(1940) Mission ou démission de la Suisse « 3. Neutralité oblige, (1937) » pp. 103-127
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Neutralité oblige
(1937)

C’est un redoutable questionneur que C.-F. Ramuz 17 . Vous croyez tout d’abord qu’il interroge simplement par curiosité, ou par une sorte de prudence, pour voir venir, et puis vous vous apercevez que ce sont vos réponses elles-mêmes, celles que déjà vous étiez prêt à lui donner, qui se trouvent mises en question par sa méfiance paysanne. Cela n’est pas sans irriter certains. Pour moi, je ne sais rien de plus salutaire, parfois de plus libérateur, que cette manière de poser des questions, et de jouer le scepticisme, dans un pays où tant de choses vont de soi. Il nous faut un homme comme Ramuz pour nous tirer de l’optimisme épais où s’endorment les jeunes Suisses, [p. 104] trop assurés, comme le dit Cingria, de trouver chaque matin sur leur table un gros bol de café au lait. Qu’on m’entende bien : nous avons eu Amiel, et nous ne manquons pas de douteurs, de tourmentés, de refoulés et d’hésitants fort distingués. Mais ces inquiétudes se limitent au « plan moral », comme nous aimons à dire. Elles sont d’usage interne, individuel. Les doutes que Ramuz nous propose touchent au contraire les fondements mêmes de notre vie dans la cité, de notre existence comme « Suisses ». Ils affectent nos tabous les plus inébranlés, nos sécurités matérielles, ou sociales, ou nationales. Ce que personne n’a jamais eu l’idée de mettre en question parmi nous. Par exemple, demande Ramuz : Avons-nous autre chose à dire que propreté, confort et instruction ? Avons-nous d’autre but commun que la sécurité et le profit ? Pourquoi sommes-nous confédérés ? Et pourquoi, enfin, sommes-nous neutres ?

Je voudrais souligner ceci : que c’est aux Suisses, finalement, que Ramuz pose ces questions ; mais que s’il garde en même temps le souci d’expliquer qui nous sommes à nos voisins, c’est peut-être que notre lot, en tant que Suisses, et [p. 105] non en tant que Vaudois, ou Genevois, ou Zurichois, est d’exister en fonction de ces voisins.

Je vois l’équivoque de la phrase : exister en fonction des voisins, on pourrait croire que c’est à peu près l’idéal que Keyserling juge à notre mesure, celui du tenancier du grand palace. (Ramuz, plus dur, parle de portier d’hôtel…) Et je ne dis pas que cette interprétation désobligeante soit toujours fausse dans le fait. Mais on peut et on doit concevoir une tout autre forme d’existence qui serait « en fonction des voisins », et qui serait tout de même, ou par là-même, une existence, au sens plein de ce terme ; avec tout ce que cela comporte d’autonomie, de nécessité, de réalité irremplaçable, de conscience d’une mission à accomplir, et que nul autre n’a reçue.

La Suisse existe-t-elle ? nous demande Ramuz. Cela revient à dire : a-t-elle une raison d’être ? J’essaierai de répondre ici du point de vue qui me paraît le plus fécond non seulement pour l’esprit et l’homme en général, mais pour ce pays-ci, tel que l’ont fait sa nature et sept siècles d’histoire : le point de vue du personnalisme.

[p. 106] La question de la neutralité est peut-être la plus importante qu’il faille poser à la Suisse. Parce que la Suisse se figure justement que c’est la question qui ne se pose pas. Que nous le voulions ou non, notre neutralité caractérise non seulement notre rôle politique en Europe, mais encore notre mentalité par rapport aux pays voisins. Or il faut bien avouer, dès le départ, que l’état de fait créé par le traité de Vienne est aussi mal interprété par ses garants que par ses soi-disant bénéficiaires. Hors de chez nous, l’on pense généralement : la Suisse tire son épingle du jeu. Neutralité égale prudence, égoïsme, ambitions mesquines. Cela n’augmente pas précisément notre prestige. Chez nous, l’on considère volontiers que la neutralité nous est due, comme l’air et les beautés de la nature. Privilège inconditionnel, nous laissant au surplus le droit de faire la leçon à toute l’Europe dans les leaders de nos journaux. Et cela ne contribue guère à nous donner un sens actif de nos chances et de nos destins, dans une époque où des choses plus anciennes et plus grandes que notre statut se trouvent remises en discussion, bouleversées, brutalement niées.

De ce double malentendu, il faudra bien sortir [p. 107] un jour. Les événements nous y obligeront si nous ne savons pas les prévenir. Si nous nous refusons à voir, à dire, à illustrer, à incarner aux yeux de tous les grandes et fortes raisons de notre neutralité, celle-ci sera balayée un jour prochain avec les vieux chiffons de papier qui sont censés la garantir. Quand bien même nous aurions voté des milliards de crédit d’armement, et des mesures d’instruction militaire prenant les enfants au berceau. Car aucune force matérielle ne pourra jamais remplacer, pour un petit pays comme le nôtre, la conscience de sa raison d’être, et le prestige qui s’y attache.

On croit souvent, surtout chez nous, qu’un petit pays a, comme tel, l’obligation de rester neutre. D’où l’on déduit qu’il en possède aussi le droit, une espèce de droit naturel. Or on a vu des états minuscules, Venise et Berne, les Pays-Bas de Guillaume d’Orange, jouer un rôle de premier plan dans l’équilibre européen. Et quand bien même il serait démontré que la Suisse ne peut plus prétendre à jouer un rôle analogue, croit-on que son droit à rester neutre soit suffisamment garanti du seul fait qu’elle le juge naturel ? La meilleure garantie d’un droit, la seule peut-être [p. 108] qui soit efficace, c’est l’exercice réel de la charge dont ce droit représente à la fois la condition et la contrepartie. Le droit de propriété, par exemple, est à la fois la condition d’une entreprise personnelle, et la juste contrepartie des risques qu’on y court, du travail qu’on y donne. Si le propriétaire laisse ses terres en friche, et s’enrichit sans rien créer, tout simplement parce qu’il possède des coupons de papier dans une banque, ses droits sont ressentis comme des abus. Ils cessent dès lors d’être assurés en fait ; comme le démontre l’histoire récente du capitalisme anonyme et des révolutions qu’il a fait naître. Or c’est une crise fort analogue qui menace la neutralité, dès l’instant où ceux qui en jouissent oublient pourquoi ils ont reçu ce droit.

Je ne dirai pas que les Suisses l’aient déjà oublié. Mais la conscience qu’ils en gardent paraît souvent bien somnolente. Trop assurés dans un statut dont les commodités sont surtout matérielles, et les obligations surtout spirituelles, ils se persuadent petit à petit qu’on pourrait jouir des premières sans se soucier trop des secondes. Sous prétexte de réalisme, et de défense des intérêts économiques, c’est la réalité européenne [p. 109] de la Suisse que l’on perd de vue. On l’a senti à l’occasion des sanctions contre l’Italie : premier avertissement que nous donnaient les faits d’avoir à repenser notre neutralité dans le cadre nouveau de l’Europe. Il est fatal que ces dilemmes se multiplient à l’avenir. Le fameux équilibre stratégique de l’Europe qu’on a coutume d’invoquer pour justifier l’espèce d’exterritorialité dont jouit la Suisse sur le continent, nous le voyons, lui aussi, se transformer d’année en année. Et nous voyons que lui aussi dépend d’un équilibre spirituel 18 totalement bouleversé et réorganisé, au sein duquel il est urgent que nous trouvions une place nettement redéfinie.

Bref, tout nous pousse à un réveil de notre conscience fédérale. Tout nous met au défi d’agrandir cette conscience aux proportions nouvelles des « mystiques » qui régissent l’Europe d’aujourd’hui. Notre chance et nos risques sont là.

La mission essentielle de la Suisse est une mission personnaliste au premier chef : sauvegarder une Weltanschauung où les droits du particulier [p. 110] et les devoirs envers l’ensemble se fécondent mutuellement 19 . Cette conception du monde n’est pas nouvelle : elle constitue l’apport spécifique de l’Europe à l’humanité. C’est autour d’elle et grâce à elle que l’Occident s’est édifié, et qu’il a dominé le monde. Elle n’est nullement, comme certains voudraient le croire, une espèce de juste milieu entre les excès déplorables de l’individualisme bourgeois et du collectivisme dictatorial. Elle est la position centrale, à la fois naturelle et spirituelle, dont l’individualisme et les collectivismes figurent les déviations morbides. Et dès lors, la mission de la Suisse peut être définie à l’échelle de l’Europe : la Suisse doit être la gardienne de ce principe central, fédératif ; et elle ne peut être autre chose, de par sa nature même, physique et historique.

Gardiens des cols, gardiens du siège de la SDN et de celui de la Croix-Rouge, gardiens de ce qui est européen et commun à toutes les [p. 111] nations 20 étant eux-mêmes dans la mesure où ils sont cela, dans la mesure où ils existent pour l’ensemble — voilà les Suisses, grands Portiers de l’Europe, et mainteneurs de ses communes mesures.

Qu’on ne voie pas là je ne sais quelle manière d’idéaliser ce qui est mesquin. Car ce qui est mesquin chez nous, n’est en fait qu’une dégradation de l’idéal qui devrait nous unir. La devise des Suisses : « Un pour tous, tous pour un », c’est la formule la plus frappante et la plus juste de l’esprit fédéral de l’Occident — en même temps que du personnalisme. (N’en faisons pas : « Chacun pour soi, l’État pour tous ! »)

Oui, c’est au nom de cette mission de gardienne du principe commun que la Suisse peut et doit maintenant revendiquer face à l’Europe son droit à la neutralité. Elle n’est réellement intangible que parce qu’elle est l’expérience témoin, l’annonciatrice [p. 112] d’une Europe fédérée dont elle prouve la réalité en assemblant dans un État ces trois grandes civilisations : la germanique, la latine et la française 21 .

De cette mission qui justifie en même temps notre statut européen de neutralité et notre statut intérieur de confédération de cantons, découlent des conséquences précises dans les ordres les plus divers. Je voudrais en marquer quelques-unes en les groupant sous trois chefs principaux : opinions, culture et armée.

1. L’opinion suisse, telle que la traduisent nos journaux est en contradiction fréquente avec notre neutralité, et ce qui est pire, avec la mission même qui justifie cette neutralité. Elle se permet de prendre parti, dans les questions de politique étrangère, ou de politique intérieure du voisin, avec d’autant plus de violence qu’elle y court moins de risques immédiats. Rien n’est plus agaçant [p. 113] pour l’étranger que cette espèce de suffisance moralisante, que ces conseils de fermeté ou ces protestations intempestives que nous prodiguons chaque jour aux « nationaux » de tel pays ou aux « rouges » du monde entier. D’autant plus que ce magistère ne paraît nullement s’exercer au nom d’une vocation bien définie et de portée européenne. Quand nos journaux font la leçon à Léon Blum 22 , ce n’est pas — comme ce pourrait l’être — au nom de la démocratie réelle, communale et fédéraliste, mais au nom d’intérêts de classe qui ne sont ni démocratiques ni nationaux. La même critique peut d’ailleurs s’adresser à notre presse d’extrême-gauche lorsqu’elle défend le même Léon Blum pour des raisons symétriquement inverses, et par suite non moins étrangères à notre ligne fédérale. Quand nous verrons nos grands journaux se préoccuper de juger ce qui se passe chez nos voisins non plus au nom de la droite française ou de la gauche allemande émigrée, mais au nom du principe fédéral que nous avons à incarner, on pourra dire que la Suisse a retrouvé sa raison d’être, et d’être neutre.

[p. 114] Quoi de plus comique et de plus irritant que d’admirer les fascismes étrangers alors qu’ils sont les formes politiques les plus violemment centralistes, les plus contraires à nos statuts ! Nous ne pourrions en tirer qu’une seule leçon : les fascismes se donnent pour but d’exalter leur mission nationale. Quelles que soient les réserves de fond qu’il y ait à faire, et je les fais, sur l’authenticité de ces missions qu’ils proclament à son de trompe, il est clair que leur force est là, et qu’en les admirant, en les enviant, nous sommes précisément en train de perdre ce qu’ils ont retrouvé : le sens de la réalité irremplaçable d’une nation.

L’autorité qu’une certaine presse suisse s’était acquise à l’étranger reposait justement sur le fait que nous étions seuls à juger dans une perspective européenne. (Nos trois cultures nous y préparaient, nous y contraignaient même en quelque mesure.) Mais une presse suisse partisane, à la manière des partisans français ou allemands, n’est plus qu’une presse d’intérêt local.

Là encore, nos chances sont uniques, nous pourrions être les premiers. Mais à cette seule condition : de savoir au nom de quoi nous parlons. Et ce ne peut être qu’au nom de l’avenir de [p. 115] l’Europe, puisque c’est cela que nous sommes dès maintenant.

2. La culture. Je ne l’envisagerai ici que sous l’angle particulier de nos responsabilités comme neutres.

Ramuz insiste avec raison sur le fait que nous n’avons pas une culture nationale unifiée, mais des cultures diversifiées, régionales ou étrangères. Une fois de plus, c’est là notre chance. Mais savons-nous l’utiliser ? Il y faudrait une conscience très forte de la réalité fédéraliste et de ce qu’elle implique à la fois de diversités reconnues, totalement exprimées comme telles, et d’échanges multipliés, d’apports mutuels, de synthèse vivante. Dès que la conscience fédéraliste vient à faiblir, quand par exemple on se met chez nous à l’école de la droite française et de sa politique particulière conditionnée par le nationalisme unitaire et anti-allemand, l’on voit une méfiance hostile poindre chez les intellectuels à l’endroit de ce qui est « germanique » dans notre vie confédérale. Réaction de faiblesse, et néfaste à un double titre. Car d’une part nous y perdons ce qui fait notre valeur propre dans la culture de [p. 116] langue française ; et d’autre part, en nous refusant aux contacts et aux échanges, nous perdons la meilleure occasion de prendre conscience de nous-mêmes, et de nos singularités sinon latines, du moins romanes. On se découvre en s’opposant, mais en s’opposant réellement, c’est-à-dire de près, corps à corps. Croit-on que Ramuz eût écrit ce Chant de notre Rhône, si « roman », sans le voisinage germanique qui l’a contraint à formuler sa différence spécifique ? En France même, quoi de plus français — jusqu’à l’excès, voire jusqu’à la grimace — qu’un Barrès, constamment tenté et enrichi par le génie du Rhin ? Pour nous qui n’avons pas les mêmes raisons de construire des Bastions de l’Est 23 , la situation est bien plus favorable. Mais il faudrait savoir l’envisager dans sa grandeur, sans crispation de méfiance ou de timidité ; dans une volonté de synthèse, et non point dans la crainte perpétuelle de n’aboutir qu’à des mélanges bâtards.

Notre unité existe, mais sur un plan à la fois plus élevé et plus vaste que celui de « l’unification » à la mode jacobine ou classique. C’est [p. 117] l’unité originelle, et peut-être future et finale, des diversités de l’Europe, symbolisées par nos quatre langues, nos deux religions, nos vingt-cinq républiques. Et surtout qu’on ne déplore pas le fait que les cultures des Suisses ne forment pas une culture homogène. Elles forment quelque chose de moins grandiose, mais peut-être de plus conforme à l’essence même de la culture : un microcosme des valeurs que les nations qui nous entourent ont illustrées l’une après l’autre, mais n’ont pas pu synthétiser et relier. Toutes ces nations ont été grandes tour à tour, dans la musique ou la peinture, la poésie ou la philosophie. Et peut-être ne serons-nous jamais aussi grands qu’aucune d’entre elles dans aucun de ces domaines particuliers 24 . Mais notre grandeur est ailleurs : elle est dans l’harmonie intime, ou dans l’opposition tragique à l’intérieur d’une même « personne », des vocations spéciales d’autres nations. Et c’est là notre vocation.

[p. 118] Neutralité, sur le plan culturel, ce n’est pas mélange, ni accommodation et encore moins imitation médiocre. Ce n’est pas forcément cela. C’est au contraire (ou plutôt ce doit être) un combat perpétuel, exaltant, le battement du cœur de l’Europe. Vouloir créer une « culture suisse », ce serait trahir notre mission, ce serait le péché même d’idolâtrie qui consiste dans son principe à adorer les instruments d’un culte, oubliant le dieu qu’il célèbre. Et pourquoi n’irais-je pas jusqu’à dire que notre grandeur culturelle est de n’avoir pas de culture suisse, mais seulement une culture européenne ? On nous a donné par-dessus un Jérémie Gotthelf et un Ramuz. Ceux-là ne sont Européens que parce qu’ils sont d’abord, et génialement, pasteur bernois et Vaudois rhodanien. Mais deux poètes « enracinés » ne font pas une culture suisse. Ce sont deux vocations isolées, et la culture suppose une suite , un progrès, un milieu, un écho. Je me représenterais plutôt une Suisse culturelle pluraliste, avec ses centres successifs ou parfois même simultanés, offrant un asile provisoire aux grands errants de l’esprit et des passions occidentales : Bâle et Genève au temps de la Réforme, Érasme, [p. 119] Holbein, Calvin et d’Aubigné, et le fameux docteur Paracelse, entraînant sa  suite turbulente de disciples d’auberge en auberge. C’était la Suisse spirituelle de la Renaissance, le microcosme de toutes ses grandeurs. Aux xviie et xviiie , l’horizon se resserre un peu, et pourtant voici Berne et le « grand Haller », après ce premier cosmopolite : Béat de Murait. Puis Zurich et l’hégémonie passagère de l’École suisse sur la littérature allemande. Et le Lausanne des beaux esprits cosmopolites, tel que nous l’ont décrit Gibbon et le marquis de Boufflers. Avec le xixe , la Suisse réapparaît sur la grande scène de l’Europe. De Genève, c’est une autre « école suisse » qui domine les lettres françaises ; après Rousseau : Constant et Staël, et toute la petite cour de Coppet. Ce foyer s’éteint pour un temps. Il en renaît un autre à Bâle : Jacob Burckhardt, Overbeck, Bachofen, le jeune Nietzsche, ami de Wagner… Et tout cela fait, par le moyen de la Suisse, une assez belle culture européenne 25 . Je [p. 120] ne vois pas pourquoi nous douterions d’une tradition que tout nous pousse à continuer, et qui, je le crois, n’a pas encore réalisé ses possibilités extrêmes.

Nous avons le goût du moyen, c’est entendu, et je l’accorde à Ramuz, et je m’en irrite au moins autant que lui. Mais je pense qu’on n’atteint la grandeur qu’en utilisant ses défauts, en s’élevant au point où ils deviennent les conditions d’une création unique. Au niveau de l’instruction publique, nous étouffons dans le moyen ; mais au niveau de la vraie culture, nous pouvons être les moyens de la grandeur future de l’Europe. (Il y a là plus qu’un calembour, soit dit pour essayer de rassurer ces gens sérieux que sont les Suisses moyens — et même les autres.)

3. Avec l’armée, je reviens au concret, ou du moins à ce qu’on tient pour tel dans un pays où les valeurs intellectuelles passent plus qu’ailleurs pour un luxe. (Nulle part, je crois, les écrivains n’ont moins d’action sur la vie politique.)

[p. 121] Il est clair, et on le dit assez pour que je n’aie pas à insister, que l’armée d’un petit pays neutre est très facilement justifiable, aux yeux du pacifiste le plus ardent. Elle ne peut livrer qu’une « guerre juste », puisqu’elle est incapable d’attaquer. Elle ne joue que le rôle d’une garde, et par là même, elle est conforme à notre vocation profonde. Garde montée autour des cols, dirait Liehburg ; milice au service du principe constituant de la fédération — et c’est pourquoi elle appartient à l’État et non pas aux cantons. De plus, les mesures toutes récentes organisant la couverture des frontières par les habitants de la région sont absolument dans la ligne du fédéralisme réel 26 .

Armée démocratique, dit-on, milice populaire, dépourvue de l’esprit de caste que forment ailleurs les écoles militaires. Oui, c’est bien là ce que doit être une armée consciente de son rôle de garde neutre. Il s’agit que cette conscience reste vivace. Que l’armée soit proche du peuple, cela doit avoir pour effet idéal de « civiliser » la [p. 122] milice et non de militariser l’esprit public. Il est important de rappeler que l’armée d’une fédération ne conserve sa raison d’être que si l’on croit à cette fédération et à la tâche qui lui incombe au milieu de voisins redoutables. Il est important de rappeler que l’armée étant chose fédérale, ne peut être l’armée d’une classe, de ses intérêts, de son ordre. Il n’y aurait aucun avantage à combattre l’esprit de caste si c’était pour le remplacer par un esprit de classe bourgeois d’une valeur militaire bien moindre. Enfin l’enthousiasme entretenu autour de ce que l’on nomme chez nous « le militaire », ne saurait être légitime qu’à proportion du sens profond des raisons d’être de la Suisse dont nous témoignons par ailleurs. N’allons pas croire que pour être un bon Suisse, il faut et il suffit que l’on soit un bon soldat ! Car on ne peut être un bon soldat, chez nous, que si d’abord on prouve que l’on est un bon Suisse.

Après tout, notre armée n’est qu’un aspect de notre défense fédérale. Et un aspect subordonné. Si l’on néglige à son profit « le reste », on fait œuvre de mauvais Suisse, car c’est ce « reste » justement qui donne un sens à la fédération, donc [p. 123] à l’armée qui la défend. Je ne crois pas d’ailleurs que les armes matérielles soient pour nous une défense suffisante 27 . Je vois bien qu’elles sont nécessaires. Mais je vois aussi qu’avec la cinquantième partie de l’argent consacré à leur acquisition, on pourrait apporter à nos institutions de haute culture, à nos savants, artistes ou écrivains, les moyens d’assurer au pays un prestige international qui nous donnerait peut-être davantage qu’une garantie d’autonomie : une existence vraiment autonome. Le budget de la défense nationale dans un pays dont la vraie raison d’être est en fin de compte spirituelle, devrait comporter normalement à côté du budget militaire, un important budget de la culture. Je ne dis pas de l’instruction, mais de la culture. Et je l’appellerais volontiers le budget de la conscience fédérale. Car le jour où il existera, l’on pourra dire que nos hommes politiques, si réellement représentatifs, dans ce pays, de l’opinion moyenne des citoyens, ont [p. 124] retrouvé le sens de notre destinée, et notre chance unique de grandeur 28 .

Je vois ce que l’on peut m’objecter : « Vous attribuez des justifications parfois mythiques à des réalités qui se sont constituées par le jeu d’intérêts et de routines médiocres. Vous donnez par exemple une valeur positive à un principe fédéraliste qui ne traduit historiquement — de même que la neutralité — qu’une crainte, un resserrement des rangs devant la menace extérieure 29  ». Rien n’est plus vrai, et c’est très consciemment que nous opérons ce redressement urgent ! Qu’est-ce donc qu’une révolution, sinon justement un [p. 125] effort pour restaurer l’actualité perdue d’une tradition ou d’une institution ? Pour réveiller leurs pouvoirs créateurs, leur perpétuelle nouveauté ? Ou encore pour créer tout cela à partir des formes existantes ?

Il ne s’agit pas pour nous de « révolutionner », au sens que le bourgeois craintif prête à ce terme. Nous partons, dans ce pays, d’un certain nombre de structures politiques et morales, et d’une tradition fédéraliste, qui se trouvent réaliser, en théorie, parfois en fait, les « utopies » personnalistes. Nous n’avons donc pas à renverser l’ordre politique existant mais à donner ou à rendre à cet ordre une signification qui le maintienne vivant et pur contre les ennemis du dedans, afin d’être fort au dehors. L’esprit bourgeois, l’économie capitaliste, une paresse spirituelle entretenue par nos écoles, la tentation de copier nos voisins dans les mœurs politiques et dans la presse, tout cela menace et compromet non seulement nos chances à venir, mais les bases politiques et morales sur lesquelles nous pouvions compter, et la mission même de la Suisse. Tout cela tend à nous réduire à nos proportions matérielles, qui sont petites, qui sont médiocres. J’ai cité le cas de la [p. 126] presse, se réduisant elle-même au rôle de presse locale. Il faut bien dire aussi que notre fédéralisme tend souvent à se réduire à l’esprit de clocher, à une limitation des horizons, bien plutôt qu’il ne favorise de fécondes oppositions. Notre neutralité, conçue comme une prudence, devient la pire des imprudences au milieu de l’Europe fasciste. Notre instruction publique très développée à tous les degrés, mais fondée sur une conception de l’homme incroyablement étriquée, devient une espèce d’asepsie qui tue les germes de toute création. (La culture suppose plus de folie, suppose des contaminations multipliées, des inégalités favorisées et protégées) 30 . Seule notre économie cherche à se mettre au pas des grandes économies européennes, mais de la manière la plus fatale à ce fédéralisme tant vanté. Autant de constatations qui dictent à notre action des objectifs immédiats. Mais avant toute action précise, il importe de rendre à notre peuple le sens d’un destin qui le dépasse. Petit peuple chargé d’une grande mission ; s’il l’oublie, il étouffe bientôt dans le confort et l’asepsie morale. Mais qu’il reprenne conscience [p. 127] de cette mission, et le grand air de l’Europe et du monde reviendra vivifier nos pays. Il y aura de nouveau du jeu, de la passion, des communications fécondes entre les êtres, une circulation des cultures, une respiration des âmes. Et ceci qui est le plus important : des possibilités d’imaginer, donc d’innover et de voir grand.