(1940) Mission ou démission de la Suisse « Appendice, ou « in cauda venenum » Auto-critique de la Suisse » pp. 197-215
[p. 197]

Appendice
ou « in cauda venenum »
Auto-critique de la Suisse

Nul pays, à ma connaissance, n’a été plus souvent expliqué à lui-même et au monde que la Suisse. C’est qu’il en a besoin plus que nul autre. Sa devise est un paradoxe qu’il n’a pas toujours bien compris. Elle exclut en principe toute doctrine unitaire, et suppose donc la connaissance très vivante d’une autre espèce d’union, sans cesse à recréer. Or l’inertie des masses et l’à peu près intellectuel s’opposent sans cesse à cette reprise de conscience. D’où la nécessité d’une vigilante auto-critique, si l’on ne veut pas déchoir ou se laisser dissoudre, si l’on veut durer et surtout, si l’on prétend se donner en exemple.

[p. 198] 1. Clarifions notre langage ! — Puisque le fédéralisme est une forme politique qui suppose l’équilibre vivant entre les droits de chaque région et ses devoirs envers l’ensemble, il est absurde de nommer « fédéraliste » un parti qui n’a d’autre programme que la défense des intérêts locaux contre le centre. Ceux qui se disent, chez nous, « fédéralistes », ne sont souvent, je le crains, que des nationalistes cantonaux. Ceux qui insistent sur la nécessité de l’union centrale auraient peut-être plus de droits à revendiquer le nom de fédéralistes, dans son sens étymologique. (Fœdus = traité, serment, union.) Par une inconséquence très bizarre, ces pseudo-fédéralistes, ou régionalistes, nomment « fédéral » ce qui procède de Berne. Il en résulte que leur fédéralisme se résume à combattre tout ce qui est dit fédéral. Comprenne qui pourra !

Cette confusion verbale, symbolique de tant d’autres, est à la base de la plupart de nos conflits politiques, économiques, parlementaires.

2. Ni gauche ni droite. — Les centralisateurs et les régionalistes ont également tort, c’est évident, [p. 199] puisque le fédéralisme véritable ne commence qu’au-delà de leur opposition. Ils se font un programme de ce qui ne saurait être que la maladie individualiste ou la maladie collectiviste de notre État. À quand le parti de la santé fédéraliste ?

Il ne sera ni de gauche ni de droite. Car sous l’opposition, indéfendable en théorie, des centralistes et des régionalistes, ce qui se cache en réalité, c’est l’opposition gauche-droite. Les radicaux centralisateurs ne sont que des socialistes qui s’ignorent ; ceux-ci à leur tour ne sont que des totalitaires timorés, c’est-à-dire quelque chose d’absolument inviable s’ils en restent là, ou de radicalement anti-suisse s’ils progressent. Les « libéraux » et les conservateurs « fédéralistes » ne sont que des réactionnaires inconséquents : tant que je ne les aurai pas vu refuser l’argent de l’État, je ne pourrai pas prendre au sérieux leurs convictions « fédéralistes » (ce mot étant pris dans leur sens). (Et ce ne sont pas seulement les particuliers, propriétaires ou industriels, qui mendient la « manne fédérale », les subsides et les allocations ; mais les cantons les plus conservateurs sont souvent [p. 200] ceux qui, me dit-on, se gênent le moins… 40 )

Or l’opposition gauche-droite est étrangère au génie de la Suisse. Son origine parlementaire le prouve : rien de moins suisse que notre Parlement, importé d’Amérique à une époque récente, et plus ou moins contaminé par les mœurs politiques françaises.

L’idée même de parti, d’ailleurs, est anti-suisse, dans ce sens qu’elle est anti-fédéraliste. Tout parti politique est en puissance un petit État totalitaire et unifié, qui voudrait bien tout régler à sa guise, et qui se condamne, ridiculement, à avoir des idées sur tout. Les seuls partis qu’une Fédération puisse tolérer sont les partis à programme restreint, représentant une région, ou un groupe d’activités apparentées, ou une tendance religieuse, ou des intérêts corporatifs. Sur la base de programmes restreints, bien définis, l’on peut discuter entre experts, se compléter, collaborer. Mais les partis unitaires actuels représentent des tendances trop vagues : ils ne pourront jamais s’entendre, ou n’obtiendront que des compromis informes. Chacun veut tout assimiler, [p. 201] tout juger et tout absorber. Il serait temps de se remettre à la Diète !

3. Suite du précédent. — Comment peut-on se dire encore « de droite » ou « de gauche » au lendemain de la guerre d’Espagne et du Pacte germano-russe ? Les Espagnols se sont entretués pendant trois ans, en toute sincérité et en tout héroïsme, au nom d’une droite et d’une gauche extrémistes qui, dès « l’affaire » liquidée, ont démasqué leur fructueuse entente… Mais rien n’y fait, notre presse continue, nos partis continuent, nos arguments ne changent pas d’un demi-ton, nos philo-fascistes continuent à reprocher à nos socialistes un étatisme qui, en réalité, fait partie de tout programme fasciste ; nos marxistes continuent à se croire libertaires, etc. Seuls nos staliniens ont cessé de dénoncer les hitlériens, mais c’est pour dénoncer les anti-hitlériens, qui se trouvent d’ailleurs être les mêmes. (« Réactionnaires et capitalistes internationaux »)…

Nos descendants diront de notre siècle qu’il fut celui des gogos enragés.

4. Paresse d’esprit. — Je parle ici par expérience : rien n’oblige un bureau de Berne à faire du [p. 202] centralisme à coups de décrets rigides ; rien ne l’empêche de respecter nos précieuses diversités, et de se mettre à leur service, comme il se doit. Prévoir des exceptions, tenir compte des faits locaux, adapter, distinguer, assouplir, traduire : ce ne n’est pas beaucoup plus difficile ; c’est beaucoup plus intéressant ; et c’est utile. Si, pratiquement, la plupart des bureaux font tout le contraire, cela tient à la paresse d’esprit des messieurs qui en occupent les fauteuils. Les organismes centraux ne deviennent centralistes (au mauvais sens) que par la faute des fonctionnaires qui s’y incrustent, et dont l’intelligence politique s’atténue dans le confort et la prudence.

Ne dites donc plus : « Nous sommes opposés par principe à tout ce qui vient de Berne — sauf les crédits ». Mais dites : « Nous voulons des fonctionnaires frais et dispos, capables d’imagination, détestant les complications administratives mais aimant les complexités concrètes, choisis pour leur sens fédéraliste, et révocables aussitôt qu’ils le perdent. » Si vous les obtenez, la révolution nationale dont certains parlent sera faite. Mais autrement, elle ne servira de rien.

[p. 203] 5. Notre matérialisme. — Le pire danger qui nous menace : nous avons renversé l’échelle des valeurs. Le cadre matériel de notre vie est parfait, mais il n’encadrera bientôt plus aucune vie digne de ce nom. Quelques exemples :

Je vois dans le budget d’une œuvre destinée à soutenir telle branche de l’activité intellectuelle que les deux tiers des ressources passent à l’administration et aux salaires fixes, tandis que moins d’un tiers est consacré au but de l’œuvre.

Je vois une revue d’art et de littérature consacrer des milliers de francs à sa « présentation » matérielle, et zéro franc à payer ses collaborateurs. Si l’un d’entre eux s’étonne, on lui répond que les temps sont difficiles.

Je vois que dans le budget moyen d’un ouvrier suisse, le cadre matériel de l’existence (logement, vêtement, mobilier, assurances) absorbe plus de la moitié des ressources, proportion réellement exorbitante.

Je vois des gens qui hésitent entre deux types de salle de bain, l’une coûtant 300 fr. de plus que l’autre, et qui se désabonnent « vu la crise » de la seule revue qu’ils recevaient : elle leur coûtait 10 fr. par an.

[p. 204] Je vois enfin que toute notre politique est alourdie et comme paralysée par des soucis budgétaires de cet ordre, traduisant cette échelle de valeurs.

Et je conclus : « Si quelque chose aujourd’hui menace la liberté, ce n’est pas comme jadis la superstition… c’est la préoccupation, la passion du bien-être matériel. Sa pente, n’en doutons pas, est du côté de la tyrannie. »

C’est Vinet qui parlait ainsi, il y a longtemps, tout au haut de la pente…

6. Cultures. — C’est quand on doute de soi qu’on a peur du voisin. Les Romands qui se rétractent au seul mot de germanisme ne sont pas ceux qui sauront illustrer la Suisse romande, donc la défendre.

Rousseau, Constant, Madame de Staël, Vinet n’ont pas eu peur du germanisme, l’ont étudié et l’ont aimé. Ce sont nos meilleurs écrivains.

7. Tolérance. — Le fédéralisme véritable suppose une tolérance particulière : le respect des vocations supérieures ou rares, des exceptions, des manières de vivre hors-série. Car « l’exception » dans la vie quotidienne doit jouer le même rôle [p. 205] que la minorité dans une vie fédérale saine : elle a droit à de plus grande égards, relativement, que la majorité. C’est ainsi que l’équilibre s’établit entre les grands et les petits, entre le nombre et les groupements restreints.

Les petits cantons, chez nous, ont voix égale avec les grands ; les catholiques avec les protestants ; les Romands, Tessinois ou Ladins avec les Suisses-alémaniques.

Nier ce principe ou l’appliquer sans loyauté, dans n’importe quel domaine de notre vie, même « privée », c’est nier le fédéralisme et ruiner les bases de la Suisse. Que nos moralistes s’en souviennent, et que nos conformistes ne l’oublient pas !

8. Intolérance. — À mon avis, un fédéralisme sain doit se montrer radicalement intolérant envers toute influence totalitaire ou unitaire. Exemple : ceux qui, chez nous, font profession d’admirer la méthode d’un dictateur qui a pu écrire : « L’État, c’est l’âme de l’âme », voilà des drôles de fédéralistes, des drôles de Suisses 41 . [p. 206] Je les estime intolérables, s’ils parlent en connaissance de cause. (Le plus souvent, d’ailleurs, ils se contentent de ne pas remarquer la ressemblance entre ce qu’ils détestent en Suisse et ce qu’ils admirent au dehors…)

9. Notre naïveté. — Elle éclate dans certaines mesures « de prudence » prises à l’égard de la presse — par qui de droit — et qui consistent à ménager non seulement la chèvre et le chou, ce qui est humain, mais encore l’agneau… et le loup, ce qui est moins impartial qu’il ne semble.

Ne commettons plus l’imprudence capitale du monsieur qui s’enquiert « objectivement » des motifs d’un bandit tout prêt à l’assommer.

Or je connais une certaine propagande qui nous tape sur le crâne, littéralement, et cela depuis plusieurs années. De ce point de vue, nous ne sommes plus neutres en fait, nous sommes en guerre parce que victimes d’une agression systématique et quotidienne contre les principes mêmes qui fondent notre État. (Je me garderai bien de donner ici un autre exemple que celui de la propagande stalinienne.) Si l’on nous interdit de le dire, et de nous défendre en ripostant, pourquoi [p. 207] donc, demanderai-je, fortifier nos frontières ? L’intégrité du territoire serait-elle plus importante de nos jours que l’intégrité de la conscience nationale ? Celle-là conserve-t-elle son sens quand celle-ci est déjà compromise ?

10. Poésie et prose. — Revenons à la géographie ! dit ce poète. Et de nous décrire une Suisse héroïque protégée par les Alpes, ce rempart, le Jura, cette barrière, et le Rhin, ce fossé… Oui, mais les géographes, plus sobres, définissent la Suisse en ces termes : « Une dépression entre deux chaînes de montagnes. »

Renvoyons la géographie, de grâce, ou faisons-la mentir !

11. Neutralité. — Pendant l’hiver 1939-40, nous avons pu lire dans les journaux cet avertissement sibyllin : « Température maximum : 18° ». Il s’agissait sans doute d’inciter le public à des économies de charbon. On nous recommandait la tiédeur…

Mais voici nos voisins belligérants qui viennent nous dire : « Ceux qui ne sont ni froids ni bouillants seront vomis ».

[p. 208] Qu’est-ce que cela signifie, pratiquement ? Que ceux qui dont froids ou bouillants seront mangés. Je demande à voir ce qui vaut le mieux.

Il ne faut pas parler de neutralité en général, dans l’absolu et dans l’abstrait. Car tout dépend de ceci : vis-à-vis de quoi, ou de qui, est-on tiède, est-on neutre ?

Si c’est vis-à-vis du Christ, la parole évangélique nous apprend que cette neutralité est suprêmement désavantageuse : elle entraîne notre expulsion violente hors du Royaume de Dieu. « Je vous vomirai », dit le Christ.

Si c’est vis-à-vis de la guerre des autres que l’on reste tiède, cette neutralité peut être avantageuse dans certains cas, dans la mesure où elle nous exclut, précisément, d’un conflit que nous jugeons mauvais. (Reste à savoir si le conflit actuel est « mauvais ». Puis, si notre tiédeur suffira pour que le monstre de la guerre nous vomisse… Mais ceci est une autre histoire.)

On ferait bien de ne pas utiliser comme des proverbes généraux certaines paroles du Christ qui n’ont de sens que par rapport à sa Personne, à son Royaume, à son Éternité. Répéter que les tièdes seront vomis, en détournant ce verset de [p. 209] son sens spirituel, c’est toujours un blasphème, et c’est souvent une grosse sottise.

12. Neutralité « éternelle ». — On nous parle aujourd’hui de « neutralité éternelle », et l’on va même jusqu’à nous affirmer que cette « éternité » est la base officielle de notre politique. Dans ce cas, notre politique reposerait sur une faute de français, j’en suis fâché. Ce n’est pas éternelle qu’il convient de dire, mais perpétuelle. Se figure-t-on que l’homme a le droit et le pouvoir de décréter « l’éternité » d’une décision humaine ? Apprenons donc à qui de droit que nul État humain n’est éternel ; que la Suisse est un État humain ; et que par conséquent l’épithète « éternelle » ne saurait désigner l’attitude adoptée par la Suisse en politique. De plus, la Suisse n’est devenue neutre qu’à partir d’un certain moment de son histoire. Or ce qui est éternel ne commence pas à un certain moment, en 1648 ou en 1815 par exemple. Tout ce qui commence à un certain moment, dans l’histoire, cessera aussi nécessairement à un autre moment. On peut le nier parfois dans un élan de passion. Mais on ne peut pas le nier par un décret.

[p. 210] 13. Neutralité perpétuelle. — Certes, les premiers Confédérés déclarèrent que leur alliance devait, s’il plaisait à Dieu, durer « éternellement ». C’était une manière d’affirmer qu’ils la concluaient sans arrière-pensée. (Comparez avec certaines offres de paix « pour 25 ans » que faisait naguère à ses voisins un homme dont Anastasie m’a fait oublier le nom.)

De même pour la neutralité « perpétuelle » : cela signifie simplement que nous refusons d’envisager son abandon, et que nous le refuserons aussi longtemps que possible. Par exemple : tant que notre mission européenne ne sera pas accomplie. (L’Empire fédératif ?)

Mais toute politique digne de ce nom consiste à prévoir même le pire, et même la réalisation prochaine de nos plus lointaines ambitions. Or prévoir, c’est aussi se préparer, peser le pour et le contre, discuter

On connaît la devise humoristique du méridional : « Toujours à gauche, mais pas plus loin. » Pourquoi est-ce comique ? Parce que l’histoire et la politique ne cessent pas de modifier ces positions toutes relatives que sont la gauche et la droite. Affirmer dans l’absolu une position relative, si [p. 211] légitime qu’elle soit, c’est se condamner à être sans cesse dépassé et ridiculisé par les faits.

14. Neutralité « morale ». — Les traités nous reconnaissent une neutralité politique et militaire. Ils nous obligent aussi à la défendre intégralement. Mais ils ne nous imposent nullement une neutralité d’opinion. Renoncer  au droit de nous exprimer, ce n’est donc pas nous conformer aux exigences de la neutralité. Ce peut être, dans certains cas, une mesure opportune ; mais passé certaine limite, c’est tout simplement  renoncer  à une belle part de notre indépendance. C’est  renoncer  à nous défendre intégralement. Et c’est enfin céder sur un point décisif pour notre indépendance future, étant donnée la nature des guerres modernes, qui sont d’abord des guerres morales, des guerres de propagande.

Quand une troupe est réduite à l’impuissance par l’adversaire, on ne dit pas qu’elle est neutre, on dit qu’elle est neutralisée. Taire nos opinions, aujourd’hui, ce n’est pas rester neutres, c’est accepter d’être neutralisés moralement.

Le Conseil fédéral a repoussé officiellement et publiquement la prétention de ceux qui voulaient [p. 212] « neutraliser » de cette manière notre opinion. En tant que citoyen suisse respectueux des décisions de nos autorités suprêmes, j’ai donc le droit de condamner ouvertement des régimes étrangers qui attaquent ouvertement le nôtre. Et qu’on ne vienne pas me dire qu’une pareille attitude peut compromettre notre indépendance : elle l’affirme au contraire !

Le devoir de l’armée est de garantir par la force l’intégrité de notre indépendance, et non pas seulement sa matérialité (le territoire).

Le vrai patriote suisse ne dit pas : « Plutôt  renoncer à ma liberté d’opinion que de risquer des ennuis avec une légation. » Il dit au contraire — il disait autrefois — : « Plutôt la mort que l’esclavage. 42  »

[p. 213] 15. Diplomatie. — Ne cédons pas à la tentation des basses époques : confondre le réalisme avec la médiocrité des vues politiques. Les petits pays ne sont pas dispensés d’imaginer et de voir grand. Bien au contraire : ils sont contraints de compenser leur petitesse physique par leur prestige moral. C’est la première condition de leur indépendance, même matérielle.

Nos réalistes — toujours en retard d’une guerre, d’une époque — ont récemment découvert qu’un diplomate moderne doit être un expert commercial. Conception bien typique du siècle dernier, où, en effet, la politique n’était plus guère qu’une annexe des affaires.

Rien de plus dangereusement utopique que le réalisme d’avant-hier.

Notre époque n’est plus celle du grand commerce ; ni même de la grande industrie (réalisme d’hier). Notre époque est celle des religions politiques, sociales, nationales. Le commerce, l’industrie, l’économie en général, ont cessé d’imposer leurs « lois fatales ». Ce sont les Chefs qui dictent les prix, les cours des changes, la consommation. Ces Chefs montrent la plus parfaite indifférence à l’égard des fameuses « nécessités [p. 214] techniques », superstition des experts d’hier et d’avant-hier. Ils ont pensé, et prouvé par le fait, que la Technique ne saurait inspirer une politique, mais qu’elle peut au contraire servir à tout lorsqu’on l’y force — et en particulier à dominer les masses 43 .

Il est temps que la Suisse comprenne que le souci de son économie ne saurait plus servir d’excuse à l’absence de vues politiques.

On demande à un gouvernement de « gouverner 44  », de piloter l’État et d’orienter sa marche ; le reste, le fonctionnement technique de la machine, étant l’affaire des fonctionnaires — leur nom l’indique — et des conseillers commerciaux.

On demande des diplomates qui fassent une politique, et qui aient plus d’idées générales que [p. 215] de compétences économiques. Je connais tel professeur d’Université, tel écrivain, tel philanthrope, tel connaisseur et praticien des choses de la SDN et de la chose européenne, qui nous représenteraient à l’étranger — officiellement ou non — avec combien plus d’efficacité que les meilleurs spécialistes formés par les bureaux de Berne, et rompus à toutes les prudences « fédérales ».

Sur le plan diplomatique européen, la Suisse pourrait et devrait jouer dans notre siècle une partie magnifique. Mais il faudrait que notre gouvernement comprenne ceci :

La prudence est le vice des timides et la vertu des audacieux.