilement tranchée au nom de partis pris réactionnaires ou progressistes — pourraient être fournis par une auscultation des organes principaux de la cité, c’est-à-dire des institutions traditionnelles que concrétisent nos bâtiments-symboles, réunis autour de la Place. Comment s’adaptent-ils à l’ère technique ? Je dois me borner ici à quelques indications sommaires, purement factuelles, ou comparatives.

[p. 36] Les églises d’abord, par ordre d’ancienneté. La plupart sont aux trois quarts vides dans nos villages, qui n’en possèdent pourtant qu’une seule, le plus souvent, alors qu’en Amérique, elles sont pleines chaque dimanche, et on en trouve en général quatre ou cinq pour une commune rurale moyenne, de 2 à 3 000 habitants. L’église, en Amérique, est restée, mieux que chez nous, le centre de la vie sociale d’un village. Elle y joue un grand rôle politique et civique. Mais c’est peut-être aux dépens de la rigueur d’une doctrine et d’une vie spirituelle que l’Europe a mieux su maintenir face à l’État et face aux modes du jour. Les Américains le sentent bien, et c’est pourquoi leurs pasteurs et leurs prêtres s’inspirent de plus en plus de nos théologiens. Les trois noms qui dominent aujourd’hui la pensée religieuse de l’Amérique, sont ceux de Jacques Maritain, de Paul Tillich et de Karl Barth, un Français, un Allemand et un Suisse, trois noms qui se confondent en Europe avec une renaissance incontestable de la vitalité intellectuelle des églises. Autre signe, purement extérieur dira-t-on, mais qui me paraît révélateur au pays des gratte-ciel, on persiste à construire des églises en faux gothique et même d’énormes cathédrales copiées sur les modèles combinés des basiliques de notre Moyen Âge, tandis que dans toute l’Europe, on construit des églises en verre et en ciment armé, décorées par des peintres d’avant-garde : elles intègrent toutes les conquêtes de l’ère technique et n’en servent pas moins leur but traditionnel, beaucoup mieux même, dirai-je, que les tristes bâtisses, sombres et froides du xixe siècle.

Mais le mouvement général vers l’œcuménisme est sans doute le symptôme le plus frappant d’une renaissance spirituelle des églises. Qu’il s’agisse du Conseil œcuménique groupant presque toutes les églises protestantes, anglicanes et orthodoxes, ou du mouvement catholique romain que symbolise le concile œcuménique convoqué par Jean XXIII ; qu’il s’agisse des conventions d’inter-communion passées entre luthériens, anglicans, vieux-catholiques et orthodoxes, des fusions multipliées entre « dénominations » protestantes, en Europe, aux États-Unis, en Inde ; ou des [p. 37] innombrables rencontres entre théologiens des grandes confessions chrétiennes organisées depuis quelques décennies avec la tolérance des hiérarchies ecclésiastiques, nous assistons dans cette génération à un phénomène de convergence chrétienne qui renverse le cours suivi par l’histoire religieuse depuis plus d’un millénaire. Le développement de la liturgie chez les protestants, des études bibliques chez les catholiques, des préoccupations sociales chez les uns et les autres et chez les orthodoxes, tout concourt à rapprocher les confessions non seulement les unes des autres mais de leur source d’inspiration commune. L’ampleur mondiale de ce phénomène, initié en Europe, témoigne d’une vitalité nouvelle de l’Église en tant que force historique.

Prenons ensuite l’école, l’enseignement. On le disait très en retard sur l’époque, trop attaché aux traditions, et cette critique demeure en partie justifiée. Mais j’observe qu’en Amérique, on redécouvre les vertus de la culture générale et des humanités, et d’une pédagogie plus ferme, pour ne pas dire autoritaire, si bien que l’Europe redevient le modèle d’un meilleur équilibre, si relatif soit-il, entre les exigences immédiates de l’instruction de techniciens, et la stratégie à long terme de la formation des esprits. L’URSS elle-même, qui avait tout sacrifié pendant la période stalinienne à l’enseignement des techniques, revient aux études générales, et se rapproche, dans cette mesure du moins, de nos formules européennes 19 .

Passons à la mairie, symbole de la commune, qui est le cadre concret du civisme. Elle a survécu, tant bien que mal, à plus d’un siècle d’empiétements de l’État et de centralisation systématique dans l’ensemble de nos pays. On pouvait croire que l’ère technique, qui est celle des plans à grande échelle, allait lui porter le coup de grâce. Bien au contraire. Le bon usage et la santé de l’économie technicienne, selon ses meilleurs spécialistes, veulent à la fois des regroupements industriels et une répartition plus décentralisée de la production, poussant à la mise en valeur, par l’intermédiaire des communes, des régions défavorisées du territoire. Même dans les nations les plus centralisées, comme la France, le [p. 38] mouvement de restauration des compétences communales se prononce chaque année plus nettement. Au plan européen, le Conseil des communes d’Europe, l’Union des villes et des pouvoirs locaux, apparus depuis la dernière guerre, ne livrent pas un combat d’arrière-garde contre l’État, mais au contraire sont les pionniers d’un renouveau de l’autonomie municipale 20 .

Quant au marché, qui occupe le centre de la place, on sait qu’il n’a jamais été plus prospère qu’aujourd’hui, et cela dans tous nos pays, qu’il s’agisse du Marché commun des Six, ou de l’économie des pays neutres.

Quant à la presse enfin, et au café dont elle est née, je me bornerai à une constatation élémentaire. L’absence de toute presse libre en URSS, et l’inexistence des cafés littéraires et politiques aux États-Unis, ne sont pas seulement déplorées par quelques voyageurs européens, vexés de ne pas retrouver leurs plus chères habitudes d’intellectuels frondeurs. La prospérité d’une presse libre et le prestige des cafés littéraires dans nos grandes villes, ces deux faits, inégaux d’importance mais très typiques de notre Europe, restent des signes non trompeurs de la vitalité d’une culture moderne, mêlée à l’existence sociale, capable de critique, donc de renouvellement.

Or la culture, au sens large du terme : l’apport de l’homme à la nature, résume les secrets de l’Europe.

L’Europe sans sa culture n’est qu’un cap de l’Asie, assez pauvre en richesses naturelles, et moins peuplé, je le répète, que l’Inde ou que la Chine. Mais ce cap et ses habitants, longuement travaillés, tourmentés, fécondés par une doctrine et une inquiétude religieuse, par des formes de pensée d’où sont issues la science et la technique, et des arts florissants, et des institutions, et des formes d’existence sociale, et une puissance économique sans précédent, c’est cela l’Europe, c’est cela qui a fait le monde. L’Europe, c’est très peu de chose plus une culture.

Cette définition simple me rappelle l’équation la plus célèbre du siècle, qui est celle d’Einstein : E = mc2 E [p. 39] signifie l’énergie, m la masse, c la vitesse de la lumière. Je la transpose terme à terme en désignant naturellement l’Europe par E, sa petite masse physique par m, et sa culture par c.

E = mc2 se lit alors comme suit : Europe égale cap de l’Asie multiplié par culture intensive (c au carré).

(Je précise bien — on ne sait jamais… — qu’il ne s’agit pas là d’une démonstration, faussement mathématique, mais seulement d’une illustration…).

C’est grâce à cette densité remarquable d’institutions pluralistes en tension, et à cette lutte toujours ouverte entre tradition et innovation, que l’Europe s’est montrée capable d’intégrer un peu mieux que d’autres la technique.

Ailleurs, en Amérique et en Russie, sur des grandes plaines peu peuplées, voire des déserts, la civilisation technologique a pu développer ses effets sans résistances sérieuses, et comme sur table rase. En Europe, elle est née dans un contexte serré de principes vénérés et de droits garantis, dans un fouillis de coutumes séculaires, artisanales et paysannes, de chicanes légales ou fiscales, de fronde populaire et de revendications, qui l’ont freinée dans son élan et l’ont contrainte peu à peu à tenir compte du milieu humain, à ne pas se comporter comme l’éléphant dans le magasin de porcelaine ou le bulldozer dans un verger. Certes, les freins et les écluses n’ont pas toujours joué à temps, et la conscience sociale a été lente à s’éveiller dans les élites responsables. La première révolution industrielle, celle qui tirait son énergie du charbon, n’a pas seulement créé le décor sale et sans âme des faubourgs de nos capitales, elle a créé le prolétariat, elle a soumis toute une classe d’hommes à la machine encore très imparfaite, faisant de l’ouvrier, comme l’a dit Marx, « le complément vivant d’un mécanisme mort », et l’obligeant à travailler quinze heures par jour, dans des conditions inhumaines du point de vue de l’hygiène autant que de la morale. Cette première explosion de la technique a fait beaucoup plus de mal à notre espèce que les explosions nucléaires qui nous épouvantent aujourd’hui. (Seulement, la presse n’en parlait pas, et ses effets se sont étalés sur un siècle.) Mais en développant la technique par la science, en humanisant son [p. 40] emploi par les lois sociales, en passant de l’époque noire du charbon, de la mine et des fabriques enfumées, à l’époque blanche et propre de l’électricité, de l’aviation, et de l’usine transparente entourée de verdure, l’Europe n’a pas seulement rapproché la technique de sa vraie fin, qui est de libérer l’homme du travail servile, elle a pris conscience la première des problèmes sociaux et moraux, éducatifs et spirituels qu’une technique et une science, nées de ses œuvres, posent désormais à tous les hommes. Elle a formulé, la première par ses meilleurs esprits, le problème de l’équilibre indispensable entre la tradition et l’innovation, et c’est le problème fondamental de notre temps. Or elle est seule à disposer, pour le résoudre, d’une expérience séculaire.

Car l’Afrique noire, l’Asie, le Monde arabe ne connaissaient que la tradition : l’innovation les surprend donc comme une tempête. À l’inverse, l’Amérique n’a pas eu de Moyen Âge : l’homme s’y trouve donc moins lesté de passé, et plus facilement entraîné par les courants superficiels. Certes, les Américains viennent de l’Europe et dans ce sens, notre Moyen Âge est aussi le leur. Mais nous avons chez nous, au centre de nos villes, les témoins quotidiens et familiers de notre passé, ruines romaines, ruelles et cathédrales, palais classiques et baroques. Ils n’ont pas cela. Et la Russie n’a pas vécu la Renaissance et la Réforme : l’homme s’y trouve donc moins préparé à courir sa propre aventure individuelle, et plus facilement dominé par les puissances établies et collectives. Un certain équilibre humain entre les disciplines collectives et les libertés personnelles, entre la continuité et l’innovation, entre le poids rassurant des traditions et l’élan révolutionnaire à tous risques, un certain sens de l’identité dans le changement, voilà peut-être le secret dernier que détient l’Europe dans le monde.

J’en conclus que le patient nommé Europe, si l’on ausculte ses organes l’un après l’autre, et si l’on détermine son métabolisme, a toutes les raisons objectives de se porter beaucoup mieux qu’on ne le dit, et que souvent il ne le pense lui-même.

Mais veut-il vivre ?

[p. 41] J’entends par là : saura-t-il rassembler à temps ses forces vives, pour faire face non seulement à ses problèmes — éducatifs, sociaux et politiques — mais aussi aux nouvelles tâches mondiales que lui impose la diffusion de sa propre civilisation et de ses propres idéaux ?

Saura-t-il, enfin, prévenir ces affreux accidents de sa santé mentale et de son existence physique que symbolise, sur la place du village, un dernier monument dont je n’ai pas parlé, et qui réintroduit dans le tableau toute l’absurdité de l’histoire en même temps que la notion d’un sacré national et non chrétien, dans beaucoup de pays voisins du nôtre — le monument aux morts des dernières guerres ?