(1961) Vingt-huit siècles d’Europe « V. L’Ère des nations, (de 1848 à 1914) » pp. 231-309
[p. 231]

Cinquième Partie

L’Ère des nations
(de 1848 à 1914)

1.

De l’harmonie entre les nations libérées à l’anarchie des États souverains

Vers 1826, un philosophe français spiritualiste et libéral, Théodore Jouffroy (1798-1842), écrivait dans un ouvrage sur L’État actuel de l’Humanité les phrases suivantes, qu’on croirait d’aujourd’hui, et qui étaient vraies déjà en tant que diagnostic, bien que l’Histoire n’ait guère tenu compte de leur pronostic pendant le siècle qui suivit :

Il ne s’agit plus aujourd’hui en politique de la balance de l’Europe, mais de l’avenir de l’humanité. Les guerres civiles de l’Europe sont finies, la rivalité des peuples qui la composent va s’éloignant, comme s’éteignit, sous la domination d’Alexandre, la rivalité des cités grecques… et de même, l’Europe commence à n’être plus qu’une nation depuis qu’il y a une Amérique, une Asie, une Afrique. C’est de l’unité de l’Europe contre ces masses et de la balance de ces masses entre elles, que l’homme doit à présent s’occuper. 191

Jouffroy pensait avec les romantiques, Hegel surtout, que chaque nation, de même que chaque individu, a son génie particulier, et par suite sa vocation propre dans l’Histoire du monde. L’Europe représentait pour lui l’avant-garde de l’humanité, en tant que civilisation ; la France, l’avant-garde de l’Europe en tant que nation. Quant aux intérêts des individus dans chaque nation, et des nations dans chaque civilisation, et des civilisations dans l’ensemble de l’humanité, ils ne pouvaient finalement que converger au sein d’une admirable harmonie des esprits et des énergies créatrices.

En changeant France en Prusse, nous avons du Hegel.

[p. 232] Pourquoi ce beau système d’évolution globale vers l’harmonie de l’un et de divers a-t-il été brutalement démenti au terme même du processus d’épanouissement des grandes nations, qui était censé produire la paix, et qui a produit la première guerre mondiale ?

Le romantisme, en appelant lyriquement et justifiant doctrinalement la formation des « nationalités », comme autant d’étapes nécessaires d’une dialectique de l’Esprit, s’est trouvé déchaîner en fait des passions que l’esprit ne pouvait contrôler, mais que seuls les États surent exploiter et bientôt nationaliser au sens actuel de l’expression.

De ce tragique malentendu, les poètes de la génération de Quarante-huit furent les premières victimes, enthousiastes et bernées. Ils croient tous que nation égale liberté. Ils s’inspirent tous du messianisme de la Révolution française : libérer sa propre nation du joug des tyrans intérieurs ou étrangers, c’est libérer l’Europe et le genre humain… En fait, la liberté de la Nation, une fois acquise, ne sera rien que la souveraineté de l’État qui s’en prévaudra. Et l’anarchie des souverainetés divinisées, refusant toute instance supérieure à leur « égoïsme sacré », donnera nécessairement la guerre, au point précis où la grande Dialectique idéaliste prévoyait l’avènement de la paix.

Inaugurée par le traumatisme de la Révolution, imposée à toute l’Europe par les armées de Napoléon, l’ère des Nations a succédé à l’ère du cosmopolitisme des Élites. Elle a trouvé chez les Allemands surtout, héritiers du Reichsgedanke et préparés par là aux grandes synthèses, ses doctrinaires inspirés. Elle va trouver grâce aux poètes nationaux et militants de Quarante-huit ses traductions lyriques et populaires, en termes de liberté et de patriotisme. La « Sainte Alliance des Peuples » va proclamer son utopie touchante et improbable face à la politique courte mais « positive » de la Sainte Alliance des Rois. Puis les derniers saint-simoniens, les fouriéristes, un agitateur italien, Mazzini, un poète de génie, Hugo, et un idéologue socialiste, Proudhon, essayeront de combler le vide laissé par le grand mythe du Saint-Empire, en proclamant le mythe des « États-Unis d’Europe », substitut démocratisé de l’instance supérieure aux Nations. Hélas ! l’histoire réelle se passe ailleurs. Le grand élan organisateur donné par Henri de Saint-Simon aboutit entre autres au percement du canal de Suez, dont aussitôt la politique [p. 233] des États, après s’y être opposée, s’empare sans vergogne. Le grand élan libertaire des Quarante-huitards échoue dans les manuels d’écoles primaires, et s’y dénature en nationalisme, culte laïque de l’État. Le mouvement Jeune Europe, qui voulait utiliser les passions nationales au service de l’idée fédéraliste, voit l’inverse se réaliser. Jamais les idéaux n’ont été mieux démentis par les faits, ni mieux détournés de leurs buts. Jamais l’Europe qui crée par la révolution industrielle les moyens d’unifier l’humanité, et qui en attendant, achève de la subjuguer par les armes, ne s’est montrée à la fois moins humanitaire et moins unie. Tout se fait par les États et dans leur cadre au profit de leurs intérêts immédiats, mal calculés, et au détriment de cet équilibre mondial dont Jouffroy posait les données. Et c’est pourquoi les grands esprits de la fin du xixe siècle, enregistrant cette dissolution de l’idéal européen, de Ranke à Renan et de Nietzsche à Sorel, aboutiront à une série de prophéties uniformément pessimistes, quant à l’avenir de notre civilisation.

Voici les textes qui jalonnent, de Heine à Georges Sorel, cette double évolution des idées et des faits, en divergence vertigineuse, qui devait nous mener à 1914.

Citons d’abord une page très caractéristique de la révolution qui s’est opérée dans tous nos pays, entre 1789 et 1848, et qui s’annonçait dans l’œuvre de Herder. L’humanisme nouveau, celui qui inspire les fondateurs de l’instruction publique obligatoire, se présente comme anticosmopolite et nationalitaire.

Nicolas Grundtvig (1783-1872), auquel nous empruntons cette page, fut à la fois le grand pionnier de l’éducation populaire en Europe du Nord et l’initiateur d’un mouvement religieux (dérivé du luthéranisme) qui marqua longuement la vie de son pays. Poète, théologien, éducateur, et homme politique au surplus, il résume admirablement — comme cela peut se faire dans un petit pays — tout ce qui émeut à la fois la pensée et l’action, et aussi le sentiment de son époque.

Le monde que l’on nomme cultivé est victime d’une grave erreur sur la vie humaine et sur les conditions de son évolution éclairée, lorsqu’il se met à choyer l’idée que, parce que nous sommes tous des hommes, peu importe à quel peuple nous appartenons et quelle langue nous parlons ; qu’aucun peuple ne surpasse l’autre ou ne s’en distingue par quelque trait particulier qu’il serait né pour développer ; que toutes les différences entre les hommes sont de nature purement fortuite étant nées de l’habitude et des circonstances, en [p. 234] sorte qu’on ferait aussi bien de les tenir toutes pour équivalentes, et que la pure humanité se manifesterait d’autant mieux que l’on négligerait davantage toute particularité.

On ne saurait rien imaginer au monde de plus faux, car sur notre Terre où nulle feuille n’est pareille à une autre et où l’on ne peut mener deux chevaux de la même façon, seule une sagesse démente prétendrait que l’on peut traiter tous les hommes de la même manière, alors que bien au contraire la diversité est l’un des biens suprêmes de la nature humaine…

En dépit de cela, le siècle dernier a considéré que l’excellence de la culture consistait à nier les différences entre Anglais, Français, Allemands et Scandinaves. Il en est résulté qu’aussitôt l’on a perdu la notion de ce qui distingue un sage d’un sot, l’intelligence du sentiment, voire l’homme de la femme.

Mais la vraie culture doit s’en tenir à ceci : de même que la vie s’est développée dès l’origine à partir des deux éléments masculin et féminin, l’humanité s’est divisée en peuples très différents, dont chacun parlait sa propre langue et montrait de nombreux traits qui lui étaient essentiellement propres. D’autant plus courageusement un peuple défend ses particularités, d’autant mieux la vie générale peut se déployer dans toutes les directions, et d’autant plus féconde sera l’influence que chacun pourra exercer sur les autres. 192

Heinrich Heine (1799-1856) fut le principal représentant du groupe littéraire « Jeune Allemagne », qu’il ne faut pas confondre avec la section allemande de la « Jeune Europe » de Mazzini dont nous aurons à reparler. Point de pensée européenne systématique, chez Heine, mais une série de « pointes » alternées, — diastole lyrique, systole sardonique. L’idée de l’Europe, omniprésente dans ses œuvres, s’y manifeste par des observations, jugements et prophéties contradictoires, dont on tentera de communiquer le mouvement par quelques citations fort disparates.

Au début, Heine épouse l’idéologie herderienne d’une Europe des « nationalités » qu’il considère, un peu à la manière de Fichte, comme une étape indispensable de l’évolution historique :

Tous les peuples de l’Europe et du monde devront traverser cette agonie, pour que la vie surgisse de la mort et pour qu’à la nationalité païenne succède la fraternité chrétienne. 193

Sa conception de l’union des peuples est d’ailleurs très nettement [p. 235] fédéraliste : « harmonie et non point unisson » comme disait Goethe :

Herder considérait l’humanité entière comme une grande harpe dans les mains du grand maître, chaque peuple lui paraissait être une corde de cette harpe géante, montée sur un ton particulier, et il percevait l’harmonie universelle de leurs sons différents. 194

Mais ces élans lyriques ne l’empêchent pas longtemps d’exercer sa lucidité sur l’Europe telle qu’elle est, menacée à la fois (dirait-on) par son excès de conscience et par son manque de vigilance, tantôt vieillard et tantôt vierge folle :

Cette spiritualité prédominante qui se manifeste actuellement dans la littérature européenne, est peut-être le symptôme d’une proche agonie ; de même certains hommes deviennent voyants sur leur lit de mort et, de leurs lèvres livides, laissent échapper des secrets de l’au-delà. Ou faut-il penser que la vieille Europe est en train de rajeunir et que cette spiritualité crépusculaire dont ses écrivains et ses artistes font preuve, n’est pas la merveilleuse prémonition du mourant, mais l’inquiétant pressentiment d’une renaissance, le souffle spirituel d’un nouveau printemps ? 195

Quel que soit le comportement de la vierge Europe — elle peut veiller avec sagesse près de sa lampe ou, demoiselle fort irréfléchie, s’endormir à côté de la lampe éteinte — nul jour de joie ne l’attend. 196

Dans le poème intitulé Germania, Heine a ce nouvel élan d’espoir :

La vierge Europe est fiancée au beau génie de la Liberté : ils tendent amoureusement les bras pour un premier baiser…

Mais le poème s’ouvrait par une affirmation délirante : « Oui, le monde entier sera allemand !… » Cette oscillation du nationalisme germanique au libéralisme universel, nous l’avons déjà constatée chez Herder et la plupart des romantiques allemands. Elle a pour axe, ici et là, la passion d’une liberté conçue tantôt comme celle du groupe populaire, de la « nationalité » secouant le joug de tous les despotismes, politiques ou spirituels, tantôt comme l’embrassement général des « millions » évoqués par Schiller. Quand Heine fait sienne l’idée de nation, c’est dans le [p. 236] sens mazzinien d’une « Internationale des nationalistes » : c’est donc pour préserver les libertés locales, les diversités, contre les « terribles niveleurs de l’Europe » (« die furchtbarsten Nivelleurs Europas ») que sont les unitaires à la Richelieu ou à la Robespierre, ou les « empereurs de la finance » à la Rothschild. Ce nivellement mortel, qui rendrait notre monde invivable, serait l’issue fatale d’une grande guerre franco-allemande, déclenchée par les idées révolutionnaires de Paris :

Quel serait l’aboutissement de ce mouvement, dont Paris, comme toujours, aurait donné le signal ? Ce serait la guerre, la plus épouvantable des guerres d’anéantissement, qui enverrait dans l’arène les deux plus nobles peuples de la civilisation, causant leur perte à tous les deux ; je veux parler de la France et de l’Allemagne…

Le deuxième acte sera certainement la révolution européenne, mondiale même, le duel implacable entre les prolétaires et l’aristocratie de la propriété ; il ne sera alors question ni de nationalité ni de religion ; il n’y aura qu’une seule patrie, la terre, et qu’une seule foi, le bonheur sur terre… Comment se terminera ce spectacle ? Je ne sais pas, mais je pense qu’à la fin on écrasera la tête du serpent de mer et qu’on écorchera l’ours du nord. Il n’y aura plus alors qu’un seul berger et qu’un seul troupeau, un libre berger avec une houlette en fer et un troupeau humain tondu uniformément et bêlant sur le même ton. Des temps sombres et féroces s’approchent en grondant…L’avenir sent fortement le cuir, le sang, l’impiété et les coups, beaucoup de coups. Je conseille à nos petits-enfants de venir au monde avec la peau du dos fort épaisse. 197

Cette curieuse prophétie se rattache à toutes celles qu’on a déjà lues dans ces pages, et qui vont se multiplier jusqu’au xxe siècle, — jusqu’à leur réalisation ! En voici une autre version, dans une lettre de Heine écrite deux ans plus tôt.

Ce qu’a dit Napoléon à Sainte-Hélène sur l’avenir prochain du monde, qui sera République américaine ou Monarchie universelle russe, — la décourageante prophétie !… Ce rêve n’est pas une bulle de savon qu’un souffle anéantit, mais en lui nous épie une possibilité terrible, pétrifiante comme la tête de Méduse. Quelle perspective ! Dans le meilleur des cas, mourir d’ennui en tant que Républicain ! Pauvres petits-neveux ! 198

On sait quelle émotion provoquèrent en Europe l’écrasement par les Russes des révoltes hongroises et polonaises de 1848. Ce [p. 237] fut l’équivalent de 1956, à tous égards, y compris la paralysie politique de nos États, demeurés pratiquement insensibles au soulèvement de l’opinion unanime. Voici deux textes brefs comme deux cris, échappés au chef de la révolte hongroise, Lajos Kossuth (1802-1894), qui put émigrer en Europe, et au poète-soldat Alexandre Petofi (1823-1849), aide de camp du général polonais Bam, et qui fut tué dans un combat.

Kossuth, à Bruxelles en 1859 :

Je me bornerai à dire que la Hongrie est la Hongrie depuis le ixe siècle, que sa gloire dans le passé et ses espérances dans l’avenir, que la mémoire des incalculables services rendus par elle à la chrétienté et à la civilisation, que l’immense intérêt que l’Europe porte à sa vigoureuse existence, tout atteste qu’elle fut, tout exige qu’elle reste la Hongrie. Enlevez-lui cette qualité, et elle n’est plus rien pour l’Europe, si peu que rien même ; car elle ne peut devenir que l’avant-garde de la monarchie universelle de la Russie. 199

Et Petöfi, dans son poème de 1848 intitulé Silence de l’Europe :

L’Europe se tait…
Honte à cette Europe silencieuse
Et qui n’a pas conquis sa liberté !
Lâches, les peuples t’ont abandonné
Ô Magyar ! Toi seul continues à combattre…
Liberté, que ton regard s’abaisse sur nous,
Reconnais-nous ! Reconnais ton peuple !
Alors que d’autres n’osent même pas verser des larmes
Nous les Magyars, nous versons notre sang.
Te faut-il encore plus, ô Liberté,
Pour que ta grâce daigne sur nous descendre ?

Quant au grand poète polonais réfugié à Paris, Adam Mickiewicz (1798-1855) il élève la plainte séculaire des pays de l’Est européen périodiquement « libérés » par les Russes. Voici quelques strophes de son grand poème intitulé Le Livre des Pèlerins 200  :

Lorsque la Liberté siégera dans la capitale du monde, elle jugera les nations.

Et elle dira à la première : Voilà que j’étais attaquée par les brigands, et je criai vers toi, nation, afin d’avoir un morceau de fer pour défense et une poignée de poudre, et toi tu m’as donné un [p. 238] article de gazette. Mais cette nation répondra : Quand m’avez-vous appelée ? Et la Liberté répondra : J’ai appelé par la bouche de ces pèlerins, et tu ne m’as pas écoutée ; va donc en servitude, là où il y aura le sifflement du knout et le cliquetis des ukases.

Et la Liberté dira à la seconde nation : J’étais dans la peine et la misère, et je t’ai demandé, ô nation, la protection de tes lois et des secours, et toi tu m’as jeté des ordonnances. Et la nation répondra : Madame, quand êtes-vous venue à moi ? Et la Liberté répondra : Je suis venue à toi sous l’habit de ces pèlerins, et tu m’as méprisée ; va donc dans la servitude là où il y aura le sifflement du knout et cliquetis des ukases.

Je vous le dis en vérité, votre pèlerinage sera pour les Puissances une pierre d’achoppement.

Les Puissances ont rejeté votre pierre de l’édifice européen, et voici que cette pierre deviendra la pierre angulaire et la clef de voûte de l’édifice futur ; et celui sur qui elle tombera, elle l’écrasera et celui qui se heurtera contre elle, il tombera, elle l’écrasera, et celui qui se heurtera contre elle, il tombera et ne se relèvera point.

Et du grand édifice politique européen il ne restera pas pierre sur pierre.

[…] Et vous crierez au despotisme étranger comme à une enclume sourde : Ô despotisme, nous t’avons servi, adoucis-toi, ouvre-toi, pour que nous nous cachions du marteau. Et il vous présentera un dos dur et froid, et la barre sera frappée et refrappée si bien qu’on ne la reconnaîtra plus.

« Aujourd’hui, l’Occident meurt de ses doctrines ! » s’écriait le Polonais, désespérant pour sa patrie. Les Italiens, qui se sentent au seuil de leur indépendance, prennent une vue beaucoup moins pessimiste de l’Europe.

Ainsi Vincenzo Gioberti (1801-1852). Philosophe et théologien, homme d’État libéral et catholique, qui fut mêlé aux conspirations républicaines de 1833, exilé à Paris et Bruxelles, puis réhabilité par le Piémont dont il devint le Premier Ministre, Gioberti fut un néo-guelfe. Il voulait l’union de l’Italie et il voulait aussi l’union de l’Europe : l’une étant condition de l’autre. À ses yeux, l’Italie (« cet Orient de l’Occident ») devait jouer pour l’Europe le rôle de nation-guide, sous la haute direction du Pape, Rome devenant la métropole d’un monde au sein duquel toutes les « nationalités » politiques et spirituelles, sauvegardant leur diversité, entreraient dans un rapport d’union « dialectique » : « La dictature du Pontife, chargé de la direction politique de l’Italie et de l’organisation de l’Europe, avait pour but d’instituer les différentes chrétientés nationales », écrivait-il en 1843, [p. 239] dans un ouvrage publié à Bruxelles : De la primauté morale et civile des Italiens, que l’on appelle en Italie Il Primato, et qui eut un succès retentissant. Dans son traité Della Nazionalità italiana, il donnait la formule du passage « dialectique » de la cité à la nation, puis à l’Europe et au monde :

Le Christ, en fixant à la civilisation l’ultime but terrestre d’unifier la grande famille des humains, suggéra l’idée dialectique de nation, qui est, si l’on peut dire, la cité agrandie et l’humanité en petit… Le même concept unitaire de l’Europe, sorte de confédération amphictionique des nations chrétiennes et dernière étape de ce processus d’unification qui tend à embrasser tout le genre humain, n’eut pas d’autre origine.

Et il ajoutait dans Rinnovamento :

Tout peuple divisé qui ordonne une levée massive des citoyens veut agir au nom de la nation dont il fait partie ; de même, toute nation qui bat le rappel se réfère à l’Europe.

Au reste, il donnait de l’Europe la définition classique formulée d’abord par les Grecs, véritables ancêtres, selon lui, de notre « idée européenne » :

L’Europe est la première partie du monde parce que placée, mieux que tout autre, à l’intersection dialectique du genre humain aussi bien du point de vue de la situation géographique que de celui du climat ou de la race. Ce fait apparaît clairement si on considère sa structure entrecoupée de mers et de grands fleuves, ou sa température intermédiaire entre celle du Colure glacé et celle du Tropique brûlant et qui est, pour les êtres protégés naturellement aussi bien que pour ceux qui doivent se vêtir artificiellement, passablement plus douce que celle d’autres régions situées sous les mêmes latitudes. Ce même fait peut se déduire aussi de la qualité de la race, qui est blanche, japhétique, et qui appartient à la branche principale des Indo-pélages ; ou enfin de la religion, qui est le Christianisme, père de cette civilisation adulte qui marche à grands pas vers la conquête de la paix et la concorde dans le monde.

Sa supériorité [de l’Europe] provient de la variété et de l’opposition de ses composantes, qui sont harmonisées par l’unité dominante de la race et des rites chrétiens, puisque la valeur de chaque force créée naît du concours de deux moments dialectiques, à savoir de l’opposition des contraires et de leur nature conciliante.

L’Europe, du point de vue du droit constitutionnel, en est au même stade que l’Italie, toute proportion gardée ; ce qui revient à dire qu’elle est un composé de plusieurs États qui ont besoin d’une union réciproque (sans perdre pour autant leur individualité), mais [p. 240] sont dépourvus des semences qui pourraient l’engendrer ; d’autre part, ils sont désunis et opposés par bien des foyers de haine et discorde réciproque. 201

La Pologne et la Hongrie sont des nationalités opprimées et qui ont perdu leur indépendance politique ; l’Allemagne et l’Italie sont des nations encore à naître. On conçoit que pour ces quatre pays, l’idée nationale se confonde irrésistiblement avec l’idée de liberté et s’harmonise avec l’idée d’une Europe unie : une nation en devenir n’a pas encore d’intérêts « traditionnels » qui l’opposent au plus vaste ensemble. Mais qu’en sera-t-il de la France et de l’Espagne, ces aînées, ces modèles de l’État national fortement constitué et qui ne veut rien devoir à personne ? Les deux cas sont très différents. Car la France de Quarante-huit se considère comme une nation qui vient de renaître, dans une Europe rénovée par les principes mêmes de sa révolution ; tandis que l’Espagne ne voit dans ces principes étendus à l’Europe entière qu’une menace diabolique contre son être même.

Illustrons d’abord la position des « Européens » français. Après Jouffroy, philosophe oublié, voici les noms les plus populaires des lettres françaises en ce milieu du xixe siècle.

Alphonse de Lamartine (1790-1869) ne fut pas seulement le poète élégiaque des Harmonies et des Méditations, mais l’historien (peu sûr) de la Révolution et l’homme d’État éloquent du gouvernement provisoire de Quarante-huit, partisan d’un régime « sincèrement progressiste et énergiquement conservateur ». Dans tous ses discours, exaltant le rôle libérateur de la France des deux révolutions, il se réfère à l’Europe comme à une vague et solennelle entité supérieure, au sein de laquelle les Nations libérées vont naturellement s’harmoniser, et devant laquelle elles ont à démontrer leurs titres, toujours exceptionnels. Dans un discours à la Chambre des Députés, en 1843, il s’écrie :

La France, heureusement, est ainsi placée dans le monde qu’elle n’a aucun intérêt sérieux incompatible avec les grands intérêts européens, avec lesquels elle a à traiter et à se tenir en harmonie… Nous avons donné au monde européen, politique, social, religieux, une secousse telle, qu’il n’y a pas un empire qui n’en ait tremblé ou croulé, pas une fibre humaine dans tout l’univers qui n’y ait participé [p. 241] par le bien, par le mal, par la joie, par la terreur, par la haine ou par le fanatisme.

Devenu ministre des Affaires Étrangères du gouvernement provisoire établi par la révolution de février 1848, Lamartine adresse aux agents diplomatiques français un Manifeste aux Puissances 202 destiné à rassurer l’Europe sur les intentions de la France nouvelle. L’idée de l’harmonie des Nations au bénéfice de l’ensemble européen y revient avec insistance :

En 1792, les idées de la France et de l’Europe n’étaient pas préparées à comprendre et à accepter la grande harmonie des nations entre elles, au bénéfice du genre humain. La pensée du siècle qui finissait n’était que dans la tête de quelques philosophes. La philosophie est populaire aujourd’hui. Cinquante années de liberté de penser, de parler et d’écrire, ont produit leur résultat. Les livres, les journaux, les tribunes ont opéré l’apostolat de l’intelligence européenne. La raison, rayonnant de partout, par-dessus les frontières des peuples, a créé entre les esprits cette grande nationalité intellectuelle qui sera l’achèvement de la révolution française et la constitution de la fraternité internationale sur le globe…

La République exercera, par la lueur de ses idées, par le spectacle d’ordre et de paix qu’elle espère donner au monde, le seul et honnête prosélytisme, le prosélytisme de l’estime et de la sympathie. Ce n’est point là la guerre, c’est la nature. Ce n’est point là l’agitation de l’Europe, c’est la vie. Ce n’est point là incendier le monde, c’est briller de sa place sur l’horizon des peuples pour les devancer et les guider à la fois.

Dans le même esprit, mais avec plus de profondeur, l’historien Jules Michelet (1798-1874) exaltait « l’intime harmonie » qui devait unir toutes les parties constituantes de l’Europe, et tous les patriotismes, si « unique » que chacun d’eux se conçût :

Ce qu’il y a de moins simple, de moins naturel, de plus artificiel, c’est-à-dire de moins fatal, de plus humain et de plus libre dans le monde, c’est l’Europe, de plus Européen, c’est ma patrie, c’est la France. 203

Mais c’est finalement à Victor Hugo qu’il appartiendra, bien des années plus tard, d’opérer la « transfiguration » des idéaux de Quarante-huit en un européisme et en un mondialisme sublimes, [p. 242] achevant ainsi — mais dans l’imaginaire — la dialectique nationale du romantisme politique. Parce qu’il n’est pas suspect de nationalisme borné, et parce qu’il fut au xixe siècle, le prophète le plus exalté de l’union européenne, ses déclarations réitérées sur l’avenir européen de sa patrie illustrent mieux que toute autre la grandiose ambiguïté de l’idée nationale. Cette généreuse et sincère volonté de se perdre dans l’universel, de se transfigurer en Europe et en monde ne sera-t-elle pas nécessairement interprétée par les autres comme un désir secret de gagner tout l’univers au style de vie et de pensée d’une « nation mère » ? Parlant des « sauvages » de l’empire français qui viennent contempler à Paris l’exposition universelle de 1867, il a des phrases qui découragent la critique :

Ces yeux saturés de nuit viennent regarder la vérité… Ils savent qu’il existe un peuple de réconciliation… une nation ouverte, qui appelle chez elle quiconque est frère ou veut l’être. De leur côté, invasion ; du côté de la France, expansion.

Sur ce thème dialectique inépuisable, voici quelques pages inspirées :

La France a cela d’admirable qu’elle est destinée à mourir, mais à mourir comme les dieux, par la transfiguration. La France deviendra l’Europe. Certains peuples finissent par la sublimation comme Hercule ou par l’ascension comme Jésus-Christ. On pourrait dire qu’à un moment donné un peuple entre en constellation ; les autres peuples, astres de deuxième grandeur, se groupent autour de lui, et c’est ainsi qu’Athènes, Rome et Paris sont pléiades. Lois immenses. La Grèce s’est transfigurée, et est devenue le monde chrétien ; la France se transfigurera et deviendra le monde humain. La révolution de France s’appellera l’évolution des peuples. Pourquoi ? Parce que la France le mérite ; parce qu’elle manque d’égoïsme, parce qu’elle ne travaille pas pour elle seule, parce qu’elle] est créatrice d’espérances universelles, parce qu’elle représente toute la bonne volonté humaine, parce que là où les autres nations sont seulement des sœurs, elle est mère. Cette maternité de la généreuse France éclate dans tous les phénomènes sociaux de ce temps ; les autres peuples lui font ses malheurs, elle leur fait leurs idées. 204

Au vingtième siècle, il y aura une nation extraordinaire. Cette nation sera grande, ce qui ne l’empêchera pas d’être libre. Elle sera illustre, riche, pensante, pacifique, cordiale au reste de l’humanité. Elle aura la gravité douce d’une aînée. […] Cette nation aura pour [p. 243] capitale Paris, et ne s’appellera point la France ; elle s’appellera l’Europe. Elle s’appellera l’Europe au vingtième siècle, et, aux siècles suivants, plus transfigurée encore, elle s’appellera l’Humanité. L’Humanité, nation définitive, et dès à présent entrevue par les penseurs, ces contemplateurs des pénombres ; mais ce à quoi assiste le dix-neuvième siècle, c’est à la formation de l’Europe. 205

Enfin, dans son discours pour saluer l’Exposition Universelle de 1867, à Paris 206 , Hugo s’élève à des sommets d’éloquence d’où l’on voit l’Europe elle-même se fondre dans l’immensité de l’humanité la plus moderne. Voici l’exorde :

Que l’Europe soit la bienvenue.

Qu’elle entre chez elle. Qu’elle prenne possession de ce Paris qui lui appartient, et auquel elle appartient ! Qu’elle ait ses aises et qu’elle respire à pleins poumons dans cette ville de tous et pour tous, qui a le privilège de faire des actes européens ! c’est d’ici que sont parties toutes les hautes impulsions de l’esprit du dix-neuvième siècle ; c’est ici que s’est tenu, magnifique spectacle contemporain, pendant trente-six ans de liberté, le concile des intelligences ; c’est ici qu’ont été posées, débattues et résolues dans le sens de la délivrance, toutes les grandes questions de cette époque : droit de l’individu, base et point de départ du droit social, droit du travail, droit de la femme, droit de l’enfant, abolition de l’ignorance, abolition de la misère, abolition du glaive sous toutes ses formes, inviolabilité de la vue humaine.

Comme les glaciers, qui ont on ne sait quelle chasteté grandiose, et qui, d’un mouvement insensible, mais irrésistible et inconnu, rejettent sur leur moraine les blocs erratiques, Paris a mis dehors toutes les immondices, la voirie, les abattoirs, la peine de mort.

Et voici la péroraison :

Ô France, adieu ! tu es trop grande pour n’être qu’une patrie. On se sépare de sa mère qui devient déesse. Encore un peu de temps, et tu t’évanouiras dans la transfiguration. Tu es si grande que voilà que tu ne vas plus être. Tu ne seras plus France, tu seras Humanité ; tu ne seras plus nation, tu seras ubiquité. Tu es destinée à te dissoudre tout entière en rayonnement, et rien n’est auguste à cette heure comme l’effacement visible de ta frontière. Résigne-toi à ton immensité. Adieu Peuple ! Salut Homme ! Subis ton élargissement fatal et sublime, ô ma patrie, et, de même qu’Athènes est devenue la Grèce, de même que Rome est devenue la chrétienté, toi, France, deviens le monde.

[p. 244] Face aux nations martyres et aux nations naissantes ou rénovées, qui forment presque toute l’Europe continentale au milieu du xixe siècle, l’Espagne garde une position sans équivoque ; elle entend rester ce qu’elle fut, même diminuée de son empire américain, n’espérant rien du Progrès, ni de la Science, ni de la Démocratie Sociale, ni du mouvement de l’histoire, et encore moins de la Liberté, mais plaçant toute sa foi terrestre et politique dans un avènement surnaturel : l’ordre catholique restauré. Chez son porte-parole le plus « européen », le philosophe et diplomate Donoso Cortès, marquis de Valdegamas (1809-1853), le nationalisme le plus hautain prend la forme d’un anti-jacobinisme et d’un anti-romantisme absolus : ce n’est pas une idéologie libertaire qui fonde ici la souveraineté, mais une théologie autoritaire. Le jeu des antithèses est aussi violent et simpliste que chez Hugo, mais il a changé de signe. Voici, en quelques phrases, tirées de deux lettres à Montalembert, toute la philosophie de l’Objecteur le plus total aux idéaux politiques de Quarante-huit :

Je crois que la civilisation catholique contient le bien sans mélange de mal, et que la civilisation philosophique contient le mal sans mélange de bien…

Si je considère la civilisation catholique dans sa réalité historique, je dirai que ses imperfections venant uniquement de sa combinaison avec la liberté humaine, le véritable progrès aurait consisté à assujettir l’élément humain qui la corrompt à l’élément divin qui la purifie. La société a suivi une voie différente. En donnant pour mort l’empire de la foi, et en proclamant l’indépendance de la raison et de la volonté de l’homme, elle a rendu absolu, universel et nécessaire le mal, qui était relatif, exceptionnel et contingent. Cette période de rapide rétrogradation a commencé en Europe avec la restauration du paganisme littéraire, qui a amené successivement les restaurations du paganisme philosophique, du paganisme religieux et du paganisme politique. Aujourd’hui le monde est à la veille de la dernière de ces restaurations : la restauration du paganisme socialiste… L’histoire peut déjà formuler son jugement sur ces deux grandes civilisations, dont l’une consiste à conformer la raison et la volonté de l’homme à l’élément divin, et l’autre à laisser de côté l’élément divin et à proclamer l’indépendance et la souveraineté de l’élément humain… Du reste ce grand retour en arrière était dans la loi sage, et mystérieuse en même temps, par laquelle Dieu dirige et gouverne le genre humain. Si la civilisation catholique avait suivi un progrès continu, la terre aurait fini par être le paradis de l’homme, et Dieu a voulu que la terre fût une vallée de larmes. Dieu aurait été socialiste. Alors qu’eût été Proudhon ? Chacun est bien où il est : [p. 245] Dieu dans le ciel, et Proudhon sur la terre ; Proudhon cherchant toujours, sans le rencontrer jamais, un paradis dans une vallée de larmes, et Dieu plaçant cette vallée de larmes entre deux paradis, pour que l’homme puisse se trouver toujours entre un grand souvenir et une grande espérance 207 .

Cette rhétorique hugolienne n’empêche nullement Donoso Cortès de porter sur l’Europe politique des jugements d’une lucidité cruelle. Dans son célèbre discours « Sur la situation générale de l’Europe » prononcé à la Chambre des Députés d’Espagne le 30 janvier 1850, il n’annonce pas, comme le fera Hugo, la paix qu’il faut vouloir et que tous les hommes croient aimer, mais les réalités qu’il faut redouter et que les meneurs du jeu de l’Histoire laissent monter :

La cause de toutes vos erreurs, messieurs (l’orateur s’adresse aux bancs de la gauche), c’est que vous ignorez la marche de la civilisation et du monde. Vous croyez, vous autres, que la civilisation et le monde avancent, alors que la civilisation et le monde rétrogradent. Le monde marche à grands pas à la constitution d’un despotisme, le plus gigantesque et le plus terrible que les hommes aient jamais vu. Et pour annoncer ces choses, je n’ai pas besoin d’être prophète ; il me suffit de considérer l’ensemble des événements humains de leur seul et vrai point de vue, je veux dire des hauteurs catholiques…

Je vous dirai la vérité, messieurs. La vérité est que nous sommes aujourd’hui ce que nous étions hier, ce que nous sommes depuis la révolution de février. Depuis cette révolution de formidable mémoire, il n’y a plus rien de solide, plus rien de sûr en Europe…

Voyez l’état de l’Europe. Il semble que tous les chefs d’État ont perdu le don de conseil ; la raison humaine subit des éclipses, les institutions subissent des bouleversements, et les nations de grandes et soudaines décadences. Jetez, messieurs, jetez avec moi les yeux sur l’Europe, de la Pologne au Portugal, et dites-moi, la main sur la conscience, dites-moi de bonne foi si vous rencontrez une seule société qui puisse dire : Je suis solide sur mes fondements ; un seul fondement qui puisse dire : Je suis solide sur moi-même !

Et qu’on n’allègue pas que la révolution a été vaincue en Espagne, vaincue en Italie, vaincue en France, vaincue en Hongrie ; non, messieurs ; ce n’est pas la vérité. La vérité est que toutes les forces sociales concentrées et portées à leur plus haut degré de puissance, ont suffi à peine, et n’ont rien fait de plus que suffire à peine à contenir le monstre…

On a parlé ici, messieurs, du danger que court l’Europe de la part de la Russie, et je crois que pour aujourd’hui et pour longtemps [p. 246] je puis tranquilliser l’Assemblée en lui donnant l’assurance qu’elle n’a pas le moindre danger à redouter de ce côté.

L’influence que la Russie exerçait en Europe, messieurs, elle l’exerçait au moyen de la Confédération germanique. Cette Confédération a été faite contre Paris, qui était la cité révolutionnaire, la cité maudite ; et en faveur de Saint-Pétersbourg, qui était alors la cité sainte, la cité du gouvernement, la cité des traditions restauratrices. Qu’en résulta-t-il ? Que la Confédération ne fut pas un empire comme elle eût pu l’être alors ; et elle ne fut pas un empire, parce que la Russie ne pouvait, en aucun cas, s’accommoder d’avoir en face d’elle un empire allemand et toutes les races allemandes réunies. La Confédération se composa donc de principautés microscopiques et de deux grandes monarchies. Qu’est-ce qui convenait dans l’hypothèse d’une guerre en France ? Ce qui convenait à la Russie, c’était que ces monarchies fussent absolues, et ces deux monarchies furent absolues. Voilà, messieurs, comment il est arrivé que l’influence de la Russie, depuis la formation de la Confédération jusqu’à la révolution de février, s’est étendue de Saint-Pétersbourg à Paris. Mais depuis la révolution de février les choses ont changé de face ; la tempête révolutionnaire a jeté bas les trônes, traîné dans la poussière les couronnes, humilié les rois ; la Confédération germanique n’existe plus ; l’Allemagne aujourd’hui n’est plus qu’un chaos. C’est vous dire, messieurs, qu’à l’influence de la Russie, qui s’étendait de Saint-Pétersbourg à Paris, a succédé l’influence démagogique de Paris, qui s’étend jusqu’en Pologne…

Ce n’est pas mon opinion cependant que l’Europe n’ait rien à redouter de la Russie ; je crois tout le contraire ; mais pour que la Russie accepte une guerre générale, pour que la Russie s’empare de l’Europe, il faut auparavant les trois événements que je vais dire, lesquels sont, remarquez-le, messieurs, non seulement possibles, mais encore probables.

Il faut d’abord que la révolution, après avoir dissous la société, dissolve les armées permanentes ; en second lieu, que le socialisme en dépouillant les propriétaires éteigne le patriotisme, parce qu’un propriétaire dépouillé n’est pas, ne peut pas être patriote ; en effet, dès que la question a été poussée jusqu’à ce terme, jusqu’à cette angoisse, tout patriotisme meurt au cœur de l’homme ; en troisième heu, il faut que se réalise la confédération puissante de tous les peuples slaves sous l’influence et le protectorat de la Russie. Les nations slaves comptent, messieurs, 80 millions d’habitants. Eh bien, lorsque la révolution aura détruit en Europe les armées permanentes, lorsque les révolutions socialistes auront éteint le patriotisme en Europe, lorsque, à l’orient de l’Europe, se sera accomplie la grande fédération des peuples slaves ; lorsque dans l’Occident il n’y aura plus que deux armées, celle des spoliés et celle des spoliateurs, alors l’heure de la Russie sonnera ; alors la Russie pourra se promener tranquillement l’arme au bras dans notre patrie ; alors le monde assistera au plus grand châtiment qu’ait enregistré [p. 247] l’histoire, ce châtiment épouvantable sera le châtiment de l’Angleterre.

2.

Un idéal de compensation : les États-Unis d’Europe

Quel fut le premier auteur de l’expression ? Cattaneo ? Cobden ? Mazzini ? ou Hugo ? Un obscur orateur de la « campagne des Banquets », qui préluda en 1847 à la révolution, ou le rédacteur anonyme d’un article du Moniteur daté du 26 février 1848 208  ? Les historiens hésitent et concluent fort sagement que l’idée était dans l’air du temps.

Exalter les nations, même libérées, cela pouvait conduire, après tout, au nationalisme guerrier plutôt qu’à l’harmonie des génies collectifs. Le recours à l’Europe mystique d’un Lamartine ne serait plus qu’une clause de style dès qu’au nom de leurs intérêts les États refuseraient de jouer le beau jeu de la dialectique idéaliste. D’où le besoin d’une souveraineté nouvelle, d’une instance supérieure aux États, d’une Europe fédérale plus efficace et franche que « l’Europe des Nations » chantée par les poètes aux larges vues, mais exploitée par les politiciens aux courtes ruses. Né d’une angoisse prémonitoire, le mot d’ordre des « États-Unis d’Europe » n’est en somme qu’un idéal de compensation. Sauf peut-être chez Proudhon, il ne prend pas la suite des plans de Paix Européenne que nous avons cités plus haut, de Pierre Du Bois à Saint-Simon. Il essaye plutôt de conjurer les méfaits pressentis de passions nationales qu’on a trop lyriquement célébrées pour oser s’y opposer autrement.

Carlo Cattaneo (1801-1869) philosophe, historien, sociologue, géographe, linguiste et économiste, mais aussi chef des insurgés milanais de mars 1848, n’a pas été amené à l’idée européenne par un élan passionnel ni par la logique idéale d’une construction à la Hegel. Nous assistons avec lui à la découverte empirique d’une réalité européenne sous-jacente, seule assez vaste et assez bien délimitée pour rendre compte de la naissance et de l’interaction des complexes d’intérêts qu’il étudiait. (Par un processus analogue, Toynbee choisira les « civilisations », et non pas les nations, ni le monde, comme seul « champ d’étude intelligible de l’Histoire »).

[p. 248] Toutefois, Cattaneo n’envisage pas une unification de nos diversités de tous ordres. La variété, la multiplicité, l’individualité, la nationalité, lui paraissent essentielles à l’Europe, qui par là se distingue de l’Asie-mère, encore qu’elle en ait hérité les éléments d’uniformité constitutifs de toute civilisation. Posant ainsi le problème des tensions nécessaires entre l’un et le multiple, Cattaneo se révèle proprement fédéraliste. Le développement organique de l’Europe, la logique des faits économiques autant que celle de l’histoire, nous conduisent inévitablement vers une intégration fédérale progressive : pour Cattaneo, l’union n’est nullement, comme le pensaient les romantiques, un âge d’or primitif qu’il faudrait restaurer ; bien au contraire, elle est au terme de l’effort civilisateur 209  :

Il serait vain de croire que l’Europe, en ces siècles de sauvagerie, ait été différente des terres qui sont restées telles quelles jusqu’à nos jours. L’Européen trouva l’Amérique et l’Australie dans le même état que celui dans lequel, semble-t-il, l’Asiatique découvrit l’Europe. Là aussi, bien avant les grandes nations, il dut y avoir de petits peuples, et avant ces peuples, des tribus divisées. Et chaque tribu, qu’elle habitât une vallée écartée ou une lande ceinte de marais et entrecoupée de fleuves, dut vivre d’abord en vase clos, chacune ayant son propre idiome et sa façon de se vêtir particulière, dans le cercle étroit que lui assignaient les tribus ennemies. Ce serait faux et aller à fin contraire que de rechercher à laquelle des grandes nations qui se sont ensuite développées au cours des siècles, au gré des lentes préparations de l’histoire, telle ou telle tribu appartenait ; ce serait aussi absurde que de vouloir savoir de quel fleuve les ruisseaux dérivent, alors qu’au contraire ceux-ci descendent des montagnes pour grossir celui-là. Par conséquent il serait temps plus que jamais de cesser ces divagations au sujet de la postérité des Celtes, des Illyriens ou des Thraces, toutes ces peuplades primitives qui vécurent bien avant que la civilisation orientale ne pénétrât en Europe avec son système de colonisation, ses rites religieux, son commerce, ses armes de conquérant, ainsi que toutes les misères de l’exil et de la servitude ; civilisation qui, d’un autre côté, propagea le long des mers et des fleuves d’Europe cette mystérieuse unité de langage qui a sa source, pour notre plus grand émerveillement, aux Indes et en Perse. Et c’est cette unité linguistique qui, en se ramifiant toujours davantage, donna naissance à ce que nous appelons les souches celte, germanique et slave. S’il y a en Europe un élément d’unité prenant racine certainement en Asie, mère antique des religions, des empires, des écritures et des arts, il y a aussi un élément de variété ; celui-ci constitue le principe [p. 249] des nationalités respectives et représente ce que les peuples autochtones ont retenu d’eux-mêmes, y compris leur façon de s’agréger et celle de s’adapter à cette civilisation diffusée par les centres que l’influence asiatique dissémina en Europe. Les diverses combinaisons entre l’unité étrangère et la variété autochtone se formèrent sur la terre d’Europe, et non en Asie. Les principales langues se répandirent en des contrées et des pays toujours plus étendus et conférèrent à des peuples différents par leur origine, souvent même ennemis héréditaires, un aspect uniforme faisant croire à une descendance commune… Plus on remonte le cours du temps, plus on constate que chaque nationalité se divise en ses éléments originels ; et si on enlève tout ce qu’il y a d’uniforme, c’est-à-dire d’étranger et de factice, les rauques dialectes reprennent vie et redeviennent ces langages indépendants et absolus, créés par les conditions de vie que le genre humain connut à son origine.

De Cattaneo à Giuseppe Mazzini (1807-1872), le contraste est grand : c’est celui de la science prudente et de l’éloquence militante, de la sobre sociologie et de la propagande exaltée. Ils ont voulu tous les deux l’union de l’Italie dans une Europe unie ; ils ont cru tous les deux que la « nationalité » était l’un des termes essentiels de toute union vivante de l’Europe — l’autre terme étant l’Humanité. Mais Cattaneo reste un penseur, Mazzini est avant tout un agitateur. D’où l’emploi différent des idées, chez l’un et l’autre. Le philosophe vérifie des concepts en les confrontant au réel serré de près, par des méthodes variées, tandis que l’agitateur veut entraîner les réalités dans l’élan mystique d’une idéologie, qui est beaucoup moins sa création individuelle que le résumé tourbillonnant des plus nobles illusions de son temps.

Dénoncé par le vieux Metternich comme un danger public pour toute l’Europe, redouté par Cavour qui soupçonne en lui un dictateur doublé d’un démagogue, admiré par le jeune Nietzsche qu’un hasard le fait rencontrer en 1871 au sommet du Gothard — lieu sacré, cœur et toit de l’Europe —, il touche aux deux extrémités du siècle : entre la Réaction à la France jacobine et le dur pessimisme historique qui marquera la fin de l’ère des Nations, il a cru tout ce qu’homme de son temps a pu croire sur la liberté, sur l’amour et sur l’harmonie, supposées chères au cœur des peuples : « Le Peuple, dira-t-il, parole sacrée de l’avenir… »

Il fut d’abord l’apôtre de l’italianité, de l’unité italienne dans le républicanisme ; puis, partant de là 210 , de l’union européenne ; [p. 250] mais il la concevait comme l’union des proscrits de toutes les monarchies, l’autrichienne, la française, puis l’italienne elle-même dès son avènement. À la différence des précurseurs et utopistes cités jusqu’ici, ce n’est pas un plan d’union des princes ou des États qu’il propose, mais il rédige la première charte d’un mouvement de militants européens. Ce document date de 1834, et porte la signature de sept Italiens, de cinq Allemands et de sept Polonais. Mazzini est en ce moment réfugié clandestin en Suisse. Il a fondé le mouvement « Jeune Italie » opposé à la carbonaria : il estime cette dernière trop soumise à des influences françaises qui la freinent. À la suite des échecs répétés qu’essuie le mouvement en Italie (une série de soulèvements ont été écrasés) Mazzini décide d’élargir son action. Il crée des comités Jeune Allemagne et Jeune Pologne, en attendant la Jeune Suisse, puis la Jeune France. La charte qu’on va lire doit sceller l’union de ces groupements nationaux et républicains :

JEUNE EUROPE

Liberté — Égalité — Humanité

ACTE DE FRATERNITÉ

Nous soussignés, hommes de Progrès et de Liberté, croyant :

Dans l’Église et la Fraternité des Hommes ;

Dans l’Égalité et la Fraternité des Peuples ; croyant :

Que l’Humanité est appelée à procéder, par un progrès continuel et sous l’empire de la loi morale universelle, au développement libre et harmonieux de ses propres facultés et à l’accomplissement de sa propre mission dans l’univers ;

Qu’elle ne le peut pas sans le concours actif de tous ses membres, librement unis ;

Que l’association ne peut se constituer vraiment et librement qu’entre égaux, puisque toute inégalité entraîne une violation de l’indépendance, et que toute violation d’indépendance empêche la liberté du consentement ;

Que la Liberté, l’Égalité, l’Humanité, sont également sacrées, qu’elles constituent trois éléments inviolables pour toute solution absolue du problème social, et que toutes les fois qu’un de ces éléments est sacrifié aux deux autres, l’ordonnance des travaux humains pour atteindre cette solution pèche radicalement ;

Convaincus :

[p. 251] Que si le but auquel tend l’Humanité, est un essentiellement, si les principes généraux qui doivent diriger les familles humaines dans leur voyage vers ce but, sont identiques, mille voies cependant sont ouvertes au Progrès ;

Convaincus :

Que tout homme et tout peuple a une mission particulière, qui tandis qu’elle constitue l’individualité de cet homme et de ce peuple, concourt nécessairement à l’accomplissement de la mission générale de l’humanité ;

Convaincus enfin :

Que l’association des hommes et des peuples doit réunir la protection du libre exercice de la mission individuelle à la certitude que tout est fait en vue du développement de la mission générale ;

Forts de nos droits d’hommes et de citoyens, forts de notre conscience et du mandat que Dieu et l’Humanité confient à ceux qui veulent consacrer leurs bras, leur intelligence et leur vie à la sainte cause du progrès des peuples ;

Nous étant auparavant constitués en Associations nationales libres et indépendantes : noyaux primitifs de la Jeune Italie, de la Jeune Pologne et de la Jeune Allemagne.

Réunis en assemblée dans un but d’utilité générale, le 15 avril 1834, la main sur le cœur et nous portant garants de l’avenir, nous avons décidé ce qui suit :

I

La Jeune Allemagne, la Jeune Pologne et la Jeune Italie, associations républicaines, tendant à une fin identique qui embrasse l’Humanité, et sous l’empire d’une même foi de Liberté, d’Égalité et de Progrès, signent un acte de fraternité valable aujourd’hui et toujours pour tout ce qui concerne le but général.

II

Une déclaration de principe constituant la loi morale universelle appliquée aux sociétés humaines, sera préparée et signée concordément par les trois associations nationales… Elle définira les croyances, le but et la direction générale des trois sociétés. Aucune d’elles ne pourra s’en écarter dans ses travaux, sans violer de façon coupable l’acte de fraternité et sans en subir les conséquences.

III

Pour ce qui sort de la sphère des intérêts généraux et de la déclaration de principes, chacune des associations est libre et indépendante.

IV

La ligne d’attaque et de défense solidaire des peuples qui se reconnaissent est constituée par les trois associations. Toutes les trois travailleront d’accord à s’émanciper. Chacune aura droit au secours des autres, pour toutes les manifestations solennelles et importantes qui auront lieu en sa faveur.

[p. 252] V

La réunion des Congreghe nationales ou des délégués de chacune d’elles constituera la Congrega de la Jeune Europe.

VI

Les individus qui composent les trois associations sont frères. Chacun d’eux accomplira vis-à-vis des autres les devoirs de la fraternité.

VII

La Congrega de la Jeune Europe choisira un symbole commun à tous les membres des trois associations ; ils se reconnaîtront tous à ce symbole. Une devise commune placée en tête des écrits contresignera l’œuvre de la société.

VIII

Tout peuple qui voudrait participer aux droits et aux devoirs de la fraternité établie entre les trois peuples fédérés par cet acte, adhérera formellement à l’acte même, le signant par l’entremise de sa Congrega nationale.

Fait à Berne (Suisse), le 15 avril 1834.

Tout l’espoir de Quarante-huit est dans ce texte, et lorsque éclata la Révolution de février à Paris, cependant que les cantons suisses décidaient de se fédérer, qu’un Parlement fédéral allemand se réunissait à Francfort, et que Milan, Budapest et Varsovie se soulevaient, l’on put croire pendant quelques mois à l’avènement de la Jeune Europe, tout au moins de ses idéaux.

En 1850, réfugié à Londres, où il subit les sarcasmes d’un exilé qui va mieux réussir, Karl Marx, Mazzini constate l’écrasement des révoltes libertaires dans toute l’Europe, le triomphe des gouvernements sur les peuples et du nationalisme sur la libre « association » des nationalités. Il s’interroge sur les causes de cette défaite et les trouve dans la désunion des fédéralistes eux-mêmes, qu’il fut le premier Européen, répétons-le, à tenter d’organiser en mouvement :

Oui, la cause est en nous, elle est dans notre manque d’organisation, dans le fractionnement que des systèmes, quelquefois absurdes et dangereux, toujours incomplets et prématurés et cependant soutenus avec l’exclusivisme et l’acharnement de l’intolérance, ont produit dans nos rangs. Elle est dans nos défiances, dans nos mesquines vanités perpétuelles, dans le manque absolu de cet esprit de discipline qui seul accomplit les grandes choses, dans l’éparpillement de nos forces en une multitude de petits foyers, de groupes, de sectes, de coteries puissantes à dissoudre, impuissantes à fonder. Elle est dans le culte des intérêts matériels qui s’est peu à peu substitué [p. 253] sur le drapeau de nos écoles à l’adoration des saintes idées, au grand problème éducationnel qui seul rend nos efforts légitimes, au sentiment de la Vie et de sa mission. Elle est dans l’oubli de Dieu, de sa loi d’amour, de dévouement et de progrès moral de la grande tradition religieuse de l’humanité, pour le bien-être, pour le catéchisme de Volney, pour le principe égoïste de Bentham, pour l’indifférence aux vérités d’un ordre plus élevé que la terre, seules capables de la transformer. Elle est dans l’esprit de nationalisme substitué partout à l’esprit de nationalité, dans la folle prétention que chaque peuple a eue de pouvoir résoudre le problème politique, économique et social en son sein et par ses seules forces, dans l’oubli de cette grande vérité : que la cause des peuples est une ; que la patrie doit s’appuyer sur l’humanité ; que toute révolution qui n’est pas explicitement un culte de dévouement envers tous ceux qui souffrent et combattent doit se consumer en un cercle et tomber ; que la Sainte-Alliance des nations est le but de nos luttes, la seule force qui puisse terrasser la ligue des pouvoirs issus du privilège ou de l’égoïsme des intérêts.

Et quant à nos ennemis, ils sont à la merci de notre travail. Ils ne sont forts que par nos fautes, à nous. Nous marchons sous l’orage ; mais au-delà est le soleil, le soleil de Dieu, brillant, éternel. Ils peuvent, pendant quelque temps, l’obscurcir, le voiler au regard ; mais l’effacer… jamais. Dieu merci, l’Europe est émancipée ; elle l’est depuis Marathon. Ce jour-là, le principe stationnaire oriental fut vaincu pour toujours ; la liberté baptisa notre sol ; l’Europe marcha. Elle marche encore ; et ce n’est pas par quelques chiffons de papier qu’on l’arrêtera dans sa marche. 211

Le mouvement Jeune Europe avait échoué. Mais plusieurs Sociétés d’allures moins subversives se fondèrent à sa suite, sous les auspices de Frédéric Passy puis de Camille Lemonnier, notamment. On y retrouve les derniers disciples de Saint-Simon, de Cobden, de Bastiat, de Mazzini lui-même, des anarchistes, des pacifistes illuminés, ainsi que le Général Garibaldi, qui préside un de leurs congrès à Genève, en 1867 ; et enfin et surtout on y retrouve, pendant vingt ans environné d’un long tonnerre d’acclamations, Victor Hugo (1802-1885), ce poète qu’il faut saluer comme le plus grand lyrique de l’idéal d’union européenne. C’est dans son discours du 17 juillet 1851 à l’Assemblée législative, lors d’un débat sur la révision de la Constitution, qu’il prononce pour la première fois à la tribune les mots « États-Unis d’Europe ». Voici un extrait du procès-verbal :

[p. 254] M. Hugo. — Le premier peuple du monde a fait trois révolutions comme les dieux d’Homère faisaient trois pas. Ces trois révolutions qui n’en font qu’une ce n’est pas une révolution locale, c’est la révolution humaine ; ce n’est pas le cri égoïste d’un peuple, c’est la revendication de la sainte équité universelle, c’est la liquidation des griefs généraux de l’humanité depuis que l’histoire existe ; c’est après les siècles de l’esclavage, du servage, de la théocratie, de la féodalité, de l’inquisition, du despotisme sous tous les noms, du supplice humain sous toutes les formes, la proclamation auguste des droits de l’homme !

Après de longues épreuves, cette révolution a enfanté en France la république… la république, qui est pour le peuple une sorte de droit naturel comme la liberté pour l’homme. Le peuple français a taillé dans un granit indestructible et posé au milieu même du vieux continent monarchique la première assise de cet immense édifice de l’avenir, qui s’appellera un jour les États-Unis d’Europe !

M. de Montalembert. — Les États-Unis d’Europe ! C’est trop fort. Hugo est fou.

M. Molé. — Les États-Unis d’Europe ! Voilà une idée ! Quelle extravagance !

M. Quentin-Bauchard. — Ces poètes ! 212

Mais déjà le 21 août 1849, Hugo, nommé président du Congrès de la Paix, réuni à Paris, avait proclamé sa foi dans la venue « inévitable » de l’union européenne. Son discours inaugural, dont on va lire les premières pages et la conclusion, préfigure les grands thèmes d’espérance et les plus nobles anticipations qui vont nourrir pendant un siècle toute l’éloquence des militants de l’Europe unie :

Messieurs, si quelqu’un, il y a quatre siècles, à l’époque où la guerre existait de commune à commune, de ville à ville, de province à province, si quelqu’un eût dit à la Lorraine, à la Picardie, à la Normandie, à la Bretagne, à l’Auvergne, à la Provence, au Dauphiné, à la Bourgogne : Un jour viendra où vous ne vous ferez plus la guerre, un jour viendra où vous ne lèverez plus d’hommes d’armes les uns contre les autres, un jour viendra où l’on ne dira plus : — Les Normands ont attaqué les Picards, les Lorrains ont repoussé les Bourguignons. Vous aurez bien encore des différends à régler, des intérêts à débattre, des contestations à résoudre, mais savez-vous ce que vous mettrez à la place des hommes d’armes ? Savez-vous ce que vous mettrez à la place des gens de pied et de cheval, des canons, des fauconneaux, des lances, des piques, des épées ? Vous mettrez une petite boîte de sapin que vous appellerez l’urne du scrutin, et de [p. 255] cette boîte, il sortira, quoi ? une assemblée en laquelle vous vous sentirez tous vivre, une assemblée qui sera comme votre âme à tous, un concile souverain et populaire qui décidera, qui jugera, qui résoudra tout en loi, qui fera tomber le glaive de toutes les mains et surgir la justice dans tous les cœurs, qui dira à chacun : Là finit ton droit, ici commence ton devoir. Bas les armes ! vivez en paix… !

Si quelqu’un eût dit cela à cette époque, messieurs, tous les hommes positifs, tous les gens sérieux, tous les grands politiques d’alors se fussent écriés : — Oh ! le songeur ! Oh ! le rêve-creux ! Comme cet homme connaît peu l’humanité ! Que voilà une étrange folie et une absurde chimère ! — Messieurs, le temps a marché, et cette chimère c’est la réalité…

Un jour viendra où les armes vous tomberont des mains, à vous aussi ! Un jour viendra où la guerre vous paraîtra aussi absurde et aussi impossible entre Paris et Londres, entre Pétersbourg et Berlin, entre Vienne et Turin, qu’elle serait impossible et paraîtrait absurde aujourd’hui entre Rouen et Amiens, entre Boston et Philadelphie. Un jour viendra où vous France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une imité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne, absolument comme la Normandie, la Bretagne, la Bourgogne, la Lorraine, l’Alsace, toutes nos provinces se sont fondues dans la France. Un jour viendra où il n’y aura plus d’autres champs de bataille que les marchés s’ouvrant au commerce et les esprits s’ouvrant aux idées. Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le véritable arbitrage d’un grand sénat souverain qui sera à l’Europe ce que le parlement est à l’Angleterre, ce que la diète est à l’Allemagne, ce que l’assemblée législative est à la France !… Un jour viendra où l’on verra ces deux groupes immenses, les États-Unis d’Amérique, les États-Unis d’Europe, placés en face l’un de l’autre, se tendant la main par-dessus les mers, échangeant leurs produits, leur commerce, leur industrie, leurs arts, leurs génies, défrichant le globe, colonisant les déserts, améliorant la création sous le regard du Créateur, et combinant ensemble, pour en tirer le bien-être de tous, ces deux forces infinies, la fraternité des hommes et la puissance de Dieu !

En 1872, Hugo ne paraît pas au Congrès de la Paix qui se tient cette année-là à Lugano, mais lui envoie un message qui s’ouvre par ces mots : « Mes compatriotes européens. » La Guerre de 1870 a remis la civilisation en question. Allons-nous vers l’Europe cosaque, l’Europe vandale, l’Europe empire ou l’Europe république ? Et cela par une guerre ou par une révolution ? Il ne le sait, mais il s’écrie 213  :

[p. 256] … à coup sûr, cette chose immense, la République européenne, nous l’aurons. Nous aurons ces grands États-Unis d’Europe, qui couronneront le vieux monde comme les États-Unis d’Amérique couronnent le nouveau. Nous aurons l’esprit de conquête transfiguré en esprit de découverte ; nous aurons la généreuse fraternité des nations au lieu de la fraternité féroce des empereurs ; nous aurons la patrie sans la frontière, le budget sans le parasitisme, le commerce sans la douane, la circulation sans la barrière, l’éducation sans l’abrutissement, la jeunesse sans la caserne, le courage sans le combat, la justice sans l’échafaud, la vie sans le meurtre, la forêt sans le tigre, la charrue sans le glaive, la parole sans le bâillon, la conscience sans le joug, la vérité sans le dogme, Dieu sans le prêtre, le ciel sans l’enfer, l’amour sans la haine.

Quelques années plus tard la sauvage répression conduite par Achmet Pacha contre le peuple serbe, encore vassal des Turcs, arrache au vieux poète des pages dont les événements de Budapest ont tragiquement actualisé l’accent dans notre siècle :

Il devient nécessaire d’appeler l’attention des gouvernements européens sur un fait tellement petit, à ce qu’il paraît, que les gouvernements semblent ne pas l’apercevoir. Ce fait, le voici : on assassine un peuple. Où ? en Europe. Ce fait a-t-il des témoins ? Un témoin, le monde entier. Les gouvernements le voient-ils ? Non.

Les nations ont au-dessus d’elles quelque chose qui est au-dessous d’elles, les gouvernements. À de certains moments, ce contre-sens éclate : la civilisation est dans les peuples, la barbarie est dans les gouvernants. Cette barbarie est-elle voulue ? Non ; elle est simplement professionnelle. Ce que le genre humain sait, les gouvernements l’ignorent. Cela tient à ce que les gouvernements ne voient rien qu’à travers cette myopie, la raison d’état ; le genre humain regarde avec un autre œil, la conscience.

Nous allons étonner les gouvernements européens en leur apprenant une chose, c’est que les crimes sont des crimes, c’est qu’il n’est pas plus permis à un gouvernement qu’à un individu d’être assassin, c’est que l’Europe est solidaire, c’est que tout ce qui se fait en Europe est fait par l’Europe, c’est que, s’il existe un gouvernement bête fauve, il doit être traité en bête fauve ; c’est qu’à l’heure qu’il est, tout près de nous, là, sous nos yeux, on massacre, on incendie, on pille, on extermine, on égorge les pères et les mères, on vend les petites filles et les petits garçons ; c’est que, les enfants trop petits pour être vendus, on les fend en deux d’un coup de sabre ; c’est qu’on brûle les familles dans les maisons ; c’est que telle ville, Balak, par exemple, est réduite en quelques heures de neuf mille habitants à treize cents ; c’est que les cimetières sont encombrés de plus de cadavres qu’on n’en peut enterrer, de sorte qu’aux vivants qui leur ont envoyé le carnage, les morts renvoient la peste, ce qui est bien fait ; nous apprenons aux gouvernements d’Europe ceci, [p. 257] c’est qu’on ouvre les femmes grosses pour leur tuer les enfants dans les entrailles, c’est qu’il y a dans les places publiques des tas de squelettes de femmes ayant la trace de l’éventrement, c’est que les chiens rongent dans les rues le crâne des jeunes filles violées, c’est que tout cela est horrible, c’est qu’il suffirait d’un geste des gouvernements d’Europe pour l’empêcher, et que les sauvages qui commettent ces forfaits sont effrayants, et que les civilisés qui les laissent commettre sont épouvantables.

Il est temps qu’il sorte de la civilisation une majestueuse défense d’aller plus loin…

Ce qui se passe en Serbie démontre la nécessité des États-Unis d’Europe. Qu’aux gouvernements désunis succèdent les peuples unis. Finissons-en avec les empires meurtriers. Muselons les fanatismes et les despotismes. Brisons les glaives valets des superstitions et les dogmes qui ont le sabre au poing. Plus de guerres, plus de massacres, plus de carnages ; libre pensée, libre échange ; fraternité. Est-ce donc si difficile, la paix ? La République d’Europe, la Fédération continentale, il n’y a pas d’autre réalité politique que celle-là. Les raisonnements le constatent, les événements aussi. Sur cette réalité, qui est une nécessité, tous les philosophes sont d’accord, et aujourd’hui les bourreaux joignent leur démonstration à la démonstration des philosophes… Ce que les atrocités de Serbie mettent hors de doute, c’est qu’il faut à l’Europe une nationalité européenne, un gouvernement un, un immense arbitrage fraternel, la démocratie en paix avec elle-même, toutes les nations sœurs ayant pour cité et pour chef-lieu Paris, c’est-à-dire la liberté ayant pour capitale la lumière. En un mot, les États-Unis d’Europe. C’est là le but, c’est là le port. 214

Après le savant, après l’agitateur mystique, après le poète qui croit pouvoir conjurer l’Histoire par le Verbe, voici le penseur actif qui ouvre une voie d’avenir.

Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) a pu se vanter à juste titre d’avoir été le premier théoricien du fédéralisme, encore que Rousseau — qu’il avait bien lu — ait revendiqué ce titre pour lui-même et à peu près dans les mêmes termes : il faut bien avouer que Proudhon garde l’avantage d’avoir traité le sujet d’une manière exhaustive et réaliste, avec une sorte d’acharnement intellectuel dont Jean-Jacques ne peut être accusé. Si Marx lui est sans conteste supérieur dans l’analyse économique, Proudhon n’en est pas moins l’ancêtre européen des formes démocratiques du socialisme : pas un seul chef de camp de travail forcé, pas une seule brute totalitaire n’a jamais pu se [p. 258] réclamer de sa doctrine pour tenter de justifier ses crimes. Le socialisme fédéraliste et libertaire de Proudhon n’a guère eu de succès jusqu’ici ; le socialisme collectiviste, centralisateur et autoritaire de Marx a fait l’URSS et domine la moitié de notre monde. Il y a sans doute erreur sur la doctrine dans les deux cas, mais Marx en est complice, Proudhon victime : il croyait à la liberté, et son adversaire ne croyait qu’à la force des choses, qui est en effet totale aussitôt que l’homme démissionne. Marx triomphe malgré lui dans ces parties du monde qu’il jugeait précisément — comme Hegel, son maître — en retard sur l’évolution créatrice de l’humanité. Proudhon n’aura sa revanche que dans la seule mesure où l’Europe saura découvrir que le fédéralisme est la santé de ses peuples, et le secret de son rayonnement sur la planète.

On a lu les attaques virulentes de Donoso Cortès contre le jeune Proudhon assimilé (ou peu s’en faut) à l’Antéchrist. Il est juste de citer également ce que Proudhon dit de lui-même :

Et moi aussi j’ai une tradition, une généalogie politique à laquelle je tiens comme à la légitimité de ma naissance ; je suis fils de la Révolution, qui fut fille elle-même de la Philosophie du dix-huitième siècle, laquelle eut pour mère la Réforme, pour aïeule le Renaissance, pour ancêtres toutes les Idées, orthodoxes et hétérodoxes, qui se sont succédé d’âge en âge depuis l’origine du christianisme jusqu’à la chute de l’empire d’Orient. N’oublions pas, dans cette génération splendide, les Communes, les Ligues, les Fédérations, et jusqu’à cette Féodalité, qui, par sa constitution hiérarchique et sa distinction des castes, fut aussi, dans son temps, une forme de liberté. Et de qui est fils le christianisme lui-même, que je ne sépare pas de cette généalogie révolutionnaire ? Le christianisme est fils du judaïsme, de l’égyptianisme, du brahmanisme, du magisme, du platonisme, de la philosophie grecque et du droit romain. Si je ne croyais pas à l’Église, s’écrie quelque part saint Augustin, il voulait dire à la tradition, je ne croirais pas à l’Évangile. Je dis comme saint Augustin : Aurais-je confiance en moi-même et croirais-je à la Révolution, si je n’en retrouvais dans le passé les origines ? 215

Les textes qui suivent sont tous extraits du grand ouvrage qui ne parut qu’après la mort de son auteur : Du Principe Fédératif. On ne saurait assez souligner leur importance littéralement posthume : ils sont écrits pour notre siècle.

[p. 259] Pour que le contrat politique reste avantageux et commode à tous, il faut que le citoyen, en entrant dans l’association, 1° ait autant à recevoir de l’État qu’il lui sacrifie ; 2° qu’il conserve toute sa liberté, sa souveraineté et son initiative, moins ce qui est relatif à l’objet spécial pour lequel le contrat est formé et dont on demande la garantie à l’État. Ainsi réglé et compris, le contrat politique est ce que j’appelle une fédération.

FÉDÉRATION, du latin fœdus, génitif fœderis, c’est-à-dire pacte, contrat, traité, convention, alliance, etc., est une convention par laquelle un ou plusieurs chefs de famille, une ou plusieurs commîmes, un ou plusieurs groupes de communes ou États, s’obligent réciproquement et également les uns envers les autres pour un ou plusieurs objets particuliers, dont la charge incombe spécialement alors et exclusivement aux délégués de la fédération.

En résumé, le système fédératif est l’opposé de la hiérarchie ou centralisation administrative et gouvernementale par laquelle se distinguent, ex æquo, les démocraties impériales, les monarchies constitutionnelles et les républiques unitaires. Sa loi fondamentale, caractéristique, est celle-ci : Dans la fédération, les attributs de l’autorité centrale se spécialisent et se restreignent, diminuent de nombre, d’immédiateté, et, si j’ose ainsi dire, d’intensité, à mesure que la Confédération se développe par l’accession de nouveaux États. Dans les gouvernements centralisés, au contraire, les attributs du pouvoir suprême se multiplient, s’étendent et s’immédiatisent, attirent dans la compétence du prince les affaires des provinces, communes, corporations et particuliers, en raison directe de la superficie territoriale et du chiffre de la population. De là cet écrasement sous lequel disparaît toute liberté, non-seulement communale et provinciale, mais même individuelle et nationale.

Une conséquence de ce fait, c’est que, le système unitaire étant l’inverse du système fédératif, une confédération entre grandes monarchies, à plus forte raison entre démocraties impériales, est chose impossible. Des États comme la France, l’Autriche, l’Angleterre, la Russie, la Prusse, peuvent faire entre eux des traités d’alliance ou de commerce ; il répugne qu’ils se fédéralisent, d’abord parce que leur principe est contraire, qu’il les mettrait en opposition avec le pacte fédéral ; qu’en conséquence il leur faudrait abandonner quelque chose de leur souveraineté, et reconnaître au-dessus d’eux, au moins pour certains cas, un arbitre. Leur nature est de commander, non de transiger ni d’obéir. Les princes qui, en 1813, soutenus par l’insurrection des masses, combattaient pour les libertés de l’Europe contre Napoléon, qui plus tard formèrent la Sainte-Alliance, n’étaient pas des confédérés : l’absolutisme de leur pouvoir leur défendait d’en prendre le titre. C’étaient, comme en 92, des coalisés ; l’histoire ne leur donnera pas d’autre nom.

… l’idée d’une confédération universelle est contradictoire. En cela se manifeste une fois de plus la supériorité morale du système fédératif sur le système unitaire, soumis à tous les inconvénients [p. 260] et à tous les vices de l’indéfini, de l’illimité, de l’absolu, de l’idéal. L’Europe serait encore trop grande pour une confédération unique : elle ne pourrait former qu’une confédération de confédérations. C’est d’après cette idée que j’indiquais, dans ma dernière publication, comme le premier pas à faire dans la réforme du droit public européen, le rétablissement des confédérations italienne, grecque, batave, Scandinave et danubienne, prélude de la décentralisation des grands États, et par suite, du désarmement général. Alors toute nationalité reviendrait à la liberté ; alors se réaliserait l’idée d’un équilibre européen, prévu par tous les publicistes et hommes d’État, mais impossible à obtenir avec de grandes puissances à constitutions unitaires.

Le peuple, dans la vague de sa pensée, se contemple comme une gigantesque et mystérieuse existence, et tout dans son langage semble fait pour l’entretenir dans l’opinion de son indivisible unité. Il s’appelle le Peuple, la Nation ; c’est-à-dire la Multitude, la Masse ; il est le vrai Souverain, le Législateur, la Puissance, la Domination, la Patrie, l’État, il a ses Convocations, ses Scrutins, ses Assises, ses Manifestations, ses Prononcements, ses Plébiscites, sa Législation directe, parfois ses Jugements et ses Exécutions, ses Oracles, sa Voix, pareille au tonnerre, la grande voix de Dieu. Autant il se sent innombrable, irrésistible, immense, autant il a horreur des divisions, des scissions, des minorités. Son idéal, son rêve le plus délectable, est unité, identité, uniformité, concentration ; il maudit, comme attentatoire à sa Majesté, tout ce qui peut partager sa volonté, couper sa masse, créer en lui diversité, pluralité, divergence.

Le système fédératif coupe court à l’effervescence des masses, à toutes les ambitions et excitations de la démagogie : c’est la fin du régime de la place publique, des triomphes des tribuns, comme de l’absorption des capitales. Que Paris fasse, dans l’enceinte de ses murs, des révolutions : à quoi bon si Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux, Nantes, Rouen, Lille, Strasbourg, Dijon, etc., si les départements, maîtres d’eux-mêmes, ne suivent pas ? Paris en sera pour ses frais… La fédération devient ainsi le salut du peuple : car elle le sauve à la fois, en le divisant, de la tyrannie de ses meneurs et de sa propre folie.

… Après la révolution des idées doit arriver, comme sa conséquence légitime, la révolution des intérêts. Le vingtième siècle ouvrira l’ère des fédérations, ou l’humanité recommencera un purgatoire de mille ans.

Quelque dix ans après la publication du Principe fédératif paraissent en allemand deux ouvrages qu’il importe de citer ici : en 1878 celui du Suisse J. C. Bluntschli sur L’Organisation d’une Société d’États européens et en 1879 celui de l’Allemand Constantin Frantz sur Le Fédéralisme. Ni le juriste suisse, ni le diplomate prussien ne semblent rien devoir au socialiste [p. 261] français ; ils tirent tout de leur expérience nationale et professionnelle. Le problème du fédéralisme européen se trouve ainsi ramené des hauteurs de l’éloquence à la Hugo et de l’idéologie à la Mazzini au niveau d’une pratique politique et à l’examen de ses conditions d’application.

Johann Caspar Bluntschli (1808-1881) avait été l’auteur du code civil de son canton natal, Zürich, avant de devenir à Heidelberg l’un des plus célèbres professeurs de droit international de son temps. L’expérience vécue du fédéralisme suisse le met en mesure de préciser certaines distinctions fondamentales qui devaient presque nécessairement échapper aux héritiers français et italiens du jacobisme et du romantisme politique. Ainsi aborde-t-il le problème de la « nationalité », dont nous avons vu les ambiguïtés pervertir tout l’élan de Quarante-huit. Comment concevoir une « nationalité européenne » sur le modèle des Nations souveraines et uniformes qui composent l’Europe ? Le problème s’est révélé insoluble, et c’est qu’il était mal posé. L’exemple d’une nation « internationale » par essence permet au contraire d’imaginer ce que serait un État fédéral européen :

La Suisse, pays de montagnes en Europe centrale, où les grands fleuves européens, le Rhin, le Danube et le Pô ont leurs sources principales, et qui sépare et relie en même temps les grandes nations que sont l’Allemagne, l’Italie, la France et l’Autriche, a de ce fait un caractère très particulier. De même le peuple suisse et les différentes républiques suisses — je pense aussi bien aux petites républiques cantonales qu’à la grande république qu’est la Confédération — ont de grandes tâches vitales à accomplir, d’importance non seulement locale, mais européenne. Ces États populaires, petits, mais pleins de force, jouissant pleinement d’une liberté politique générale dans ce pays où règne la paix, ont la possibilité et le devoir d’aborder, par eux-mêmes, suivant leur disposition naturelle, toutes les questions que le destin et le développement de l’humanité posent aux nations européennes, et de les résoudre entièrement, conformément aux circonstances du moment. Ainsi ces États peuvent servir d’exemples, sous ce rapport, aux autres peuples et jouer un rôle déterminant dans l’évolution de l’humanité.

… Aussi longtemps que le peuple suisse aspire à remplir courageusement ces devoirs et à poursuivre ces idéals, il ne verra pas son appartenance européenne menacée ni la nationalité suisse arrêtée dans son développement.

… S’il est une nationalité suisse, elle possède au plus haut degré un caractère international… Les parties dont elle est composée sont liées indissolublement aux autres grandes nations, formant avec [p. 262] celles-ci une communauté de culture qui détermine leur vie spirituelle. Pour cette raison la nationalité politique des Suisses doit conserver un caractère international dans le domaine des rapports culturels. Plus la véritable nationalité se confond avec la communauté culturelle et plus ce caractère international de la nationalité suisse aura sa juste valeur. Il est devenu pour la Suisse un principe vital, lui conférant au sein de la famille des États européens une importance à laquelle une population de trois millions et demi d’habitants parlant une seule et même langue ne pourrait plus prétendre aujourd’hui.

… Par là même la Suisse a émis et réalisé des idées et principes qui sont pour l’ensemble des États européens une source de prospérité et de développement et qui seront un jour destinés à assurer la paix en Europe… Si cet idéal de l’avenir se réalise un jour, la nationalité suisse de caractère international devra s’incorporer à la communauté de la Grande Europe. De cette façon elle n’aura pas vécu en vain ni sans gloire. 216

Ainsi se réaliserait ce passage à l’Europe, cette « transfiguration » d’une vocation nationale dont rêvait Hugo pour la France et Mazzini pour l’Italie ; mais voilà qui ne paraît concevable que dans le cas d’une nation non-unitaire, c’est-à-dire de structure fédéraliste. « L’Internationale des nationalismes » préconisée par les prophètes de Quarante-huit, évoque l’idée d’une Amicale universelle des Misanthropes ou d’une Mutuelle des Égoïstes. On peut écrire de telles choses, non les faire.

Cependant, il est curieux qu’un Bluntschli, si conscient des avantages d’une vraie fédération pour les Cantons jadis « souverains » de son pays, recule devant cette solution lorsqu’il s’agit de l’appliquer à l’Europe. À l’Écossais James Lorimer, qui venait de publier un projet d’État fédéral européen, Bluntschli oppose un plan beaucoup plus prudemment confédéral. En voici le principe :

Si le grand problème de la constitution de la communauté des États européens doit trouver sa solution, la condition principale qu’il faudra remplir sera le maintien scrupuleux de l’indépendance et de la liberté des États associés.

Les États européens se considèrent comme des personnes souveraines et sont tous décidés à affirmer leur souveraineté et à se soustraire à toute influence due à la suprématie d’un autre État. Ils peuvent bien coopérer entre eux pour l’accomplissement de tâches communes, mais ils ne vont pas se soumettre volontairement au pouvoir d’une constitution qui leur paraîtra étrangère. Ils ne renonceront [p. 263] jamais à leur propre gouvernement ni à leur propre armée ; jamais ils ne toléreront au-dessus d’eux un monarque universel ni un parlement européen unique. C’est pourquoi toute constitution européenne instaurant un nouvel État européen unique, auquel les États jusqu’alors souverains devraient s’incorporer, est irréalisable.

Bluntschli propose alors une Union d’États souverains (Staatenbund) dirigée par un Conseil Fédéral représentant les États et un Sénat représentant les peuples :

Le maintien de la paix des peuples, les délibérations et résolutions dans le domaine de la grande politique européenne seront confiés de préférence au Conseil Fédéral, sous la direction des grandes puissances, avec cette restriction cependant que toute réorganisation prévue pour une certaine durée devra nécessairement être soumise à l’approbation du Sénat.

Parmi les affaires de la grande politique, il faut ranger toutes les questions concernant l’existence, l’indépendance et la liberté des États, dont dépendent les conditions de vie, la sécurité et le développement des peuples.

Pour trancher toutes ces questions, la seule autorité compétente sera la communauté des États européens, à laquelle s’adjoindra une représentation populaire européenne — et encore cette dernière ne sera habilitée à collaborer qu’à certaines conditions. Les États en litige auront à se soumettre aux décisions de cette autorité. Celle-ci ne trouvera la force d’imposer ses résolutions que par une collaboration entre les gouvernements et les peuples, et quand cela est possible, par une union étroite entre eux, pour le moins par le soutien d’une majorité importante.

Et il conclut, avec une sobriété tout helvétique :

Le nouveau projet d’une constitution fédérale européenne n’est pas très brillant et n’a rien d’extraordinaire ; il est modeste et modéré ; mais étant donné qu’il ne fait appel qu’aux forces réelles, leur confiant l’accomplissement des nobles tâches que comporte cet idéal, il sera, du moins je l’espère, plus réalisable et plus efficace que les projets précédents.

Constantin Frantz (1817-1891) philosophe politique, diplomate et fonctionnaire de l’État prussien (dont il ne cessa de condamner les prétentions hégémoniques), fut non seulement l’un des plus zélés partisans d’une unité allemande de type fédéraliste, mais le théoricien d’une union des pays centraux et nordiques de l’Europe, en laquelle il voyait le noyau d’une future [p. 264] fédération mondiale à base chrétienne 217 . Il s’agissait d’abord pour lui de tenir en échec les deux puissances impérialistes, France à l’ouest et Russie à l’est ; puis une fois l’atmosphère purifiée, de les faire adhérer à l’union, ainsi que l’Amérique du Nord.

Constantin Frantz part de l’expérience vécue d’une Allemagne moins une que diverse, donc destinée et préparée par son histoire à s’agréger à de plus vastes formations : ainsi Bluntschli pensait l’Europe à partir de l’exemple suisse.

Il saute aux yeux que dans un pays ainsi constitué (l’Allemagne) aucun centre prédominant ne peut s’opposer au développement naturel… La nature même des choses laisse prévoir le fait que l’Allemagne ne convient pas à la formation d’un État unitaire centralisé, ni même, d’une façon générale, à celle d’une simple nation « fermée », étant donné les rapports étroits, déterminants pour son évolution, qui ont toujours existé entre l’Allemagne et les pays voisins…

Si le territoire allemand ne se prête guère à la formation d’un État unitaire, la nation allemande s’y prête encore moins, parce qu’elle ne constitue pas un ensemble unifié, mais qu’elle a toujours été, dès le début, — pour reprendre une expression de Schelling — « un peuple de peuples ». 218

Frantz a bien vu et dit que l’État unitaire ne saurait en aucun cas servir de base à une union fédérative : ou bien il reste formé et il n’y a pas d’union possible, ou bien le carcan est brisé et l’union devient possible : tertium non datur :

Je pose la question : un état de choses peut-il passer pour durable, alors que les faits sont en contradiction flagrante avec le droit écrit ? Si l’on admet que le droit tourne le dos aux faits, cela signifie, au train où vont les choses actuellement, que la formation d’un pur État unitaire est proche. Il n’est pas impossible que nous soyons les témoins de cette transformation ; mais supposons l’État unitaire constitué, développant jusqu’à ses dernières conséquences, la nation ployant sous lui ne le supporterait pas longtemps et ferait vite sauter la camisole de force qu’on lui aurait mise. Ceci est un des termes de notre alternative. En revanche, si nous voulons échapper à l’actuel courant unitaire, nous n’en devrons pas moins changer l’état de choses présent. Tertium non datur

[p. 265] Si un tel changement s’accomplissait, on pourrait sérieusement envisager la possibilité d’une fédération d’Europe Centrale. Et chaque pas que nous ferions dans cette direction nous assurerait d’un double gain : en effet, non seulement cette fédération créerait un nouveau marché aussi important qu’elle-même est étendue, mais elle permettrait aussi la réunion d’une telle masse de forces défensives que chaque État membre n’aurait à maintenir sur pied qu’une armée restreinte, ce qui entraînerait une diminution du budget militaire et favoriserait le retour d’une importante main-d’œuvre à des travaux plus productifs. Aucune puissance au monde n’oserait attaquer cette fédération, qui, de son côté, ne pourrait en aucune manière manifester de tendances agressives. De cette façon serait fondé un système pour le maintien de la paix tel que l’Europe n’en a encore jamais vu. Et quel honneur pour l’Allemagne si elle pouvait être la base d’une fédération pour la paix, au lieu d’avoir, par le système de 1866, créé le militarisme européen qui nous suce notre propre sang.

Si grandes que soient les difficultés réelles qui s’opposent à la fondation de la fédération d’Europe Centrale — et nous sommes les derniers à nous bercer d’illusions —, elles pourraient très bien être surmontées grâce à une prévoyance, une énergie et une endurance appropriées. La difficulté principale réside davantage dans la disposition des esprits, dans les opinions bornées et les idées fausses qui ont prévalu jusqu’à présent. Ainsi l’idée d’État, avec laquelle de toute façon on ne peut rien construire…

Il rend justice à l’élan primitif et libertaire des nationalités, mais il constate aussi que cet élan a dépassé son but :

Ainsi s’explique l’actuel retour en force du principe des nationalités, comme réaction contre l’absolutisme du siècle précédent, qui ignorait presque catégoriquement et souvent même foulait aux pieds les nationalités en traitant les peuples comme une masse imposable et recrutable… De même que chaque réaction va au-delà du but assigné, ainsi la valorisation de la nationalité devint un but absolu…

Au stade des nations fermées correspondent les alliances temporaires entre grandes Puissances. Ce système a fait son temps. La Fédération à venir exige, elle, des institutions permanentes :

Il est bien établi que le but final de l’organisation n’est pas l’État universel, mais bien la fédération des peuples, qui ne pourra naturellement se développer, se fortifier et s’étendre que progressivement. Et c’est ce qu’on appelle « les alliances » qui constitue manifestement le préalable d’un tel processus. Par alliances, nous entendons des associations conclues temporairement et dans un but déterminé ; tandis que la fédération proprement dite aura d’emblée un caractère définitif : elle sera constituée pour toujours et dotée d’organes permanents prêts à fonctionner de façon durable.

De ce point de vue, le système politique appelé « Concert européen des grandes puissances » nous vient immédiatement à l’esprit. Pris dans son sens propre, ce mot, à l’origine, ne désignait rien d’autre qu’un système d’alliances… À examiner de près l’essence même de ce système des grandes puissances, on constate d’après son nom même qu’il est fondé sur l’idée de la seule puissance, et qu’il fait abstraction aussi bien des principes de l’histoire et de la moralité que des buts élevés de la civilisation. La seule fin est d’être ou de devenir une grande puissance. Et pour autant que plusieurs de ces grandes puissances se trouvent être l’une à côté de l’autre, quel autre but poursuivront-elles principalement, sinon celui d’augmenter leur force militaire ? Il est frappant de constater que la prédominance de l’élément militaire va de pair avec le règne de l’argent, ce qui a pour conséquence que tout le développement des peuples, en fin de compte, se fait à la caserne ou à la Bourse…

… Tous les petits États sont ainsi menacés de décadence, à moins qu’ils ne soient déjà réellement déchus… En revanche, l’histoire témoigne que les petits États ont fait beaucoup plus, en moyenne et proportionnellement, pour assurer la liberté des citoyens et leurs droits politiques, ainsi que pour faire progresser la civilisation, que les grands, et particulièrement que les grandes puissances militaires…

Allons donc de l’avant 1 Puisque ce système a vu le jour uniquement par un processus historique, la notion de grande puissance n’est par conséquent qu’une catégorie de l’histoire, destinée à disparaître à la prochaine étape de l’évolution, de la même manière qu’elle est apparue un jour et qu’elle a acquis, temporairement, droit de cité un peu partout.

Le principe de non-intervention, proclamé depuis longtemps, n’est-il pas la déclaration de faillite de la politique du concert européen ? De ce fait même, cette dernière est devenue, si l’on peut dire, un « asystème ». Et maintenant la tâche importante nous incombe de créer un nouveau système, c’est-à-dire un ordre fondé sur la réalité, réglant les rapports entre les États européens, réinstallant le droit des gens sur les assises positives qui lui ont fait complètement défaut ces derniers temps.

Ce nouveau système politique, que toute l’évolution du temps exige, devra se fonder sur le modèle de l’union allemande, qui exclut toute hégémonie d’un de ses États. Ainsi le nationalisme condamné par Frantz sous sa forme étatique et bornée, réapparaît irrésistiblement sous la forme épurée d’une « mission européenne » de l’Allemagne. Nous connaissons maintenant le processus pour l’avoir illustré par des textes de Gioberti et de [p. 267] Mazzini, de Lamartine et de Hugo, de Mickiewicz, de Donoso Cortès et même de Bluntschli. Il manquait à ce concert une voix allemande, et la voici :

Il est évident qu’une telle fédération ne peut pas s’instaurer d’un coup. Il faut d’abord qu’elle s’établisse sur une base réelle, d’où, par la suite, l’impulsion pourra être donnée… Si c’est l’Allemagne, où a commencé la scission de l’Église, qui a contribué le plus à la décadence de la communauté des peuples occidentaux, il conviendrait que ce pays se fasse un devoir de participer activement au rétablissement de cette communauté et de se consacrer à cette tâche de telle façon que l’on puisse bien augurer de la transformation du système européen dans sa totalité…

Seul le fédéralisme peut vraiment conduire à ce résultat ; lui seul, si peu compte-t-il dans la politique actuelle, est le principe de l’évolution politique de l’avenir.

3.

Un problème séculaire : la Russie et l’Europe

Est-ce à la France, à l’Italie ou à l’Allemagne, voire à la Suisse fédéraliste, de faire l’Europe et de s’y fondre, accomplissant ainsi une vocation nationale, universelle ? Non, disent les Russes, c’est à la Russie ! Pour la plupart des penseurs russes du xixe siècle — c’est elle qui a pour mission de régénérer l’Europe et de l’unir, car c’est ainsi seulement que la Russie pourra devenir européenne.

Que l’Europe soit unie ou non, la France, l’Allemagne, l’Italie et la Suisse en font indiscutablement partie. Mais le cas de la Russie est différent. Elle peut choisir d’être d’Europe ou non, selon que l’Europe sera conforme ou non à l’idée russe de l’humanité, du christianisme et de l’ordre social. Ce privilège exorbitant, existe-t-il en fait, est-il fondé en droit ? Ou bien ne serait-il qu’un phantasme, un besoin de sur-compenser le retard de la Russie sur les « progrès » de l’Ouest, — ces progrès à la fois jalousés et honnis ?

Notre propos dans cet ouvrage étant de présenter des textes afin de les mieux laisser parler, nous rappellerons d’abord les opinions contradictoires de l’Ouest sur la Russie, puis celles des deux écoles antagonistes qui divisèrent les élites russes touchant l’Europe, pour en venir à citer longuement le témoin capital, Dostoïevski.

[p. 268]

A. Opinions européennes sur la Russie, de Voltaire à Karl Marx

Nous avons vu Sully exclure la Russie de son grand dessein, Leibniz tenter de l’inclure — non sans réserves — dans l’ensemble spirituel de l’Europe, William Penn l’accepter dans sa Ligue des Nations, et leurs successeurs en utopie tabler sur la puissance russe pour refouler les Turcs, jusqu’au moment où le courant se renverse, vers la fin du xviiie siècle : la Russie devient soudain le vrai danger, contre lequel il serait bon de s’unir et de s’entendre avec les Turcs.

Voltaire et ses contemporains tenaient encore que l’Europe s’arrête au Don, au-delà duquel la « Moscovie » et la « Scythie » sont en Asie… La Tzarine éclairée, Catherine le Grand — comme l’appelait le Prince de Ligne — n’était pas une menace à leurs yeux mais une amie, presque une complice. Un peu plus tard cependant, en 1790, c’est à la même Impératrice que le premier gazetier littéraire de Paris, Melchior Grimm, peut écrire cette prophétie sensationnelle, que tant d’esprits plus grands que lui ne feront que répéter jusqu’à nos jours :

Deux Empires se partageront […] tous les avantages de la civilisation, de la puissance, du génie, des lettres, des arts, des armes et de l’industrie : la Russie du côté de l’orient, et l’Amérique, devenue libre de nos jours, du côté de l’occident, et nous autres, peuples du noyau, nous serons trop dégradés, trop avilis, pour savoir autrement que par une vague et stupide tradition, ce que nous avons été.

Dès ce moment, l’Amérique et la Russie vont obséder l’imagination historique des « peuples du noyau ». L’Amérique et la Russie sont les « pays d’avenir » destinés à succéder à l’Europe lorsque ses divisions spirituelles et ses guerres auront achevé de l’épuiser.

En 1797, Jean de Müller annonce que « l’avenir appartiendra soit à la Russie, soit à l’Amérique » :

Napoléon, dans le Mémorial de Sainte-Hélène, prévoit que le monde sera sous peu « République américaine ou Monarchie universelle russe », et que l’Europe ne peut pas s’opposer à un chef russe digne du nom :

Qu’il se trouve, disait-il, un empereur de Russie vaillant, impétueux, capable, en un mot un czar qui ait de la barbe au menton (ce qu’il exprimait, du reste, beaucoup plus énergiquement), et l’Europe est à lui. Il peut commencer ses opérations sur le sol allemand [p. 269] même, à cent lieues des deux capitales, Berlin et Vienne, dont les souverains sont les seuls obstacles…

… Au besoin, si le cas le requiert, il jette, en passant, par-dessus les Alpes, quelques tisons enflammés sur le sol italien, tout prêt pour l’explosion, et marche triomphant vers la France, dont il se proclame de nouveau le libérateur. Assurément, moi, dans une telle situation, j’arriverais à Calais à temps fixe et par journées d’étape, et je m’y trouverais le maître et l’arbitre de l’Europe…

L’Abbé de Pradt, contemporain de Metternich, publie en 1823 un « Parallèle de la puissance anglaise et russe relativement à l’Europe », où il démontre que l’Amérique (« cette seconde Angleterre ») et la Russie sont destinées, l’une à renouveler le vieux monde, l’autre à tenter de le dominer. Précurseur de Churchill lançant le slogan du « rideau de fer », il écrit :

Au-delà de la Vistule tombe un rideau derrière lequel il est fort difficile de bien voir ce qui se passe dans l’intérieur de l’empire russe. À la manière de l’Orient, dont il a reçu l’origine et pris les mœurs, le gouvernement russe est concentré dans le cabinet du prince ; il parle seul, n’écrit guère et ne publie rien ; avec un pays ainsi constitué pour tout dérober à la connaissance du public, on est à peu près réduit à des conjectures ; c’est aussi d’après elles seulement que l’on peut parler de l’armée russe…

… Depuis Pierre le Grand jusqu’à ce jour, la politique de la Russie n’a pas cessé d’être conquérante ; on dirait que depuis un siècle entier son cabinet n’a été composé que d’un seul et même homme tant il n’a eu qu’une seule et même pensée, celle de l’agrandissement méthodique.

Sainte-Beuve, commentant et paraphrasant Thiers, note dans ses Cahiers en 1847 :

Il n’y a plus que deux peuples. La Russie, c’est barbare encore, mais c’est grand… La vieille Europe aura à compter avec cette jeunesse. L’autre jeunesse, c’est l’Amérique… L’avenir du monde est là, entre ces deux grands mondes. Ils se heurteront quelque jour et l’on verra alors des luttes dont le passé ne peut donner aucune idée, du moins pour la masse et le choc physique…

Toujours, la Russie des tzars représente le Despotisme et l’Autocratie, les États-Unis la Démocratie, même quand ils ne sont pas nommés. Ainsi :

Carlo Cattaneo, en 1848 219  :

[p. 270] Les grandes prophéties s’accomplissent, l’Océan est agité et tempétueux, les courants vont vers deux fins : ou l’Autocrate d’Europe, ou les États-Unis d’Europe.

Vers le même temps, et dans le même sens, Tocqueville (que nous citerons tout à l’heure plus longuement) :

Lorsque je considère l’état où sont déjà arrivées plusieurs nations européennes et celui où toutes les autres tendent, je me sens porté à croire que bientôt parmi elles il ne se trouvera plus de place que pour la liberté démocratique ou la tyrannie des Césars.

Jacob Burckhardt, en 1869 220  :

Pour moi et depuis longtemps, il est clair que le monde va au-devant de l’alternative suivante : ou la Démocratie totale, ou le Despotisme absolu.

Enfin, une voix américaine : Henry Adams, en 1900 221  :

Mes certitudes se résument en ceci : l’Amérique a un bon siècle d’avance sur la Russie, et l’Europe de l’Ouest devra marcher derrière nous pendant une centaine d’années, avant que la Russie puisse étendre son aile au-dessus de l’Atlantique.

Mais la formulation la plus fameuse et d’ailleurs la plus précise de ce que je voudrais nommer le mythe européen des Deux Grands, nous la trouvons dans La Démocratie en Amérique publiée en 1856 par le comte Alexis Clérel de Tocqueville (1805-1859) :

Il y a aujourd’hui sur la terre deux grands peuples qui, partis de points différents, semblent s’avancer vers le même but : ce sont les Russes et les Anglo-Américains.

Tous deux ont grandi dans l’obscurité ; et tandis que les regards des hommes étaient occupés ailleurs, ils se sont placés tout à coup au premier rang des nations, et le monde a appris presque en même temps leur naissance et leur grandeur.

Tous les autres peuples paraissent avoir atteint à peu près les limites qu’a tracées la nature, et n’avoir plus qu’à conserver ; mais eux sont en croissance 222  : tous les autres sont arrêtés ou n’avancent [p. 271] qu’avec mille efforts ; eux seuls marchent d’un pas aisé et rapide dans une carrière dont l’œil ne saurait encore apercevoir la borne.

L’Américain lutte contre les obstacles que lui oppose la nature ; le Russe est aux prises avec les hommes. L’un combat le désert et la barbarie, l’autre la civilisation revêtue de toutes ses armes ; aussi les conquêtes de l’Américain se font-elles avec le soc du laboureur, celles du Russe avec l’épée du soldat.

Pour atteindre son but, le premier s’en repose sur l’intérêt personnel, et laisse agir, sans les diriger, la force et la raison des individus.

Le second concentre en quelque sorte dans un homme toute la puissance de la société.

L’un a pour principal moyen d’action la liberté ; l’autre, la servitude.

Leur point de départ est différent, leurs voies sont diverses ; néanmoins, chacun d’eux semble appelé par un dessein secret de la Providence à tenir un jour dans ses mains les destinées de la moitié du monde. 223

On notera que Tocqueville ne se fait pas faute de marquer sa préférence pour l’Amérique. Comme s’il s’agissait moins, en réalité, dans l’évolution qu’il annonce, d’une double fatalité que d’une alternative, ménageant à l’Europe un choix final, sans doute inévitable, mais qui n’en sera pas moins son choix.

Ainsi pensent la plupart des auteurs innombrables qui, de la fin du xviiie siècle à nos jours, ont supputé l’avenir de notre continent : le seul fait qu’ils s’expriment pour ou contre l’un des jeunes empires successeurs prouve qu’ils n’ont pas renoncé à tout espoir, bien que leur pessimisme tende à l’emporter. S’ils avaient assez de foi dans le destin de l’Europe, ils opposeraient aux deux empires un même refus, serein et motivé. S’ils pensaient, comme Ernst von Lasaulx l’écrit en 1856, que l’Europe sera fatalement broyée « entre les deux roues du moulin », ils ne se passionneraient pas pour ou contre l’une ou l’autre des roues. En vérité, leurs prises de position révèlent une anxiété de l’imagination plutôt qu’une angoisse immédiate, sans horizon.

Nous avons vu plus haut Turgot, Gibbon et Condorcet, puis Goethe, puis Schlegel et Hegel saluer l’Amérique comme le puissant refuge des trésors et des libertés de l’Europe. En revanche, de Joseph de Maistre à Georges Sorel, en passant par Proudhon [p. 272] et Renan, la critique virulente et hautaine du « pays du dollar » et de son « matérialisme » ne cessera de s’amplifier jusqu’à nos jours, où elle deviendra le lieu commun des nationalistes d’extrême-gauche et d’extrême-droite.

Beaucoup plus rares sont les auteurs qui, comme Jean-Paul, Franz von Baader et Schelling, ont voulu mettre leur espoir en la Russie. La peur du panslavisme et du « despotisme russe », — bien avant l’ère soviétique ! — n’a pas cessé de hanter à la fois les conservateurs, les libéraux et les socialistes. Seuls, certains catholiques d’extrême droite comme le Savoyard Joseph de Maistre, le Bavarois Ernst von Lasaulx et l’Espagnol Donoso Cortès, par un paradoxe apparent, trahissent sinon quelque tendance à minimiser le péril russe, du moins une secrète complaisance à rêver l’éventualité d’un juste châtiment fondant de Moscou sur nos démocraties…

Plus sobre et plus serein, à sa coutume, Leopold von Ranke écrit en 1824, dans son premier ouvrage :

Il faut se garder de mettre en contraste l’Europe et l’Amérique : ce que l’on trouve là-bas n’est qu’un développement de nos races et de notre genre de vie : en fait, New York et Lima nous importent davantage que Kiev et Smolensk.

Certes, les Russes, selon Ranke, ont bien mérité de l’Europe en la protégeant contre les Mongols. Mais leur manière de s’occidentaliser reste à ses yeux

liée à la tendance à s’approprier la culture de l’Occident dans ses aspects matériels (in materieller Beziehung). 224

À gauche, tout Quarante-huit se dresse contre l’oppression russe sur la Pologne et la Hongrie. Bruno Bauer, Gioberti et Mazzini, puis Michelet dénoncent le panslavisme. Heine voit la Russie comme une méduse à la tête effrayante, et dont les bras vont s’étendre du Bosphore vers l’Asie, l’Afrique et l’Europe : alors l’Européen cherchera son salut dans la fuite aux États-Unis.

À droite : le marquis de Custine, dans son fameux récit d’un séjour en Russie, « La Russie en 1839 », prédit le réveil effrayant [p. 273] du géant russe, et alors « la violence mettra fin au règne de la parole » :

Une ambition désordonnée, immense, une de ces ambitions qui ne peuvent germer que dans l’âme des opprimés, et se nourrir que du malheur d’une nation entière, fermente au cœur du peuple russe. Cette nation, essentiellement conquérante, avide à force de privations, expie d’avance chez elle, par une soumission avilissante, l’espoir d’exercer la tyrannie chez les autres ; la gloire, la richesse qu’elle attend la distraient de la honte qu’elle subit, et, pour se laver du sacrifice impie de toute liberté publique et personnelle, l’esclave, à genoux, rêve la domination du monde.

… La Russie voit dans l’Europe une proie qui lui sera livrée tôt ou tard par nos dissensions ; elle fomente chez nous l’anarchie dans l’espoir de profiter d’une corruption favorisée par elle, parce qu’elle est favorable à ses vues : c’est l’histoire de la Pologne recommencée en grand. Depuis de longues années Paris lit des journaux révolutionnaires, révolutionnaires dans tous les sens, payés par la Russie. « L’Europe, dit-on à Pétersbourg, prend le chemin qu’a suivi la Pologne ; elle s’énerve par un libéralisme vain, tandis que nous restons puissants, précisément parce que nous ne sommes pas libres : patientons sous le joug, nous ferons payer aux autres notre honte. »

Le plan que je vous révèle ici peut paraître chimérique à des yeux distraits ; il sera reconnu pour vrai par tout homme initié à la marche des affaires de l’Europe et aux secrets des cabinets pendant les vingt dernières années.

Lasaulx lui-même se demande si, un jour, « la droite du communisme ne s’appellera pas la Russie ». Et Constantin Frantz :

De même que l’influence macédonienne a contribué à désintégrer l’hellénisme, de même et plus encore l’influence russe agit comme dissolvante et corruptrice sur le système occidental.

Dans le même sens, mais avec plus de précision et une lucidité qui se révèle aujourd’hui prophétique, Jacob Burckhardt constate :

Le tragique, dans le destin de l’Europe jusqu’ici, réside en ce que les peuples de l’Ouest, considérés dans leurs perpétuelles mutations et révolutions, se trouvent en même temps déterminés par une puissance extérieure presque purement mécanique, qui participe très peu à leurs joies et douleurs, à leur esprit et à leurs hautes aspirations, et qui constitue cependant le poids principal dans la balance, freinant ou révolutionnant à sa convenance. 225

[p. 274] Mais les jugements les plus acerbes sur la politique russe, son impérialisme et son machiavélisme anti-européen, c’est chez les fondateurs du communisme, Engels et Marx, qu’on les trouvera.

Karl Friedrich Marx (1818-1883) partagea toute sa vie, avec son premier maître, Hegel, la conviction absolue que l’Europe de l’Ouest était la partie du monde la plus « douée » (begabt), la plus avancée, la plus civilisée, et la plus mûre pour engendrer l’avenir du genre humain. (On l’eût embarrassé en lui demandant la raison de cette supériorité paradoxale, lui qui estimait que la culture n’est qu’un produit secondaire des processus matériels et quantitatifs.) De même que son ami Engels, il salua les mouvements de libération nationale des Polonais, des Hongrois et des Allemands (tous écrasés par les interventions de la Russie) comme autant d’étapes « dialectiques » vers l’union finale des Européens, dans une société sans classe et sans nation. Il était d’ailleurs convaincu que cette union ne serait jamais accomplie par les bourgeois libéraux ni par les idéalistes à la Mazzini, qu’il raille sans pitié, mais par le seul prolétariat, qui devait triompher d’abord en France :

La chute de la bourgeoisie en France, le triomphe de la classe ouvrière française, l’émancipation de la classe ouvrière en général, voilà le mot et la solution de la libération européenne. 226

Certes, l’Angleterre bourgeoise ne manquerait pas de s’opposer à ce mouvement, mais une « guerre mondiale » l’obligerait à prendre « la tête du mouvement révolutionnaire ».

Au reste, Marx considérait que les États-Unis devaient former part intégrante de l’Occident et intervenir en Europe. Il écrivait en 1853 :

Le grand événement du jour, c’est l’apparition de la politique américaine à l’horizon européen. Salué par les uns, rejeté par les autres, le fait doit être admis par tous. À Beirouth, les Américains viennent d’arracher un fugitif hongrois de plus aux serres de l’aigle autrichien. Il est réconfortant de constater que l’intervention américaine en Europe se produit d’abord à propos de la question d’Orient… Dans l’explication violente et permanente qui oppose l’Est à l’Ouest, l’Amérique est le plus jeune et le plus puissant représentant de l’Ouest. 227

[p. 275] Mais le grand adversaire de cette « libération de l’Europe » restait — et resterait toujours, selon Marx — la Russie, puissance intermédiaire entre l’Europe progressiste et la « barbarie mongole », et dont la politique d’hégémonie mondiale ne cesserait de duper les nations européennes :

Comptant sur la lâcheté et la peur des puissances de l’Ouest, la Russie joue les spadassins et accroît ses exigences à la limite du possible, afin d’être en mesure plus tard de se donner l’air magnanime en se contentant des avantages les plus immédiats.

La politique russe… peut berner les cours européennes liées à la tradition, mais elle reste impuissante dans le cas des peuples qui ont leur révolution derrière eux.

La Russie est une nation conquérante et l’a été pendant un siècle, jusqu’à ce que le grand mouvement de 1789 lui ait opposé un puissant adversaire. Nous entendons la révolution européenne, la force explosive de ses idées démocratiques et de sa soif innée de liberté. Depuis ce temps, il n’y a plus eu en Europe que deux forces réelles : la Russie et l’absolutisme, la Révolution et la démocratie. 228

Dans un discours prononcé en 1867, Marx précise que l’objectif permanent de la politique russe, son « étoile polaire », est la domination du monde :

Il ne manque pas de naïfs qui s’imaginent que tout cela (l’impérialisme russe) s’est modifié, que la Pologne a cessé d’être une « nation nécessaire » comme l’appelait un écrivain, et n’est déjà plus qu’un souvenir historique… Mais je vous le demande : qu’est-ce qui s’est modifié ? Le danger s’est-il atténué ? Non, seul l’aveuglement des couches dirigeantes de l’Europe s’est accru et a atteint son zénith. La politique russe est invariable, comme le reconnaît l’historien officiel, le Moscovite Karamzin. Ses méthodes, sa tactique, ses manœuvres peuvent varier, mais l’étoile polaire de sa politique — la domination mondiale — est une étoile fixe.

Cependant, Marx prévoyait la chute finale du despotisme congénital de la Russie, sous les coups du « progrès des masses » et de la « force des idées », — recréant la « puissance et l’unité » de l’Europe. Dans l’un des quelque 500 articles que Marx donna au New-York Herald Tribune de 1851 à 1861, nous trouvons les lignes suivantes, parues le 31 décembre 1853 :

Les peuples de l’Ouest remonteront au pouvoir et retrouveront l’unité de but, tandis que le Colosse russe sera ruiné par le progrès des masses et la force explosive des idées. 229

[p. 276] Marx, de toute évidence, ne pouvait penser qu’à la Russie des tzars, mais sa prophétie, si elle s’applique mal aux événements de 1917, est loin d’avoir perdu son sens pour autant.

B. Opinions russes sur l’Europe, de Tchaadaïev à Tolstoï

Russie de l’époque de Kiev, occidentale. Russie de la Horde d’Or, asiatique. Russie moscovite, ayant secoué le règne des Tartares, et se considérant, selon les termes de la lettre du moine Philotée à Ivan III, comme « la Troisième Rome » politique et spirituelle : une Rome aussi théocratique que Byzance, si l’on en croit la prétention d’Ivan le Terrible à détenir non seulement le pouvoir politique, mais le pouvoir de sauver les âmes. Enfin Russie de Pierre le Grand, ouverte de force à l’Europe par son maître. Les Encyclopédistes français y dominent par correspondance pendant le règne de la Grande Catherine. Dès le début du xixe , c’est le tour des philosophes allemands : Baader, Görres, Hegel, et Schelling surtout. Sur cet arrière-plan très complexe va se développer le grand débat des Slavophiles et des Occidentalistes.

Les premiers n’ont vu dans l’œuvre de Pierre qu’une transgression des bases de la Russie, une contrainte qui pesa sur son développement et en interrompit le cours. Les autres n’ont pas reconnu le caractère particulier de la Russie, l’ont considérée comme un pays arriéré, en face de ce type occidental qui représentait pour eux le type unique de culture et de civilisation. 230

La Russie d’Alexandre, puis de Nicolas Ier, au sortir des guerres napoléoniennes, est encore en plein servage, mais son élite intellectuelle, son intelligentzia, comme on va la nommer, se nourrit de Saint-Simon, de Fourier, et de la philosophie des romantiques allemands. Le grand problème qu’elle se pose est celui des relations de la Russie et de l’Europe. La première réponse importante sera donnée par un occidentaliste convaincu.

Pierre Tchaadaïev (1790-1856), ancien officier de la Garde, disciple de Maistre, de Bonald et de Schelling, publie en 1836, dans une revue de Moscou, sa première Lettre Philosophique (traduite du français en russe). Toutes les ambiguïtés que nous retrouverons chez ses amis, ennemis et successeurs russes sont en germe dans ces Lettres : « Il nie l’histoire de son pays, écrit [p. 277] Berdiaev, et sa négation est précisément le type de la négation russe. » Il veut que la Russie s’européanise, et il affirme que le peuple russe est seul capable de résoudre les problèmes spirituels et sociaux de l’Occident. Le tzar l’ayant fait déclarer fou, il publie L’Apologie d’un fou, où il réitère sa condamnation du passé russe mais sa foi dans la destinée messianique du peuple russe. Voici la définition lumineuse de l’Europe qu’il oppose aux ténèbres fécondes de la Russie 231  :

Les peuples de l’Europe ont une physionomie commune, un air de famille. Malgré la division générale de ces peuples en branche latine et teutonique, en Méridionaux et Septentrionaux, il y a un lien commun qui les unit tous dans un même faisceau, bien visible pour quiconque a approfondi leur histoire générale. Vous savez qu’il n’y a pas bien longtemps encore toute l’Europe s’appelait la chrétienté, et ce mot avait sa place dans le droit public. Outre ce caractère général, chacun de ces peuples a un caractère particulier, mais tout cela n’est que de l’Histoire et de la tradition. Cela fait le patrimoine héréditaire d’idées de ces peuples. Chaque individu y jouit de son usufruit, amasse dans la vie, sans fatigue, sans travail, ces notions éparses dans la société et en fait son profit. Faites vous-même le parallèle et voyez ce que nous pouvons recueillir ainsi dans le simple commerce d’idées élémentaires, pour nous en servir tant bien que mal à nous diriger dans la vie ? Et remarquez qu’il ne s’agit ici ni d’étude ni de lecture, de rien de littéraire ou de scientifique, mais simplement du contact des intelligences ; de ces idées qui s’emparent de l’enfant au berceau, qui l’environnent au milieu de ses jeux, que sa mère lui souffle dans ses caresses ; qui, sous la forme de sentiments divers, pénètrent dans la moelle de ses os avec l’air qu’il respire, et qui ont déjà fait son être moral avant qu’il soit livré au monde et à la société. Voulez-vous savoir qu’elles sont ces idées ? Ce sont les idées de devoir, de justice, de droit, d’ordre. Elles dérivent des événements mêmes qui y ont constitué la société ; elles sont des éléments intégrants du monde social de ces pays.

C’est l’atmosphère de l’Occident ; c’est plus que de l’histoire, c’est plus que de la psychologie, c’est la physiologie de l’homme de l’Europe. Qu’avez-vous à mettre à la place de cela chez nous ?

Toutes les nations de l’Europe se tenaient par la main en avançant dans les siècles. Quelque chose qu’elles fassent aujourd’hui pour diverger chacune dans leur sens, elles se retrouvent toujours sur la même route. Pour concevoir le développement de famille de ces peuples, il n’est pas besoin d’étudier l’histoire. Lisez seulement le Tasse, et voyez-les tous prosternés au pied des murs de Jérusalem. Rappelez-vous que, pendant quinze siècles, ils n’ont eu qu’un seul [p. 278] idiome pour parler à Dieu, qu’une seule autorité morale, qu’une seule conviction. Songez que, pendant quinze siècles, chaque année, le même jour, à la même heure, dans les mêmes paroles, tous à la fois ils élevaient leurs voix vers l’Être suprême, pour célébrer sa gloire dans le plus grand de ses bienfaits.

Et cependant, Tchaadaïev ne croit pas que la Russie soit d’Europe — bien qu’elle soit destinée à sauver l’Europe en adoptant ses formes de pensée, son sens de la durée, de la continuité, de l’unité…

Dans ses Lettres philosophiques, il reprend l’idée que la Russie n’a rien donné au monde :

Solitaires dans le monde, nous n’avons rien donné au monde, nous n’avons rien appris au monde ; nous n’avons pas versé une seule idée dans la masse des idées humaines ; nous n’avons en rien contribué au progrès de l’esprit humain, et tout ce qui nous est revenu de ce progrès, nous l’avons défiguré. Nous ne nous sommes donné la peine de rien imaginer nous-mêmes, et, de tout ce que les autres ont imaginé, nous n’avons emprunté que des apparences trompeuses et le luxe inutile. 232

Mais dans une lettre de 1835, il pousse cette autocritique jusqu’au point « dialectique » où elle se renverse : du désert russe sortira le messie de la culture européenne :

Il ne s’agit donc nullement pour nous de courir après les autres ; il s’agit de nous apprécier franchement, de nous concevoir tels que nous sommes, de sortir du mensonge, et de nous placer dans la vérité. Après cela, nous avancerons, et nous avancerons plus rapidement que les autres, parce que nous sommes venus après eux, parce que nous avons toute leur expérience et tout le travail des siècles qui nous ont précédés. Les gens de l’Europe se méprennent étrangement sur notre compte. Voilà M. Jouffroy, par exemple, qui nous apprend que nous sommes destinés à civiliser l’Asie. C’est fort bien ; mais demandez-lui donc, je vous prie, quels sont les peuples de l’Asie que nous avons civilisés ? Apparemment les mastodontes et les autres populations fossiles de la Sibérie, seules races d’êtres, à ma connaissance, que nous ayons tirés de l’obscurité, et cela encore grâce aux Pallas et Fischer. Ils s’obstinent à nous livrer l’Orient ; par une sorte d’instinct de nationalité européenne, ils nous refoulent en Orient pour ne plus nous rencontrer en Occident. Ne soyons pas dupes de leur artifice involontaire ; cherchons nous-mêmes à découvrir notre avenir, et ne demandons pas aux autres ce que nous avons à faire. L’Orient est aux maîtres de la mer, cela est évident, [p. 279] nous en sommes beaucoup plus éloignés que les Anglais, et nous ne sommes plus au temps où toutes les révolutions de l’Orient partaient de l’Asie centrale. La nouvelle Charte de la Compagnie des Indes, voilà désormais le véritable élément civilisateur de l’Asie. C’est l’Europe au contraire, que nous sommes destinés à instruire sur une infinité de choses qu’elle ne saurait concevoir sans cela. Ne riez pas, vous savez que c’est mon intime conviction. Un jour viendra où nous nous placerons au milieu de l’Europe politique, plus puissants alors par notre intelligence que nous sommes aujourd’hui par notre force matérielle. Tel sera le résultat logique de notre longue solitude : toujours les grandes choses sont venues du désert. La puissante voix qui vient de retentir dans le monde servira singulièrement à hâter l’accomplissement de nos destinées. Frappée de stupeur et d’épouvante, l’Europe nous a repoussés avec colère ; la page fatale de notre histoire, écrite de la main de Pierre le Grand, est déchirée : grâce à Dieu, nous ne sommes plus de l’Europe ; dès ce jour donc notre mission universelle a commencé.

Tchaadaïev est ici tout près des adversaires les plus acharnés de son Apologie d’un Fou.

Un an plus tard, en 1837, paraît le premier numéro de la revue des Slavophiles, partisans d’un nationalisme spirituel et culturel, de l’orthodoxie pure et des coutumes ancestrales de la Russie paysanne, telles que le mir, adversaires donc de « l’Europe », et cette revue s’intitule Europa ! Par la plume d’Ivan Kireievsky, son principal rédacteur, elle oppose à l’Europe la notion d’enthousiasme, qui serait restée le privilège des Russes et que nos pays de l’Ouest auraient perdue ; mais cette notion se trouve empruntée à Schelling… À l’égard de l’Europe décomposée et désunie, irréligieuse, révolutionnaire, matérialiste et bourgeoisement satisfaite , la mission de la Russie authentique est d’inverser l’œuvre de Pierre le Grand : le salut de l’Europe sera russe. Pour Kireievsky et ses amis, la notion d’hégémonie organisatrice est capitale :

Mais pour que l’unité de l’Europe se constitue organiquement et harmonieusement, il est nécessaire qu’existe un centre défini, un peuple qui domine les autres de sa supériorité politique et culturelle.

Toutes les grandes nations de l’Europe ont exercé successivement cette hégémonie. Mais elles sont épuisées. L’Amérique n’est que leur projection. Seule la Russie reste capable — bien que non européenne ou à cause de cela même — de restaurer [p. 280] l’Europe en la rendant conforme au génie russe ; pourtant, cela ne pourra se faire qu’avec l’aide de l’Europe…

… notre nationalité a été jusqu’ici une nationalité barbare, grossière, immobile à la chinoise. La civiliser, l’élever, lui donner la vie et le pouvoir d’évoluer, ne serait possible que par la médiation d’une influence étrangère ; et comme jusqu’ici toute notre civilisation s’inspire de l’étranger ce n’est que de l’étranger que nous pourrons la recevoir jusqu’au moment où nous égalerons le reste de l’Europe. Alors, quand la civilisation commune de l’Europe coïncidera avec le nôtre propre, naîtra une civilisation vraiment russe, expression de la vie spirituelle d’une nation instruite, d’une civilisation stable, profonde, vivante et pleine de conséquences heureuses, pour la Russie et pour l’humanité.

Telles sont les données du débat qui animera l’intelligentzia jusqu’à la fin du siècle. Il faut avouer qu’aux yeux d’un Européen d’aujourd’hui, les thèses communes aux deux écoles (décadence européenne, messianisme russe à la fois religieux et social), paraissent plus décisives que les points de désaccord (appréciation de la valeur du passé russe, insistance sur la religion et ses conséquences sociales, ou au contraire sur un socialisme fortement marqué par le dogmatisme byzantin).

Nicolas Berdiaev, dans une page étonnante de ses Sources et Sens du communisme russe (cité plus haut) donne une description de l’Intelligentzia russe que toute l’histoire récente de la vie soviétique illustre et confirme.

Les Russes ont témoigné d’une disposition spéciale à adopter les idées occidentales et à les brasser ensuite selon leur mode particulier. Or, ce mode particulier consiste presque toujours à y introduire le dogmatisme. Ce qui, en Occident, était théorie scientifique, sujette à la critique, hypothèse, ou, en tout cas, vérité relative et partielle, sans prétention à l’universalité, — s’est mué, pour l’intelligentzia russe, en une affirmation qui confinait à la révélation religieuse. Les Russes se donnent tout entiers, la réserve ou le criticisme sceptique leur est une attitude presque étrangère. Sans doute, y a-t-il là une lacune, un défaut qui doit les faire tomber dans la confusion ou dans l’erreur, mais c’est aussi une sorte de vertu qui témoigne d’un élan religieux total de l’âme. L’intelligentziste russe applique à la science ces méthodes idolâtriques. Lorsqu’il s’est fait darwinien, le darwinisme a été pour lui, non pas une théorie biologique sujette à la discussion, mais un dogme, et désormais tous ceux qui n’acceptaient pas ce dogme, et, par exemple, les partisans de Lamarck, étaient en butte à son mépris. Le philosophe le plus important du xixe siècle, Vladimir Soloviev, a pu dire que les « intelligentzistes » russes [p. 281] pratiquaient une foi basée sur ce syllogisme étrange : « L’homme descend du singe, donc nous devons nous aimer les uns les autres. »

On comprend que Léon Tolstoï (1828-1910), dans le préambule de son pamphlet intitulé « Les Décembristes », ait pu railler l’époque où l’on vit :

… des revues, brandissant les bannières les plus diverses, développant des principes européens dans un sens européen, mais avec une philosophie russe, et des revues de sens exclusivement russe, développant des principes russes, mais avec une philosophie européenne […]. Tout le monde cherchait à déterrer de nouvelles questions et à les résoudre, tout le monde écrivait, lisait, pérorait, élaborait des projets, voulait tout réformer, détruire, changer, — et tous les Russes, comme un seul homme, étaient dans un état d’exaltation indescriptible…

Qui peut dire si Tolstoï se sent plus près des Slavophiles que des occidentalistes quand il écrit 233  :

Il n’y a pas de raison de croire que les Russes soient nécessairement soumis à la même loi de progression de la civilisation qui régit les peuples européens, ni que cette progression soit un bien…

Le peuple russe doit non se prolétariser, à l’imitation de l’Europe et de l’Amérique, mais au contraire, il doit résoudre chez lui le problème agraire en supprimant la propriété foncière. Ainsi il indiquera aux autres peuples la voie vers une vie raisonnable, libre et heureuse, étrangère à l’industrie, aux fabriques, à la violence et à l’esclavage capitaliste. Telle est sa haute mission historique.

Et certes, pour un théologien Slavophile comme Wladimir Soloviev, la mission de la Russie tient tout entière dans la spiritualité de l’Orthodoxie, tandis que pour le révolutionnaire occidentaliste Alexandre Herzen (1812-1870), « le peuple russe est en premier lieu le peuple social, celui qui veut réaliser l’ordre social et économique ici-bas ». Dans les deux cas, il y a mission et messianisme, mission (divine ou historique) de la Russie, face à l’Europe qui a perdu la vraie religion ou qui manque du vrai sens social.

En fin de compte, le débat Russie-Europe ne se ramène-t-il pas au débat fondamental entre l’Orient et l’Occident sur le rôle et la nature de la « civilisation » elle-même ? C’est bien ce [p. 282] que nous suggère un des plus grands poètes lyriques de la Russie, Fiodor Ivan Tioutchev (1803-1873) lorsqu’il écrit :

Un bien grand inconvénient de notre position, c’est cette obligation où nous sommes d’appeler du nom d’Europe un fait qui ne devrait jamais s’appeler que par son propre nom : Civilisation.

C. Dostoïevski et la mission de la Russie

Toutes ces contradictions, apparentes ou réelles, nous allons les retrouver, pressées en rangs serrés, fiévreuses et exaltées comme les hachures de Van Gogh et tourmentées comme ses nuages, dans les œuvres de Dostoïevski. À la question de savoir si la Russie appartient ou non à l’Europe, personne n’a répondu d’une manière à la fois plus abondante, plus sincère, et plus désespérément ambiguë. Il ne manque pas d’Européens de nos jours pour protester contre une prétendue « exclusion de la Russie » dont les conseils européens, non pas Staline, seraient responsables. Dostoïevski ne ferait-il pas partie du trésor culturel de l’Europe ? Voyons ce que lui-même en a dit.

Fiodor Michaïlovitch Dostoïevski (1821-1881) se mit à publier en 1876 son Journal d’un Écrivain, gazette mensuelle dont il était le seul rédacteur. Des pages qu’il y consacre aux rapports entre la Russie et l’Europe, on a pu composer tout un livre 234 . En voici quelques brefs extraits.

L’idée constante de Dostoïevski est celle de la mission de l’Orthodoxie, en laquelle seule

…la face divine du Christ s’est conservée dans toute sa pureté. Peut-être est-ce là toute la mission prédestinée du peuple russe dans l’humanité, qu’il ait à conserver en lui cette image divine afin, lorsque le temps sera venu, de la révéler à un monde qui a perdu sa voie…

Ce « monde » est en réalité l’Europe :

En Europe, est-ce que toutes les forces qui tendaient à l’union, et sur lesquelles nous comptions tant nous-mêmes, ne se sont pas évanouies comme un triste mirage ? Est-ce que la décomposition et l’individualisation ne s’y font pas sentir plus encore que chez nous ? Voilà une question qui ne peut échapper à l’homme russe. Où donc est le vrai Russe qui ne pense pas avant tout à l’Europe ?…

Jamais encore l’Europe n’a été aussi travaillée, et par autant [p. 283] d’éléments hostiles qu’à notre époque. On dirait que tout est sapé, miné par en dessous et que l’on n’attend plus que la première étincelle…

Qu’est-ce que cela nous fait, à nous, puisque cela se passe en Europe et non en Russie ? Mais c’est que l’Europe frappera à notre porte et nous criera de venir la sauver quand viendra l’heure dernière et que l’ordre des choses actuel sera sur le point de finir. Elle nous demandera notre aide, non sans quelque droit, elle l’exigera, nous ordonnant de la lui accorder ; elle nous dira que nous faisons partie d’elle-même, que par conséquent le même ordre de choses se retrouve chez nous comme chez elle, que ce n’est pas en vain que pendant deux cents ans nous l’avons imitée et nous sommes vantés d’être des Européens, donc en la sauvant nous nous sauverons nous-mêmes…

Mais quand l’Europe viendra réellement frapper chez nous pour que nous nous levions et allions chez elle sauver l’Ordre, peut-être alors, pour la première fois, comprendrons-nous subitement à quel point nous avons toujours été dissemblables de l’Europe, en dépit de notre désir deux fois séculaire d’appartenir à l’Europe, désir et rêve qui nous ont poussés à des actes si forcenés. Il se peut aussi que nous ne le comprenions point, car il sera bien tard. Et s’il en est ainsi, nous ne comprendrons certainement pas ce que l’Europe attend de nous, ce qu’elle nous demande, et en quoi nous pourrions alors lui être utiles. N’irions-nous pas, au contraire, mettre à la raison l’ennemi de l’Europe et de son ordre par le même « fer et feu » que le prince de Bismarck ? C’est alors, certes, si nous accomplissons cet exploit, que nous pourrons hardiment nous féliciter d’être tout à fait des Européens ! 235

Dostoïevski pense d’ailleurs que la Russie, tout en n’étant pas d’Europe sera bientôt la plus forte nation d’Europe :

Dans le numéro de mars de mon Journal, je me suis laissé aller à quelques rêveries sur l’avenir de l’Europe. Mais ce n’est plus une rêverie, c’est presque une certitude qui me fait dire que bientôt la Russie sera peut-être la plus forte nation de l’Europe. Cela résultera du fait que toutes les grandes puissances en Europe seront détruites pour un motif bien simple : toutes seront affaiblies et sapées par les efforts mal  satisfaits  de leur démocratie, par la proportion trop considérable des éléments appartenant aux basses classes, prolétaires et indigents.

Voilà qui ne saurait arriver en Russie : notre Démos est  satisfait , et plus ça ira, plus il sera  satisfait, car tout converge à cela, par une commune disposition, ou mieux, d’un commun accord. Il ne restera donc qu’un seul colosse sur le continent européen : la Russie. Peut-être [p. 284] cela se produira-t-il encore plus tôt qu’on ne pense. L’avenir de l’Europe appartient à la Russie… 236

Ses affirmations réitérées (dans son journal et dans ses romans) sur l’amour des Russes pour l’Europe, leur « seconde patrie », n’ont en somme d’autre effet que de mieux souligner la dualité existante et que certains Européens s’obstinent à nier. Cette dualité, selon Dostoïevski, ne s’effacera qu’au jour où l’humanité tout entière sera réunie dans la vraie religion — ou absorbée par la Russie, ce qui revient sans doute au même dans son esprit.

[…] Nous autres Russes nous avons deux patries : notre Russie et l’Europe, quand bien même nous nous appellerions Slavophiles, et daignent ceux-ci ne pas s’en offusquer ! Il est inutile de protester contre un fait semblable. La plus haute parmi les hautes missions que nous autres Russes nous sentons devoir un jour assumer, c’est la mission de grouper l’humanité en un seul faisceau, car nous, ce n’est pas seulement la Russie, le panslavisme, c’est l’humanité tout entière que nous servons…

Beaucoup de ce que nous avons emprunté à l’Europe et transplanté chez nous n’a pas été servilement imité par nous, mais se trouve désormais en nous, amalgamé à notre chair et à notre sang…

La Convention française de 1793, tout en décernant un brevet de citoyen au poète allemand Schiller, l’ami de l’humanité, et bien qu’elle ait fait par là un beau geste, voire un geste superbe et prophétique, ne soupçonnait certainement pas qu’à l’autre extrémité de l’Europe, dans la Moscovie inculte, ce même Schiller était bien plus national et beaucoup plus cher aux Russes barbares non seulement qu’à la France de ce temps-là, mais à celle de tout le xixe siècle, où Schiller, citoyen français et ami de l’humanité, n’a jamais été connu que des professeurs de littérature, et encore pas de tous, et très partiellement.

Or, Schiller s’est incorporé à l’âme russe, il a laissé sur elle son empreinte, il a presque marqué une période dans l’histoire de notre civilisation. Cette façon à nous de considérer la littérature universelle est un phénomène à peu près sans exemple chez les autres peuples, aussi loin qu’on remonte dans l’histoire […], ce qui prouve que tout poète européen, tout individu qui là-bas se lève pour énoncer une pensée originale, manifester une force active, ne peut manquer de devenir aussitôt un poète russe, ne peut échapper à la pensée russe, ne peut manquer d’être presque une force russe […] 237

[p. 285] Non, la Russie ne sera jamais d’Europe … à moins que l’Europe ne devienne russe. Et le ton monte :

La Russie est quelque chose de tout à fait à part, ne ressemblant en rien à l’Europe, et doué de sa vie propre. L’Europe a peut-être grand tort de se moquer des Russes en les qualifiant de révolutionnaires : car nous sommes des révolutionnaires non seulement pour détruire là où nous n’avons rien construit, comme des Huns et des Tartares, mais en vue de quelque autre chose, que nous ignorons encore il est vrai (ceux qui connaissent le secret le gardent pour eux). En un mot, nous sommes révolutionnaires, par nécessité personnelle si l’on peut dire, voire par conservatisme […] 238

Ils ne savent pas que nous sommes invincibles, que si nous pouvons fort bien perdre des batailles, nous n’en resterons pas moins invincibles, justement grâce à l’unité de notre esprit national et de notre conscience nationale. Nous ne sommes pas la France qui est tout entière dans Paris, nous ne sommes pas l’Europe qui tout entière dépend des Bourses de sa bourgeoisie et de la tranquillité de ses prolétaires, tranquillité que les gouvernements de là-bas s’efforcent d’acheter et qu’ils obtiennent tout au plus pour un laps de temps…

Tirons l’épée, s’il le faut, au nom des malheureux persécutés, quand bien même ce serait aux dépens de nos intérêts actuels. Nous n’en croirons que plus fortement à la véritable mission de la Russie, à sa puissance et à sa vérité : se sacrifier pour ceux qui, en Europe, sont opprimés et abandonnés au nom des prétendus intérêts de la civilisation.

Il faut que les organes politiques reconnaissent la vérité, cette vérité même du Christ telle qu’elle est reconnue par le simple croyant. Il faut bien que la vérité soit conservée quelque fart, que tout au moins une nation serve de flambeau. Qu’adviendrait-il sans cela ? 239

Au nom de la véritable religion et pour leur bien, les Européens opprimés par une fausse « civilisation » sont invités à se laisser éclairer et libérer par la sainte Russie, sous peine « de sombrer dans le cynisme » et d’y trouver leur fin, « vers laquelle il semble bien qu’ils s’acheminent »…

Dans ses romans, Dostoïevski reprend ces mêmes « idées » — ou plutôt prophéties — mais les expose d’une manière moins haletante, et sur un ton plus ample et nostalgique : ce qui semblait contradiction dans ses articles devient jeu de symboles poétiques. Un même « rêve de l’Europe » le hante, qu’il fait rêver successivement au Stavroguine des Possédés, au Versilov [p. 286] de L’Adolescent, et à l’homme ridicule du Journal d’un Écrivain. Nous en donnons ici la version tirée de L’Adolescent 240 , la plus complète et la plus belle. Le soleil couchant du tableau de Claude Lorrain, après avoir illuminé L’Âge d’Or de l’humanité européenne devient soudain, mêlé aux flammes des Tuileries, l’éclairage du Grand Soir et de la fin de l’Europe.

Je n’oublierai jamais mes premiers instants d’Europe… Je te raconterai une de mes premières impressions d’alors, un songe que j’ai eu, un véritable songe.

Il y a à Dresde, au Musée, un tableau de Claude Lorrain que le catalogue intitule L’âge d’or, j’ignore d’ailleurs pourquoi… Je l’avais remarqué en passant. Je vis donc en songe ce tableau, seulement pas en peinture, mais comme une réalité. Je ne sais d’ailleurs pas exactement ce que je vis ainsi ; comme dans le tableau, un coin de l’Archipel, il y a plus de trois mille ans ; des vagues bleues et caressantes, des îles et des rochers, une côte fleurie, dans le lointain un panorama féerique, un coucher de soleil séducteur…. impossible de rendre cela en paroles. C’est l’humanité européenne qui se rappelle son berceau : cette idée emplit mon âme d’un amour filial. C’était là le paradis terrestre de l’humanité : les dieux descendus du ciel et s’apparentant aux hommes… Oh ! qu’ils étaient beaux, ces hommes-là ! Ils se levaient et s’endormaient heureux et innocents ; les prés et les bocages s’emplissaient de leurs chants et de leurs cris joyeux ; un immense surplus d’énergies vierges se répandait en amour et en joies naïves. Le soleil les inondait de chaleur et de lumière, en admirant ces merveilleux enfants… Songe merveilleux, sublime aberration de l’humanité ! L’âge d’or est le rêve le plus invraisemblable de tous ceux qui ont jamais été, mais pour lui des hommes ont donné toute leur vie et toutes leurs forces, pour lui sont morts et ont été tués les prophètes, sans lui les peuples ne veulent pas vivre et ne peuvent pas même mourir ! Et toute cette sensation, je l’ai vécue dans ce rêve ; les rochers et la mer, les rayons obliques du soleil couchant, tout cela il me semblait le voir encore, lorsque je m’éveillai et ouvris les yeux, littéralement baigné de larmes. J’étais heureux, je m’en souviens. Une sensation de bonheur encore inéprouvé traversa mon cœur, jusqu’à la douleur ; c’était un amour de toute l’humanité. C’était maintenant tout à fait le soir ; à travers la verdure des fleurs placées sur la fenêtre, un faisceau de rayons obliques frappait la vitre de ma petite chambrette et m’inondait de lumière. Eh bien, mon ami, eh bien ! ce soleil couchant du premier jour de l’humanité européenne, que je voyais dans mon songe, se transforma tout à coup pour moi, dès que je m’éveillai, en une réalité, en soleil couchant du dernier jour de l’humanité européenne ! [p. 287] À ce moment surtout on entendait tinter sur l’Europe un glas d’enterrement. Je ne veux pas parler seulement de la guerre, ni des Tuileries ; je savais sans cela que tout passerait, toute la figure du vieux monde européen, tôt ou tard ; mais moi, en Européen russe, je ne pouvais pas l’admettre. Oui, ils venaient alors de brûler les Tuileries… Oh ! sois tranquille, je sais que c’était « logique ». Et je comprends bien la puissance irrésistible de l’idée courante, mais, comme représentant de la haute pensée russe, je ne pouvais l’admettre, car la haute pensée russe est la conciliation universelle des idées. Et qui aurait pu comprendre alors cette pensée, dans le monde entier : j’étais seul et errant. Je ne parle pas de moi personnellement, mais de la pensée russe. Là-bas, il y avait combat et logique ; là-bas le Français n’était que Français, l’Allemand qu’Allemand, et cela avec une intensité plus forte que jamais au cours de toute leur histoire ; par conséquent, jamais le Français n’a fait autant de mal à la France, ni l’Allemand à son Allemagne qu’à cette époque-là ! Dans toute l’Europe, il n’y avait pas alors un seul Européen ! Moi seul, entre tous les pétroleurs, pouvais leur dire en face que leurs Tuileries étaient une erreur ; moi seul entre tous les conservateurs-vengeurs pouvais dire aux vengeurs que les Tuileries étaient un crime sans doute mais n’en étaient pas moins logiques. Et cela, mon petit, parce que seul, en tant que Russe, j’étais alors en Europe l’unique Européen. 241

J’émigrai, poursuivit-il, et je ne regrettai rien de ce que je laissais derrière moi. Tout ce que j’avais de forces, je l’avais mis au service de la Russie tant que j’y avais vécu ; une fois parti, je continuai à la servir, en élargissant seulement mon idée. Mais en la servant ainsi, je la servais infiniment mieux que si j’avais été tout bonnement Russe, comme le Français d’alors n’était que Français, et l’Allemand qu’Allemand. En Europe, on ne le comprendra toujours pas. L’Europe a créé les nobles types du Français, de l’Anglais, de l’Allemand, mais de son homme futur elle ne sait encore à peu près rien. Et je crois bien qu’elle n’en veut encore rien savoir. C’est compréhensible : ils ne sont pas libres, tandis que nous sommes libres. Moi seul en Europe, avec mon ennui russe, étais alors libre.

Note bien, mon ami, une bizarrerie : chaque Français peut servir, avec sa France, l’humanité, à condition seulement qu’il reste surtout Français ; de même pour l’Anglais et l’Allemand. Seul, le Russe, même à notre époque, c’est-à-dire bien avant qu’ait été dressé le bilan général, a reçu la faculté d’être le plus Russe précisément lorsqu’il est le plus Européen. C’est la distinction nationale la plus essentielle qui nous sépare de tous les autres, et, à cet égard, nous [p. 288] ne sommes comme personne […] Oh ! ce n’est pas seulement le sang qui coulait alors qui m’a tant épouvanté, ce ne sont pas même les Tuileries, mais tout ce qui devait suivre. Ils étaient condamnés à se battre encore longtemps, parce qu’ils sont encore trop Allemands et Français et qu’ils n’ont pas achevé leur action dans ces rôles. Jusqu’alors, j’avais regret des destructions. Pour le Russe, l’Europe est aussi précieuse que la Russie ; chaque pierre y est douce et chère à son cœur. L’Europe n’était pas moins notre patrie que la Russie. Davantage même !… et, reconnais-le, mon ami, c’est un fait remarquable que, voici déjà près d’un siècle, la Russie ne vit décidément plus pour elle-même, mais uniquement pour l’Europe ! Quant à eux, ils sont voués à de terribles souffrances, avant d’atteindre au royaume de Dieu.

Finis Europæ… Dans les Frères Karamazov, Ivan parle en ces termes de son prochain départ pour l’Europe :

Je sais bien que je vais dans un cimetière, mais c’est le plus cher de tous les cimetières…

Tout proche des Russes par la passion spirituelle, annonçant Nietzsche (qui venait de le découvrir, lorsqu’il sombra dans la démence), Soeren Kierkegaard (1813-1856) appartient à son siècle comme l’œil à la tombe de Caïn. C’est notre temps qui l’a compris. Où le classer ? Tout l’existentialisme vient de lui, et c’est le contraire d’un système. Plaçons-le entre deux chapitres, comme il eût souhaité, lui qui demandait que l’on inscrivît sur sa tombe : « Le Solitaire » :

Toute l’Europe, avec la hâte d’une passion croissante, se perd dans des problèmes mondains qui ne sauraient être résolus que par le divin, et auxquels seul le christianisme pourrait répondre, a déjà répondu depuis longtemps. Depuis que le Quatrième État — c’est-à-dire : tous les hommes — est apparu, il est devenu impossible d’avancer d’un pas vers la solution du problème de l’égalité de l’homme avec l’homme, selon ce monde dont l’essence est la diversité ; oui, même si toute circulation en Europe était interrompue, si l’on devait nager dans le sang, si tous les ministres perdaient le sommeil à force de réfléchir et si chaque jour une dizaine d’entre eux perdaient la raison, tandis que dix autres reprendraient le problème où ils l’ont laissé, quitte à devenir fous eux-mêmes, — cette voie est barrée pour toujours ; et cette frontière se rit de tous les efforts humains, se rit de la mesquinerie du temporel face au droit suprême et seigneurial de l’éternel, lorsque le temporel prétend expliquer à la manière du monde ce qui doit rester une énigme dans le temps, et ce que l’éternel seul peut expliquer et expliquera. Le problème est religieux… [p. 289] Pour regagner l’éternel, il se peut que massacres et bombardements soient nécessaires, item que de nombreux ministres perdent la raison… Mais nul ne peut savoir combien de temps l’on passera dans la pure convulsivité. 242

4.

De l’historisme au pessimisme

Lorsqu’on passe sans transition des pages passionnément ambivalentes ou apocalyptiques consacrées par les Russes à l’Europe, aux ouvrages sereins, objectifs et classiques du grand historien allemand Léopold von Ranke (1795-1886), un sentiment d’incongruité profond s’empare de l’esprit : ou bien les descriptions des Russes sont délirantes et ne reflètent que leur propre esprit, ou bien le sobre interprète de l’Europe n’a simplement pas vu les réalités parmi lesquelles il a vécu pendant près d’un siècle. Les deux mondes en tout cas ne sont pas contemporains, en dépit de leurs dates identiques. Que si l’on demandait lequel est le plus vrai, il serait vain d’espérer aucune réponse sérieuse : les méthodes ne sont pas comparables ici et là, et les fins d’ordres différents.

Ranke est en plus d’un sens l’anti-Hegel, par sa volonté d’objectivité, de sobriété spirituelle, de description contrôlée de « ce qui s’est vraiment passé », et par son refus de tout système dialectique permettant de survoler les faits et dotant l’évolution d’on ne sait quelle énergie intrinsèque : « Chaque génération est immédiate à Dieu », écrit-il en une formule célèbre.

Une nation ou une société, selon lui, ne conquiert que par sa « culture » le droit de jouer un rôle actif dans l’histoire mondiale. La primauté appartient donc à l’ensemble européen, qu’il définit comme le domaine « romano-germanique » : Italie — France — Espagne d’un côté, Allemagne — Angleterre — Scandinavie de l’autre. César, par sa conquête des Gaules a rendu possible cette configuration, dont Charlemagne, « prince de la culture », a créé la première unité. Sous la conduite des Papes romains et des Empereurs germains, la « liaison de l’Europe entière » n’a cessé de se développer et de s’affirmer. Ranke ne croit nullement que le conflit de la Papauté et de l’Empire, puis du Catholicisme et de la Réforme, aient été des grands malheurs pour l’Europe, car cette bipolarité

[p. 290] … a de profondes racines dans la nature même des choses et c’est même grâce à ces conflits que l’esprit de l’Europe a mûri.

Tensions fécondes donc, et non pas déchirements catastrophiques ; elles ne doivent pas empêcher l’historien fidèle aux faits de constater

… que le complexe des États chrétiens d’Europe doit être considéré comme un ensemble, en quelque sorte comme un État.

Certes, Ranke a vu le danger beaucoup plus grave que représentent pour l’unité foncière de l’Europe les souverainetés nationales absolues :

Cependant, celui qui s’efforce de ne voir qu’une simple tendance de l’histoire universelle dans cette importance de plus en plus grande que prennent les souverainetés nationales, ignore complètement ce que le tocsin annonce. En effet, à la suite de tous ces efforts, tant de tendances destructives se sont réunies que, si celles-ci venaient à l’emporter, la culture et la chrétienté mêmes seraient menacées. 243

Sans doute a-t-il sous-estimé l’urgence et l’ampleur du péril. Ses derniers ouvrages — contemporains du Journal d’un Écrivain de Dostoïevski ! — sont à la gloire de la civilisation et du génie chrétien de l’Europe, summum bonum de l’humanité.

Élevons notre pensée, non par l’imagination, mais par une considération rigoureuse du déroulement des faits, afin d’avoir une vue générale de l’histoire universelle…

Si variés que puissent être nos déchirements intérieurs, si différentes et souvent même hostiles nos tendances, nous n’en formons pas moins, par rapport au reste du monde, une unité. Autrefois d’autres nations et d’autres ensembles de peuples furent florissants, qui étaient animés par d’autres principes, qui se sont donné des institutions internes et qui les ont développées jusqu’à un achèvement remarquable en soi : il n’en reste pour ainsi dire rien maintenant. Combien menaçant et puissant était autrefois l’Islam, face à l’Occident. Il n’y a pas si longtemps que les Tartares, déferlant à travers la Pologne, s’approchaient des frontières allemandes ; que le Turc occupait la Hongrie et assiégeait Vienne ; et pourtant ces dangers sont maintenant loin de nous…

L’Empire Ottoman est écrasé, traversé de tous côtés par le fait chrétien. Disons-le tout net : par « fait chrétien » nous n’entendons pas exclusivement la religion ; les mots « culture » et « civilisation », eux aussi, ne désignent qu’incomplètement la chose. C’est le génie [p. 291] de l’Occident. C’est l’esprit qui transforme les peuples en armées bien organisées, qui construit les routes, creuse les canaux, s’approprie les mers en les couvrant de flottes, remplit les lointains continents de colonies, sonde les mystères de la nature par la recherche scientifique, pénètre dans tous les domaines du savoir en les renouvelant par un travail incessant, sans pour autant perdre de vue la vérité éternelle, enfin qui fait régner l’ordre et la loi parmi les hommes malgré la diversité de leurs passions. Cet esprit, nous le voyons accomplir des progrès énormes. Il a conquis l’Amérique, l’enlevant aux forces brutes de la nature et aux peuplades indomptables qui l’habitaient, puis il l’a transformée complètement ; par différentes voies il pénètre jusqu’au fond de la lointaine Asie où il n’y a guère que la Chine qui puisse encore lui barrer le passage ; il enserre l’Afrique, ayant occupé toutes ses côtes. Irrésistible, multiforme, inégalable, invincible grâce à ses armes et à sa science, il se rend maître du monde. 244

Ernest Renan (1823-1892) lui aussi vit dans un univers spirituel et historique où la prééminence de l’Europe dans la civilisation mondiale ne saurait être mise en question. Si Renan plus que Ranke croit au progrès, non sans se faire à son sujet quelques illusions rationalistes (ainsi dans L’Avenir de la Science), il a su voir mieux que Ranke le danger du nationalisme pour l’Europe, pour « les intérêts de la raison et de la civilisation ». C’est la guerre de 1870, illustrant les conséquences tragiques du nationalisme d’État, qui l’oblige, toutes affaires cessantes, à faire face aux problèmes historiques et moraux que pose le fait national.

À l’idée romantique et herderienne d’une nation fondée sur la race, la langue, la naissance, le passé, Renan oppose l’idée d’une nation fédérée par le « consentement actuel » des populations et par leur « volonté de vivre ensemble » en vue d’un avenir commun. Cette analyse capitale pour toute l’évolution de l’idée européenne dont il formule la thèse en plein drame collectif, il choisit de l’adresser personnellement à l’un de ses pairs dans la science neuve des civilisations, le professeur allemand David Strauss. Sa première lettre est datée du début de la guerre, sa seconde lettre de la fin. L’idée de fédération y surgit une fois de plus, comme la solution évidente des déchirements absurdes de l’Europe :

La paix ne peut, à ce qu’il semble, être conclue directement entre [p. 292] la France et l’Allemagne ; elle ne peut être l’ouvrage que de l’Europe, qui a blâmé la guerre et qui doit vouloir qu’aucun des membres de la famille européenne ne soit trop affaibli. Vous parlez à bon droit de garanties contre le retour de rêves malsains ; mais quelle garantie vaudrait celle de l’Europe, consacrant de nouveau les frontières actuelles et interdisant à qui que ce soit de songer à déplacer les bornes fixées par les anciens traités ? Toute autre solution laissera la porte ouverte à des vengeances sans fin. Que l’Europe fasse cela, et elle aura posé pour l’avenir le germe de la plus féconde institution, je veux dire d’une autorité centrale, sorte de congrès des États-Unis d’Europe, jugeant les nations, s’imposant à elles, et corrigeant le principe des nationalités par le principe de fédération…

Le principe de la fédération européenne peut ainsi offrir une base de médiation semblable à celle que l’Église offrait au Moyen Âge. 245

… La guerre sera sans fin, si l’on n’admet des prescriptions pour les violences du passé. La Lorraine a fait partie de l’empire germanique, sans aucun doute ; mais la Hollande, la Suisse, l’Italie même, jusqu’à Bénévent, et en remontant au-delà du traité de Verdun, la France entière, en y comprenant même la Catalogne, en ont aussi fait partie. L’Alsace est maintenant un pays germanique de langue et de race ; mais, avant d’être envahie par la race germanique, l’Alsace était un pays celtique, ainsi qu’une partie de l’Allemagne du Sud. Nous ne concluons pas de là que l’Allemagne du Sud doive être française ; mais qu’on ne vienne pas non plus soutenir que, par droit ancien, Metz et Luxembourg doivent être allemands. Nul ne peut dire où cette archéologie s’arrêterait. Presque partout où les patriotes fougueux de l’Allemagne réclament un droit germanique, nous pourrions réclamer un droit celtique antérieur, et avant la période celtique, il y avait, dit-on, les allophyles, les Finnois, les Lapons ; et avant les Lapons, il y eut les hommes des cavernes ; et avant les hommes des cavernes, il y eut les orangs-outangs. Avec cette philosophie de l’histoire, il n’y aura de légitime dans le monde que le droit des orangs-outangs, injustement dépossédés par la perfidie des civilisés.

Soyons moins absolus ; à côté du droit des morts, admettons pour une petite part le droit des vivants.

… Les nations européennes telles que les a faites l’histoire sont les pairs d’un grand sénat où chaque membre est inviolable. L’Europe est une confédération d’États réunis par l’idée commune de la civilisation. L’individualité de chaque nation est constituée sans doute par la race, la langue, l’histoire, la religion, mais aussi par quelque chose de beaucoup plus tangible, par le consentement actuel, par la volonté qu’ont les différentes provinces d’un État de vivre ensemble. 246

[p. 293] Douze ans plus tard, dans une conférence à la Sorbonne sur le thème « Qu’est-ce qu’une nation ? » 247 , Renan approfondit son analyse en lui ajoutant des précisions importantes. Et tout d’abord, dans une préface à l’édition de son texte, datée du 8 mai 1887, il réitère sa thèse fondamentale :

L’homme n’appartient ni à sa langue, ni à sa race : il n’appartient qu’à lui-même, car c’est un être libre, c’est un être moral. On n’admet plus qu’il soit permis de persécuter les gens pour leur faire changer de religion ; les persécuter pour leur faire changer de langue ou de patrie nous paraît tout aussi mal…

Ce qui constitue une nation, ce n’est pas de parler la même langue ou d’appartenir au même groupe ethnographique, c’est d’avoir fait ensemble de grandes choses dans le passé et de vouloir en faire encore dans l’avenir.

De la conférence elle-même, qui marque une date, et dont on a si souvent cité telle ou telle phrase que le contexte renforce, voici les articulations maîtresses.

Introduction et précautions liminaires :

À l’époque de la Révolution française, on croyait que les institutions de petites villes indépendantes, telles que Sparte et Rome, pouvaient s’appliquer à nos grandes nations de trente à quarante millions d’âmes. De nos jours, on commet une erreur plus grave : on confond la race avec la nation, et l’on attribue à des groupes ethnographiques ou plutôt linguistiques, une souveraineté analogue à celle des peuples réellement existants. Tâchons d’arriver à quelque précision en ces questions difficiles, où la moindre confusion sur le sens des mots, à l’origine du raisonnement, peut produire à la fin les plus funestes erreurs. Ce que nous allons faire est délicat ; c’est presque de la vivisection ; nous allons traiter les vivants comme d’ordinaire on traite les morts. Nous y mettrons la froideur, l’impartialité la plus absolue…

L’Europe s’est constituée par le refus de toute hégémonie d’une de ses nations ou régions :

Depuis la fin de l’empire romain, ou, mieux, depuis la dislocation de l’empire de Charlemagne, l’Europe occidentale nous apparaît divisée en nations, dont quelques-unes, à certaines époques, ont cherché à exercer une hégémonie sur les autres, sans jamais y réussir d’une manière durable. Ce que n’ont pu Charles-Quint, Louis XIV, Napoléon Ier, personne probablement ne le pourra dans l’avenir. [p. 294] L’établissement d’un nouvel empire romain ou d’un nouvel empire de Charlemagne est devenu une impossibilité. La division de l’Europe est trop grande pour qu’une tentative de domination universelle ne provoque pas très vite une coalition qui fasse rentrer la nation ambitieuse dans ses bornes naturelles.

La nation et sa citoyenneté sont des concepts spécifiquement européens et modernes :

Les nations, entendues de cette manière, sont quelque chose d’assez nouveau dans l’histoire. L’antiquité ne les connut pas : l’Égypte, la Chine, l’antique Chaldée, ne furent à aucun degré des nations. C’était des troupeaux menés par un fils du Soleil ou un fils du Ciel. Il n’y eut pas de citoyens égyptiens, pas plus qu’il n’y a de citoyens chinois. L’antiquité classique eut des républiques et des royautés municipales, des confédérations de républiques locales, des empires ; elle n’eut guère la nation au sens où nous la comprenons. Athènes, Sparte, Sidon, Tyr sont de petits centres d’admirable patriotisme ; mais ce sont des cités avec un territoire relativement restreint. La Gaule, l’Espagne, l’Italie, avant leur absorption dans l’empire romain, étaient des ensembles de peuplades, souvent liguées entre elles, mais sans institutions centrales, sans dynasties. L’empire assyrien, l’empire persan, l’empire d’Alexandre ne furent pas non plus des patries. Il n’y eut jamais de patriotes assyriens…

La race, la langue, la culture, définissent-elles à bon droit une nation ?

La conscience instinctive qui a présidé à la confection de la carte d’Europe n’a tenu aucun compte de la race, et les premières nations de l’Europe sont des nations de sang essentiellement mélangé.

Le fait de la race, capital à l’origine, va donc toujours perdant de son importance. L’histoire humaine diffère essentiellement de la zoologie. La race n’y est pas tout, comme chez les rongeurs ou les félins, et on n’a pas le droit d’aller par le monde tâter le crâne des gens, puis les prendre à la gorge en leur disant : — Tu es de notre sang tu nous appartiens !…

… Ce que nous venons de dire de la race, il faut le dire de la langue. La langue invite à se réunir ; elle n’y force pas. Les États-Unis et l’Angleterre, l’Amérique espagnole et l’Espagne parlent la même langue et ne forment pas une seule nation. Au contraire, la Suisse, si bien faite, puisqu’elle a été faite par l’assentiment de ses différentes parties, compte trois ou quatre langues. Il y a dans l’homme quelque chose de supérieur à la langue : c’est la volonté. La volonté de la Suisse d’être unie, malgré la variété de ses idiomes, est un fait bien plus important qu’une similitude de langage souvent obtenue par des vexations.

[p. 295] La nation serait-elle mieux définie par ses « frontières naturelles » ?

La géographie, ce qu’on appelle les frontières naturelles, a certainement une part considérable dans la division des nations. La géographie est un des facteurs essentiels de l’histoire… Peut-on dire cependant, comme le croient certains partis, que les limites d’une nation sont écrites sur la carte et que cette nation a le droit de s’adjuger ce qui est nécessaire pour arrondir certains contours, pour atteindre telle montagne, telle rivière, à laquelle on prête une sorte de faculté limitante a priori ? Je ne connais pas de doctrine plus arbitraire ni plus funeste. Avec cela, on justifie toutes les violences. Et, d’abord, sont-ce les montagnes ou bien sont-ce les rivières qui forment ces prétendues frontières naturelles ? Il est incontestable que les montagnes séparent ; mais les fleuves réunissent plutôt. Et puis toutes les montagnes ne sauraient découper des États. Quelles sont celles qui séparent et celles qui ne séparent pas ? De Biarritz à Tomea, il n’y a pas une embouchure de fleuve qui ait plus qu’une autre un caractère bornal. Si l’histoire l’avait voulu, la Loire, la Seine, la Meuse, l’Elbe, l’Oder auraient, autant que le Rhin, ce caractère de frontière naturelle qui a fait commettre tant d’infractions au droit fondamental, qui est la volonté des hommes.

Une nation est une « âme », mais non pas immortelle :

Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent.

Dans le passé, un héritage de gloire et de regrets à partager, dans l’avenir un même programme à réaliser ; avoir souffert, joui, espéré ensemble, voilà ce qui vaut mieux que des douanes communes et des frontières conformes aux idées stratégiques ; voilà ce que l’on comprend malgré les diversités de race et de langue.

… Par leurs facultés diverses, souvent opposées, les nations servent à l’œuvre commune de la civilisation ; toutes apportent une note à ce grand concert de l’humanité, qui, en somme, est la plus haute réalité idéale que nous atteignions. Isolées, elles ont leurs parties faibles. Je me dis souvent qu’un individu qui aurait les défauts tenus chez les nations pour des qualités, qui se nourrirait de vaine gloire ; qui serait à ce point jaloux, égoïste, querelleur ; qui ne pourrait rien supporter sans dégainer, serait le plus insupportable des hommes.

… Les nations ne sont pas quelque chose d’éternel. Elles ont commencé, elles finiront. La confédération européenne, probablement, les remplacera.

L’auteur de La Culture de la Renaissance et des Considérations sur l’Histoire universelle, l’historien bâlois Jakob [p. 296] Burckhardt (1818-1897) a incarné la tradition d’une cité humaniste, allemande par la langue et suisse par le civisme, mais nourrie d’influences françaises et italiennes. On ne trouve pas dans son œuvre de système d’interprétation ou de construction métaphysique ; mais une espèce d’impersonnalité classique, secrètement passionnée, et la pénétration d’un regard imaginatif qui ressuscite le passé qu’il aime, « taxe » avec une rigueur « haute et distante, comme il convient à l’historien » les réalités du présent, et par la seule lucidité du diagnostic, prévoit l’avenir avec une précision qu’on ne saurait attendre des prophètes inspirés. Nietzsche l’excessif n’a cessé de rechercher l’amitié de Burckhardt le mesuré. Et certes, ce dernier avait chaudement soutenu le jeune philologue prodige lors de ses premiers cours à Bâle, mais il a poliment écarté les avances pathétiques du prophète de Zarathoustra. Au moment de sombrer, à Turin, Nietzsche envoie deux dépêches suprêmes : l’une à Cosima Wagner (« Ariane je t’aime, signé Dionysos ») et l’autre à Burckhardt qui se tait. Le principal confident du grand professeur bâlois se trouve être un « Polizeidirektor » de Karlsruhe, Friedrich von Preen.

Lorsque Burckhardt parle de « l’histoire mondiale », il se limite très consciemment à l’Europe, comme le faisait Auguste Comte :

Seuls appartiennent à l’histoire, au sens le plus élevé du mot, les peuples à l’état de civilisation, et non ceux qui sont à l’état de nature.

Et même parmi les peuples civilisés, l’histoire n’inclut pas dans son champ ceux dont la culture n’est pas embranchée sur celle de l’Europe, par exemple le Japon et la Chine. Pour ce qui est des Indes également, seules nous concernent les époques très reculées, celles d’abord où vécurent les peuples aryens en Inde et aussi en Perse, ensuite celles où des contacts s’établirent entre les Hindous et les Assyriens, Perses, Macédoniens et autres peuples. Notre objet d’étude se circonscrit donc au seul passé qui ait un rapport distinct avec le présent et l’avenir. 248

Et cette Europe centre du monde est centrée à son tour sur la tradition antique :

Dès que l’on sait que cette époque heureuse appelée l’âge d’or, au sens mythique du mot, n’a jamais existé et n’existera jamais, on s’abstient de surévaluer follement un certain passé ou de désespérer follement du présent ou enfin d’espérer follement en l’avenir ; [p. 297] mais on voit cependant dans l’étude des temps passés une des plus nobles occupations. Le passé n’est rien d’autre que l’histoire de la vie et des souffrances de l’humanité considérée dans son ensemble.

Et cependant l’Antiquité a déjà, pour certaines raisons, une très grande importance : c’est à elle que nous devons notre conception de l’État ; elle vit naître nos religions et est encore aujourd’hui l’élément le plus durable de notre civilisation. Ses créations, dans le domaine des arts plastiques et littéraires, sont des modèles inégalés. Son héritage compte, autant par ce que nous avons en commun avec elle que par ce qui nous oppose à elle…

Et même si nous sommes issus de peuples qui, encore en leur enfance, sommeillèrent à côté des grands peuples civilisés de l’Antiquité, nous ne nous sentons pas moins les descendants de ceux-ci, parce que leur âme a passé en nous et que leur labeur, leur vocation et leur destin revivent en nous. 249

Mais l’Europe des vingt siècles qui suivent, qui est-ce qui la tient ensemble, se demande Burckhardt ? Et il répond : la Papauté, le Saint Empire, la conquête de l’Outremer, quelques grandes individualités, et la lutte permanente contre toute hégémonie d’un des grands États :

Un seul danger mortel a paru constamment menacer l’Europe : l’écrasante puissance mécanique, qu’elle provienne d’un peuple barbare conquérant ou d’une accumulation des moyens de guerre au service d’un État ou d’une tendance, ou peut-être même des masses actuelles.

Ce ne sont pas les pires ennemis de Rome qui ont sauvé l’Europe, mais bien les ennemis les plus opiniâtres de l’Espagne : les Hollandais, l’Angleterre (la protestante et la catholique) et Henri IV malgré sa conversion. Plus encore, celui-là sauve l’Europe qui l’arrache au danger que constituent les tentatives d’unification et de nivellement politico-socialo-religieux qu’on cherche à lui imposer par la force et qui menacent sa qualité la plus spécifique, la richesse infiniment variée de son esprit. C’est bien un lieu commun de répéter que l’esprit est invincible et qu’il vaincra toujours, alors que réellement il ne dépend parfois que du degré d’énergie d’un seul homme à un certain moment pour que des peuples ou des civilisations entières soient ou non appelés à disparaître. Il faut de grands individus et ceux-ci ont besoin de réussir. Mais l’Europe a fréquemment eu de grands hommes aux moments cruciaux de son histoire. 250

Mais qu’est-ce que l’Europe, en fin de compte ? Burckhardt [p. 298] en a donné, peut-être, la définition historique, mais aussi civique, la plus satisfaisante et la moins discutable :

Il est une chose que nous n’avons pas à désirer, puisque nous l’avons à notre disposition (on peut s’en réjouir ou le déplorer, peu importe), c’est l’Europe en tant que foyer, à la fois vieux et nouveau, d’une vie aux mille aspects, lieu de naissance des plus riches créations, patrie de tous les contrastes qui se résorbent en la seule unité ; ici, tout ce qui est spirituel s’exprime par le mot ou tout autre moyen.

Voilà qui est européen : la manifestation de toutes les forces, y compris l’individu, par le truchement du monument, de la représentation plastique, du mot, des institutions, des partis ; l’expérience vécue du spirituel dans tous les sens et toutes les directions ; cette aspiration de l’esprit à vouloir absolument faire connaître tout ce qui est en lui et à ne pas se livrer sans un mot aux monarchies ou théocraties mondiales, comme c’est le cas en Orient. Si on se place à un point de vue suffisamment élevé et lointain, comme doit le faire l’historien, on constate que les cloches sonnent en harmonie, même si, de tout près, elles font entendre quelques dissonances : Discordia concors.

… Il se peut qu’un obscur besoin ait conduit certaines branches d’indo-européens vers l’Occident simplement parce qu’ici un autre sol, un autre climat (celui de la liberté et de la diversité), tout un monde déchiqueté d’îles et de caps les attendaient. Car, voilà qui est aussi européen : aimer non seulement la puissance, les idoles et l’argent, mais aussi l’esprit. Ce sont ces peuples-là qui créèrent les civilisations hellénique, romaine, celte et germanique ; civilisations qui dépassent de beaucoup celles d’Asie par le fait qu’elles sont d’aspect et de forme multiples et qu’en elles l’individu put se développer pleinement et rendre les plus grands services à l’ensemble dont il faisait partie…

L’historien ne peut que se réjouir de cette richesse et laisser tous les appétits de victoire aux partisans de telle ou telle tendance. Étant donné la violence extrême des combats du passé, le désir constant d’anéantir l’ennemi, nous ne pourrions, nous autres tard-venus de l’humanité, tenir pour un parti, même s’il s’agit de celui qu’en nous-mêmes nous croyons être le nôtre. 251

« Nous autres tards-venus de l’humanité »… Cette incidente (qui fait penser à Nietzsche) trahit le pessimisme irrépressible de l’historien de la civilisation. Bien qu’il ait observé qu’en Europe toute évolution conduit à une transition, à un dépassement, plutôt qu’à un déclin, il ne peut s’empêcher, dans ses [p. 299] Lettres à von Preen, de porter sur l’avenir prochain (le xxe siècle) un jugement des plus durs, aujourd’hui confirmé :

Vous ne croirez jamais quel cas on fait de ces roulements de tambour au fur et à mesure que les années passent ; la grande masse, dans sa confusion, a besoin d’un rythme pour marcher, sans lequel elle n’aurait « aucune façon ». Entre temps on nous laisse en paix et nous pouvons alors nous livrer à nos pensées.

… Un destin des plus étranges attend les travailleurs. La vision que j’ai de leur avenir confine, pour le moment, à la folie ; mais je ne peux m’en débarrasser : l’état militaire doit devenir un fabricant en gros. Ces amas d’humains dans les usines ne doivent pas éternellement être abandonnés à leur misère et à leurs envies. Un certain degré de misère contrôlée, avec de l’avancement, et en uniforme, chaque journée commencée et terminée par un roulement de tambour, voilà ce qui devrait logiquement se produire. (Mais j’en connais assez en histoire pour me rendre compte que les choses ne se passent pas toujours selon la logique.)

Il ne m’apparaît que trop clairement, depuis fort longtemps, que le monde se trouve irrémédiablement placé devant l’alternative d’une démocratie totale ou d’un despotisme sans loi et absolu, ce dernier n’étant d’ailleurs pas le fait des dynasties qui ont maintenant le cœur trop tendre, mais de dictatures militaires prétendues républicaines. On n’aime guère se représenter le monde sous la botte de gouvernants qui fassent entièrement abstraction des notions de droit, de prospérité, de travail et d’industrie toujours plus enrichissants, de crédit, etc… et qui gouvernent, au contraire, brutalement. Cependant, c’est justement dans les mains de gens pareils que l’on précipite le monde, par cette folle concurrence actuelle que se font les partis pour obtenir, dans toutes les questions les concernant, la participation des masses.

… Ma vision de ces « terribles simplificateurs » que l’Europe va connaître, est loin d’être agréable ; et de temps en temps, lors de mes rêveries, je vois ces gaillards presque en chair et en os et je vous les décrirai, quand nous serons, en septembre, devant un demi.

… De temps à autre je suppute ce que pourront devenir notre érudition et nos recherches quelque peu byzantines, quand ces choses n’en seront encore qu’à leur début et que la civilisation aura à peine commencé son déclin. Il m’arrive parfois aussi d’imaginer un des beaux côtés de ces temps nouveaux : comment, sur tous les efforts et aspirations, s’étendra l’horreur livide de la mort, parce qu’une fois de plus la force nue aura le dessus et la consigne de fermer son bec sera donnée partout.

Friedrich Nietzsche (1844-1900) couronne son siècle, meurt avec lui, et le dépasse. Avec Kierkegaard et Baudelaire d’une part, Tocqueville et Burckhardt de l’autre, il le sauve de la stupidité [p. 300] spirituelle et de la sottise politique, mais c’est pour mieux le condamner dans son ensemble et dans sa réalité sociale et culturelle. Tout est contradictoire en Nietzsche, y compris sa passion pour l’Europe, pourtant constante, mais qui le porte au sarcasme aussi bien qu’à l’éloge, selon l’époque considérée. Or il se trouve que les époques qu’il vénère ou qu’il méprise sont les mêmes que Burckhardt a louées ou négligées. Son Europe est grecque, puis Renaissante ; elle met au premier rang les moralistes français et la musique non romantique, les valeurs dures, nettes, sans mélange. Quant au chaos moderne, il nous conduit au pire, mais il se peut que « l’esprit finisse par y trouver son profit ». La période « plébéienne » et « demi-barbare » que notre civilisation doit traverser — qui sait si elle ne va pas favoriser, par une réaction instinctive, « l’éducation d’une caste nouvelle destinée à régner sur l’Europe », — et c’est là, écrit Nietzsche, « la question qui me tient le plus à cœur au seuil du problème européen tel que je l’entends » 252 .

Les aphorismes 242 et 243 de Par delà le bien et le mal décrivent sans aucun ménagement pour les tabous de l’époque, ce processus européen :

Qu’on appelle « civilisation », ou « humanisation », ou « progrès » ce qui distingue aujourd’hui les Européens ; qu’on appelle cela simplement, sans louange ni blâme, avec une formule politique, le mouvement démocratique en Europe : derrière tous les premiers plans politiques et moraux, désignés par une telle formule, s’accomplit un énorme processus physiologique, dont le mouvement grandit chaque jour, — le phénomène du rapprochement des Européens, des Européens qui s’éloignent de plus en plus des conditions qui font naître des races liées par le climat et les mœurs, et qui s’affranchissent chaque jour davantage de tout milieu défini qui voudrait s’implanter pendant des siècles, dans les âmes et dans les corps, avec les mêmes revendications, — donc la lente apparition d’une espèce d’hommes essentiellement surnationale et nomade qui, comme signe distinctif, possède physiologiquement parlant, un maximum de faculté et de force d’assimilation. Ce phénomène de création de l’Européen, qui pourra être retardé dans son allure par de grands retours en arrière, mais qui, par cela même, gagnera peut-être et grandira en véhémence et en profondeur — l’impétuosité toujours vivace du « sentiment national » en fait partie, de même l’anarchisme montant — : ce phénomène aboutira probablement à des résultats que les naïfs promoteurs et protagonistes, les apôtres [p. 301] de l’« idée moderne », voudraient le moins faire entrer en ligne de compte. Ces mêmes conditions nouvelles qui aboutiront en moyenne au nivellement et à l’abaissement de l’homme — de la bête de troupeau humain, habile, laborieuse, utile et utilisable de façon multiple, — ces conditions sont au plus haut degré aptes à produire des êtres d’exception, de la qualité la plus dangereuse et la plus attrayante […] 253

Mais plusieurs maladies de l’esprit affectent l’Europe, selon Nietzsche. Tout d’abord le nationalisme, déguisé en patriotisme « jovial et solennel » :

Nous autres « bons Européens », nous aussi nous avons des heures où nous nous permettons un patriotisme plein de courage, un bond et un retour à de vieilles amours et de vieilles étroitesses — je viens d’en donner une preuve, — des heures d’effervescence nationale, d’angoisse patriotique, des heures où bien d’autres sentiments antiques nous submergent. Des esprits plus lourds que nous mettront plus de temps à en finir avec ce qui chez nous n’occupe que quelques heures et se passe en quelques heures : pour les uns, il faut la moitié d’une année, pour les autres la moitié d’une vie humaine, selon la rapidité de leurs facultés d’assimilation et de renouvellement. Je saurais même me figurer des races épaisses et hésitantes, qui, dans notre Europe hâtive, auraient besoin de demi-siècles pour surmonter de tels excès de patriotisme atavique et d’attachement à la glèbe, pour revenir à la raison, je veux dire au « bon européanisme ». 254

L’exemple privilégié de la musique, cette création essentiellement européenne, permet de suivre le processus de décomposition qui conduit de l’européanisme cosmopolite au nationalisme borné :

Le « bon vieux temps » est mort : avec Mozart il a chanté sa dernière chanson : — quel bonheur pour nous, que son rococo ait encore un sens pour nous, que ce qu’il a de « bonne compagnie », de tendres ardeurs, de goût enfantin pour la chinoiserie et la fioriture, de politesse du cœur, d’aspiration vers ce qui est précieux, amoureux, dansant, sentimental, de foi au Midi, que tout cela trouve encore en nous quelque chose qui l’entende ! Hélas ! le temps viendra où tout cela sera bien fini. — Mais n’en doutez pas, l’intelligence et le goût de Beethoven passeront plus vite encore ; car celui-là ne fut que le dernier écho d’une transformation et d’une brisure du style ; au lieu que Mozart fut la dernière expression de tout un goût européen vivant depuis des siècles. Beethoven est l’intermède entre une vieille [p. 302] âme usée qui s’effrite, et une âme plus que jeune, à venir, qui surgit ; sur sa musique est épandue la lueur crépusculaire d’une éternelle déception, et d’une éternelle et errante espérance, — cette même lueur qui baignait l’Europe alors qu’elle rêvait avec Rousseau, qu’elle dansait autour de l’arbre révolutionnaire de la liberté, qu’elle s’agenouillait enfin aux pieds de Napoléon. Comme tous ces sentiments pâlissent vite, comme il nous est difficile déjà de les comprendre, comme elle est lointaine et étrange la langue des Rousseau, des Schiller, des Shelley, des Byron, la langue où s’exprima cette même destinée de l’Europe qui chantait en Beethoven ! Puis ce fut, dans la musique allemande, le tour du romantisme : mouvement historique plus court encore, plus fuyant et plus superficiel que n’avait été le grand entr’acte, le passage de Rousseau à Napoléon et à la démocratie montante. […] Schuman était déjà, en musique, un fait purement allemand, et n’était plus ce qu’avait été Beethoven, ce qu’avait été Mozart à un plus haut degré, un phénomène européen ; — et avec lui la musique allemande courait cet immense risque de cesser d’être la voix par où s’énonce l’âme de l’Europe et de tomber au rang médiocre d’une chose purement nationale. 255

Le nationalisme est issu du romantisme, par une fatalité à laquelle les plus grands hommes de la première moitié du xixe siècle semblent avoir tous succombé :

Grâce aux divisions morbides que la folie des nationalités a mises et met encore entre les peuples de l’Europe, grâce aux politiciens à la vue courte et aux mains promptes qui règnent aujourd’hui avec l’aide du patriotisme, sans soupçonner à quel point leur politique de désunion est fatalement une simple politique d’entr’acte, — grâce à tout cela, et à bien des choses encore qu’on ne peut dire aujourd’hui, on méconnaît ou on déforme mensongèrement les signes qui prouvent de la manière la plus manifeste que l’Europe veut devenir une. Tous les hommes un peu profonds et d’esprit large qu’a vus ce siècle ont tendu vers ce but unique le travail secret de leur âme : ils voulurent frayer les voies à un nouvel accord et tentèrent de réaliser en eux-mêmes l’Européen à venir ; s’ils appartinrent à une patrie, ce ne fut jamais que par les régions superficielles de leur intelligence, ou aux heures de défaillance, ou l’âge venu : ils se reposaient d’eux-mêmes en devenant « patriotes ». Je songe à des hommes comme Napoléon, Goethe, Beethoven, Stendhal, Henri Heine, Schopenhauer. Qu’on ne m’en veuille pas trop de nommer à leur suite Richard Wagner. 256

[p. 303] Avec le romantisme est né le sens historique, qui domine la pensée européenne du siècle. La position de Nietzsche devant l’historisme est nécessairement ambiguë, car sa vision de l’Europe est historique, mais ses jugements de valeur se veulent de plus en plus intemporels :

Ce sens historique que nous autres Européens revendiquons comme notre spécialité, nous est venu à la suite de l’ensorcelante et folle demi-barbarie où l’Europe a été précipitée par le mélange démocratique des rangs et des races. Le xixe siècle est le premier qui connaisse ce sens devenu son sixième sens. Toutes les formes, toutes les manières de vivre, toutes les civilisations du passé, autrefois entassées les unes près des autres, les unes sur les autres, font invasion dans nos « âmes modernes », grâce à cette confusion. Nos instincts se dispersent maintenant de tous côtés, nous sommes nous-mêmes une sorte de chaos ; enfin « l’esprit », je le répète, finit par y trouver son profit. Par la demi-barbarie de notre âme et de nos désirs, nous avons des échappées secrètes de toutes espèces, telles qu’une époque noble n’en a jamais eu, surtout l’accès aux labyrinthes des civilisations incomplètes et aux enchevêtrements de toutes les demi-barbaries qu’il y eut jamais au monde. Et, dans la mesure où la part la plus importante de la culture fut jusqu’à présent une demi-barbarie, le « sens historique » signifie presque le sens et l’instinct propres à comprendre toutes choses, le goût et le tact pour toutes choses : ce qui démontre clairement que c’est un sens sans noblesse.

… Nous autres hommes du « sens historique », nous avons comme tels nos vertus, ce n’est pas contestable. Nous sommes sans prétentions, désintéressés, modestes, endurants, pleinement capables de nous dominer nous-mêmes, pleins d’abandon, très reconnaissants, très patients, très accueillants. Avec tout cela nous n’avons peut-être pas beaucoup de goût. Avouons-le en fin de compte : ce qui, pour nous autres hommes du « sens historique », est le plus difficile à saisir, à sentir, à goûter, à aimer, ce qui, au fond, nous trouve prévenus et presque hostiles, c’est précisément le point de perfection, de maturité dernière dans toute culture et tout art, la marque propre d’aristocratie dans les œuvres et les hommes, leur aspect de mer [p. 304] unie et de contentement alcyonien, l’éclat d’or brillant et froid qui apparaît sur toute chose achevée. 257

Si l’Europe est plus loin que jamais de concevoir et d’assurer ce plus haut idéal d’elle-même, c’est qu’elle souffre d’une maladie de la volonté, d’une impuissance à se vouloir une, dont la Russie va profiter :

Notre Europe contemporaine, ce foyer d’un effort soudain et irréfléchi pour mélanger radicalement les rangs et, par conséquent, les races, est, par cela même, sceptique du haut en bas de l’échelle, tantôt animée de ce scepticisme mobile, qui impatient et lascif, saute d’une branche à l’autre, tantôt troublé et comme obscurci par un nuage de questions — et parfois las de sa volonté à en mourir ! Paralysie de la volonté, où ne rencontre-t-on pas aujourd’hui cette infirmité ! Et parfois on la trouve même vêtue avec une certaine élégance, avec des dehors séducteurs ! Pour cacher cette maladie on a des habits d’apparat, des parures menteuses ; par exemple ce qu’on étale aujourd’hui sous le nom d’« objectivité », d’« esprit scientifique », d’« art pour l’art », de « connaissance pure, indépendante de la volonté », tout cela n’est que du scepticisme fardé, la paralysie de la volonté qui se déguise. Je me porte garant du diagnostic de cette maladie européenne. — La maladie de la volonté s’est propagée à travers l’Europe d’une façon inégale ; elle sévit avec le plus de force et sous les aspects les plus variés partout où la civilisation est depuis le plus longtemps acclimatée ; elle tend à disparaître dans la mesure où le « barbare » réussit à maintenir — ou à revendiquer — ses droits sous les vêtements lâches de la civilisation occidentale. En conséquence, c’est dans la France contemporaine, comme il est facile de le montrer et de le démontrer, que la volonté est le plus malade ; et la France qui a toujours possédé une habileté souveraine à présenter, sous une forme charmante et séduisante, jusqu’aux tournures les plus néfastes de son esprit, apparaît aujourd’hui à l’Europe, dans l’excès de son génie national, comme la véritable école et le théâtre du scepticisme dans ce qu’il a de plus attrayant. La force du vouloir, la force de vouloir longtemps dans un même sens, est déjà un peu plus accentuée en Allemagne, davantage dans l’Allemagne du Nord, moins dans l’Allemagne centrale ; beaucoup plus forte en Angleterre, en Espagne et en Corse, là grâce au flegme, ici grâce à la dureté des crânes — sans parler de l’Italie qui est trop jeune pour savoir encore ce qu’elle veut, et qui devra d’ailleurs montrer d’abord ce qu’elle peut vouloir. — Mais la volonté est la plus forte et la plus étonnante dans ce prodigieux empire du milieu, où l’Europe reflue pour ainsi dire vers l’Asie — en Russie. C’est là que la volonté latente est depuis longtemps comprimée et accumulée, là que la volonté — on ne sait si elle sera affirmative ou [p. 305] négative — attend d’une façon menaçante le moment où elle sera déclenchée, pour emprunter leur mot favori aux physiciens d’aujourd’hui. Ce n’est pas à la guerre avec l’Inde, ni aux complications en Asie que l’Europe devrait demander de la protéger contre le danger le plus sérieux qui la menace, mais à un bouleversement intérieur, à une explosion émiettant l’empire et surtout à l’importation de l’absurdité parlementaire, avec l’obligation pour chacun de lire le journal à son déjeuner… Je voudrais voir l’Europe, en face de l’attitude de plus en plus menaçante de la Russie, se décider à devenir menaçante à son tour, à se créer, au moyen d’une nouvelle caste qui la régirait, une volonté unique, formidable, capable de poursuivre un but pendant des milliers d’années, afin de mettre un terme à la trop longue comédie de sa petite politique et à ses mesquines et innombrables volontés dynastiques ou démocratiques. Le temps de la petite politique est passé ; déjà le siècle qui s’annonce fait prévoir la lutte pour la souveraineté du monde — et l’irrésistible poussée vers la grande politique. 258

Mais l’Europe sera-t-elle capable de mener cette « grande politique » à l’échelle mondiale, donc d’affronter ce que lui réserve le xxe siècle ? Dans la préface à Par delà le bien et le mal, Nietzsche répond par un « peut-être » (en pensant aux tensions fécondes dont l’Europe est le théâtre dramatique) :

Mais la lutte contre Platon, ou, plutôt, pour parler plus clairement, comme il convient au « peuple », la lutte contre l’oppression christiano-ecclésiastique exercée depuis des milliers d’années — car le christianisme est du platonisme à l’usage du « peuple » — cette lutte a créé en Europe une merveilleuse tension de l’esprit, telle qu’il n’y en eut pas encore sur terre : et avec un arc si fortement tendu il est possible, dès lors, de tirer sur les cibles les plus lointaines. Il est vrai que l’homme d’Europe souffre de cette tension et, par deux fois, l’on fit de vastes tentatives pour détendre l’arc ; ce fut d’abord par le jésuitisme et ensuite par le rationalisme démocratique. À l’aide de la liberté de la presse, de la lecture des journaux, il se pourrait que l’on obtînt véritablement ce résultat : l’esprit ne mettrait plus tant de complaisance à se considérer comme un « péril » Mais nous, nous qui ne sommes ni jésuites, ni démocrates, ni même assez Allemands, nous autres bons Européens et esprits libres, très libres esprits — nous sentons encore en nous tout le péril de l’intelligence et toute la tension de son arc ! Et peut-être aussi la flèche, la mission, qui sait ? le but peut-être… 259

Par la suite, c’est le pessimisme, voire le catastrophisme, qui dominera la conception nietzschéenne du xxe siècle. Certes, il [p. 306] note dans ses cahiers inédits (à l’époque où il écrit Humain, trop humain) :

La diversité des langues, surtout, empêche de voir ce qui se passe au fond : la disparition de l’homme national et l’apparition de l’homme européen.

et dans la Volonté de Puissance :

Un peu d’air pur ! Il ne faut pas que cet absurde état de l’Europe dure plus longtemps ! Y a-t-il une pensée quelconque derrière ce nationalisme de bêtes à cornes ? À présent que tout s’oriente vers de plus larges intérêts communs, à quoi rime d’exciter ces égoïsmes galeux ? Et cela au moment où l’absence d’indépendance intellectuelle et la déchéance des nationalismes sautent aux yeux, où toute la valeur, tout le sens de la civilisation présente consiste à se fondre en un seul ensemble où les parties se féconderont réciproquement ! 260

Mais les conditions d’une restauration, telles qu’il les énumère dans ses notes inédites des années 1880, sont clairement irréalisables, et il le sent bien : le pessimisme, ce « marteau de la philosophie », reste la dernière arme à la disposition des « bons Européens ». Plutôt la mort que la médiocrité qui vient :

Pour la lutte suprême, il faut une arme nouvelle. Le marteau. Provoquer la décision terrible, placer l’Europe devant son choix : veut-elle sa décadence ? Se garder de la médiocrisation. Plutôt périr. 261

C’est à l’historien suédois Harald Hjärne que nous emprunterons nos conclusions sur le xixe siècle, considéré comme « Siècle du nationalisme » : tel est le titre d’un article qu’il publia le 31 décembre 1899 dans le Svenska Dagbladet, grand journal libéral de Stockholm :

Le siècle qui se termine ce soir a été le témoin de bien des efforts et de bien des illusions dans la vie des peuples. Savoir laquelle de ses innombrables tendances fut la plus importante, c’est peut-être une question de goût. Pour ma part, en ces dernières heures du siècle, je voudrais méditer sur l’une des forces qui ont été à la fois les plus créatrices et les plus dissolvantes des communautés auxquelles elles s’appliquaient : le nationalisme […]. Certes, les tendances nationales ont aussi servi la culture, en ce sens qu’elles ont permis de surmonter bien des obstacles qui, jusqu’alors, avaient [p. 307] empêché les peuples dispersés de participer à une communauté culturelle. Mais ces avantages pèsent moins lourd que les inconvénients qui en ont résulté, et qui ont fait du nationalisme le facteur politique dominant. La revendication de la pleine égalité de droits par toutes les nationalités ayant pris forme d’État souverain est aussi contraire à l’Histoire et étrangère à la réalité, que l’État mondial vers quoi certains tendent […]. La haine de tout ce qui est étranger, entretenue au nom du patriotisme, est proche parente de la passion de persécuter les hérétiques ; elle transforme rapidement le sentiment national en un instinct qui échappe au contrôle de la raison. Du même coup, le nationalisme cesse d’être un facteur de développement culturel et devient superstition. Dans quelle mesure le siècle qui vient favorisera-t-il l’apaisement des passions nationales, nul ne peut le prévoir à l’heure où j’écris. Il semble au moins aussi vraisemblable de penser que le nationalisme, en se combinant avec d’autres forces, anciennes et modernes, nous conduit irrésistiblement vers de nouvelles catastrophes, qui ne seront pas de moindre envergure que la guerre de Trente ans ou la Révolution française et ses suites.

Mais le xixe siècle politique et culturel ne s’arrête pas à 1900 : car c’est la première guerre mondiale qui l’achève, aux deux sens du terme. De cet achèvement normal, logique, et pourtant criminel, le témoin le plus cynique et lucide fut Georges Sorel (1857-1922). Ses Réflexions sur la Violence passent pour avoir exercé une influence directe sur Lénine et Mussolini. (Ce dernier n’aurait-il pas dit : « Ce que je suis, je le dois à Sorel. » ?) Pourtant Sorel ne voulait être qu’un « théoricien désintéressé ». Plus Européen, sans doute, qu’aucun de ses compatriotes au début de ce siècle, il n’a parlé de l’Europe que sur le ton d’un sombre dépit prophétique. Voici quelques extraits de ses Propos recueillis par l’un de ses disciples à la veille de la première guerre mondiale 262  :

Octobre 1908. — L’Europe est, par excellence, la terre des cataclysmes guerriers. Les pacifistes sont ou des imbéciles qui ignorent des lois élémentaires, ou des malins qui font de la démagogie et vivent de leurs mensonges.

Personne n’a le courage de dire ou d’écrire que l’état de paix en Europe est un état anormal.

Pourquoi l’Europe est-elle par excellence la terre des cataclysmes guerriers ? Parce qu’elle est habitée par une quantité de races qui sont singulièrement opposées les unes aux autres, et dans leurs intérêts immédiats, et dans leurs mœurs, et dans leurs ambitions. L’Europe [p. 308] n’a pas de chance. Tous ses habitants ne peuvent faire que mauvais voisinage.

… Et il y a le Slavisme qui met son grain de sel là-dedans. La politique panslave… C’est gai pour demain !

Je vous dis que la guerre viendra de la Russie.

12 octobre 1908. — En Amérique on a fédéré des gens tous pareils les uns aux autres, vivant dans des états tout pareils… La belle affaire ! Mais comment ferez-vous pour fédérer des Slaves, ou religieux ou mystiques révolutionnaires ; des Scandinaves assagis ; des Allemands ambitieux ; des Anglais jaloux d’autorité ; des Français avares ; des Italiens souffrant d’une crise de croissance ; des Balkaniques braconniers ; des Hongrois guerriers ? Comment calmerez-vous ce panier rempli de crabes qui se pincent toute la sainte journée ?

Malheureuse Europe ! pourquoi lui cacher ce qui l’attend ? Avant dix ans, elle sombrera dans la guerre et l’anarchie, comme elle a toujours fait deux ou trois fois par siècle.

8 novembre 1912. — Rien n’améliorera le sort de l’Europe. Pourquoi voulez-vous qu’il s’améliore ? Que signifie ce vieux fond d’optimisme qui attend que les choses s’arrangent ? Il n’y a aucune raison pour cela. Des composés chimiques, qui sont séparément amorphes, provoquent le feu s’ils sont amalgamés dans un récipient. L’Europe est un récipient rempli de cette sorte de composés chimiques. Ça met le feu ; que diable ! Prenez-en votre parti !

18 décembre 1912. — L’Europe, ce cimetière, est peuplée par des peuples qui chantent avant d’aller s’entretuer. Les Français et les Allemands chanteront bientôt.

Sorel, désespérant de « cette Europe qui est la terre-type du malheur de l’humanité », et réinventant le mot d’Ivan Karamazov sur le « cimetière européen 263  », fut sans doute l’observateur le plus pessimiste de la fatalité nationaliste ; et c’est à lui que 1914 donna raison.

Car 1914 sonna le glas du rôle mondial de l’Europe des Nations.

Cette catastrophe fut déclenchée dans l’allégresse de nationalismes pimpants, « fleur au fusil », dans l’inconscience générale du véritable enjeu de la guerre. Car en 1914, ainsi que l’écrira plus tard Jules Romains :

Ni les Rois, ni les Empereurs ni les Peuples ne savaient au juste pourquoi ils tenaient tant à se faire la guerre, ni ce qu’ils y cherchaient. Ni les uns ni les autres n’avaient présents à l’esprit le miracle de ce continent, ni le miracle plus fragile encore qu’était [p. 309] sa chance dans le monde. Cette Europe, la leur, devenue mère ou tutrice de tous les peuples, source des pensées et des inventions, détentrice des plus hauts secrets, leur était moins précieuse qu’un drapeau, qu’un chant national, qu’un dialecte, qu’un tracé de frontière, qu’un nom de bataille à inscrire sur un socle, qu’un gisement de phosphates, qu’une statistique du tonnage comparé, que le plaisir d’humilier le voisin. 264

Il nous plaît de citer ici cette page de l’un des rares auteurs français vivants qui aient eu le courage et la lucidité de militer pour une Europe unie, — Europe, mon pays que j’ai voulu chanter ! — tout au long d’une œuvre importante qui s’étend du poème intitulé « Europe », publié en 1915, jusqu’à des campagnes de presse en faveur de la CED, en passant par la suite romanesque des Hommes de Bonne Volonté. En pleine guerre des nations, Romains avait lancé un pamphlet : Pour que l’Europe soit, dont l’écho fut vite étouffé par les clameurs du chauvinisme célébrant sa fête sacrée. Même sort ou pire, fut réservé aux appels d’un Romain Rolland qui, dès septembre 1914, en publiant son pamphlet Au-dessus de la mêlée, avait eu

l’intuition du crime contre l’Europe et contre la civilisation, où les peuples avaient été conduits par la politique de leurs gouvernements et la faillite des puissances chargées de défendre la paix : socialisme et christianisme. 265

La renaissance des projets d’union date des lendemains de la première guerre mondiale.

Et la naissance d’une action politique, économique et culturelle pour faire de ces projets une réalité date du lendemain de la seconde guerre mondiale.

Il fallait toucher le fond, c’est fait. L’Europe unie naît à l’histoire parmi les ruines de sa dernière grande guerre civile. Et nous allons voir les prophètes de sa décadence finale controuvés par les faits et réfutés par une génération mieux avertie.