(1968) Revue de Belles-Lettres, articles (1926–1968) «  Adieu au lecteur (juillet 1927) » pp. 256-258
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Adieu au lecteur (juillet 1927) q

Nous passons la main au central de Genève, fidèles à la tradition — en ceci au moins.

Nous nous retirons : et ce n’est pas que nous ayons brûlé toutes nos cartouches. Ni que l’indignation provoquée sur tous les bancs par certains de nos articles nous épouvante. Notre retraite est toute « statutaire » — si l’on ose dire. Elle nous permet donc de considérer la situation sans fièvre, sans lamentations d’adieu.

 

On nous a parfois traités de fous (avec ou sans sourire). Nous sommes à l’âge de nous en réjouir.

On s’est beaucoup étonné de nous voir « si différents » de nos aînés. Nous avons l’énorme candeur de trouver ça naturel.

On nous a fait des reproches contradictoires. Nous les additionnons : ils s’annulent.

Il reste à dire deux mots sur la paradoxale situation intellectuelle d’une revue d’étudiants comme la nôtre.

D’un côté, en effet, on s’accorde pour trouver légèrement ridicule un jeune homme qui recherche activement la Sagesse (« Ça n’est pas de votre âge ! ») ; de l’autre, on se scandalise des « énormités » qui peuvent échapper à un jeune homme moins grave et qui manifeste franchement sa jeunesse. (« Vous vous souciez vraiment trop peu des conséquences de ce que vous écrivez ! »)

[p. 257] En définitive, il semble que certains n’attendent de nous que d’innocentes farces — ou bien de ces affirmations dont en vérité l’on n’a pas à se préoccuper de prévoir les conséquences, puisqu’il n’en est aucune qui ne soit connue d’avance et stérilisée par la loi, les mœurs et l’habitude.

Nous n’avons aucun remords d’avoir déçu cette catégorie de lecteurs. Aucun remord non plus d’avoir troublé quelques bonnes petites somnolences par des cris intempestifs.

Il y a des gens qui n’ont pas encore admis que

jeunesse = révolution

Tous les malentendus viennent de là. Nous sommes assez sages et assez fous pour ne pas en gémir et pour en accepter les conséquences.

Et puis, de temps à autre, voici que nous parvient un signe d’amitié qui ne trompe pas. Deux ou trois mots, on s’est compris. Que pouvions-nous espérer d’autre ? Il y eut quelques découvertes qui nous consolèrent de tout le reste.

 

Et maintenant voici Genève et son mystère.

Car chaque année, renaissant des décombres où s’anéantirent l’honneur et la fortune de ses derniers rédacteurs, notre Revue-phénix s’élance avec une ardeur rajeunie d’un an dans une direction absolument imprévisible.

Que nous apportera le Central de Genève ?

Tout est possible : la guerre et la paix, la tradition, l’anarchie, l’ironie, le sentiment, un réveil des vieux, Maurras, Lounatcharsky, la SdN, et même Edmond Gillard, et même, et surtout, un miracle.

Et puis, ils ont des vieux un peu là, du grand Arthur-Alfred-Albert [p. 258] au non moins grand Tanner. (On a fait ses preuves, quoi !) Et puis, qui sait, peut-être sauront-ils rallier le dernier disciple du Bienheureux Jean… Et puis, en voilà assez pour ranimer la curiosité des plus blasés.

Lecteur, fais confiance au Central de Genève. Souviens-toi de la grandeur de ses traditions et ne va pas ajouter à cette lourde charge le poids de nos péchés. Ils sont bien nôtres. Et nous y tenons, ah ! comme nous y tenons !