(1938) L’Ordre nouveau, articles (1933–1938) « Du socialisme au fascisme (novembre 1936) » pp. 18-22
[p. 18]

Du socialisme au fascisme (novembre 1936) x

Erreur française sur le fascisme

S’il est un préjugé auquel les masses bourgeoises autant qu’ouvrières tiennent, comme elles tiennent aux axiomes fondamentaux de leur existence, — un sou est un sou, ne pas se laisser marcher sur les pieds, chacun pour soi et Dieu pour tous, etc. — c’est bien à ce slogan-là : le fascisme est à droite.

Essayez de prononcer cette phrase en Italie ou en Allemagne, si vous voulez amuser le monde. Mais la politique étrangère ne suppose pas, en France, la connaissance de nos voisins : elle ne suppose que la lecture des journaux. (Bien sûr que sous cette forme, elle est inoffensive, tant qu’elle reste d’usage interne, c’est-à-dire purement électoral. Mais ce n’est pas toujours possible …)

Il faudrait que les Français finissent tout de même par remarquer qu’hors de chez eux, les termes de « gauche » et « droite » ne signifient plus grand-chose, si tant est qu’ils aient jamais signifié les mêmes choses qu’ici. Gauche et droite, en France, c’est laïcisme ou cléricalisme 53 . Cela ne dit pas grand-chose à l’Italien, qui n’a pas la Révolution et le combisme derrière lui ; cela ne dit rien du tout à l’Allemand. (Il n’en va pas de même en Espagne, mais c’est à cause des jésuites.)

L’homme de gauche, en France, croit que fascisme égale droite, parce que l’Huma et le Popu ont intérêt à le lui faire croire. L’homme de droite croit aussi cela, parce qu’on [p. 19] lui a dit que le fascisme le « sauverait du communisme ». (Il aura l’occasion de se détromper, le jour où un État fasciste fera main-basse sur ses capitaux étrangers et sur le tiers de ses revenus, sans parler du travail obligatoire et de la démagogie populiste.) L’homme de gauche est renforcé dans sa croyance par le spectacle des sympathies plus ou moins affichées par la droite — qui se trompe — pour les fascismes étrangers. Le Colonel et son ami Doriot viennent fermer ce cercle vicieux. Trouvera-t-on le moyen d’en sortir ? Finira-t-on par faire comprendre, à gauche et à droite, à quelques-uns, que le stalinisme et le fascisme ne sont pas des pôles contraires (comme l’ancienne gauche et l’ancienne droite), mais deux aspects de plus en plus semblables d’une même folie, l’État totalitaire ?

L’entreprise paraît difficile. Les chances de l’erreur et du mensonge paraissent toujours plus prochaines que celles de la simple vérité. Mais il y va du succès même de la révolution personnaliste. Désespérer de faire comprendre aux Français la vraie nature des régimes étrangers, pour lesquels ils sont prêts à se battre, c’est accepter la guerre civile la plus absurde de l’histoire ; c’est désespérer de la France et de sa mission en Europe ; et ce serait pour nous désespérer de nos positions les plus fondamentales.

Tout nous porte d’ailleurs à croire que les yeux de beaucoup vont s’ouvrir sur la réalité fasciste de l’URSS. Mais le plus difficile reste à faire : éclairer la gauche et la droite sur la nature essentiellement socialiste des fascismes.

Origines socialistes du fascisme

Le cas de l’Italie est des plus clairs. Tout le monde sait que Mussolini vient du syndicalisme, et qu’il fut l’un des chefs du parti socialiste. On sait aussi quelles influences déterminantes exercèrent sur son idéologie les ouvrages de Marx, non moins que ceux de Sorel. Jusqu’au lendemain de la guerre, il était difficile de mettre en doute la sincérité de son attachement à ce que nous nommons la « gauche ».

Mais peut-on se fonder sur ces seuls faits, historiquement indiscutables, pour affirmer, contre le préjugé français, que le fascisme est un mouvement « de gauche » ? Certes non. Car il serait trop facile de répliquer que Mussolini a trahi le socialisme, plutôt qu’il ne l’a continué.

[p. 20] La question véritable n’est pas là. Elle doit se poser dans ces termes : un chef socialiste qui veut exercer le pouvoir peut-il ne pas trahir le socialisme ? Et du moment qu’il le trahit, peut-il faire autre chose que du fascisme ?

Regardons l’Europe d’après-guerre. Lénine fonde un régime marxiste, qui aboutit en quelques années, et selon son propre aveu, au capitalisme d’État. Mussolini fonde un régime anti-marxiste, qui est dès le début un capitalisme d’État. Les socialistes scandinaves parviennent légalement au pouvoir, et continuent les traditions bourgeoises-capitalistes, se bornant à y introduire un étatisme assez discret. Les socialistes français les imitent, créent des offices d’État, et « nationalisent » 54 ce qu’ils peuvent. Quant aux socialistes allemands, ils n’avaient eu que le temps d’écraser les spartakistes et les séparatistes — également ennemis de l’État — avant de céder la place aux bourgeois, qui à leur tour…

Est-il  possible  de tirer quelques conclusions claires d’un tel chaos d’échecs ? Peut-être, — et même d’assez inattendues, aux yeux des socialistes du moins.

Remarquons tout d’abord qu’aucun gouvernement socialiste n’a réussi à instaurer un régime tant soit peu conforme à ses principes ; et cela, quelles que fussent les conditions du pays au début de l’expérience, et quel que fût le degré de sincérité des chefs.

Notons ensuite que ces gouvernements, qu’ils soient parlementaires ou dictatoriaux, ont tous montré en fait la même tendance générale : remettre le soin de gouverner à un État de plus en plus rigoureusement centralisé.

Seul le rythme de l’étatisme n’a pas été partout le même. Dans les démocraties bourgeoises, il est encore freiné et sournoisement saboté par l’opposition, les traditions locales et la « liberté » anarchique des « opinions », c’est-à-dire des groupements d’intérêts. Tandis que dans les dictatures nées d’une révolution de masses, donc d’un état de guerre, l’étatisme a pu — et même — devenir du premier coup totalitaire. L’économie et l’opinion totalement étatisées sont en effet les conditions qu’impose toute guerre moderne, civile ou étrangère.

[p. 21] Ainsi les dictatures, décriées par les socialistes, ne sont en fait que le terme fatal de tout socialisme appliqué ou, ce qui revient au même, de tout échec du socialisme en tant que tel. Historiquement (sinon théoriquement) les dictatures sont en avance — on n’ose dire en progrès — sur le socialisme. Elles sont le « dépassement » hégélien, — c’est-à-dire en même temps la négation apparente et la plénitude réelle — de l’effort socialiste.

Le chef fasciste : un homme « de gauche »

Cette fatalité historique, à laquelle cèdent tous les mouvements de masses 55 , se reproduit dans le destin individuel des véritables hommes d’action de la gauche. Qu’on se rappelle Noske, député socialiste, porté par la révolte des marins allemands, en 1918, au poste de gouverneur de Kiel : c’est lui que, par un sûr instinct, le Grand État-Major, qui joue sa dernière carte, fera nommer ministre de la guerre. En quelques semaines, le meneur ouvrier, qui a de la carrure, écrasera la révolte spartakiste. Il n’eût tenu qu’à lui de se faire nommer Führer… Quatre ans plus tard, Mussolini marche sur Rome : lui seul a su mâter ses anciens « camarades ». Puis c’est Hitler qui prend ses meilleures armes au socialisme. Enfin, pour liquider les derniers bolchevistes, — avec un peu de retard — on va chercher Staline…

La France n’a que Doriot à mettre sur ce rang. N’oublions pas tout de même qu’elle a eu Bonaparte, qui lui aussi venait de la « gauche ».

Le national-socialisme est le socialisme total

Le secret de la « réussite » de tous ces hommes est simple. Ils ont compris que le socialisme économique n’était que la moitié d’une doctrine. Ils ont compris qu’on ne peut pas fonder l’État, tel que le rêvent les socialistes, sans étatiser du même coup les forces morales du pays. Ils ont tiré la grande leçon de la guerre : pour réussir à concentrer l’économie entre les mains de l’État, il faut l’appui d’une mystique qui paralyse les éléments d’opposition. C’est la mystique de « l’union sacrée », autrement dit, le nationalisme.

[p. 22] En vérité, les deux termes dont se compose le nom du parti hitlérien n’ont rien d’antinomique. Ils sont exactement complémentaires. Le socialisme est une « nationalisation » de l’économie ; le nationalisme est une « socialisation » du sentiment patriotique. L’un n’est pas  possible sans l’autre.

Tout étatisme est condamné à se vouloir franchement totalitaire, sinon c’est l’échec assuré. (Nous sommes en train d’en voir un bel exemple.) Mais pour devenir totalitaire, l’État ne peut se fonder sur des bases purement matérielles. Il lui faut la fameuse « confiance », et une confiance disciplinée, à toute épreuve. Seule une mystique nationaliste la lui donnera.

Ainsi la formule socialiste : tout par l’État, ne peut se réaliser dans l’histoire qu’en devenant la formule fasciste : tout pour l’État.

La fameuse croisade des démocraties socialistes contre les dictatures fascistes ressemble à un de ces combats d’aveugles tels qu’en organisait le Moyen Âge. Combat de malades atteints du même mal : mais les uns n’en sont encore qu’au deuxième degré, les autres déjà au troisième.

Et l’on voudrait nous voir prendre parti ?

L’aboutissement pratique du socialisme 56 dans un ordre non fédéraliste — ne peut être, n’a jamais été, et ne sera jamais que le fascisme. Si donc il s’agissait de réussir, de réussir n’importe quoi, et d’être « socialistes » sérieusement, nous nous ferions tout de suite fascistes.

Ne fût-ce que pour cette seule raison, nous serons donc fédéralistes.