(1968) Preuves, articles (1951–1968) «  Sur un chassé-croisé d’idéaux et de faits (novembre 1959) » pp. 53-55
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Sur un chassé-croisé d’idéaux et de faits (novembre 1959) au

Le tzar et l’ouvrier. — Quand le tzar Pierre Ier décida que son empire devait « faire mieux que l’Occident », il voulut étudier nos secrets et s’engagea comme ouvrier aux chantiers maritimes de Saardam. Aujourd’hui, l’ouvrier Khrouchtchev a décidé que la Russie devait « faire mieux que l’Amérique », mais comme il sait aussi mieux que l’Amérique elle-même comment on pourrait faire mieux qu’elle, ce n’est pas en apprenti mais bien en chef d’État qu’il s’en va discourir devant les grands seigneurs du capitalisme yankee.

Ce tzar qui se fait ouvrier, cet ouvrier qui s’est fait tzar poursuivent la même politique russe, par des moyens qu’il est facile de comparer. Chez l’un et l’autre, et malgré toutes les différences imaginables, on retrouve la même conviction que la Russie fécondée par le génie occidental dominera fatalement l’Occident et le monde : « Troisième Rome » ou ultime révolution.

 

« Mieux faire » quoi ? — Cependant, Pierre le Grand admirait l’Occident. En voulant l’imiter, il se haussait vers lui et souhaitait le dépasser dans son sens. Voilà qui est clair et naturel. Khrouchtchev, au contraire, professe que l’Occident est promis à la décadence. Que veut-il donc rejoindre  et dépasser de cet Occident condamné ? Vouloir faire mieux que l’Amérique, c’est admettre que l’Amérique a bien fait quelque chose que les Russes vont mieux faire, mais de quoi s’agit-il au fait ? De la puissance politique planétaire ? Mais les États-Unis n’y ont accédé qu’à la faveur de la Seconde Guerre mondiale, c’est-à-dire en même temps que l’URSS. De la technique ? Mais c’est une création européenne que l’Amérique et la Russie développent sur table rase beaucoup plus vite que nous, à peu près aussi vite l’une que l’autre, depuis le départ presque simultané de la course aux fusées, aux bombes et aux satellites. Reste « le degré de prospérité et de bonheur des peuples, et l’amélioration de leur vie matérielle et spirituelle » — pour reprendre les termes mêmes utilisés par le « chef du communisme mondial » dans son fameux article de Foreign Affairs. Mais alors, comment expliquer qu’un système condamné par l’Histoire ait permis de tels résultats que l’Union soviétique, qui est dans le sens de l’Histoire, doive aujourd’hui se donner pour but de le rattraper ? En d’autres termes, comment expliquer que le Progrès se donne pour but de rattraper la Réaction ? De « faire mieux » que cette dernière ne saurait faire, en bonne doctrine marxiste-léniniste, et n’a fait en pratique, selon K ? Voyons ce que disent là-dessus Américains et Russes.

 

Deux articles. — Dans le numéro d’octobre de Foreign Affairs, K. publiait un long article que les Américains jugèrent insolent, mais que je crois sincère jusque dans ses sophismes. Il exprime un ardent désir de faire accepter la doctrine de la « coexistence pacifique », indispensable au succès matériel des plans actuels de l’économie russe, mais difficilement compatible avec les bases mêmes du marxisme.

Le « communisme » est mentionné cent fois dans cet article, son triomphe est donné pour [p. 54] fatal, mais on chercherait en vain une phrase ou un exemple qui distingueraient ses buts ou ses méthodes de ceux de n’importe quelle nation moderne, ou de la social-démocratie européenne, voire du « capitalisme » américain. K. se contente d’affirmer que le communisme atteindra mieux que le capitalisme les buts suivants : « amélioration de la vie matérielle et spirituelle…, épanouissement de la science et de la culture, réalisation du rêve humain d’une vie heureuse, d’une vie sans chômeurs, d’une enfance heureuse, d’une paisible vieillesse… du droit de l’homme à créer en toute liberté dans l’intérêt du peuple. » À ce niveau d’idéal, il est clair qu’aucune contradiction ne saurait plus exister entre les buts des systèmes en présence. On ne voit plus en quoi la victoire idéologique du communisme différerait des réalisations du socialisme britannique et scandinave, ou de l’american way of life. K. se borne à proclamer que les Russes atteindront ces buts plus vite que les Américains, puisque l’économie soviétique, qui n’a que quarante-deux ans, est déjà capable de défier l’économie capitaliste américaine, âgée selon lui de cent cinquante ans. « N’importe qui, observant le déroulement de cette compétition, peut donc juger quel est le meilleur des deux systèmes. » Ce que K. continue d’appeler la « lutte idéologique » entre l’Est et l’Ouest n’est donc plus à ses yeux qu’une lutte de vitesse, et le « meilleur système » est simplement celui qui va mener le plus vite au même but ! Avouez qu’il n’y a pas là de quoi se battre…

À ceux qui croyaient voir quelque contradiction entre la politique de coexistence (ou de « compétition pacifique ») et les déclarations prophétisant le triomphe rapide du communisme, K. répond : « Les gens qui argumentent de cette manière créent de la confusion, volontairement ou non, en confondant les problèmes de la lutte idéologique avec la question des relations entre États. » On a bien lu : l’idéologie communiste est une chose, la politique concrète en est une autre, il faut cesser de « confondre » cette théorie et cette praxis. Mais cela revient à dire, en somme, qu’il faut cesser de penser comme Marx.

Séparer la pensée de l’action, réduire la lutte idéologique à l’échange de slogans d’ailleurs peu différents de part et d’autre, renoncer à toute interférence dans les affaires intérieures du voisin, s’en remettre à la « compétition pacifique » pour résoudre tous les conflits, c’est le libéralisme du xixe siècle, c’est ce que Marx attaquait et méprisait le plus.

Quant au point de vue américain — non pas celui du State Department, qui est politique, mais celui de l’opinion réfléchie et anxieuse — je le crois fidèlement exprimé par ces lignes d’un éditorial de Walter Lippmann :

La faiblesse la plus grave de notre société, c’est que nous ne sommes unis dans la poursuite d’aucun objectif fondamental… Nous parlons de nous-mêmes comme d’une société achevée, qui a atteint ses buts et qui n’a plus de grands problèmes à résoudre. La force du régime soviétique… c’est qu’il constitue avant tout une société orientée vers un but et dans laquelle l’énergie des citoyens est dirigée vers la réalisation de ce but. La seule façon de répondre à M. K., c’est de cesser de nous demander avec inquiétude s’il va nous séduire… et de redevenir enfin le peuple confiant et résolu que nous sommes en réalité.

Je ne vois guère moins de sophisme dans cet argument que dans ceux de K. ; guère plus de justification au défaitisme occidental qu’aux vantardises soviétiques. Lippmann, comme la plupart de nos intellectuels, se dit en somme : — Nous n’avons plus de grande idée, eux en ont une. Nous sommes riches, heureux, arrivés, donc faibles ; ils sont en marche, pauvres, insatisfaits, donc forts. Que reste-t-il aux riches sans, buts, sinon de devenir le but des pauvres ? Lippmann ne voit rien au-delà, n’a rien à proposer (qu’une reprise de confiance dont il n’indique pas les motifs) et nous laisse sur l’idée que les Russes doivent gagner. Mais gagner quoi ?

Qu’auriez-vous donc à redouter, Américains, de l’espèce de victoire que les Russes se promettent ? Puisque leur grande idée se réduit aujourd’hui à « faire mieux » que vous et à vous dépasser dans votre sens ? Puisque leur grande idée, c’était hier la vôtre, mais vous l’avez réalisée ! Quand ils auront  rejoint et dépassé la prospérité matérielle dont jouissent les grandes masses de votre continent — quand ils auront « gagné » dans cette compétition — la grande idée que vous proposera M. Lippmann pour réveiller vos énergies sera-t-elle de « faire mieux que la Russie » ? Imitez-vous les uns les autres serait-il le sommaire de la Loi qui régira l’ennui futur et fera s’endormir l’Histoire ?

Ni Khrouchtchev ni Lippmann n’ont parlé de liberté, de sagesse, de sens de la vie. Comme si la richesse était tout. Comme si le vrai but était le bonheur tout fait né de l’abondance des biens produits. On ne voit là ni grande idée ni possibilité de « lutte idéologique ».

 

Le dictateur et l’homme. — Telles étant donc les attitudes affichées ou confessées de part et d’autre à la veille du voyage de K. en Amérique, on pouvait et l’on devait s’attendre à [p. 55] ce qui s’est passé en effet : la rencontre de deux groupes de complexes qui d’abord se repoussent, se provoquent et se cherchent, puis s’accrochent brutalement à deux ou trois reprises, mais aussitôt après commencent à se détendre, à se dénouer sans que l’on sache trop ce qui arrive, laissant poindre une espèce de sentiment mêlé de soulagement et d’anxiété nouvelle : nous ne sommes pas si différents, mais alors ? Où sont nos certitudes, nos refus bien tranchés, nos raisons de nous haïr et de nous craindre ? Quand Khrouchtchev réitère que ses positions idéologiques sont irréductibles, on dirait qu’il essaye de rassurer sa foi. Quand les industriels, les acteurs, les fermiers l’écoutent, lui serrent la main ou se font taper sur le ventre, on dirait qu’ils s’inquiètent de ne plus savoir pourquoi c’était tout à l’heure impensable… Que K. se soit assez bien entendu avec les grands capitalistes, mais au plus mal avec les chefs syndicalistes, et que les vulgarités de Hollywood, conformes aux recettes infaillibles, aient choqué le puritain bolchevik, c’était prévu. Mais non pas le trac visible à l’arrivée, certains accès de colère maladroits, certains aveux non calculés, l’émotion réelle au départ, et ce récit du voyage fait au bon peuple de Moscou sur le ton du paysan qui revient de la ville et raconte en se tapant sur la cuisse comment « ils » sont là-bas, étonnants et risibles… Si l’on songe au Führer, au Duce, à Staline, il devient évident que Khrouchtchev est une créature intermédiaire entre le dictateur et l’homme. Plus près de l’homme qu’on ne le croyait.

 

Le grand chassé-croisé du siècle. — L’entrevue dans la ferme de Camp David symbolise au mieux la portée de ce voyage fabuleux, dont on n’a pas encore bien mesuré jusqu’à quelles profondeurs il déconcerte les catégories de la politique sérieuse, non moins que celles de la « lutte idéologique ».

Aux yeux des Américains, Ike représentait l’allégeance aux valeurs idéales, à la spiritualité pacifiste, K. la volonté d’efficacité matérialiste et machiavélique. Inversement, aux yeux des communistes russes, K. représentait l’Idéologie et le sens de l’Histoire, Ike les intérêts immédiats du capitalisme aux abois.

Après le voyage de K. les peuples vont sentir — très lentement et d’abord inconsciemment — que ces deux contradictions flagrantes et polaires peuvent se ramener à deux égalités, par une sorte de court-circuit ; que l’Idéal et l’Idéologie jouent également en faveur de la paix, et que les intérêts sont de même nature, bien que provisoirement en concurrence.

Il se peut que les Américains tiennent davantage à conformer leur politique à leurs principes, et que les Russes acceptent plus facilement de subordonner leur doctrine aux nécessités de leur construction économique ; il est probable que les Américains ne sont pas loin de réaliser les buts concrets du socialisme, sous l’étiquette de la libre entreprise, tandis que sous l’étiquette du socialisme, les Russes ont à peine dépassé le stade d’exploitation des travailleurs qui correspond au capitalisme des années 1880 ; mais il est certain que ces deux peuples sont destinés à se ressembler de plus en plus, dans toute la mesure où ils se rapprocheront de leurs buts, dans la mesure donc où l’URSS rattrapera l’Amérique. (J’entends bien sur cette Terre, non dans la Lune.)

 

Les grandes masses se dessinent. — Le voyage de Khrouchtchev a certainement donné des résultats beaucoup plus importants que la comptabilité politique n’en dégage. (Elle ne révélerait qu’un léger gain pour l’Occident dans l’affaire de Berlin, désamorcée.) Aux yeux des peuples du monde entier, les images concrètes de la Russie et de l’Amérique se sont rapprochées, plus puissantes et plus efficaces que les oppositions idéologiques, figées et pâlies à l’arrière-plan. Aux yeux des peuples du monde entier, la carte des grandes masses qui font l’histoire du siècle s’est précisée. Amérique du Nord, Russie, Chine, sans cesse nommées, numérotées et comparées dans les discours de Khrouchtchev, sont apparues comme les seules réalités politiques importantes. Cet angle de vision, que K. veut imposer, a pour effets de situer la Russie au centre du monde, dans une position d’arbitrage décisive — et d’empêcher accessoirement qu’on voie l’Europe, qu’on y pense même !

Mais nous, qui sommes d’Europe, nous allons y penser.

Le mois dernier, François Bondy posait ici même la question que tout Européen doit se poser désormais, la question de l’absence de l’Europe aux lieux où se discute son sort et le sort d’un monde né de ses œuvres. J’enchaînerai là-dessus dans mes prochaines chroniques.