(1968) Preuves, articles (1951–1968) « Sur un centre qui doit être partout (mai 1958) » pp. 48-50
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Sur un centre qui doit être partout (mai 1958) an

Capitale de l’Europe

Voilà qui accroche. Si ce n’est de vedettes, de princesses, de jeunesse, parlons d’une capitale, le grand public aime ça. L’union de l’Europe, question de vie ou de mort pour toute une civilisation, n’intéresse le Souverain moyen que si quelque anecdote rend la question « concrète » : on veut dire amusante en passant pour l’œil distrait ou fatigué des lecteurs de la presse du soir.

Cependant, d’excellents esprits s’enflamment. Coudenhove-Kalergi propose Paris, Salvador de Madariaga lui oppose Vienne. M. Pflimlin défend Strasbourg. Le Luxembourg dit Luxembourg, dans l’espoir de garder la CECA. L’élite niçoise parle de Nice, et tous les Belges veulent Bruxelles.

Et chacun démontre à l’envi que la ville de son choix est un carrefour des peuples, un lieu prédestiné auquel la géographie, la politique, l’histoire, l’économie confèrent une vocation européenne absolument incontestable. Comme ils ont tous raison ! Comme on les approuve tous ! Je le dis sans la moindre ironie, persuadé que l’Europe est un être d’esprit dont le centre est partout et la frontière nulle part. Ou si l’on veut parler de sa circonférence (l’aire du rayonnement de sa culture) mettons qu’elle est égale à celle de la planète : littéralement tout englobante.

Cependant, les raisons qu’on invoque sont toutes plus ou moins raisonnables, et voilà leur faiblesse commune. Car si l’on veut que l’Europe unie soit dotée d’une capitale, c’est justement pour des raisons « sacrées », comme on va le voir.

Fausses analogies

Si l’on pense automatiquement que l’Europe de demain doit s’ordonner autour d’un centre prestigieux, c’est d’abord qu’on transpose le phénomène nation à l’échelle d’une Europe continentale qui serait moins unie qu’unifiée. Or c’est précisément l’analogie entre l’Europe et la Nation qu’il nous faut refuser d’entrée de jeu. Nous voulons une Europe fédérale. Le sacré national, ce culte jacobin dont Hegel et Fichte dirent le dogme après coup, fait de la Capitale un centre universel. Ainsi Paris, centre de tout, en France : la mode en vit, mais les provinces en meurent 70 . Nous ne mangerons pas de ce sacré‑là.

D’ailleurs, le phénomène est à peu près unique. Ni l’Allemagne, ni l’Italie, ni la Hollande, ni la Suisse, ni l’Espagne, ni même la Grande‑Bretagne n’ont une capitale comparable à Paris pour le prestige et la nocivité. La pratique des foyers multiples triomphe partout ailleurs qu’en France.

On prend alors l’analogie américaine : Washington n’est en somme qu’un complexe de bureaux, ville de nulle part, sans prétentions de métropole ni de monopole économique ou culturel.

Bonn, ou Berne, ou La Haye ne gênent pas les vrais centres de la vie créatrice de leur pays : ce seraient pour l’Europe Luxembourg ou Strasbourg. Mais tout cela sent un peu son xixᵉ, les hôtels démodés, l’absence d’aérodromes. C’est Brasilia qui nous donnerait l’équivalent de [p. 49] Washington, DC dans notre siècle. Une ville neuve dans un terrain vague, vierge de traditions locales.

Avantage : le district fédéral ne dépendrait d’aucun État. Désavantage : il serait pour tous « à l’étranger » et l’idée de capitale centralisante aurait tôt fait de la dénaturer. On voudrait y mettre à la fois le Marché commun et l’Université européenne, les députés et les physiciens nucléaires, les bureaucrates et la culture, la cour de justice et la mode.

Or si l’on ne veut penser qu’un « Paris » transposé, qu’on aille donc au vrai, car on n’en fera pas d’autre. Mais si l’on veut vraiment un district fédéral à la mesure de l’Europe entière et de son demi‑milliard d’habitants, qu’on prenne la Suisse, tout équipée pour cette fonction désignée par sa neutralité traditionnelle. Finalement, si la Suisse refuse au nom de cette même neutralité, qu’on renonce alors à l’improvisation d’une capitale ou de quelque district fédéral synthétique ; qu’on fasse l’Europe d’abord, j’entends l’Europe entière et qu’on ne lui cherche pas un centre vide tant qu’on n’a pas de vrais pouvoirs à y loger.

La création de Washington, DC ne fut décidée qu’en 1790, trois ans après que la Constitution ait fondé les États‑Unis ; et le gouvernement ne s’y transporta qu’en 1800. Pourquoi veut‑on que le choix de notre capitale précède l’instauration d’un État fédéral dont l’aire et le régime sont encore inconnus ? Faut‑il croire qu’on désire seulement les apparences de l’union, sans vouloir en payer le prix ? Ou que l’on s’amuse à discuter la reliure de cette Constitution, qui est seule urgente, mais dont le premier mot n’est pas encore écrit ?

Sur la fondation d’une ville

Mais montrer une erreur est sans profit si l’on n’en montre aussi les causes ou la « raison ». Le débat sur la Capitale paraît frivole ; il l’est sans doute au regard des faits. Cependant, il révèle certains besoins de l’âme (au sens de Jung), qu’il s’agit de prendre au sérieux.

Le mythe de Centre appartient au trésor des archétypes de toute humanité, et l’homme moderne autant qu’un autre tend à « réaliser les archétypes » : inconsciemment, il cherche à reproduire au niveau des formes visibles certaines formes sacrées dont l’image est en lui. Les belles analyses de Mircea Eliade, dans son Traité d’histoire des religions, nous font saisir comment le symbolisme du Centre régit le choix, ou pour mieux dire la « découverte » des lieux où il convient de bâtir un sanctuaire, une ville, voire une simple maison. Le lieu doit se révéler « Centre du monde », intersection d’axes cosmiques, lieu « vivant et réel au suprême degré » en vertu de quelque événement qui le consacre : apparition d’un dieu ou d’un héros, sacrifice, miracle, massacre, coïncidence extraordinaire ou « hasard » prévu par les rites. Eliade conclut de l’examen d’un grand nombre d’exemples puisés dans toutes les traditions de la Terre : « Chaque habitation, par le paradoxe de la consécration de l’espace et par le rite de construction, se voit transformée en un centre. De sorte que toutes les maisons — comme tous les temples, les palais, les cités — se trouvent situées en un seul et même point commun, le Centre de l’univers. Il s’agit là, on s’en rend compte, d’un espace transcendant, d’une tout autre structure que l’espace profane, compatible avec une multiplicité et même avec une infinité de centres. »

Comme tout ce qui tient au sacré, le Centre ainsi déterminé doit satisfaire  à deux séries d’exigences contradictoires, chacune pouvant être illustrée par une abondance de symboles, de mythes et de rites traditionnels : il doit être accessible à tous ceux qui le désirent, mais entouré d’obstacles et d’épreuves redoutables. Au niveau de la psychologie et du vocabulaire les plus courants, disons que le Centre a pour double fonction de rassurer et de bluffer. Il doit être ouvert et fermé. Étrange et familier. Attirant et redoutable. En un mot qui dit tout : prestigieux.

Sur le centre géométrique de l’humanité

Dans le domaine du sacré tout est sens, mais dans la vie publique de notre temps, on n’ose guère invoquer que des calculs à l’appui des projets que l’on rêve. Les archétypes régissent en réalité nos imaginations et nos désirs ; mais nous voulons trouver dans des faits mesurables les justifications de nos actes et conduites, et quand nous les trouvons par chance, et qu’elles se tiennent, elles jouent alors dans notre âge scientifique le rôle que jouaient les « signes » et les hasards pleins de sens dans les époques mieux averties des choses de l’âme. Illustrons ces deux attitudes devant le problème particulier du choix d’un Centre.

Sens. Le Dictionnaire abrégé de la Fable nous apprend que Myscille, habitant d’Argos, n’ayant pu débrouiller le sens de l’Oracle, qui lui avait dit d’aller bâtir une ville là où il trouverait la pluie et le beau temps, il rencontra en Italie une courtisane qui pleurait et, en ce lieu, bâtit la ville de Crotone.

Calcul. Parmi l’infinité des hémisphères que l’on peut tracer sur notre globe, il en est un qui se trouve contenir 90 % des terres libres de glace, 94 % de la population et 98 % de l’activité [p. 50] industrielle du monde. C’est l’hémisphère dont le « pôle » serait choisi légèrement au sud‑est de Nantes. La région de Nantes figure ainsi le centre géométrique de l’univers humain. On lira cela dans la savante étude du Dr J. Parker van Zandt, The Geography of World Air Transport, publiée à New York en 1944. Cependant, le Professeur E. G. R. Taylor, dans sa brochure Geography of an Air Age, parue à Londres un an plus tard, estime que le centre de « l’hémisphère principal » serait plus voisin de Berlin, voire, en trichant un peu, de Londres ou de Paris. Il est clair, en tout cas, que le centre du monde tombe quelque part en plein milieu de notre Europe.

Bel exemple de « signe » donné par le calcul ! Heureuse coïncidence du sens et de l’arpentage !

Mon candidat

J’ai dit pourquoi l’Europe doit écarter l’idée d’une capitale centralisante, et pourquoi je ne sens pas l’urgence de créer un district fédéral tant que nous restons privés d’un État fédéral. Mais supposons maintenant cet État constitué. Le problème d’un district européen se repose en termes concrets. On revient à l’idée du Centre de l’hémisphère principal. Mais au sud‑est de Nantes, on ne voit rien, et autour de Berlin, des Russes. On cherche donc, plus près du cœur du continent, une région plus axiale et plus dense… Combinant les motifs géodésiques et la dialectique du sacré avec mon point de vue personnel, j’avance alors un candidat : le Pays de Gex, où est Ferney.

Morceau de France détaché vers la Suisse au‑delà de la barrière du Jura, le Pays de Gex est caractérisé par un étrange complexe de signes mémorables à l’intersection des grands axes spirituels et physiques de l’Europe.

Défendu de tous les côtés par des obstacles naturels, montagnes, cols et routes semés d’embûches, et par les spectres ricanants ou trop bavards de grands ancêtres européens, il  satisfait à la première série de conditions que nous savons requises par le sacré. Il les affirme dès l’abord, tandis que tous ses concurrents, dans l’innocence de l’illusion rationaliste, croient indiqué de vanter seulement la facilité de leur accès, qui se trouve les disqualifier aux yeux des sages et des stratèges.

En revanche, et comme il se doit, le Pays de Gex présente des avantages uniques aux yeux du géographe de l’ère nouvelle et de l’historien des mythes de l’âme européenne.

Au nord, la plus haute chaîne du Jura, traversée par le col de la Faucille et la Route Blanche qui va vers l’Italie. Le tunnel du Mont-Blanc, sous le sommet de l’Europe, sera percé d’ici peu, mettant le bassin de Genève à trois heures d’auto de Turin. À l’est, Divonne, avec son casino où l’on sacrifie à la Chance. À l’ouest, l’auberge de Thoiry où Stresemann et Briand fraternisèrent dans une première ferveur européenne. Au sud‑ouest, en bordure de frontière, l’aérodrome de Cointrin, croisement des lignes intercontinentales et régionales ; et tout près de là, le Centre européen de la recherche nucléaire, haut lieu de la science. Au sud, les châteaux de Ferney et de Coppet gardent les traces radioactives des plus brillantes constellations d’esprits qui influencèrent notre horoscope occidental. Enfin, le lac Léman et la Cité internationale de l’Europe. Calvin, Rousseau, Voltaire, Mme de Staël, et la pédagogie nouvelle ont rayonné de là sur toute l’Europe moderne. Et la proximité des principales institutions mondiales, qui effraie certains, me paraît au contraire des plus conformes au génie de notre culture toujours ouverte vers l’universel. En fouillant le sol de ce plateau tout agricole encore, on trouverait les ossements mêlés des Ibères, des Ligures, des Celtes, des Germains, des Romains et des Burgondes : société des nations souterraine.

Paris, Zurich, Milan sont à une heure d’avion ; Londres, Bruxelles, La Haye, Bonn, Barcelone et Rome à deux ou trois heures, aujourd’hui. Et s’il faut une armée pour veiller sur la sécurité du district fédéral, n’oublions pas que la vocation plusieurs fois séculaire des troupes suisses fut de défendre les institutions et les symboles d’intérêt général européen : l’idée de fédération, dès le Pacte de Grütli, les grands cols du centre des Alpes, la Papauté, la SDN, la Croix‑Rouge internationale…

Mais je m’égare. J’étais parti pour vous rappeler que le choix d’un lieu privilégié ne relève pas seulement de la géométrie, mais d’une science des mythes, des rites et des sites. C’est affaire de pendule autant que de compas, et de poètes autant que d’ingénieurs.

J’ai pris l’exemple du pays que j’ai sous les yeux, mais je tiens à sa paix : qu’on n’y vienne pas trop vite avec des bulldozers et des palais préfabriqués. Tant d’aventures humaines sont parties d’un grand rêve pour aboutir dans les bureaux ! C’est normal, ce n’est pas enchanteur.