(1962) Esprit, articles (1932–1962) « La fièvre romanesque (janvier 1937) » p. 656
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La fièvre romanesque (janvier 1937) y

Marcel Arland note à propos du roman d’un débutant : « Les personnages n’y semblent naître et se nourrir que de la fièvre de l’auteur. »

N’est-ce pas, en somme, toujours ainsi que les personnages naissent et se nourrissent ? Mais on a convenu de n’en rien laisser paraître. Oui, c’est toujours sa fièvre que le romancier moderne nous propose, mais très diversement vêtue, et il essaye de nous intéresser d’abord aux vêtements. Il entend bien nous la faire attraper cette fièvre mais secrètement, à la faveur de mille « observations » dites objectives, chargées de nous distraire pendant l’opération, et de nous faire croire que ce n’est pas lui qui agit… Pourtant ses personnages ne sont pas plus vrais que lui ; le mieux qu’on puisse attendre, c’est qu’ils le soient, à la limite, autant.

Il me dira d’une voix que j’entends déjà : « Mais je n’ai rien voulu de tout cela ! Mes personnages se sont imposés à moi etc. » Je n’ignore pas que des visions parfois bizarres et amusantes, ou émouvantes, souvent fort incertaines et monotones, s’imposent de cette manière au déprimé fiévreux. La question est ailleurs : va-t-on se vanter d’être si faible que de céder à toutes ses obsessions ? (Je feindrai d’ignorer qu’elles sont anxieusement souhaitées, et cultivées avec des soins jaloux, si par hasard on les obtient.) Qu’on publie ses victoires ou ses défaites mémorables, c’est dans l’ordre. Qu’on atteste par une publication tel acte victorieux de l’homme contre ses servitudes naturelles et les illusions qu’elles entraînent : Goethe ou Balzac n’ont rien fait d’autre. Mais toutes ces feuilles de température ! (Même, je feins d’ignorer qu’on a chauffé le thermomètre…)