(1965) La Suisse ou l’histoire d’un peuple heureux « I. Le paysage historique, ou comment se forme une fédération — I.4. « Le pacte de 1291 a fondé la Suisse » » pp. 40-52

« Le pacte de 1291 a fondé la Suisse »

À strictement parler, la Suisse n’est un État que depuis 1848 (si l’on néglige l’éphémère République helvétique que les Suisses se laissèrent imposer par le Directoire). Mais cet État a englobé des territoires progressivement liés pendant des siècles par toutes sortes d’alliances et de ligues partielles. Une seule d’entre elles, d’ailleurs jurée comme « devant s’il plaît à Dieu durer à perpétuité », a subsisté sans variations et sans rupture jusqu’à nos jours. Devenue lentement invisible dans la complexité et l’enchevêtrement des successives confédérations à quatre, à sept, à huit, à treize, à dix-huit et à vingt-deux cantons, finalement englobée dans l’État fédéral, elle ne lie plus par une [p. 40] alliance particulière les trois vallées originelles, et cependant elle n’a jamais été dissoute 11  ! Aucune autre communauté n’y est jamais entrée, ne l’a jamais signée, mais les alliances et ligues ultérieures se sont formées à son image, dans son esprit, avec sa participation, et sans doute n’auraient pu durer sans elle. Jusqu’au jour où l’on s’aperçoit qu’elle s’est en quelque sorte évanouie dans le succès final de sa formule : la Suisse actuelle.

De ce pacte scellé « au commencement d’août », en 1291, voici le texte justement célèbre, dans une traduction fidèle :

Au nom du Seigneur, Amen. C’est chose honnête et profitable au bien public, de consolider les traités dans un état de paix et de tranquillité. Soit donc notoire à tous que les hommes de la vallée d’Uri, la commune de la vallée de Schwyz et la commune de ceux de la vallée inférieure d’Unterwald, considérant la malice des temps et afin de se défendre et maintenir avec plus d’efficace, ont pris de bonne foi l’engagement de s’assister mutuellement de toutes leurs forces, secours et bons offices, tant au-dedans qu’au-dehors du pays, envers et contre quiconque tenterait de leur faire violence, de les inquiéter ou molester en leurs personnes et en leurs biens. Et, à tout événement, chacune desdites communautés promet à l’autre de venir à son aide en cas de besoin, de la défendre, à ses propres frais, contre les entreprises de ses ennemis, et de venger sa querelle, prêtant un serment sans dol ni fraude, et renouvelant par le présent acte l’ancienne confédération ; le tout sans préjudice des services que chacun, selon sa condition, doit rendre à son Seigneur.

Et nous statuons et ordonnons, d’un accord unanime, que nous ne reconnaîtrons dans les susdites vallées aucun juge qui aurait acheté sa charge à prix d’argent ou de quelque autre manière, ou qui ne serait indigène ou habitant de ces contrées. Si quelque discorde venait à s’émouvoir entre les confédérés, les plus prudents interviendront par arbitrage pour apaiser le différend, selon qu’il leur paraîtra convenable, et si l’un ou l’autre des partis méprisait leur sentence, les autres confédérés se déclareraient contre lui.

[p. 41] En outre, il a été convenu que celui qui, frauduleusement et sans provocation, en tuerait un autre, serait, au cas qu’on se saisît de lui, puni de mort selon son mérite ; et s’il parvenait à s’échapper, il ne pourra en aucun cas rentrer dans le pays. Pour les fauteurs et receleurs d’un tel criminel, ils seront bannis des vallées jusqu’à ce qu’ils aient été dûment rappelés par les confédérés. Celui qui, de jour ou de nuit, aura méchamment causé un incendie, perdra pour jamais ses droits de concitoyen ; et quiconque dans les vallées assistera et protégera ce malfaiteur, devra réparer de ses biens le dommage souffert. Et si l’un des confédérés porte atteinte à la propriété d’autrui par vol ou de toute autre manière, les biens que le coupable pourrait posséder dans les vallées serviront, comme il est juste, à indemniser le lésé. En outre, personne ne doit prendre un gage d’autrui, sinon des débiteurs ou cautions manifestes, et après avoir, même en ce cas, obtenu l’autorisation du juge. Et chacun doit obéir à son juge et indiquer, s’il est besoin, quel est dans le pays le juge à l’autorité duquel il est soumis. Et si quelqu’un refusait obéissance au jugement, au point de faire dommage par sa résistance à l’un des confédérés, tous les confédérés seraient tenus de contraindre le contumace à donner satisfaction. En cas de guerre ou de discorde entre confédérés, si l’une des parties se refuse à recevoir jugement ou composition, les confédérés devront prendre la cause de l’autre partie.

Tout ce que dessus, statué pour l’utilité commune, devant, s’il plaît à Dieu, durer à perpétuité. En foi de quoi le présent acte a été dressé, à la requête des prénommés, et muni des sceaux des trois communautés et vallées. Fait en l’an du Seigneur 1291, au commencement d’août.

Le style est beau, de fière et franche allure, les mots calligraphiés et abrégés de main de maître. L’utilité d’un tel pacte en latin, pour les peuples des trois vallées, eût été pour le moins problématique dans une situation de révolte. Il est clair qu’il s’agit d’autre chose que d’une conjuration de maquisards. Il s’agit d’un acte sacré, engageant devant Dieu et leur peuple, des responsables disposant des sceaux et rompus à l’usage des traités. Guillaume le Simplet, le Tell de la légende, n’eût pas entendu ce latin-là. Ni les pâtres en Lederhosen levant leurs bras noueux sur la scène du Grütli, pour l’édification future des enfants des écoles. On sait aujourd’hui que les chefs des communautés forestières recouraient aux services de greffiers et notaires [p. 42] qui venaient d’Italie par le col du Gothard, et qui savaient rédiger les traités à la manière des ligues lombardes et des jurandes florentines. C’est à cause du Gothard, nous l’avons vu, qu’Uri et Schwyz avaient reçu de l’Empire des franchises analogues à celles des villes libres, et c’est aussi par le col du Gothard que l’esprit des communes urbaines est venu féconder leur civisme, tardivement certes, mais pour plus longtemps que partout ailleurs. Car déjà, en cette fin du xiiie siècle, le mouvement des Communes est en déclin, comme tant d’autres élans profonds du Moyen Âge. On a pu écrire que la Suisse « est le seul monument qui ait survécu au combat pour l’idée communale, idée partout ailleurs vaincue par le principe monarchique » 12 . De même, plus tard, l’idée fédéraliste ne survivra que dans ce coin de l’Europe, partout ailleurs en proie aux triomphes pesants du principe national-unitaire.

Dans quelle mesure l’alliance des vallées en 1291 peut-elle être tenue pour préfigure du fédéralisme à venir ? Les conditions fondamentales d’une authentique fédération sont réunies : diversité des communautés contiguës, volonté d’autonomie de chaque gouvernement local, besoin de mettre en commun les forces nécessaires pour sauver les autonomies, enfin pacte juré, fœdus — d’où vient le mot fédération. Mais ce qui manque à cette structure, c’est un pouvoir central ou supérieur au gouvernement de chaque groupe : il n’en est pas question dans le texte du pacte, et il n’en sera pas davantage question au cours des cinq siècles suivants. Les Ligues ne seront donc qu’une confédération, une « Suisse des patries » ou des États, jusqu’au jour où les vices d’un tel système provoqueront une crise mortelle, et l’État fédéral en naîtra. Pour l’heure, les Waldstätten n’ont pas d’autre unité que celle qui tient à leur mouvance directe de l’Empire (donc au Gothard), à leur commune volonté de rester chacun maître chez soi et à la bonne entente du groupe des responsables qui ont « pris de bonne foi l’engagement de s’assister mutuellement… tant au-dedans qu’au-dehors du pays ».

[p. 43] Il y a donc un « pays » bien défini : celui des hommes confédérés des trois vallées. Pays réel, sinon légal, et qui n’a pas de constitution ni même de nom ! Pendant longtemps, on le désignera comme celui des « Ligues de la Haute-Allemagne », et ses chefs seront nommés dans les traités « ces Messieurs des Ligues ». Toutefois, dans la seconde moitié du xive siècle, l’habitude va se répandre d’appeler « Schwyzer » l’ensemble des confédérés, du nom de ceux d’entre eux qui se sont signalés par leur valeur guerrière à Morgarten 13 . Plus tard encore, les armes de Schwyz deviendront également le signe de ralliement de tous les guerriers des Ligues : une croix blanche sur champ rouge, c’est-à-dire le symbole chrétien sur la couleur de l’Empire — cette dernière signifiant le rattachement direct au Roi romain des libres et de leurs communes.

Mais comment rattacher ce pays, et plus tard cette nation, et enfin cet État qu’on appelle aujourd’hui la Suisse, à l’acte liant les trois vallées ?

J’ai déjà relevé qu’aucune des communautés nouvelles qui devaient peu à peu se lier jusqu’à former la Suisse actuelle n’a jamais « adhéré » au pacte de 1291, et n’a jamais été requise de le signer pour devenir membre de la Confédération. Cette constatation peut surprendre. Elle déconcerte les habitudes d’esprit modernes, plus légalistes que réalistes, et plus logiques qu’organiques. Il faut éclairer ce mystère, si l’on veut non seulement comprendre l’histoire suisse mais saisir le mouvement créateur d’une fédération progressive.

Le pacte de 1291 est demeuré longtemps secret. On s’y réfère lors du renouvellement — qui est aussi la première proclamation — de l’alliance des Waldstâtten au lendemain de la bataille de Morgarten : à Brunnen, en 1315. Puis il reste enfoui dans des archives dont on ne l’extraira plus jusqu’en 1760, [p. 44] année où le juriste bâlois J. H. Gleser en découvre une copie dans les archives de Stans, la traduit en allemand et la publie « pour la première fois », dit le titre 14 . On peut le voir aujourd’hui, bien exposé, aux Archives de Schwyz, où les touristes essaient en vain de déchiffrer ses dix-sept longues lignes bien droites et artistement dessinées. (Deux sceaux subsistent ; celui de Schwyz, détaché de son ruban, a disparu.) On ne sait si les négociateurs des alliances ultérieures avec les Waldstätten ont jamais lu ce document, vénéré par la Suisse moderne. Il est certain que les historiens, jusqu’à Gleser, ont ignoré son existence.

Le Livre Blanc de Sarnen en 1470, les chroniqueurs Simler et Tschudi au xvie siècle, et tous les autres jusqu’en 1760 attribuent la naissance de la Suisse au serment légendaire qui aurait été juré sur la prairie du Grütli vers 1304 par trois (ou trente-trois) paysans représentant les trois vallées -— et parfois même on dit que Tell y assistait, ou bien on nomme les conjurés : les trois Tells. Ce mythe du Grütli, lentement composé, a remplacé pendant près de cinq siècles la réalité du pacte latin, totalement oubliée, puis ignorée, et cependant seule base sûre de tout le développement ultérieur des alliances… Mais revenons aux faits attestés.

En 1332, la petite cité de Lucerne, place commerciale bien située au débouché nord-ouest de la route du Gothard, est la première commune urbaine qui « entre en confédération », avec les Waldstätten : or elle s’allie aux trois vallées comme à un tout, bien que par un traité distinct de celui qui a formé ce tout, le pacte secret de 1291 publiquement renouvelé à Brunnen. Pourquoi Lucerne n’a-t-elle pas pu signer le pacte ? C’est parce qu’elle n’est encore qu’un fief Habsbourg, tandis que les Vallées relèvent de l’Empire.

Cette inégalité des droits nécessite une forme spéciale d’association. Et le jeu va se reproduire, va même se compliquer [p. 45] pendant des siècles, chaque fois qu’une ville ou une région nouvelle se joindra au réseau des Ligues. Autant de membres nouveaux, autant de pactes ad hoc.

Pourtant, il est frappant que l’on retrouve dans toutes ces alliances inégales les principaux articles du pacte primitif : assistance mutuelle, arbitrage, autonomie de l’administration et de la justice. L’esprit est bien le même, parfois la lettre. Qu’on en juge par cette page d’un chroniqueur zurichois du xvie siècle, Josias Simler :

Le principal et premier chapitre ou article de toutes les alliances et ligues concerne le secours que les uns doivent donner aux autres, contre ceux qui les voudraient attaquer à tort.

Après que l’on a établi l’équité de la cause et l’outrage reçu, le canton intéressé peut requérir les confédérés de le secourir. Cependant, il ne peut pas recourir à qui bon lui semble, mais seulement à celui qui lui est allié de façon spéciale. Car chaque canton n’est pas allié avec tous les autres.

(Zurich, par exemple, était allié aux six cantons du centre d’une part, à Berne de l’autre ; Berne, aux trois Waldstätten ; ceux-ci, à tous les cantons ; Lucerne, seulement aux cinq cantons du centre, etc.)

Or, bien que tous n’aient pas les mêmes droits, toutefois si un canton requiert un ou deux alliés de le venir secourir, tous les cantons s’assemblent, les premiers appelés avertissant les autres. Mais avant toutes choses, ils envoient leurs ambassades à la chapelle de l’ermitage, ou en un lieu nommé Kienholtz, et s’il est question d’un fait qui touche les Bernois, par exemple, ils avisent ensemble aux moyens d’apaiser les différends à l’amiable, ou selon le droit ; ou si cela ne peut se faire, ils cherchent comment ils pourront sûrement donner secours. Leur alliance porte notamment que ceux qui sont appelés au secours n’useront d’aucune fraude et tromperie, ni d’excuse vaine, mais aideront de tout leur pouvoir. Et comme il pourrait arriver qu’un canton soit assailli tellement à l’improviste que l’ennemi tiendrait tous les passages, et par conséquent le canton n’aurait aucun moyen de demander secours par lettres ni par ambassades, ils ont pourvu à cela, et ordonné par exprès qu’en tel cas, et lorsqu’il sera besoin d’avoir prompt secours, tous les cantons confédérés aideront de [p. 46] toutes leurs forces, comme s’ils étaient nommément appelés… Ceux qui sont appelés au secours viennent à leurs dépens sans aucun gage. Seule l’alliance de Berne avec Uri, Schwyz et Unterwald fait mention d’une solde, à savoir d’un sou par jour à chaque homme de pied.

Je ne puis songer à retracer ici la chronique des alliances innombrables conclues par les cantons entre eux et avec les cités et ligues de l’Alsace, de la Souabe , de la Savoie, de la Lombardie, etc. Mais il faut rappeler les étapes et les dates de celles des « confédérations » qui ont duré jusqu’à la Suisse actuelle.

En 1351, la cité libre de Zurich conclut un pacte avec Lucerne et les Waldstätten, mais réserve son droit d’alliances extérieures. En 1352, les confédérés conquièrent la vallée de Glaris, puis la petite ville de Zoug, et les reçoivent dans leur alliance. En 1353, Berne, ville d’Empire déjà puissante, s’allie aux Waldstätten, probablement pour prévenir l’extension de ces derniers dans l’Oberland, que les Bernois sont en train de conquérir sur des seigneurs locaux.

La confédération des Huit Cantons, ainsi formée par six pactes différents, entre en conflit avec les ducs d’Autriche, et, au lendemain de ses victoires définitives sur les Habsbourg, se donne un embryon d’unité judiciaire et militaire : par le Convenant de Sempach, en 1393, les droits des membres sont égalisés.

Dès 1412, les trois Waldstätten entreprennent la conquête du Tessin et d’autres vallées au sud des Alpes, tandis que Berne et Lucerne s’emparent de l’Argovie, fief originel des Habsbourg et leur dernière possession importante dans le pays. Les régions conquises sont décrétées « bailliages communs » et seront désormais gouvernées par certains des cantons mais non par tous.

C’est en 1412 seulement que l’empereur Sigismond de Luxembourg proclame éteints les derniers droits des Habsbourg sur certains fiefs situés en Suisse. En 1418, les cantons du centre sont rattachés « pour toujours » à l’Empire, cependant que le droit de glaive et de haute juridiction leur est conféré.

[p. 47] À la fin du xve siècle, les éclatantes victoires sur Charles le Téméraire ont pour seules conséquences territoriales l’entrée dans la Confédération des deux villes de Fribourg et Soleure (1481). Au début du xvie siècle, l’heureuse conclusion des guerres de  Souabe, menées contre l’empereur Maximilien, amène Bâle et Schaffhouse en 1501, puis Appenzell en 1513, à se lier également aux « Ligues suisses », terme désormais consacré pour désigner l’ensemble belliqueux des cités du Plateau et des communes alpestres unies par un réseau de pactes. Vues du dehors, par ceux qu’elles ont battus, les Ligues se présentent comme un État, bien qu’elles n’aient d’autre organe commun qu’une diète sans nul pouvoir contraignant 15 .

Mais au cours des trois siècles suivants, point d’admissions nouvelles dans le lien confédéral, lequel est mis à rude épreuve par quatre guerres civiles entre catholiques et protestants. L’antagonisme entre les cantons primitifs et les villes protestantes de Zurich et de Berne paralyse l’extension normale des Ligues et produit même leur régression territoriale. Successivement, l’action du parti catholique et de ses alliés étrangers fait perdre aux Suisses le val d’Ossola au Sud, Constance au nord-est, le pays de Gex et les rives savoyardes du Léman à l’ouest. Ces territoires ne seront jamais récupérés. La Franche-Comté, alliée des Suisses depuis deux siècles, n’est pas défendue contre Louis XIV, et là encore, comme il en adviendra plus tard pour Mulhouse et la Valteline, l’absence de politique commune fait perdre à la Confédération nombre de pays associés ou sujets. Le cas de Genève est le plus scandaleux : cette ville ayant demandé d’adhérer aux Ligues, les cinq cantons [p. 48] du Centre, auxquels se joint Fribourg, s’allient contre elle avec le duc de Savoie, qui est finalement vaincu mais par la seule ténacité des Genevois, lors de la fameuse tentative d’escalade de 1602. En 1713, les trois Waldstätten renouvellent le légendaire Serment du Grütli mais c’est contre les protestants, ainsi rejetés au nom du pacte primitif hors de la Confédération ! Ce geste extrême, d’ailleurs privé de suites pratiques par la victoire des protestants à Villmergen, révèle un aspect très curieux de l’ancienne Suisse : au fond, les cantons primitifs ne se montrèrent jamais favorables à la formation progressive d’une plus vaste union politique englobant une pluralité de confessions, de langues et de régimes alliés sur pied d’égalité. C’est malgré eux que la Suisse une et diverse s’est constituée… à partir d’eux et de leur pacte fondamental !

La secousse imprimée par la Révolution à l’édifice complexe et mal articulé des treize cantons va permettre une remise en ordre des morceaux du puzzle brouillé. Le décret du Directoire, en 1798, créant une « République helvétique », transforme en cantons libres les bailliages et pays sujets d’Argovie, de Thurgovie, de Vaud et du Tessin.

Saint-Gall et les Grisons, qui avaient mené jusque-là des politiques indépendantes, se voient également rattachés au « corps helvétique ».

Enfin, la Restauration de 1815 amène l’entrée de Genève, du Valais et de Neuchâtel dans une confédération renouvelée. Encore, le dernier de ces trois États, principauté dont le souverain est le roi de Prusse, ne deviendra-t-il tout à fait « suisse » qu’après une brève révolution instaurant le régime républicain ; et ce ne sera qu’en 1848, année qui vit la grande mutation des Ligues en État fédéral.

Ce processus d’agrégation, assez bizarre et sans analogie dans l’histoire des nations, révèle plusieurs des traits fondamentaux et spécifiques du mode suisse d’exister comme État et d’agir sur le plan politique.

[p. 49] L’inégalité des alliances, par exemple, paraît mal explicable ou même choquante tant que l’on s’imagine que les petits États entraient en confédération pour créer une nation, voire un marché commun toujours plus large ; mais ses motifs et sa nécessité sont évidents dès que l’on admet qu’au contraire ces États ne se liguaient que pour mieux assurer leurs libertés particulières. Ils s’unissaient, en somme, pour rester différents ! Leur solidarité avait pour raison d’être non la puissance collective, mais l’autonomie de chacun. D’où les clauses communes aux pactes les plus variés, du xiiie au xixe siècle : assistance automatique de tous si l’un est attaqué ; garantie du régime interne de chaque membre ; arbitrage obligatoire « si quelque discorde vient à s’émouvoir entre les confédérés ». Cela dit — ou plutôt, cela juré devant Dieu —, pourquoi ne pas admettre qu’il y ait des différences, des droits laissés aux uns et refusés aux autres — comme celui de conclure des alliances étrangères, et de rester fidèle à certaines allégeances spirituelles ou temporelles —, puisque le but n’est pas de devenir uniformes, mais au contraire de demeurer chacun soi-même ?

En revanche, dans la vie des Ligues, il n’y a pas seulement cette inégalité des droits et des obligations. Il y a aussi — et ce n’est guère moins paradoxal — une tendance toujours plus prononcée vers ce qu’on a nommé 1’« égalité des inégaux », fondement de toute alliance en tant que fédérale. Quelles que soient l’étendue d’un État, sa richesse, sa population et sa puissance militaire, il est tenu pour l’égal en qualité de tout autre État dans l’alliance. Il en résulte deux séries de conséquences, qu’illustre abondamment l’histoire des Ligues.

L’assistance collective promise aux victimes d’une agression, et la procédure d’arbitrage, tenue pour sacrée, jouent dans le même sens : elles favorisent les plus petits et dépriment systématiquement toute tentative d’hégémonie. Qu’un « grand » État tel que Zurich entre en conflit avec l’un de ses petits voisins tel que Schwyz, aussitôt tous les autres s’unissent contre Zurich, qui devient de ce fait le plus faible. Si bien que l’arbitrage qui [p. 50] termine la guerre s’applique à sauver la face du vaincu, après avoir réduit ses prétentions 16 . Et à chaque fois, l’alliance confédérale sort renforcée de ces querelles, même très sanglantes.

Cette même procédure, d’autre part, tend à réduire progressivement les disparités de régime entre les membres, dans la mesure où elles nuiraient à la « concorde » ou à « l’utilité commune ». Certes, l’union a pour motif premier de permettre à chacun de rester comme il veut, mais il y a des manières d’être qui se révèlent à la longue incompatibles avec les conditions de toute union : ainsi le fait pour Neuchâtel de rester la seule monarchie au sein de la Confédération. Vient un moment où il faut choisir. L’égalité des inégaux agit alors, en fin de compte, dans un sens unificateur.

Il n’en reste pas moins que dans l’évolution des Ligues suisses vers l’État que nous connaissons, tout ne s’est pas opéré en vertu d’une impeccable dialectique interne, exemplairement fédéraliste. C’est la Révolution française qui a forcé la libération des bailliages communs et des pays sujets que les « libres Helvètes » faisaient bénéficier de leur autorité paternelle. (C’était un tiers du territoire des Ligues, à la fin du xviiie siècle !)

On voit encore à Bellinzone, chef-lieu du seul canton « italien » de la Suisse, trois forteresses crénelées dominant la petite cité. Les Visconti et les Sforza les ont construites, mais Uri, Schwyz et Unterwald y ont logé pendant trois siècles leurs baillis, et rien ne porte à croire que ces baillis se soient montrés beaucoup moins durs que le Gessler de la légende de Tell — légende qui s’est formée d’ailleurs à l’époque même où les « Schwyzer » conquéraient le Tessin et se préparaient à faire en réalité ce qu’ils accusaient les Habsbourg d’avoir fait contre leurs ancêtres. Le canton de Vaud conserve discrètement les nombreuses demeures seigneuriales bâties ou occupées dès la Réforme par les représentants de Leurs Excellences de Berne. « Ils nous ont tout [p. 51] volé sauf les hirondelles ! » me disait un fermier vaudois.

Finalement, la libre adhésion de vingt-cinq États à la Constitution de 1848 fut préparée par une série de petites révolutions locales qui unifièrent quelque peu les régimes cantonaux, en renversant les aristocraties et patriciats au profit des bourgeois radicaux, lesquels se réclamaient du grand exemple des pâtres du Grütli et de Guillaume Tell, — ancêtres apocryphes mais non moins efficaces.

Une conclusion d’intérêt très actuel se dégage de cette brève analyse. On répète qu’une fédération ne saurait se former que par l’action d’un chef ou d’un État fédérateur, — ou bien pour résister à un ennemi commun. Mais l’histoire suisse qui est, après tout, celle de la seule fédération réussie jusqu’ici en Europe, réfute absolument ces thèses, ou ces clichés.

Aucun homme ni aucun État n’a provoqué l’union de nos premières Ligues puis la fédération proprement dite qui leur a succédé en 1848. Au contraire, cette union a résulté de la convergence d’intérêts d’un certain nombre de communautés décidées à défendre leur autonomie et trouvant dans l’alliance jurée, dans l’assistance mutuelle et l’arbitrage, les meilleures garanties pratiques de leurs diversités et souverainetés. Que l’union devenue fédérale ait joué à la longue dans le sens d’une égalisation des régimes et des droits, voilà qui est vrai, mais au départ on a pris les États tels qu’ils étaient. Point d’autres préalables à l’union que le respect des libertés et circonstances particulières.

Quant à l’ennemi commun, liguant tout contre lui, où le trouver dans notre histoire réelle ? On pourrait alléguer que les Habsbourg ont joué ce rôle négatif au xiiie siècle, mais c’est le rôle positif du col du Saint-Gothard qui explique les libertés des Waldstätten. Et l’on vient de voir que la complexe évolution et l’élargissement des Ligues suisses, dès la fin du xive siècle, sont entièrement indépendants du destin des Habsbourg devenus Autrichiens, et qui n’en seront pas moins alliés des Ligues à la veille des guerres de Bourgogne.

[p. 52] Le seul agent fédérateur dont l’histoire suisse permette de vérifier l’action, dès l’origine, c’est la passion de se gouverner soi-même. D’où les ligues, conclues ou renouvelées, chaque fois que l’autonomie locale est menacée par un plus grand, que ce soit un monarque, un État, ou même un frère confédéré. On cherche alors l’appui des voisins autonomes, — ceux qui sont disposés à vous aider sans nul désir de vous assimiler, et à charge de revanche, le cas échéant. On défend en commun le droit de rester divers.

Cette passion fondamentale détermine deux conduites constantes :

— l’arbitrage, parce qu’une guerre ou un conflit de droits ne doit pas se terminer par l’oblitération de l’une des parties en présence, mise au pas ou absorbée par l’autre, mais au contraire par la composition des différences ;

— la méfiance vigilante à l’égard de toute velléité d’hégémonie, parce que le pouvoir d’un seul ne respecte jamais ni les diversités, ni les coutumes, ni les privilèges des groupes.

Certes, ces deux vertus fédéralistes ont leur revers : les compromis systématiques engendrent à la longue hypocrisies, rancunes, ou mollesse intellectuelle, tandis que l’« égalité des inégaux » tourne souvent, dans la pratique, à la confusion des meilleurs, auxquels on préfère les médiocres par gain de paix.

Tout cela pour expliquer la genèse historique de certains traits de famille des Suisses modernes, que je me propose de commenter plus tard. Mais gardons-nous de l’anachronisme qui nous ferait attribuer au seul goût de la paix le système de ligues et de pactes pratiqué par les confédérés. Car en fait, leur passion de l’autonomie et des libertés politiques fut longtemps liée chez eux à la passion des armes, ou disons plus crûment : à l’instinct combatif, au goût primitif de la lutte.