(1968) Preuves, articles (1951–1968) « L’échéance de septembre (septembre 1957) » pp. 54-55
[p. 54]

L’échéance de septembre (septembre 1957) af

Les joyeux Butors du Kremlin sont quatre de moins, est-ce un gain ? Une seule chose me paraît certaine : ce ne sont pas les plus gais qui s’en vont. Mais chercher si ce sont les plus durs, les plus mous, les plus souples ou les plus staliniens est un jeu dont Boris Souvarine a montré toute la vanité. Que le régime soviétique soit en crise, on le savait. Toute dictature est un régime de crise, un moyen de gouverner sans résoudre la crise et même en s’appuyant sur elle.

Mais ce n’est pas du devenir soviétique que dépend le sort de l’Europe, la menace d’une guerre générale se trouvant désormais neutralisée par la terreur de mettre en œuvre ses moyens. Que l’URSS surmonte ou non sa crise congénitale, elle a cessé d’être l’espoir du monde depuis qu’elle n’en est plus la peur. Qu’elle réussisse ou non à se démocratiser par les moyens de la tyrannie, qu’elle prospère ou se ruine à force de corriger ses gaffes par des massacres, ses crimes par des slogans, et ses déficits par des purges, elle s’est mise étrangement en marge du grand jeu. Ou disons plutôt que le vrai drame de la seconde moitié du xxᵉ siècle englobe celui de la Russie soviétique et le dépasse très largement. C’est le drame qui surgit de l’affrontement brutal du monde occidental, fauteur de la technique, et des sociétés « primitives » par rapport à ce mode de vie, celles qui se trouvent sans défense contre lui. Ce sont peut-être toutes les sociétés humaines, à l’exception, partielle seulement, de la nôtre. Car l’Europe a su se défendre, depuis un siècle et demi, tant bien que mal il est vrai, contre ses propres inventions, et les assimiler, non sans dégâts sociaux, en restant à peu près elle-même dans l’ensemble. Mais l’Asie le pourra-t-elle ? Et l’Afrique ? L’URSS écrase les défenses instinctives de ses peuples et leur inflige le Plan par la police. Les USA vivent dans le bonheur sans dimensions de la non-résistance unanime, qu’ils préfèrent qualifier d’adaptation sociale. Ils se sont mis hors d’état de sentir ou même d’identifier les éléments du drame lorsqu’il éclate exemplairement dans un pays comme l’Algérie.

Car c’est ici la vraie nature de la tragédie algérienne, au-delà de ses aspects politiques.

Les reproches mutuels, les scandales trop certains et leur exploitation par les factions, les campagnes de presse, les accès de répression, les examens de conscience de part et d’autre, les livres, les pamphlets et les articles, plus intelligents qu’informés, plus informés que judicieux, plus judicieux que sensibles , ou plus  sensibles que sensés, et moins réalistes que tout cela, enfin les slogans à la craie, trop facilement contradictoires, qu’on lit sur tous les murs de ce pays — « Algérie française » ou « Paix en Algérie », c’est autant dire la Lune pour tous et pour tout de suite — n’ont certainement pas contribué à la solution du problème, n’ont pas mordu sur la réalité. Mais nos démocraties étant ce qu’elles sont, il fallait en passer par là pour préparer les prises de conscience nécessaires. Rien ne serait plus injuste que de dire aux Français qu’ils ont mis beaucoup de temps à comprendre la gravité [p. 55] de la situation : ils ont été somme toute les premiers à le faire, et les seuls jusqu’ici, autant que je sache.

Le livre de Germaine Tillion 65 et l’accueil qu’on lui fait de tous côtés m’en donne la preuve. Il déblaye un terrain d’entente pour tous les Français de bonne foi. Réfutant à la fois, et sans le chercher du tout, les points de vue partisans de la gauche et de la droite, les ignorances américaines et les astuces tactiques fascistes et communistes, ce petit ouvrage met tout au point — au point tragique.

La France, dit-on, est un procès perpétuel intenté par tous à chacun et par chacun à tous. Nous l’avons bien vu depuis deux ans à propos du drame algérien. Mais l’affaire a mûri, dans les esprits, tout en se détériorant dans les rues et les douars, et dans l’opinion vague qu’on dit mondiale. Voici le deuxième acte annoncé : c’est la France comme un tout qui va voir son procès intenté par les Nations unies. Bandoeng, Moscou et Washington vont se trouver enfin d’accord sur un seul point : la condamnation de la France.

Il est temps que les Français se regroupent, face à la convergence de ces attaques, et qu’ils cessent de fournir contre la France des arguments qu’Américains et Russes vont emprunter aux polémiques françaises, mais qui ne touchent pas le vrai problème.

Ni les colonialistes attardés ni les anticolonialistes de toutes tendances (idéalistes ou revendicateurs) n’ont vraiment abordé, jusqu’ici, ce problème. Il dépasse leurs catégories. Il dépasse également la France.

Ce n’est point parce que la France aurait été plus « colonialiste » que d’autres que le drame algérien s’est noué. Ce n’est pas une politique de gauche ou de droite ou de nouvelle gauche ou de technocratie, qui aurait pu modifier les données de ce drame. Ce n’est pas la France comme entité nationale et politique qui peut être ici mise en cause, mais bien la civilisation européenne tout entière, dans ses rapports inévitables et imprévus avec les peuples non préparés à l’absorber.

Le cessez-le-feu, qui doit intervenir absolument, ne résoudra rien. Ni aucune décision politique imposée par la majorité absurdement hétéroclite des Nations unies, dont le seul dénominateur commun ne saurait être que l’ignorance de la nature et du nom même des réalités en présence.

Il ne s’agit donc pas d’internationaliser (comme on dit) l’affaire algérienne, par une décision qui condamnerait la France injustement et vainement. Mais il s’agit de reconnaître que l’affaire algérienne n’est plus (si elle le fut jamais) une affaire nationale, ni même internationale, parce qu’elle relève d’une politique de civilisation et non d’un tribunal quelconque, fût-il de « l’opinion mondiale ».

Qui pourrait se charger d’élaborer cette politique de civilisation ? Elle demande un débat sur le fond, dont les politiciens sont incapables, seuls. Elle exige la convocation d’un grand concile œcuménique des cultures en présence dans le monde du xxᵉ siècle. Elle demande des années d’études, d’enquêtes et de consultations mutuelles. D’une manière immédiate et préalable, elle exige que les représentants de l’Europe tout entière, culturelle et technique, et de l’Afrique du Nord, politique et religieuse, se réunissent pour définir et confronter leurs buts de paix, leurs possibilités de survivre à court terme, leurs aspirations à long terme.

Mais voici l’échéance de septembre. Et tout peut être compromis.

Il se trouve que la France, une fois de plus dans l’histoire, est aux prises avec un problème intéressant l’humanité entière, et qu’elle ne peut résoudre seule, mais qu’elle seule, tant à cause de ses vertus que de ses défauts traditionnels, pouvait laisser se poser et comme s’exemplifier dans toutes ses vraies complexités humaines.

L’Amérique saura-t-elle comprendre que le drame algérien l’intéresse vitalement, étant celui de l’aventure occidentale tout entière ? Et les autres pays de l’Europe verront-ils que la France n’est ici que leur avant-garde exposée ?

L’échéance de septembre sera celle de l’Europe, au-delà de la France déchirée. Et de l’Occident peut-être, au-delà de l’Europe.