(1961) La Nouvelle Revue française, articles (1931–1961) «  Le Deuxième Jour de la Création, par Ilya Ehrenbourg (décembre 1933) » pp. 927-929
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Le Deuxième Jour de la Création, par Ilya Ehrenbourg (décembre 1933) n

Ce titre curieusement biblique désigne le Plan quinquennal. Voici donc le roman  type de l’Édification socialiste. Bourré de petits faits vrais dont l’intention morale est évidente, il est doublement édifiant. Ceux qui ont aimé le Chemin de la Vie retrouveront ici l’atmosphère salubre, la naïveté puissante de ce film, et le même parti pris de bonne humeur héroïque. Tout ce qu’il faut pour entraîner l’adolescence avide de servir une grande cause et de se sacrifier pour le bonheur collectif. Chanson de Roland, fair-play, Baden-Powell, religion du travail. On a l’air d’ironiser, mais lisez donc : vous serez pris, vous donnerez tort au traître, c’est-à-dire aux anarchistes, koulaks, admirateurs attardés de Dostoïevski, petites « personnalités », rouspéteurs [p. 928] et autres surréalistes, empêcheurs de danser en rond. Voici l’histoire en bref, — non pas l’intrigue ! tout cela est propre. Le jeune Kolka, prolétaire de bonne souche, part pour la Construction où il ne tarde pas à se distinguer par diverses actions d’éclat. Il devient brigadier de choc. Grave et rieur, chaste, ignorant, avide de « culture ». Volodia, lui, est fils de bourgeois : taré donc, intellectuel, ratiocineur, il n’arrive pas, malgré ses plus loyaux efforts, à se passionner pour le problème de la fonte, qui est le problème dominant dans cette région de la Sibérie. Entre eux, une jeune et touchante Irina, qui choisira bien entendu Kolka dès qu’elle aura compris que l’autre « n’est pas né quand il aurait fallu ». L’Histoire a de ces exigences. On conseille à Volodia de se brûler la cervelle. Il se pend. Ce résumé fait le plus grand tort à l’ouvrage. Il est cependant exact. Mais les faits, même en Russie, ne sont rien sans la mystique. La force et le charme de ce  roman sont ceux mêmes d’une jeunesse fruste, innocente jusque dans ses cruautés ; tout jugement serait ici mesquin, on l’accordera volontiers à l’auteur.

Ehrenbourg a utilisé pêle-mêle une masse de documents qui parlent d’eux-mêmes. Ils parlent peut-être plus qu’ils ne devraient. Ils nous montrent une jeunesse russe assez peu marxiste, mais encore moins révolutionnaire. Saine, orgueilleuse, zélée, optimiste, brutale, sentimentale, formidablement conformiste. Le puritanisme des komsomols a ceci de spécifiquement ennuyeux qu’il ne crée pas en eux le moindre refoulement. Ce qui suppose une remarquable absence d’imagination. Le prochain plan y pourvoira peut-être. Tout cela est en pleine métamorphose. Mais voici un fait plus inquiétant : ce livre montre, par vingt exemples irréfutables, que la classe joue chez les jeunes russes exactement le même rôle que la race chez les hitlériens. Il n’y a pas plus de conversion possible au prolétariat qu’au germanisme. Voilà de quoi refroidir les sympathies trop spontanées.

Il faudra, je crois, passer outre. Dans ce déchaînement d’orgueil humain, de scientisme primaire, dans cette frénésie de bonne humeur, il y a une question. Non pas un doute, mais quelque chose qui veut une réponse, et qui est d’autant plus tragique qu’ils ne savent plus le formuler. À nous de les y aider ; [p. 929] et de comprendre que seule cette question-là rétablit la communion humaine.