(1968) Preuves, articles (1951–1968) « Sur le crépuscule d’un régime (octobre 1957) » pp. 63-65
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Sur le crépuscule d’un régime (octobre 1957) ag

Une terrasse de café, sur cette place de Venise que le Guide Bleu décrit un peu mystérieusement comme « un des ensembles les plus suggestifs du monde ». Fin d’après-midi pâle sur les dômes de Saint-Marc. A. et R. boivent un negroni en regardant passer par bancs les touristes en chemise, ceints d’étuis à Leica.

R. — Avez-vous entendu cette femme à l’autre table ? Elle trouve Venise « artificielle » !

A. — Je comprends bien ce qu’elle veut dire.

R. — Moi je m’y refuse absolument. Elle n’avait qu’à rester tranquille dans son petit milieu « naturel ». Ceux qui n’aiment pas l’artificiel n’ont qu’à brouter.

A. — Vous êtes bien dur et bien maussade.

R. — C’est qu’il y a de quoi ! Venise n’a rien de plus artificiel qu’une villa de banlieue, mais la Place est sublime. Il faut en interdire l’accès à ceux qui pensent et qui parlent comme cette dame. Ces hordes de barbares aux mollets nus qui se promènent sur Saint-Marc un regard ébaubi et des jugements réprobateurs devraient se voir retirer leur permis de voyager. Ils salissent tout. Mais notez que les pigeons qu’ils aiment photographier ne laissent pas une crotte sur la place. C’est un mystère. Ils ont le sens de l’artificiel, probablement.

A. (soudain très pâle). Ce que vous dites-là, ce permis de voyager, ce n’est pas très… démocratique ?

R. — Ce ne l’est pas le moins du monde, et après ? Vous croyez à la Démocratie ?

A. — Je crois à l’éducation progressive des masses, et je crois qu’une démocratie saine ne peut fonctionner qu’à cette condition. Cette foule qui choque l’esthète, je la trouve si touchante ! Elle s’amuse, elle s’instruit, elle se fait des souvenirs, elle apprend à connaître l’étranger…

R. — Je demande une expertise de ces clichés. Je n’entends ici, dans les ruelles et aux terrasses, que des jugements triviaux ou malveillants : il paraît que les canaux sentent mauvais et que la Place n’est pas bien régulière. Voyez-vous, c’est l’immense Problème des Loisirs qui défile devant nous sur cette place. L’éducation des masses exige tout autre chose que le simple déplacement physique en masse. Je demande qu’on institue le permis de voyager, et qu’on ne le donne qu’à ceux qui auront passé une série d’examens un peu subtils, prouvant au moins leur innocence. Ce n’est pas une affaire de classe, notez-le bien. Presque toutes les mondaines se verront recalées.

A. — La prétention révèle un manque d’éducation, c’est entendu. Mais sous le nom de démocratie, ce n’est qu’une démocratie mal éduquée, insuffisamment éduquée, que vous semblez vouloir condamner.

R. — Oh ! je ne la condamne pas ! Je la crois dépassée. On va me couper la tête, mais cela ne résoudra rien. Voulez-vous que je devienne bien sérieux ? Je vous confierai que c’est l’examen de [p. 64] l’Éducation précisément, et de ses conditions au xxᵉ siècle qui m’a fait voir le mieux que la Démocratie n’est pas le dernier mot de la sagesse politique. Éduquer, c’est conduire hors de… c’est conduire l’enfant ou le jeune homme hors de la bêtise collective, du grégarisme naturel, vers son autonomie et vers sa vocation. Éduquer, c’est donner au jeune homme les moyens de se libérer du conformisme, du nombre et de ses lois, de l’égalitarisme et de l’imitation, des slogans et de la peur de différer. C’est apprendre au jeune homme qu’il doit faire ce qu’il est seul au monde à juger bon pour lui (même s’il se trompe) et cela contre l’avis de la majorité ; elle est incompétente dans son cas, s’il est vraiment quelqu’un et s’il veut le prouver. Éduquer, c’est apprendre à distinguer. C’est apprendre à se distinguer. C’est donc un acte antidémocratique.

A. — Vous faites du paradoxe, vous n’êtes pas « bien sérieux ».

R. — Je suis aussi sérieux que l’étymologie. Démocratie veut dire pouvoir du peuple. Ça n’existe nulle part au monde. C’est un mensonge que de l’invoquer à tout propos, pour éviter de faire face aux réalités. Quant à ceux qui viennent nous parler de « démocratie populaire », ils font un mensonge au carré, plutôt qu’un de ces pléonasmes si fréquents dans l’argot pour insister clairement. La démocratie populaire n’est en fait que la suppression de certains procédés qu’on dit démocratiques : l’élection libre, le droit d’opposition, etc.

A. — Mais les gens se moquent de l’étymologie. Ils entendent par démocratie tout autre chose.

R. — Quoi, selon vous ?

A. — Eh bien, l’égalité d’abord, l’abolition des privilèges, la promotion des classes dites inférieures, — le contraire de la dictature et de l’arbitraire du Pouvoir. Seriez-vous devenu fasciste ?

R. — C’est ce qu’on lance à la tête de quiconque émet le moindre doute sur la Démocratie. Le terme est devenu tabou. La raison en est évidente : Hitler et Mussolini ayant raillé la Démocratie, tous ceux que leur système révoltait à juste titre ont cru devoir du même coup défendre sans réserve ce que ces dictateurs prétendaient attaquer. Mais une erreur ne se trouve pas justifiée parce que des criminels l’ont dénoncée, surtout si leur crime consistait à porter cette erreur au pire. Or, Hitler et Staline n’ont fait en réalité que pousser l’utopie démocratique à ses conséquences fatales. Ils voulaient un peuple unanime, monolithique comme on dit à Moscou, et ils l’ont eu, l’épuration éliminant l’opposition, selon le procédé jacobin. L’abolition des anciens privilèges, l’égalitarisme, la promotion des classes inférieures, ils ont réalisé tout cela bien mieux que nous, car nous sommes restés à mi-chemin, en marchant dans la même direction.

A. — Il faut donc devenir fasciste ou communiste ?

R. — Au contraire, il faut dénoncer les illusions démocratiques qui conduisent logiquement aux dictatures.

A. — Je ne vois pas à quoi vous tendez et quelle sorte de régime vous paraît bon.

R. — J’avoue que j’ignore son nom, on le trouvera bien un jour, et je n’ose espérer qu’il soit exact. Ce sera peut-être encore Démocratie, qui sait ? car ce genre de mot sert à tout, et cela peut rassurer les vieux routiers de la gauche, comme cette partie de la droite à laquelle il suffit qu’un régime apparaisse périmé pour s’y rallier. Mais on ne retiendra de notre système actuel que quelques procédés que vous approuvez d’ailleurs, parce que vous les croyez démocratiques, quand ils sont aristocratiques.

A. — Comme par exemple ?

R. — L’éducation ouverte à tous, mais en vue de favoriser la promotion au pouvoir des meilleurs, ce qui est contraire à l’égalitarisme, au moins autant qu’aux privilèges héréditaires que l’on confond à tort — voir l’étymologie — avec ce régime du bon sens que serait l’Aristocratie 66 . Tout le pouvoir aux élites véritables ! Mais il s’agit de les former, non de les élire.

A. — Je persiste à penser que l’élection libre par le suffrage  universel est le meilleur moyen de garantir les libertés fondamentales en renouvelant fréquemment les pouvoirs qui deviennent tous abusifs quand ils durent.

R. — Puis-je vous faire observer que l’élection n’est pas un procédé démocratique, si la démocratie repose sur le principe que tous les hommes sont égaux ? Mais vous n’y croyez pas, à ce principe de base. La preuve en est que vous approuvez les élections.

A. — Je ne vous suis plus.

R. — C’est pourtant simple. Si les démocraties égalitaires croyaient vraiment les hommes égaux, ils ne feraient jamais d’élections, car celles-ci visent au choix des meilleurs. Ils mettraient simplement au pouvoir ceux dont le nom commence par A, puis par B, puis par C, jusqu’à Z et retour. Ou bien tous les hommes sont égaux, alors prenez [p. 65] n’importe qui, ou bien certains semblent meilleurs, alors vous élisez une aristocratie.

A. — Vous jouez sur les mots.

R. — Non, je les prends au sérieux.

A. — Vous approuvez donc l’élection en tant que procédé antidémocratique ?

R. — Cette raison ne serait pas suffisante. Voyons plutôt le mérite du procédé. Il me paraît fort expédient quand il s’agit de se prononcer sur une personne, entre hommes d’une qualité sensiblement égale, comme il arrive dans certains groupes restreints. On ne saurait élire une élite ; on ne peut que la former, la laisser se dégager, la reconnaître et puis la respecter. En revanche, l’élite seule peut élire, avec des chances de tomber juste.

A. — Que faites-vous du  suffrage  universel ?

R. — Les démocrates eux-mêmes en limitent les dégâts. Dès qu’il s’agit de quelque chose de sérieux, j’entends qui les passionne ou que l’on peut vérifier, il n’est plus question de voter. Personne ne veut élire au  suffrage universel un joueur de football, un cycliste ou une star, de même qu’on n’élit pas un inventeur, un poète, un pilote de canal. Le procédé n’est bon que pour les députés.

A. — Vous oubliez le Président américain.

R. — Là, vous marquez un point. Ce mélange de plébiscite et de rugby, cette compétition plus sportive que proprement politique et qui finit par des échanges de courtoisie, c’est le seul cas, peut-être, où la démocratie semble à peu près rejoindre, sans tricher avec ses principes, l’efficacité et le bon sens. Les hommes étant ce qu’ils sont, Truman gouvernait bien. Cela réussit une fois sur deux, proportion jusqu’ici tolérable. Mais il se peut que la société de demain exige une précision plus grande. On ne saurait mettre aux voix la vérité, quand la moindre erreur de calcul peut faire éclater la bombe H.

A. — Tout cela vous mène irrésistiblement à concevoir un régime dominé par la science. Que deviendraient alors les libertés humaines ?

R. — Il est douteux que l’homme soit libre. Luther le nie énergiquement, et la cybernétique lui donne raison. Seules les libertés politiques sont des réalités incontestables. Ce sont elles que nous défendons sous le nom de démocratie, qui est une fausse étiquette, sans nul doute. Le malheur veut qu’elles aboutissent le plus souvent à des dictatures criminelles, justifiées par tous les prétextes que fournit l’utopie démocrate.

A. — Parlez plus bas, on nous entend aux autres tables !

R. — Croyez-moi, la Démocratie restera dans l’Histoire le rêve du dix-neuvième siècle et le cauchemar du vingtième siècle. L’Occident n’y croit plus. Il la revend d’occasion aux peuples dits sous-développés, qui l’useront vite, ignorant les soins hypocrites dont nous avons su l’entourer.

A. (chuchotant). — Et après ?

R. — Nos ministères seront remplacés par des cerveaux électroniques, seuls capables de digérer les données innombrables du réel. Je n’y puis rien, ni vous non plus. D’ailleurs, cela se pratique déjà. Un gallup poll perpétuel donnera l’image exacte de l’opinion publique, et de ses résultantes réelles.

A. — Les machines en tiendront-elles compte ?

R. — Ce qu’il faut revendiquer, désormais, laissant tomber en chemin tout recours paresseux à l’argument démocratique, c’est que les « informations » fournies sur bande, et sur lesquelles ces cerveaux ne fonctionnent pas, soient dictées par un petit groupe de savants, d’esthètes et de saints.

A. — Le Vrai, le Beau, le Bien, en somme, un vieux système… Il a bien peu de chances…

R. — Ce sont les chances de l’homme.

 

La nuit est là. Les dômes dorés de la Basilique sont éteints. Les pigeons dorment aux façades. Tout au fond de la Place désertée, un orchestre attaque l’ouverture du « Guillaume Tell » de Rossini. Les rois déchus s’attablent chez « Quadri », et les régimes de tous les temps promènent sous les galeries leurs partisans bavards. Avant de nous mêler à leur foule insouciante, demeurons un moment recueillis dans la gloire sombrement émanée de ces marbres. Elle règne, taciturne, au plus bel espace vide jamais délimité par l’artifice humain.