(1947) Doctrine fabuleuse « 3. Troisième dialogue sur la carte postale. L’homme sans ressemblance  » pp. 25-31
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Troisième dialogue sur la carte postale
L’homme sans ressemblance

L’agent publicitaire. Vous connaissez, Monsieur, sans aucun doute la série de portraits en couleurs que publient nos grands magazines : The Man of Distinction, l’homme distingué. Je suis venu solliciter l’honneur de vous photographier pour cette série.

X., une célébrité du jour. Je suppose que je devrais m’asseoir dans un fauteuil, croiser les jambes, regarder l’objectif, et tenir à la main un grand verre de whiskey ?

L’agent. Précisément… Veuillez me permettre… Ces six bouteilles sont un présent de notre maison. Il y a longtemps que nous désirions vous voir, et seuls les nombreux déplacements que nécessite votre carrière…

[p. 26] X. Asseyez-vous, je vous prie, et causons. Qu’appelez-vous un homme distingué ?

L’agent. Voici la liste de ceux qui ont bien voulu poser pour nous. Un coup d’œil va vous assurer que vous êtes en bonne compagnie.

X. Vous publiez donc ces portraits pour la publicité de votre boisson ? Bien. L’idée générale me paraît simple. On incite le lecteur à penser : si Mr. X., homme distingué, boit ce whiskey, je deviendrai distingué en le buvant aussi. Copiez l’homme distingué et vous vous distinguerez… Eh bien, cette petite phrase comporte à mon avis une contradiction dans les termes. Car comment pourrait-on se distinguer en imitant ? Devenir distinct en s’efforçant de ressembler ? Supposez que votre effort aboutisse, et que tout le monde adopte votre marque. Elle cessera d’être une marque de distinction. Vous serez perdu.

L’agent. Pas du tout. Si ce jour béni arrive jamais, nous changerons simplement de slogan. Au lieu de dire : « Soyez distingué, buvez le Nelson », nous dirons : « Faites comme tout le monde, buvez le Nelson. » Tel est notre art, et je me fais fort de vous en faire bénéficier bon gré mal gré.

X. Ainsi vos hommes de distinction seront devenus des hommes de la vulgarité, des cartes postales en couleurs montrant les modèles mêmes du commun. Vous voyez le risque que je cours !

L’agent. Tous ceux qui ont une situation en vue l’ont couru jusqu’ici avec bonne grâce, et d’ailleurs le danger n’est pas grand. Prenez le vieil empereur d’Autriche, François-Joseph : tous les cochers d’opérettes viennoises, tels qu’on les voit encore dans nos films, copiaient sa tête [p. 27] comme vous le savez, et portaient les mêmes favoris. Cela ne l’empêchait pas de rester l’Empereur, et un homme parfaitement distingué.

X. On affirme, en effet, qu’il était fort poli. La politesse est la seule qualité que je connaisse qui rende un homme à la fois distingué et conforme au modèle admis. Encore ne suis-je pas sûr du second point. Car la conformité aux bons modèles relève plutôt de la correction. Mais la politesse véritable relève de l’invention et surtout du courage, dont le premier degré est la maîtrise de soi. C’est en somme le début de l’héroïsme… À propos, dans votre galerie d’hommes distingués, avez-vous aussi des héros ?

L’agent. Nous sommes fiers d’avoir pris les portraits du fameux amiral Grandisson et du général MacAlfred. Mais comme nous sommes dans un pays démocratique, nous avons aussi pris quelques GI tout couverts de décorations.

X. Bien entendu, ces portraits ont paru pendant la guerre ?

L’agent. C’est naturel. Depuis la paix, nous nous tournons plutôt vers les sportifs, les stars et les grands hommes d’affaires.

X. En un mot, ceux qu’on peut imiter. Pendant la guerre, on entraînait le public à l’héroïsme. On avait même rendu cet héroïsme obligatoire pour des millions de nos contemporains. C’était encore une contradiction. Car le héros est l’homme du grand courage, mais le plus grand courage cesse aussitôt de l’être s’il est officiellement prescrit. J’ajoute qu’il est rarement bien vu. Peut-être même faut-il aller plus loin, et déclarer qu’il est de son [p. 28] essence d’être mal vu. Ou pire encore, de n’être jamais vu du tout, étant toujours unique, incomparable, et très secret dans ses motivations, puisqu’il se produit justement à l’instant où un homme se voit privé de toute assurance exemplaire, jeté dans un destin sans précédent, auquel il faillirait très certainement s’il recourait à un modèle déjà connu, fût-ce le plus grand.

L’agent. Je vois que vous êtes un amateur de paradoxes. Quel est selon vous le héros de l’époque ?

X. Quelqu’un, Monsieur, dont vous ne prendrez jamais le portrait. Et j’ose dire que l’idée ne vous en viendra même pas. Car l’époque ne connaît que des têtes de série, tandis que le héros vrai serait inimitable, hors série par définition, sans précédent et sans avenir, courant un risque institué par lui seul, l’assumant et le consommant sans que rien en parût au dehors, avec l’aide de la seule énergie qu’il aurait lui-même produite. S’il existe, il est l’homme qui ne ressemble à rien, par conséquent l’homme invisible en tant que personne, inaperçu en tant qu’individu, ou peut-être même déguisé, c’est-à-dire remarqué justement pour quelque trait qui n’est pas lui et qui détourne l’attention. C’est peut-être celui qui n’a pas fait tel geste ou telle action qui l’eût rendu fameux, riche, ou puissant selon le monde, et qui ne l’a pas fait en vertu d’une vocation que sa foi seule pouvait saisir. Et cependant tout le tentait, la raison, la morale, le bien de son peuple…

L’agent. Dans ce cas, je parlerais plutôt d’un raté ou d’un orgueilleux qui refuse de tenir son rôle social. Si le héros n’est pas glorieux, qui le sera ? L’attente des masses sera trompée, nous savons bien qu’elles ont [p. 29] besoin d’admiration. Et à mon tour, je me permettrai de signaler une contradiction dans les termes, quand vous parlez d’un héros inconnu…

X. C’est bien ici que je vous attendais. Toutes choses égales d’ailleurs, prenez deux physiciens. Ils ont trouvé tous les deux, le même jour, le secret de la bombe atomique. Mais l’un renonce à l’exploiter, brûle ses papiers, et s’en va tranquillement faire sa partie de billard, tandis que le second saisit sa chance de gloire et devient un héros national : vous avez publié récemment son image. Notez que le premier reste inconnu, mais c’est pour la raison précise qui fait de lui le héros véritable. Et j’ajoute que c’est lui probablement qui aura le mieux tenu son rôle social.

L’agent. Avouez que votre idée du héros manque totalement de sex-appeal ! De plus, si vous avez vraiment comme idéal celui que vous venez de décrire et que je nommerai plus simplement le Méconnu, vous devez être assez malheureux ?

X. Attaque trop simple, et je garde le point. Tout homme connu vous fera remarquer qu’il se sent méconnu dans son dessein profond, à moins qu’il ne soit très vulgaire et ne tire vanité d’une gloire usurpée, plaquée sur lui par la publicité. Mais laissons de côté ces nuances de scrupule. La différence capitale entre celui que vous irez voir parce qu’on le proclame un homme en vue, et ce héros que personne ne peut voir pour les raisons que je viens de dire, c’est que le premier croit à la chance et au bonheur, tandis que le second croit au salut.

L’agent. Là encore, je ne vois pas d’opposition, ni de difficulté sérieuse. Si j’étais philosophe ou prêtre, [p. 30] j’essaierais de convaincre le public que le vrai bonheur se trouve dans le salut. Le tour serait joué.

X. Mais ceux qui vous croiraient seraient peut-être perdus, et en tous cas seraient eux-mêmes joués… Je vois que vous ne me comprenez pas. Je vous donnerai donc un exemple. Vous avez entendu parler de Kierkegaard, ce philosophe danois que tous vos magazines se croient obligés de citer, et quelques-uns déjà se permettent d’en parler. L’un d’entre eux, l’autre jour, me demandait son adresse. Je me suis fait un plaisir de la donner. C’est une pierre plate dans un cimetière danois, sur laquelle on peut lire ces mots : Le Solitaire . Cet homme-là ne croyait pas au bonheur, mais au salut. Il ne croyait pas à la masse, mais au courage personnel, et il ne croyait pas non plus que ce courage personnel pût être enseigné à une masse par la presse, la radio et la publicité, tant et si bien qu’on obtienne à la fin du courage personnel en masse, et qu’il devienne possible en général de mélanger toutes choses impunément. Voyez-vous, cet homme Kierkegaard, c’était le type même de l’inadapté, du rebut social, de la vipère lubrique, du résistant qui refuse de comprendre, et du négativiste impénitent qui dit non dans son coin, avec passion. Il était tellement « distingué » qu’on affirme qu’il en est mort. On ne peut donc plus l’interviewer, voilà sa chance. Car tel que je vous connais, vous n’auriez pas de cesse que vous ne l’ayez traîné devant un micro pour qu’il explique aux masses sa grande idée qui est que rien d’important ne peut être dit aux masses. Et le programme du  Solitaire à la radio serait écouté chaque dimanche par quarante millions de personnes avides de faire comme le voisin… Imaginez ce cri suprême d’une [p. 31] ironie désespérée : « Faites comme moi, soyez tous l’Exception ! »

L’agent. Quelle merveilleuse idée d’article ! Je sens que la photo sera bonne, nous l’avons prise pendant que vous parliez de votre sujet préféré. Vous étiez animé, dynamique, tout à fait informal — ce sera parfait !

X., ivre d’une rage subite, saisit une bouteille de whiskey et fracasse l’appareil de photo.

L’agent. Je vous tire mon chapeau, Monsieur ! Et je parie que ce geste-là ne servira pas moins votre publicité que la photo pleine page et en couleurs que nous prendrons une autre fois. (Il va pour sortir.) Attendez un instant, je crois que je tiens mon titre : Le Héros de l’Incognito !

X. fait un geste vers la seconde bouteille, mais l’agent est déjà sorti. Il ne lui reste plus qu’à boire, pour oublier.