(1968) Revue de Belles-Lettres, articles (1926–1968) «  René Guisan : un clerc (1935) » pp. 25-26
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René Guisan : un clerc (1935) y

Un clerc, un vrai clerc. Non pas cet être détaché, déraciné, de pure raison, que l’auteur d’un pamphlet fameux voulait nous donner pour modèle du clerc qui ne trahit pas. Mais une figure presque parfaite d’intellectuel en action, d’homme qui pense ce qu’il fait, qui fait ce qu’il pense. Nous manquons terriblement de tels hommes, en Suisse romande. Nous manquons terriblement de ce sens de la culture qu’incarnait à mes yeux René Guisan, lorsque je le voyais dans sa bibliothèque immense et qu’il me parlait avec feu d’actions réelles dont il était l’âme et l’agent, non pas en « homme d’action » — cette sotte espèce américaine — mais en homme de pensée agissante.

Nous méprisons trop facilement la culture au nom de l’action. C’est sans doute parce que nous avons connu quelques rats de bibliothèque qui méprisaient trop facilement l’action au nom de la culture. En vérité, ni l’une ni l’autre ne valent rien dès l’instant qu’on les sépare et qu’on cesse de les mettre en tension. Il n’est d’action créatrice que soumise à la loi d’une pensée rigoureuse ; il n’est de pensée saine qu’engagée dans une œuvre efficace, au sein de contingences quotidiennes. Ces lieux communs, ces évidences fondamentales et sans cesse oubliées de nos jours, je ne les ai vues vraiment vécues chez nous que par cet homme solide et fin, passionné et précis, au parler vif et sachant écouter, rompu aux abstractions et sachant voir, toujours prêt à l’accueil le plus ardent mais aussi le plus utilement critique si vous alliez lui parler d’un projet, d’une œuvre en cours, des circonstances d’une humble vie. Il faut décrire [p. 26] ces éléments de sa « personne » en termes d’apparence paradoxale : le secret de son œuvre résidait sans doute dans l’union vibrante qu’il incarnait, de qualités qui ont coutume, ailleurs, de se gêner mutuellement. Son érudition magnifique ne se limitait pas aux livres : elle embrassait aussi les incidents de la moindre paroisse « libriste » du canton de Vaud. Son sens aigu de la qualité intellectuelle, sa rigueur critique ne l’empêchaient nullement de se passionner pour les « problèmes » souvent si vagues qui peuplent une âme d’unioniste romand. Vraiment, le souvenir d’une influence et d’une présence aussi directes et essentielles doit nous interdire désormais de considérer que l’esprit est une faculté détachée, un refuge hors de la réalité médiocre et basse. Pour Guisan, l’esprit c’était l’acte, l’aide effective apportée hic et nunc à des hommes bien réels dans leurs limites reconnues et acceptées. Il me semble que c’est la leçon que nous devons prendre de sa vie : la leçon toute goethéenne du clerc qui sert sans rien trahir de la primauté de l’esprit. Peut-être que le seul chrétien peut comprendre, existentiellement, que cette exigence de service, cet abaissement de la pensée aux choses, cet acte de présence au monde est l’achèvement suprême, et non l’humiliation du spirituel.