(1938) L’Ordre nouveau, articles (1933–1938) « Spirituel d’abord (juillet 1933) » pp. 13-17
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Spirituel d’abord (juillet 1933) d

I. — La révolution n’est pas, contrairement à ce que pense le grand public, le résultat d’un déterminisme économique et social. Elle est, d’abord, l’acte qui crée de nouvelles déterminations, qui, par suite, bouleverse les anciennes déterminations, en un mot, l’acte qui libère.

Le désordre dont souffre le monde nous apparaît d’abord tout matériel. Il est dans « les apparences actuelles ». Contre ce désordre notre attitude est celle d’un refus total.

Mais rompre avec ces apparences, ce n’est pas encore faire révolution. Ce n’est pas encore s’attaquer aux racines vives du désordre. La seule rupture véritable, efficace, est celle que nous opérons au cœur même du système régnant. Que trouvons-nous, à l’origine permanente des erreurs qui, depuis vingt, ans, nous ont valu la guerre, le chômage et les dictatures ? Nous trouvons une certaine attitude humaine. Cette attitude, qu’on appelle capitaliste, est, en réalité, pour qui va au fond des choses, matérialiste et abstraite à la fois. Elle donne la primauté à l’avoir sur l’être, l’anonyme sur le personnel, à l’irresponsable sur le responsable, à la masse et à l’individu abstrait sur la personne concrète. Machiniste et productiviste, elle consacre la pire gradation qu’une « civilisation » ait imposée à l’homme. Si nous refusons « l’ordre » établi, nous ne refusons pas moins les « révolutions » établies, également soumises au primat de la masse, à l’anonymat et aux puissances de la matière. Pour nous l’homme est autre chose qu’une unité de compte, un ventre ou un électeur.

Avec toute attitude idéologique qui entraîne la destruction de la personne, il est nécessaire de rompre. Tel est pour nous le premier acte : spirituel.

 

[p. 14] II. — Quand nous disons « spirituel d’abord », nous n’entendons pas échapper à des responsabilités, à toutes nos responsabilités. Bien au contraire.

Il y a eu, en ce domaine, de grandes trahisons. Ce mot d’esprit a couvert de douteuses marchandises, et l’activité spirituelle a pu paraître le privilège d’une caste, d’un niveau de fortune, d’une qualité de culture. L’esprit a fini par être conservateur. Trop ont un intérêt précis à confondre l’ordre véritable avec le statu quo.

L’esprit n’est pas non plus pour nous cette forteresse protégée, qui ne risque plus rien du charnel et du temporel, qui ne veut, qui ne peut plus rien risquer. Entre le spirituel et le temporel, il y a, pour nous, le lien d’une totale responsabilité.

Quand nous disons « spirituel d’abord », nous ne voulons pas qu’on entende intellectuel, idéaliste, clérical, ni surtout « spiritualiste ».

 

III. — Nous ne disons pas : « Esprit ! Esprit ! » Nous disons « spirituel ». Cet adjectif qualifie l’acte personnel, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus humain dans l’homme, le sommet de ses hiérarchies, le fondement réel de sa liberté. On nous a reproché de ne pas définir la personne qui est à l’origine de toute notre construction. Répétons donc que pour nous : la personne c’est l’individu engagé dans le conflit créateur. Conflit qui se résout par l’acte, — cet acte provoquant un conflit et un risque nouveaux, générateurs de créations nouvelles. L’acte et la personne apparaissent ainsi indivisibles. Tel est le fondement de toute dignité humaine. Ceci posé , nous constatons immédiatement que, lorsqu’on édifie un système et un ordre :

A) si l’on ne part pas de l’acte, on ne part pas du tout ;

B) si l’on ne part pas tout de suite de l’acte, on ne partira jamais.

Tel est le ressort de la révolution de L’Ordre nouveau. D’une part nous sommes convaincus que si le principe de toute liberté humaine ne se trouve pas à l’origine d’un système, il ne se trouvera pas non plus dans ses conséquences pratiques ; d’autre part, en vertu des évidences que nous venons de  poser , ce principe ne sera jamais effectif s’il n’entre [p. 15] pas immédiatement en action. Nous tenons donc pour une nécessité vitale de passer, dès maintenant, à la construction d’un ordre qui implique la rupture totale avec le désordre régnant. Nous nous engageons donc dans une lutte réelle dont l’objet n’est autre que de soumettre les institutions aux exigences vitales de la personne concrète.

 

IV — Aucune confusion ne nous paraît dès lors possible entre le ressort spirituel de L’Ordre nouveau et l’esprit bourgeois ou libéral. Aucune confusion non plus, entre le spirituel chrétien et notre personnalisme.

Le spirituel de L’Ordre nouveau veut être humain et rien qu’humain. Certes, il transcende l’égoïsme individuel, mais il ne s’agit pas ici de transcender le plan humain, la condition humaine. C’est donc faire le plus grand tort au christianisme de certains membres de L’Ordre nouveau que de leur attribuer une confusion entre le spirituel, tel que nous venons de le définir, et le Saint-Esprit dont parle la théologie, réalité qui, pour le chrétien, reste d’un ordre radicalement hétérogène à tout ordre terrestre.

 

V. — Nous n’ignorons pas que l’expression de « révolution spirituelle » a le privilège de scandaliser les « petits purs » marxisants. Nous laissons volontiers à ces honnêtes fonctionnaires le monopole de leurs révolutions.

Pour nous, elles ne sont que des trahisons, les caricatures, parfois comiques, parfois tragiques, de la véritable révolution où s’engage l’essentiel. Le rôle de l’homme sur la terre ne s’identifie pas pour nous à sa fonction sociale, ni à son utilité productive, ni à ses qualités biologiques.

Une révolution n’est pas seulement une redistribution des biens matériels suivant une autre méthode que la capitaliste. Nous ne sommes pas disposés à défendre la répartition actuelle des richesses, mais nous exigeons que, sous le prétexte, trop souvent fallacieux, de doter l’homme de ces biens matériels, on ne le prive pas à jamais de toute possibilité spirituelle, non seulement d’en posséder, mais d’en concevoir d’autres.

Une révolution n’est pas non plus une façon de développer ce qui dans l’homme est le plus animal, le plus soumis aux instincts de brutalité. Le spirituel à la Von Papen, ou le [p. 16] matériel à la Staline, nous paraissent également attenter aux véritables valeurs spirituelles.

Une révolution ne consiste pas enfin à développer jusqu’au monstrueux la puissance abstraite de l’État. Le fondement de notre action est la liberté, le risque. L’autorité vient de la personne, non de ce qui lui est le plus opposé.

Il n’y a pas d’autres révolutions que spirituelles. L’acte libre est à l’origine, non pas à la fin.

 

VI. — On a dit que l’esprit est hors de pouvoir sur les choses. C’est juste, si l’on confond « l’esprit » avec l’intellectualité libérale, ou l’intelligentsia, ou la religiosité bourgeoise, qui toutes trois reculent devant le risque personnel et la violence créatrice. Cet esprit-là, cet « esprit pur » n’est, en réalité, que la dégradation d’un spirituel qui n’a pas voulu s’accomplir dans l’actualité concrète. Que l’esprit pur et les purs esprits aillent rejoindre l’acte gratuit et le clerc-qui-ne-trahit-pas, dans le ciel des Idées, dernier asile pour les démissionnaires d’une Démocratie fatiguée ! Quand nous parlons d’un pouvoir « spirituel », nous n’entendons pas le pouvoir des « idées », mais bien celui de la personne, de l’acte qui la  pose et qui l’oppose aux résistances ambiantes.

Nous disons que le spirituel est le pouvoir sur les choses, et qu’il n’y en a pas d’autres, contrairement à ce que pensent les réalistes à l’américaine. (Leur puissance ne reposait que sur l’illusion matérielle, monétaire : on a vu ce qu’en valait l’aune.) Le spirituel, c’est l’acte créateur de rapports nouveaux dans la société, de forces sociales nouvelles. Le spirituel, c’est le mouvement, c’est le pouvoir de pousser, de renverser, de bouleverser pour ordonner à nouveau. C’est, sous sa forme la plus immédiate, la plus concrète, la plus réelle, le pouvoir même.

 

VII. — Tout pouvoir politique, militaire, juridique dans la mesure où il est efficace et valable, se ramène à un pouvoir spirituel. C’est lui qui rassemble une armée, qui trouve l’argent pour payer les soldats. Mais que la force spirituelle fasse défaut, l’armée ne sera plus une arme entre ses mains déficientes. On pourra peut-être payer encore la troupe : on n’osera plus la commander.

Schleicher dispose contre Hitler de toute la Reichswehr et [p. 17] des Schupos. Pourquoi n’en use-t-il pas ? Il paraît maître absolu du pays, mais la violence spirituelle est du côté de Hitler, et c’est elle qui vaincra sans coup férir une force brutale dont le « pouvoir » ne sait que faire.

Mais, dira-t-on, que se passe-t-il quand le pouvoir efficace et valable disparaît, et que les institutions dans lesquelles il s’est jadis incarné subsistent, pesant de tout leur poids ?

Il se passe ce que nous voyons en France : la police seule protège encore la mécanique, la police, c’est-à-dire, psychologiquement, la peur. C’est un état de décadence caractérisée, l’état de démission de la personne devant les mécanismes créés par d’autres.

Alors le pouvoir efficace et valable se déplace. Il passe dans l’opposition. Il devient révolutionnaire. En tant que tel, il appartient, de fait et de droit, à la plus grande violence spirituelle. L’ordre nouveau existe dès le moment où cette violence se dresse. Il lui reste à augmenter sa tension essentielle, — et c’est cela la vraie période de transition, — jusqu’au jour où les servants d’une mécanique parlementaire qui tourne à vide, vaincus par les événements qu’ils subissent, passeront la main aux pouvoirs agissants.

 

VIII. — La révolution spirituelle est non seulement la seule valable, mais encore la seule effective, nous voulons dire : la seule qui passe dans les faits sans avorter en dictature. La dictature n’est que la fixation brutale d’une révolution en pleine période de transition, d’un désordre dont l’acte ordonnateur n’a pas encore détruit le principe agissant. Une révolution s’accomplit matériellement dans la mesure où son privilège spirituel a rompu d’avance la résistance : elle va d’autant plus loin que ce principe est plus violent. Elle ira jusqu’au bout des faits, si nous restons au cœur du spirituel.

 

IX. Que d’autres nous reprochent, maintenant, de vouloir sauvegarder des situations acquises, ou encore de vouloir « détourner les forces prolétariennes », — ils savent peut-être ce qu’ils disent, mais sûrement pas ce que nous faisons.