(1968) Preuves, articles (1951–1968) «  La Table ronde de l’Europe (janvier 1954) » pp. 4-11
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La Table ronde de l’Europe (janvier 1954) k

I. Pour une prise de conscience européenne

L’une des œuvres les plus célèbres de Gauguin s’intitule : D’où venons-nous ? Où sommes-nous ? Où allons-nous ? Je n’imagine pas de meilleure devise pour la Table ronde de l’Europe qui s’est tenue à Rome l’automne dernier.

Pour situer rapidement cette entreprise, partons de la deuxième question : où sommes-nous, Européens, en ce milieu du xxe siècle ?

Une phrase déjà fameuse, prononcée l’an dernier par le premier président de l’Assemblée de Strasbourg, Paul-Henri Spaak, répond d’une manière dramatique : « Nous autres Européens, nous vivons, depuis la dernière guerre, dans la peur des Russes et de la charité des Américains. » Je traduis maintenant les mots en chiffres, et cela donne le curieux résultat que voici : « À l’ouest du rideau de fer, 325 millions d’hommes vivent dans la peur de 190 millions et de la charité de 155 millions. »

La raison de ce paradoxe est des plus simples. Nous ne nous sentons pas, en réalité, 325 millions d’Européens, mais seulement 42 millions de Français, 8 millions de Belges, 3 millions de Norvégiens… Nous pensons et sentons par nations cloisonnées, dans l’ère des grands empires continentaux, des grands marchés, et de la stratégie mondiale. Nous nous sentons, en conséquence, trop petits pour le siècle, et condamnés à perdre, après nos dernières positions dans le monde, notre indépendance politique, économique et peut-être morale.

Et certes, nous perdrons tout cela, tout ce qui fait le sens même de nos vies, si nous persistons à demeurer une vingtaine de nations, de cantons désunis. Mais au contraire, nous pouvons tout sauver par une union qui ferait de l’Europe, dans la réalité vivante, ce qu’elle n’est aujourd’hui que dans l’arithmétique.

Que manque-t-il à l’Europe pour se sauver, pour rejoindre un salut tout proche et comme à portée de la main ? Il ne lui manque peut-être qu’une seule chose : la conscience des périls qu’elle encourt, que tous nos pays courent ensemble, — et la conscience aussi des ressources immenses qui sont là, dont elle peut disposer, à la seule condition de les mettre en commun.

Une prise de conscience. Un réveil. Telle paraît donc la condition première de toute action concrète et raisonnable en faveur de l’union, notre salut prochain.

C’est ainsi, j’imagine, que l’on voyait les choses dans les milieux du Conseil de l’Europe où germa, voici quelques mois, l’idée d’une Table ronde européenne. La construction de l’Europe avançait, mais lentement : économique, [p. 5] politique, militaire. Et les résistances croissaient à la mesure des gains déjà réalisés.

Comment réduire ces résistances là où elles sont, dans les esprits et dans les cœurs, selon la formule consacrée, pour une fois juste ? Comment réveiller l’opinion ? Les slogans s’usent très vite, et la jeunesse actuelle, très sensible aux tribuns littéraires, accueille avec un scepticisme amer nos plus éloquents hommes d’État. Il fallait donc d’une part approfondir l’idée même de l’Europe unie, par une sérieuse méditation ; d’autre part nourrir l’opinion par un sérieux effort d’information.

La tâche de méditer sur nos destins fut confiée à un petit groupe de six Sages, dont la composition me paraît tout à fait remarquable 4 . L’on y trouvait en effet côte à côte des hommes d’État du premier rang, mais rompus aux disciplines de l’esprit ; et des hommes de pensée dans la rigueur du terme, mais riches d’une expérience intime des nécessités de l’action. Autour de ce mariage très significatif de la méditation et de l’expérience, quinze publicistes réputés furent conviés à rechercher ensemble les moyens de faire connaître et d’illustrer, chacun dans sa sphère d’influence, les résultats de la réflexion des Six.

II. De l’unité culturelle à la communauté politique

Mon dessein n’est pas de résumer les péripéties des débats qui se déroulèrent pendant six longues séances dans le huis clos doré d’un vieux palais de Rome, mais bien d’en commenter certains thèmes dominants. Contraint de donner la parole à tous sauf à moi-même, je n’en pensais guère moins et notais au passage des points de départ d’interventions virtuelles… Je m’en voudrais pourtant de les développer ici sans avoir retracé d’abord la courbe générale d’une réflexion commune, bien que menée par des esprits aussi divers que le sont nos peuples et les familles intellectuelles qui les composent.

Mis aux prises avec un problème, l’esprit latin exige quelques définitions, l’esprit germanique une méthode, tandis que l’Anglo-Saxon cherche une « approche » convenable. Il faut tenir compte de ce malentendu toujours instant dans le dialogue européen. Cependant, c’est l’angle de vision que l’on adopte qui permet finalement de s’accorder. J’avais donc suggéré aux rapporteurs d’envisager le problème européen dans une perspective telle que les graves divisions nationales, linguistiques et idéologiques qui nous fascinent aujourd’hui, apparaissent transitoires et relatives. À cette fin, j’avais introduit, dans les six thèmes proposés, l’idée d’un destin commun de tous les peuples de l’Europe, défini par leur unité incontestable d’origines et par le fait qu’ils succomberont demain aux mêmes périls, s’ils ne trouvent pas ensemble leur salut.

La recherche des origines communes à tous les peuples de l’Europe, nous l’avons faite sous la conduite magistrale et souriante d’un des plus grands historiens de notre temps, M. Toynbee, appuyé par l’autorité d’un savant humaniste, M. Löfstedt. Nous avons vu se dessiner l’extraordinaire aventure collective de l’Occident : la naissance de notre civilisation au confluent des courants issus d’Athènes, de Rome et du Proche-Orient ; son expansion dans le monde entier ; l’exportation pêle-mêle de nos idéaux religieux, de nos formes politiques, aussi, et enfin des secrets techniques de notre puissance chez tous les peuples de la terre ; et puis soudain, au xxe siècle, le renversement subit et complet de notre position dans le monde ; la montée des empires unifiés, devant nos divisions sanglantes ; la crise de nos idéaux, devant la propagande massive des dictatures ; les moyens matériels et intellectuels de notre domination retournés contre nous. Nous avons vu clairement que nos pays n’avaient plus d’autre issue pratique, d’autre avenir possible que dans l’union. Ce fut le dernier [p. 6] mot du rapport de Toynbee : « Unissons l’Europe maintenant ! Nous n’avons pas de temps à perdre. »

Pourtant, chacun peut voir que nous perdons du temps. Quelles sont donc les causes intérieures qui paralysent nos efforts vers l’union ?

L’examen de notre crise spirituelle et par suite culturelle et civique fut introduit avec ampleur par M. Eugen Kogon. Il conclut à la nécessité d’instaurer tout d’abord une union politique, condition préalable à toute restauration des cadres d’une culture nouvelle et des bases d’un langage commun. Puis M. van Kleffens, en juriste rompu aux négociations gouvernementales, exposa sans passion le problème brûlant des relations entre la souveraineté nationale (ou ce qu’il en reste) et la future communauté supranationale.

Le diagnostic ainsi posé, nous nous sommes tournés vers l’avenir : où allons-nous ? Et c’est M. Robert Schuman, en plein accord avec les thèses très énergiquement formulées par M. de Gasperi dans son discours introductif, qui nous a présenté le tableau cohérent des mesures institutionnelles capables d’assurer la renaissance de notre unité compromise.

Certes, la Table ronde n’a pas trouvé de solutions faciles, ni de recettes miraculeuses pour supprimer le mal et assurer le bien dans un délai garanti. Mais elle a déterminé clairement nos responsabilités d’Européens devant le monde que nous avons changé, et elle a formulé les buts communs susceptibles de nous unir. Car ce ne sont pas seulement leurs origines, mais les buts qu’ils regardent ensemble, qui peuvent rendre les hommes fraternels.

Devant l’antagonisme en apparence irréductible de la foi religieuse et des certitudes relatives fondées sur la science, la Table ronde a affirmé la nécessité du dialogue fécond, de la mise en question réciproque dans la tolérance mutuelle, et d’une morale civique européenne, commune aux deux familles d’esprits.

Devant la contradiction apparente entre l’exigence d’unir nos pays, et celle de sauvegarder les diversités qui ont fait la richesse de l’Europe, elle a posé la nécessité de structures supranationales , permettant de mettre en commun ce qui doit l’être normalement, afin de garantir et de faire vivre mieux ce qui doit normalement demeurer autonome, distinct, privé, original.

Enfin, devant le double défi qu’affrontent plusieurs de nos pays : celui de passer du régime colonial à l’association dans l’égalité, et celui de compenser la perte de nos positions économiques dans le monde, la Table ronde a conclu à la nécessité « d’opérer un changement radical dans nos rapports avec le monde extra-européen et dans nos rapports mutuels » (Toynbee), c’est-à-dire de regagner en prestige moral ce que nous perdons en puissance politique, et de regagner par l’exploitation en commun de nos propres richesses ce que nous perdons en apports extérieurs.

La Table ronde n’a pas dressé les plans d’une civilisation modèle. Mais elle a déclaré que le devoir et le salut des Européens consistaient aujourd’hui à édifier des modèles neufs de société — valables pour eux-mêmes d’abord, mais aussi pour le reste du monde. Un seul exemple : le nationalisme a été notre invention collective. Nous l’avons communiqué, « donné » au monde entier, et cette liqueur tout d’abord enivrante est bientôt devenue poison. C’est à nous qu’il appartient donc d’inventer l’antidote de ce toxique et de créer un type nouveau de Communauté fédérale.

III. Éléments d’une pensée européenne

Tout résumé fait tort à son objet, autant qu’à son auteur. « Rien de plus difficile que de n’être pas soi-même ou que de ne l’être que jusqu’où l’on veut », remarque Valéry. Je dirai maintenant les réflexions qui se formaient en moi en écoutant les autres. Elles tournent toutes autour d’un même problème, celui de l’attitude d’esprit nécessaire pour penser l’Europe.

 

Voir l’Europe dans le Monde. — Dès que l’on parle du destin commun de nos pays, des [p. 7] voix s’élèvent pour dénoncer je ne sais quel « nationalisme européen », qui aurait pour effet de nous « séparer du monde ».

Je note que cette résistance à un nationalisme européen encore imaginaire est très généralement le fait de nationalistes tout court, j’entends de partisans attardés mais honteux de la souveraineté sans limites des nations. En vérité, c’est la Fédération qu’ils craignent, incapables qu’ils sont de l’imaginer comme autre chose qu’une nation monstrueuse ; et ils s’empressent de projeter sur elle les péchés d’égoïsme, d’orgueil et d’étroitesse inhérents au nationalisme qu’ils n’ont pas encore su dépasser dans leur cœur. On voit bien où le bât les blesse.

D’autres parlent d’humilité, et battent la coulpe de l’Europe colonialiste sur la poitrine des fédéralistes. « Vous nous vantez l’Europe, il n’y a pas de quoi ! Elle a réduit en servitude et parfois massacré des peuples entiers, en Amérique, en Asie, en Afrique. Elle a produit Hitler, les chambres à gaz et le racisme. Elle a provoqué les guerres les plus sanglantes de l’Histoire, etc. » Réponse : Ce n’est pas l’Europe, ce sont plusieurs de nos nations comme telles, c’est le délire nationaliste qui a fait tout cela. Et voyez : c’est au nom du même nationalisme — appuyé par les communistes — que vous attaquez aujourd’hui ceux qui veulent mettre fin à la cause de ces maux, ceux qui entendent sauver par la Fédération le meilleur de notre culture : non point la tolérance indifférente, mais le sens des tensions fécondes et de l’union dans la diversité. Or ce génie fédéraliste n’exclut rien, sauf justement l’impérialisme, inséparable de vos nationalismes.

D’autres enfin nient les concepts d’Europe et d’unité culturelle de l’Europe au nom d’un idéal d’universalité. Ils semblent ignorer que la croyance en la valeur universelle de sa religion, de sa raison, de ses morales variées, de sa technique et de ses formes politiques est typique de l’Européen, héritier des Grecs, des Romains, de l’Église catholique, et des clubs jacobins. Cette croyance, en fait illusoire, est la racine des pires impérialismes : ceux qui se déguisent en entreprises missionnaires, comme jadis les croisades, puis le colonialisme, comme aujourd’hui le communisme. Il est vrai que l’universalisme reste une prétention honorable, dans le domaine des idées pures (s’il en est, et qui restent telles). Mais il couvre trop d’équivoques. Ce qu’il a de bon, le désir d’ouverture de la conscience et de la connaissance, c’est l’attitude fédéraliste qui peut le sauver, puisqu’elle se fonde sur la nécessité du dialogue entre égaux différents.

En vérité, il ne s’agit pour nous, Européens de la moitié du xxe siècle, ni d’orgueil, ni d’humilité : il s’agit de nous voir responsables d’une culture bien particulière, dont les principes nous sont communs depuis des siècles. Cette culture est le cœur d’une civilisation qui, elle, est devenue vraiment universelle, pour le meilleur et pour le pire. Afin de sauver cette culture menacée par les chocs en retour d’une civilisation qu’elle a fondée, puis exportée sans nul discernement, à cette fin seule, et non pour quelque impérialisme trop évidemment inconcevable, il faut maintenant que les Européens reforment une Europe vivante au-dessus de leurs nations mortelles.

La première et la principale raison d’unir l’Europe, je la vois moins dans nos querelles internes que dans le jeu des forces mondiales qui nous pressent. Et certes, il faudra bien liquider nos querelles : mais c’est la seule vision du grand péril que tous nos pays courent ensemble, qui nous en donnera les moyens, c’est-à-dire la volonté ferme. « Naguère encore, l’Europe pouvait se permettre le luxe de la division ; aujourd’hui ce n’est plus possible » (Toynbee).

 

Recouvrer la souveraineté. — Est-il vrai que nos souverainetés doivent être abandonnées, si l’on veut faire l’Europe ? Est-il vrai qu’il y ait là un obstacle à l’union ? Ces souverainetés ont-elles quelque réalité et consistance, en dehors des débats où elles figurent comme prétexte à refuser les évidences européennes ? Voyons le concret.

La souveraineté nationale n’est exercée en fait que par l’État. M. van Kleffens l’a définie comme « la faculté, pour un État, d’agir à sa guise, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, dans [p. 8] les limites posées par le droit applicable à chaque domaine ». Or on ne voit plus aucun État européen qui ait conservé la faculté d’agir à sa guise à l’extérieur, c’est-à-dire qui soit capable de déclarer la guerre ou de conclure la paix comme il l’entend, d’assurer sa prospérité sans plus dépendre de l’étranger, de se défendre plus de quelques heures contre les Russes ou les Américains : bref, de se conduire en pirate ou de vivre en vase clos. Ces limites décisives à la souveraineté ne sont plus posées par le droit, mais par d’implacables circonstances techniques, économiques et politiques. Il en résulte que la souveraineté nationale n’a plus guère d’autre existence que psychologique. Où la voit-on à l’œuvre ? Non pas dans les faits mais dans les discours des députés adversaires de la CED. Elle atteint son degré de virulence extrême dans les centaines de lettres cravachantes qu’envoient aux rédactions des colonels en retraite. Refoulée du domaine des forces réelles et des pouvoirs concrets, elle est devenue le réceptacle où se recueillent pêle-mêle nostalgies de gloires passées, orgueils déçus, rancunes et préjugés hérités d’une Histoire faussée par l’école, agressivité frustrée, et surtout angoisse de perdre son identité. Elle a donc pris les caractères cliniques d’un complexe. D’où la difficulté, pour ceux qui en sont victimes, de s’adapter aux réalités changeantes du siècle, et même de les apercevoir. D’où la prise qu’ils offrent aux manœuvres les plus grossières du communisme, jouant sur leur affectivité inquiète comme Iago sur la jalousie d’Othello. D’où enfin, l’extrême confusion et les éclats de passion saugrenus qui caractérisent les débats sur la souveraineté nationale.

Tout cela demande une thérapeutique appropriée. Le moyen le plus simple, régulièrement proposé par tous les congrès depuis trente ans, c’est la réforme des manuels d’histoire : chacun sait qu’ils ont inculqué le nationalisme obligatoire à toutes les générations de petits Européens qui ont passé par l’école, depuis un siècle. La Table ronde ne pouvait manquer d’en parler à son tour. Par malheur, elle m’a paru retomber dans l’illusion qu’il suffirait d’épurer les textes. Or c’est notre vision de l’Histoire qu’il faut changer. Quand on aura désherbé les manuels de toutes leurs dépêches d’Ems et de tous leurs jugements désobligeants sur les pays voisins, on n’aura fait qu’améliorer le terroir nourricier du nationalisme. Car l’Europe n’est pas l’addition de vingt-quatre « histoires nationales ». C’est au contraire sur l’unité foncière de l’histoire commune des Européens que se détachent, apparaissent, et disparaissent, les nations et leurs États, phénomènes de nature et de durée très variables, et qui ne sont devenus mortels qu’à partir du moment où l’on a prétendu les absolutiser. Bien plus que d’une réforme des manuels nationaux, c’est de l’introduction d’une histoire de l’Europe, à tous les degrés de l’enseignement, qu’il est besoin. Sans elle, nos chroniques régionales nous seront à jamais inintelligibles, et nourriront les plus fatales erreurs : celles qui permettent l’acceptation de nos guerres intérieures par nos peuples.

Deux arguments m’ont frappé, comme étant propres à éduquer le sens européen de notre opinion publique. Le premier fut apporté par M. Ernst Friedländer, publiciste allemand : « Il faut dire franchement à nos nations qu’elles ne pourront sauver leur individualité qu’en sacrifiant leur souveraineté fictive. » C’est ainsi que l’on doit rassurer ceux qui tremblent, disent-ils, de voir leur patrie « se perdre dans la masse informe d’une Europe unie ». Le second argument est dû à M. Cotsaridas, publiciste grec : « Dans les domaines militaire, économique et politique, les organisations internationales existantes (telles que l’OTAN) prennent aujourd’hui les décisions principales, et le peuple n’a sur elles aucun contrôle. Au contraire, les organisations  supranationales  (les autorités fédérales prévues pour l’Europe) rétabliront en fait la souveraineté du peuple, car le peuple sera associé à leur gestion. Il importe d’expliquer cela aux masses, car ainsi sera dissipée la crainte que suscite la perte de la souveraineté nationale. »

Je me résume : il n’est pas exact que nos nations, en vue de s’unir, doivent sacrifier ce qui subsiste de leur souveraineté nominale. Quant à l’essentiel de cette souveraineté, elles [p. 9] l’ont perdu, et sans retour. À la question : pourquoi l’Europe unie ? il nous faut donc répondre maintenant : pour que l’Europe recouvre, entre les grands empires, la souveraineté qui échappe à ses nations.

 

Sentir le fédéralisme. — Plus j’écoute ce qu’on dit sur l’Europe, et plus me frappe l’absence, chez nos intellectuels, de ce qu’on pourrait appeler l’instinct fédéraliste. Qu’en est-il de la connaissance du fédéralisme lui-même ?

La plupart semblent ignorer le véritable sens du mot. Et ce n’est pas dans le dictionnaire qu’ils le trouveront ! Littré le définit ainsi : « Néologisme. Système, doctrine du gouvernement fédératif », et le décrit, d’après Chateaubriand, comme « une des formes politiques les plus communes employées par les sauvages ». (Ceci après avoir précisé, au mot fédéral, que « la Suisse et les États-Unis ont des gouvernements fédéraux ».) Le même Littré ajoute que le fédéralisme fut aussi un « projet attribué aux Girondins de rompre l’unité nationale ». Rien d’étonnant si beaucoup de Français croyaient naguère encore que le fédéralisme était une méthode pour affaiblir l’Allemagne ! Par une erreur inverse, d’autres s’imaginent que les fédéralistes européens se proposent de créer un vaste État centralisé. Et combien savent que la Constitution suisse de 1848, pourtant exemplairement fédéraliste, loin d’abolir la souveraineté des cantons, la garantit expressément ? 5 Ces méprises expliquent assez bien l’extrême confusion des débats sur la fédération de l’Europe.

Le fédéralisme est beaucoup moins une doctrine qu’une pratique. Il suppose un instinct politique opposé à l’esprit de système et au rationalisme rhétorique. Il doit rester incompréhensible à ceux qui, n’apercevant pas de différence sérieuse entre une contradiction dans les termes et une tension féconde dans les réalités, veulent supprimer la seconde parce que la première blesse leur logique. Il repose en effet tout entier sur cette « logique du contradictoire » que M. Stéphane Lupasco vient de formuler dans des ouvrages savants, qui renvoie dos à dos jacobins rationalistes et dialecticiens marxistes, et que les hommes d’État de mon pays ont pratiquée sans le savoir depuis des siècles, avec un paisible succès.

Il m’apparaît urgent et vital que ceux qui s’occupent de l’Europe fassent l’effort de s’assimiler l’ABC du fédéralisme, car sans lui l’union de nos pays reste pratiquement impensable — si j’ose risquer l’alliance de ces deux mots.

Le fédéralisme n’est rien d’autre qu’une manière de saisir à la fois l’un et le divers en politique ; de comprendre à la fois que les diversités sont légitimes, que l’union est nécessaire, que les premières ne peuvent subsister sans la seconde, que la seconde serait mortelle sans les premières, qu’il s’agit donc de les composer, ou mieux, de les mettre en tension. La résultante se nomme la paix.

L’Europe étant une et diverse, composée de vingt-quatre nations qu’englobe et vivifie une culture millénaire, on tuerait cette Europe en l’unifiant, mais elle mourrait si elle restait divisée. Il en résulte que la seule manière de la penser, en vue de résoudre ses problèmes, est la manière fédéraliste. Tant que l’on persistera à concevoir l’union dans les catégories de l’État-nation, des administrations centralisées, ou au contraire de la coalition, le faux problème des souverainetés aigrira ou bloquera les débats. L’éducation fédéraliste de l’opinion me paraît donc la première tâche de l’heure.

J’illustrerai par trois exemples, empruntés aux débats de la Table ronde, ce qu’il convient d’appeler, non la doctrine mais l’attitude fédéraliste.

1. La fédération des nations de l’Europe doit entraîner leur fédéralisation interne :

M. Schlichting (Pays-Bas) fait ressortir qu’un système  supranational pourra contribuer à desserrer les liens étroits que les nations ont été contraintes d’imposer à leurs différentes régions, ce qui mène à un centralisme excessif et à une limitation anormale de l’autonomie locale et de la vie régionale. Le supranationalisme offre donc des perspectives très favorables pour de larges secteurs de la population européenne en ouvrant des [p. 10] possibilités d’expansion aux manifestations locales et régionales de la culture.

M. Schuman déclare que ce dernier point peut être illustré par l’examen de la Communauté charbon-acier, où la Lorraine, la Sarre et le Luxembourg pourront constituer une zone unique dont l’autonomie sera presque complète, encore qu’elle doive connaître certaines limites. Le supranationalisme peut conduire à la création d’autorités régionales chevauchant les frontières actuelles.

2. Le fédéralisme implique la légitimité des allégeances multiples, condition fondamentale de la liberté :

M. Toynbee. — En ce qui concerne le loyalisme, les Romains ont découvert qu’il ne devait pas nécessairement s’appliquer à un seul objet. Cicéron a concilié sans difficulté son loyalisme envers l’État mondial romain et envers Arpino, Paul son loyalisme envers Rome et Tarse. Un conflit de loyalismes n’a pas plus de raison d’être dans l’Europe d’aujourd’hui qu’il n’en avait à Rome. Les nations européennes ne peuvent survivre que dans le cadre de l’Europe, et l’Europe ne peut être florissante que si les nations qui la composent conservent leur identité.

M. van Kleffens approuve les remarques du professeur Toynbee sur les loyalismes multiples — « allégeances » serait peut-être un terme plus juste — et il insiste pour que cette notion trouve sa place dans les conclusions de la Table ronde.

M. Kogon. — L’Europe a une contribution particulière à donner à la civilisation. Elle devra trouver l’optimum qui combine un minimum d’unité avec un maximum de diversité.

3. Le fédéralisme n’oppose que le bon sens aux sophistes qui abusent des définitions pour empêcher toute réalisation :

M. de Gasperi. — Seuls des sophistes peuvent nous demander pourquoi nous nous bornons à certains pays. Il n’est pas honnête de nous reprocher d’exclure le reste de l’humanité. Quand on aime une femme et qu’on l’épouse, stipule-t-on par là une déclaration de haine à toutes les autres femmes ?

 

Distinguer l’individu et la personne. — La confusion de notre vocabulaire, relevée par Eugen Kogon, est l’un des signes les plus graves de la crise spirituelle de l’Occident. (La Russie ne l’a pas résolue en se bornant à inverser le sens des mots tels que paix, liberté, ordre, agression.) Je me souviens d’avoir longuement analysé, dans l’un de mes premiers livres, « la décadence des lieux communs ». Cette analyse, devenue à son tour lieu commun, a prospéré depuis, par une ironie noire, mais sans porter remède au mal. Je lui ajoute ici un exemple topique.

Presque tout le monde, aujourd’hui, paraît confondre sans scrupules les termes d’individu, d’individualité, de personnalité et de personne 6 . Ceci dénote un abaissement catastrophique de la culture théologique dans notre monde, pour ne rien dire de la philosophie, de l’étymologie et de la sémantique. Des siècles de disputes savantes et passionnées, les travaux des conciles fondateurs de notre conception occidentale de l’homme, Athanase, Grégoire et Basile, Boèce et Thomas d’Aquin, Calvin et Kant, tout est jeté par-dessus bord, dans l’inconscience générale, par ces confusions de langage.

Comment penser l’Europe et son apport vital à la conception de l’humain, si l’on persiste à tout mêler, et à confondre les mots clés qui déterminent notre existence concrète ? Comment répondre, par exemple, à la critique marxiste autant que fasciste de l’atomisation de nos sociétés, et comment réfuter l’éthique collectiviste si l’on se met hors d’état d’opposer à l’individu la personne au lieu de la masse ; aux désordres de la démocratie, la démocratie saine et non la dictature ; à l’anarchie individualiste, le sens communautaire et non le collectivisme ; bref, à la peste, l’hygiène et non le choléra ? Comment défendre contre les communistes l’individu vidé, égoïste, impuissant, qui est justement la cause, autant que la victime, des réactions collectivistes du corps social ? Si nous avons perdu le sens de la personne, de l’être-en-relations tel que l’ont défini dans leurs longues disputes trinitaires les grands conciles, je ne sais plus quelle Europe nous défendrons.

Celle dont je parle est une notion de l’homme, et non pas une somme d’intérêts dont le reste du monde pourrait se passer.

 

Faire des sacrifices raisonnables. — Ayant remarqué chez les meilleurs esprits certaines [p. 11] tendances à « apaiser » les adversaires de l’union, à dorer la pilule aux États, à n’insister que sur les avantages d’un peu plus de coopération sans douleur, tout en se gardant d’attaquer de front les préjugés nationalistes et de mentionner les sacrifices indispensables, j’ai cru bon de finir sur ces mots mon discours de clôture au Capitole :

Il est clair que certains sacrifices doivent être consentis par les uns et les autres. Certains risques doivent être courus. Les refuser pourtant serait tout perdre, à coup sûr et à bref délai.

On compare volontiers notre Europe à Byzance. Cet empire qui sombra pour toujours il y a cinq siècles exactement, avait cessé de vivre son grand rôle historique dès l’an 1204, où l’armée des Croisés pilla sa capitale et viola son sanctuaire. Chute immense, dont la cause directe fut le refus d’un sacrifice minime.

Les Croisés, débarqués devant Constantinople, exigeaient un tribut avant de s’éloigner : 10 millions de francs-or, environ. L’empereur en versa la moitié, puis se mit à pleurer misère. Les riches ne l’aidèrent point, se disant ruinés, et refusant de faire le pool patriotique des faibles sommes qui devaient assurer leur salut. L’assaut fut décidé après des mois d’attente. Byzance fut mise à sac. Les produits du pillage s’élevèrent après trois jours à plus de 100 millions, sans compter le trésor inestimable des œuvres d’art et des objets sacrés, dilapidés ou « réquisitionnés ». Les richesses de Byzance, enfin « mises en commun », furent emportées par l’occupant.

Il dépend de vous, Messieurs de la Table Ronde, il dépend d’efforts comme le vôtre, il dépend de nous tous, Européens, d’écrire une autre Histoire pour une Europe nouvelle.