(1968) Preuves, articles (1951–1968) « Pourquoi je suis Européen (octobre 1957) » p. 2
[p. 2]

Pourquoi je suis Européen (octobre 1957) ae

L’Europe se fait. La petite Europe des Six qui, d’ailleurs, compte autant d’habitants que les États-Unis d’Amérique, va tenter sa première expérience d’union  progressive et prudente. Trop petite ! vont répétant ceux qui en ont déjà peur. Bon début, disent les autres, si l’on ne s’arrête pas là. Il est clair que l’Europe des Six n’est qu’un moyen. La fin, c’est l’ union  fédérale de tous les peuples qui se reconnaîtront les héritiers d’une même culture embarqués dans la même aventure. Qu’on ne chicane pas sur les frontières à venir de cette  union  : nul ne sera contraint d’entrer, et nul exclu. Tout dépendra des libres décisions que leur peuple seul imposera aux États-nations d’aujourd’hui.

La conscience de cette fin européenne (devenant à son tour moyen au plan mondial) doit inspirer dès le début les structures et surtout les méthodes propres à fomenter l’ union . Les traités ne feront rien sans nous et les fonctionnaires gâteront tout si l’idée fédérale ne devient pas vivante dans nos existences personnelles. Les vraies chances de l’Europe fédérée, c’est donc dans les esprits et les cœurs de nos nouvelles générations que nous pourrons les supputer.

D’où cette enquête.

Elle ne portera pas sur les moyens politiques ou économiques d’obtenir l’ union  ; ni sur les options tactiques, occasionnelles, que les uns ou les autres jugent opportunes. Elle vise à confronter des expériences vécues et à faire voir par quels chemins variés, imprévus et parfois scabreux, des hommes de formation et de nations différentes en sont venus à reconnaître que l’Europe existe pour eux, que la nécessité de s’unir les concerne et que l’avenir de cette  union  s’inscrit dans les données de leur dessein personnel.

Deux Français parleront aujourd’hui ; des Espagnols et des Italiens, des Allemands et des Scandinaves, des Anglais et des Suisses suivront. Quant aux jeunes des pays de l’Est, il est possible qu’ils nous apportent les témoignages les plus ardents et les plus sérieusement motivés de leur volonté de rejoindre une Europe rénovée par son  union.