(1970) Lettre ouverte aux Européens « IV. Vers une fédération des régions » pp. 148-196
[p. 148]

IV. Vers une fédération des régions

Dédicace

Procuste, brigand de l’Attique, étendait sur un lit de fer les étrangers qui lui demandaient l’hospitalité. Il leur coupait les jambes si elles dépassaient, ou il les étirait à l’aide de cordes si elles étaient plus courtes que le lit.

Thésée lui ayant fait subir ce même supplice, il en mourut.

C’est l’histoire des États-nations et de l’hospitalité presque toujours forcée qu’ils offrent à leurs ethnies, nations et cités libres.

À nous Thésée libérateur ! héros de l’Europe des régions !

39. Le siècle des nations ?

Zurich, le 16 septembre 1946 : Avec une poignante éloquence, Winston Churchill appelle la création de quelque chose qui « s’appellera peut-être les États-Unis d’Europe », et il s’écrie : « Je dois vous donner un avertissement. Le temps presse. Si nous devons [p. 149] constituer les États-Unis d’Europe, sous quelque nom que ce soit, il faut commencer maintenant… Debout, l’Europe ! »

Il y a vingt-quatre ans de cela. L’Europe n’est toujours pas debout. Sans corps constitué, sans tête, comment pourrait-elle donc répondre à l’appel pathétique du plus illustre homme d’État de ce temps ? Un appel ne pouvait suffire à la créer… Au lieu d’une Europe qui se fait, nous entendons aujourd’hui des déclarations inquiétantes, comme celle d’André Malraux : « Les nations sont redevenues le phénomène fondamental du siècle. L’évolution a joué et joue incontestablement dans le sens de la nation 28 . »

Il est vrai que le même André Malraux, quelques jours plus tard, interrogé par des jeunes gens à la radio, répondait : « Faire l’Europe est la seule chose véritablement importante de notre temps 29 . »

Mais qui ne voit que ceci s’oppose à cela, dramatiquement, et que cette « réalité fondamentale du siècle », que serait la nation, est précisément celle qui fait obstacle à cette « seule chose véritablement importante de notre temps » ? Qui ne voit que si l’Europe qu’appelait Winston Churchill n’est pas faite, c’est parce que les nations qu’exalte l’ex-ministre d’État du général de Gaulle s’y opposent encore irréductiblement, de tout leur être de nations « souveraines » 30  ?

[p. 150] Quand on nous affirme que le xxe siècle ne sera pas celui du triomphe de l’Internationale, comme Marx l’avait dit, ni le siècle des fédérations, comme Proudhon l’avait prévu, mais bien le siècle des nations, est-ce qu’on s’en félicite, ou bien est-ce que l’on dit « le siècle des nations » comme on dirait « l’année de mon infarctus » ? Autre chose est de constater que la réalité politique de notre temps est encore la nation, autre chose d’affirmer qu’on ne veut rien y changer, que c’est là-dessus qu’il faut bâtir, et qu’on doit appeler cela réalisme. Le cancer et les maladies mentales sont aussi des réalités importantes de notre temps, mais je ne pense pas que le réalisme consiste à le proclamer avec emphase. Il ne consiste pas non plus à nier ces maux, mais bien à faire en sorte qu’ils cessent de sévir.

40. Nations en crise

Que les nations soient encore bien réelles, et très fortes à quelques égards, l’impossibilité d’unir l’Europe le démontre avec une évidence presque écrasante.

Que les nations soient en même temps mal adaptées (pour dire le moins) à l’évolution de notre société, la preuve en est fournie par les deux guerres mondiales, résultant du nationalisme et de l’État totalitaire — par le besoin d’union au-delà des nations, partout ressenti et déclaré, et qui a donné naissance au Marché commun notamment, enfin par l’existence d’un problème chaque année plus aigu, celui du sous-développement de nombreuses et [p. 151] vastes régions de nos plus grands pays, contrepartie de l’engorgement déjà presque intolérable de leurs capitales.

Mais il y a plus : aux crises locales dans telle ou telle nation, provoquées par le mécontentement irrépressible d’une région que brime l’État central — cas du Sud-Tyrol, du Jura bernois, du Guipuzcoa ou de la Catalogne —, crises dont il est concevable qu’elles se résolvent un jour (soit pas l’octroi d’un régime plus différencié et libéral, soit par une sécession, mais qui ne serait parfois qu’un rattachement à l’État-nation voisin), viennent s’ajouter des crises plus amples et dramatiques, qui affectent l’être même de plusieurs États-nations européens. La Belgique est menacée d’éclatement. La Grande-Bretagne envisage sans fièvre sa mutation en une fédération d’autonomies administratives, parlementaires, exécutives et budgétaires, composée de l’Écosse, du Pays de Galles, de l’Irlande du Nord, des îles de la Manche et des régions anglaises, bénéficiant d’institutions communes (comme les cantons suisses), sinon de voix distinctes aux Nations unies (comme l’Ukraine et la Biélorussie). Que dire alors de la France, modèle de l’État unitaire, mais que ses propres « plans », décidés à Paris, vouent à l’inexorable renaissance de ses provinces rajeunies ? Dès 1966, j’attirais l’attention « sur la révolution que préparent ses universités… plus grave et significative que la revendication d’un État occitan ou les plasticages en Bretagne ». On sait ce qu’il en est advenu deux ans plus tard. Tout cela dans la patrie de la centralisation la plus systématique que l’histoire ait connue, la plus follement rationaliste… Tandis qu’en Suisse, patrie (dit-on) du fédéralisme intégral, on voit le Jura francophone et catholique se révolter contre [p. 152] l’étatisme de Berne, au nom d’une ethnie différente qui se veut nation, cependant que tout près de là, Bâle devient le centre d’une Regio qui englobe des territoires suisses, allemands et français : deux exemples contigus dans l’espace mais antithétiques, l’un de l’unitarisme (Berne) et du micro-nationalisme (Jura), tendances trop souvent confondues avec le fédéralisme dont elles sont deux négations ; l’autre d’un dépassement du fédéralisme interétatique en direction du fédéralisme fonctionnel, formule de l’avenir européen.

Tous ces symptômes révèlent une inadaptation morbide de l’État-nation aux réalités politiques, économiques, techniques et démographiques de notre temps. Ils ne me semblent pas confirmer que « l’évolution joue dans le sens de la nation », mais bien plutôt que nous atteignons le stade de crise finale d’une forme d’association qui a dominé et animé l’Europe du xixe siècle, mais qui ne pourrait que tuer l’Europe du xxe siècle, si elle n’est pas surmontée à temps.

41. Origines de l’État-nation

La grande force de l’État-nation, c’est que les hommes et les femmes d’aujourd’hui qui ont passé par l’école et croient savoir l’histoire s’imaginent qu’il y a toujours eu des États, que les nations sont immortelles (au moins la leur), que rien d’autre n’est donc possible, et que d’ailleurs l’État et la nation marquent l’aboutissement logique, normal et inévitable du progrès.

Pour dissiper cette illusion, il faudrait enseigner [p. 153] dans nos écoles un minimum d’histoire générale de l’humanité et de ses formes politiques, assez pour rappeler d’où viennent la nation, l’État et l’État-nation né de leur collusion moderne. Il faudrait rappeler qu’après la préhistoire qui ne connaissait que les tribus et leurs clans, l’histoire commence avec les grands empires réunissant et fixant d’innombrables tribus : Empires d’Égypte, de Sumer et d’Akkad, plus tard de la Chine et de l’Inde, puis d’Alexandre, puis de Rome et de Byzance, et enfin, en Europe, empire de Charlemagne, puis Saint Empire romain de nation germanique.

Il faudrait montrer que les premiers États nationaux n’apparaissent qu’après tout cela, au cœur du Moyen Âge, et se forment aux dépens de l’empire et de la papauté, voire contre ces symboles de l’unité du globe, de l’universalité du genre humain. Et que la naissance de la première nation, la France, peut être datée de cette déclaration des légistes de Philippe le Bel : « Le Roy de France est empereur en son royaume », ce qui veut dire que le chef de l’État d’un domaine de médiocre grandeur centré sur l’Ile-de-France « ne se reconnaît plus de supérieur au monde », traite donc l’Empire de haut en bas (faute d’avoir pu se faire élire empereur), fait gifler le pape, puis confisque la papauté elle-même, l’installe sous sa protection en Avignon, et avec son appui réalise aux dépens des Juifs qu’il fait dépouiller et des chevaliers du Temple qu’il fait exécuter, une merveilleuse opération sur l’or !

Cet exemple de rejet de toutes instances universelles — sauf celle dont il se trouve qu’on peut la contrôler — sera vite suivi par les rois d’Espagne et d’Angleterre, puis par les princes de l’Italie, de l’Europe de l’Est et du Nord, qui l’un après l’autre se [p. 154] déclareront eux aussi « souverains absolus », superiorem in terris non recognoscentes, selon la formule du xive siècle.

Ce spectacle, qui est celui de la naissance des nations, remplit d’effroi les sages de l’époque. « Ô genre humain, tu es devenu un monstre aux multiples têtes ! » s’écrie Dante dans son traité De la Monarchie, appel désespéré, et qui restera vain, à l’Empire condamné et bafoué.

Les cinq siècles suivants verront se renforcer et se sacraliser de plus en plus l’idée fatale de la souveraineté absolue, qui est à peine supportable quand un prince l’incarne, s’il n’est pas un génie ou un saint, mais qui devient proprement révoltante — et par ailleurs massivement meurtrière — quand c’est un parti qui s’en empare au nom du peuple, comme ce fut le cas des Jacobins puis des « démocraties » plébiscitaires et totalitaires du xxe siècle.

42. L’État-nation : un empire manqué

La confiscation de l’idéal national par l’appareil étatique — qui est l’œuvre des Jacobins et de Napoléon —, la nationalisation de l’État royal et l’étatisation de la Nation révolutionnaire, c’est cela qui va créer dans la première décennie du xixe siècle le modèle de l’État-nation, bientôt imité dans toute l’Europe monarchique autant que républicaine, et au xxe siècle dans le reste du monde.

Modèle monstrueux, si l’on y réfléchit, mais c’est précisément ce que l’on ne fait pas, parce que l’État-nation est devenu sacré, c’est-à-dire intangible en nos esprits, qui résistent à l’idée qu’il pourrait [p. 155] après tout n’être qu’une forme transitoire, comme tant d’autres. On le soustrait à toute critique, à toute contestation, réputées trahisons, jugées comme telles. On enseigne son catéchisme dans ses écoles. On célèbre son culte, on vénère ses statues sur toutes les places. « Il faut une religion pour le peuple », assure-t-on, et comme ce n’est plus guère le christianisme, ce sera donc le nationalisme, le culte de la patrie étatisée, seul Absolu auquel tout s’ordonne, et au nom duquel les maîtres de l’État peuvent mettre à mort leurs hérétiques, ce que ne peuvent plus faire les Églises, Dieu merci.

L’État-nation centralisé et unifié s’arroge ainsi tous les pouvoirs des grands empires traditionnels, bien qu’il n’en ait ni la pluralité ethnique et linguistique, ni le caractère d’universalité. Il se rêve et se veut fermé, complet, suffisant en soi tant pour sa culture que pour son économie, et seul juge non seulement de ses intérêts, mais de ceux des autres. C’est donc une partie qui se veut aussi grande que le tout. L’État-nation moderne, unitaire et absolu n’est enfin qu’un empire manqué. Voilà la vérité fondamentale du xxe siècle des nations.

À ce propos, une constatation des plus paradoxales : c’est que, si tous les États-nations unitaires en tant que tels ont été et sont des empires manqués, à commencer par celui de Napoléon, les seuls empires réussis de notre temps se trouvent être des fédérations : les USA et l’URSS. Poussons plus loin le paradoxe : la Suisse elle-même est un empire réussi, en tant qu’elle groupe sous une égide suprême et arbitrale (supra-nationale) une pluralité d’États, d’ethnies, de confessions, de traditions culturelles et sociales. Pluralisme et arbitrage suprême (mais [p. 156] non pas dimensions gigantesques) sont, en effet, les notes essentielles de l’empire.

43. Trop petits et trop grands à la fois

Regardons maintenant ces États-nations unitaires tels qu’ils sont dans leur être et leur agir concret, non plus dans leurs seules prétentions. Nous verrons aussitôt que tous, sans exception, sont à la fois trop petits si on les regarde à l’échelle mondiale, et trop grands si l’on en juge par leur incapacité d’animer leurs régions, et d’offrir à leurs citoyens une participation réelle à la vie politique qu’ils prétendent monopoliser.

Le problème du petit État dans le monde des Grands, c’est en vérité le problème de tous les États du monde sauf trois, c’est-à-dire d’environ cent trente pays (plus souverains les uns que les autres) confrontés aux trois seuls vrais Grands.

Ils sont trop petits « à l’échelle des moyens techniques modernes, à la mesure de l’Amérique et de la Russie aujourd’hui, de la Chine demain », écrivait dès 1954 Jean Monnet (Lettre de démission de la CECA).

Ils sont trop petits pour se défendre seuls, même avec l’aide d’une petite ou moyenne force de frappe, pratiquement annulée par les barrages antimissiles des deux Grands.

Ils sont trop petits dans le domaine économique pour répondre au « défi américain » — cela n’a plus à être démontré — mais aussi pour répondre au défi du Tiers Monde, c’est-à-dire de tous ces États-nations inconsidérément multipliés sur tous les continents [p. 157] par le retrait des puissances naguère coloniales, et qui vivent mal…

Enfin, ils sont trop petits pour agir politiquement au niveau des empires véritables qui dominent notre monde, et surtout pour résister à la satellisation politique ou économique.

Par quoi ils manquent doublement à la fonction de toute autorité : sécuriser les membres d’une communauté donnée et assurer l’efficacité de sa participation dans les affaires du monde.

Mais en même temps, les États-nations unitaires et centralisés — et dans la mesure même où ils sont centralisés — sont tous trop grands : trop grands pour assurer le développement de toutes leurs régions et communes — trop grands pour que leurs citoyens puissent y exercer normalement leurs devoirs civiques et participer effectivement à la vie de la cité ; donc trop grands pour être encore de vraies communautés humaines : et cela, c’est la plus grave maladie qui puisse miner un corps politique.

44. Double dilemme

Telle étant la crise présente de l’État-nation, le régime à prescrire paraît facile à formuler :

Parce qu’ils sont trop petits, les États-nations devraient se fédérer à l’échelle continentale ; et parce qu’ils sont trop grands, ils devraient se fédéraliser à l’intérieur.

Remède facile à prescrire, mais presque impossible à appliquer par nos États-nations, dirait-on.

En effet, l’existence des empires de l’Est et de l’Ouest leur pose un dilemme aussi simple qu’inexorable :

[p. 158] — ou bien ils se contentent de proclamer leur volonté farouche d’indépendance et leur souveraineté absolue, dont ils refusent de rien déléguer à une autorité supranationale, fédérale et alors ils seront fatalement satellisés un à un ;

— ou bien ils font ce qu’il faut pour pouvoir résister, c’est-à-dire qu’ils décident de résister tous ensemble — et alors ils renoncent à leur souveraineté absolue au profit d’une fédération qui les protège.

C’est ce second parti qu’ont adopté en 1848 les vingt-cinq petits États suisses, et bien leur en a pris. Mais les vingt-cinq États-nations européens, depuis le Congrès de La Haye, 1948, n’ont pas fait un seul pas effectif en direction de leur fédération politique. Force est donc de penser que dans leur nature même, quelque chose de profond et de constitutif les retient de s’unir. C’est par définition et par structure, non par méchanceté ou bêtise, que les États-nations sont impropres à l’union. Leurs relations normales sont de rivalité, non de coopération. Leur mode de contact normal n’est pas l’échange, mais le choc.

Bakounine l’avait déjà dit, il y a cent ans, lorsqu’au Congrès de la Première Internationale à Genève, en 1867, il dénonçait l’impossibilité de constituer les États-Unis d’Europe sur les grandes nations étatistes.

Le problème de l’union de l’Europe à partir des États-nations paraissant insoluble en théorie autant qu’il le reste en pratique dans l’état actuel de ses données 31 , il va falloir ou bien renoncer à l’union [p. 159] ou bien modifier les données mêmes du problème, c’est-à-dire chercher à fonder l’union sur autre chose que les États-nations.

Renoncer à résoudre le problème de l’union, c’est faire, en somme, ce que l’on fait actuellement, c’est-à-dire laisser nos États continuer à prétendre à une indépendance de moins en moins croyable, et qui se borne en fait à la liberté (souvent illusoire) de choisir les dépendances les plus profitables.

Mais changer les données mêmes du problème de l’union pour le rendre soluble, c’est d’abord accepter de remettre en question radicalement le sacro-saint État-nation, accepter l’idée de renoncer éventuellement à cette formule périmée, en faire autant avec la notion sacro-sainte de souveraineté ; et c’est ensuite trouver les éléments nouveaux avec lesquels bâtir une union praticable.

45. Une règle d’or du fédéralisme

Parlant de la mise en place progressive de structures fédérales en Europe, Louis Armand formulait récemment une règle d’or qui trouve ici son application majeure :

Développons en commun ce qui est neuf. Laissons de côté les héritages du passé dont l’unification prendrait trop de temps, demanderait trop d’énergie, et soulèverait trop d’oppositions 32 .

Je venais d’écrire de mon côté :

L’union, pour deux États-nations, n’est jamais qu’une mesure de fortune, voire un expédient désespéré (comme par exemple l’union de la Grande-Bretagne et de la [p. 160] France proposée par Churchill en juin 1940), autrement dit : ce n’est jamais qu’une concession douloureuse à la nécessité, quand on se sent trop faible soit pour subsister seul, soit pour dominer et absorber les voisins.

Si l’on veut unir l’Europe, il faut partir d’autre chose que de ses facteurs de division, il faut bâtir sur autre chose que sur les obstacles à l’union ; opérer sur un autre plan que celui-là, précisément, où le problème se révèle insoluble. Il faut se fonder sur ce qui est destiné à devenir demain la vraie réalité de notre société, et je vais désigner par là une unité d’un type nouveau, à la fois plus grande et plus complexe que la cité antique, mais plus dense, mieux structurée et offrant un meilleur milieu de participation civique que la nation, telle que nous l’a léguée le siècle dernier : la région 33 .

46. Invention de la région au xxe siècle

Il s’agit là d’un phénomène complexe et neuf, que nous voyons lentement prendre forme au seuil de ce dernier tiers de notre siècle, comme un visage dont les traits se composent et s’illuminent peu à peu sur le fond chaotique de la société que le xixe siècle a laissé se faire au petit bonheur, la société stato-nationaliste et industrielle. Sur ce continuum, sans ordre ni structure, d’anarchie arbitrairement quadrillée par l’administration et la police, se détachent maintenant les régions, réalités absolument modernes. Ce ne sont pas les provinces de l’Ancien [p. 161] Régime, encore moins les départements découpés par Napoléon, ni les « Länder » allemands, trop grands, ni les cantons suisses, trop petits, ni les nationalités de la double monarchie d’antan ou de l’URSS d’aujourd’hui, ni les « States » de l’Amérique du Nord. Ce sont vraiment des créations de notre temps, des organismes en train de naître de la combinaison de forces très diverses : l’explosion démographique, l’urbanisation galopante, la mobilité des industries, et par suite les nouvelles concentrations de ressources intellectuelles, techniques et bancaires autour de ressources naturelles, la densité des réseaux de communications et de transports, et enfin l’unité territoriale. Cette dernière n’est d’ailleurs plus définie primairement par une frontière marquée sur le terrain à l’aide de bornes ou de réseaux de barbelés, et sur les cartes en pointillés méticuleux, mais au contraire par la force de rayonnement d’une « métropole », grande ville ou complexe de villes moyennes formant le foyer dynamique d’une population d’un million au moins, de cinq à six millions au plus.

Ce qui donnerait, par exemple, neuf régions plus Paris pour la France, une vingtaine de régions pour l’Italie, deux ou trois pour la Hollande, onze Länder pour l’Allemagne fédérale, plus le Luxembourg et au moins trois régions pour la Belgique.

Au-delà des quelque quarante-cinq régions prévues pour les Six, il y aurait lieu d’étudier la régionalisation des deux autres grands États-nations anciens, l’Espagne et la Grande-Bretagne ; des petits pays du Centre et du Nord, Suisse, Autriche, Scandinavie ; des Balkans ; et enfin des pays de l’Est, anciens royaumes de Hongrie, de Bohême et de Pologne, ou formations modernes et récentes, Roumanie (avec sa [p. 162] Transylvanie et sa Bessarabie contestée), Yougoslavie (avec ses cinq ou six nations et ses deux religions, dont l’une en plusieurs confessions).

L’histoire, ses lois douteuses et ses accidents trop certains ; les réalités ethniques sous-jacentes ou renaissantes, ici menacées d’extinction, et là en voie de réveil agressif ; les réalités culturelles, universités, centres de formation des cadres, laboratoires, architecture, lettres et arts ; enfin les dynamismes sociaux et économiques en interaction permanente, combinés avec tous les autres : ce sont les résultantes de ces complexes de forces qui dénotent, définissent et mesurent les régions — plus d’une centaine dans toute l’Europe traditionnelle et actuelle, à l’ouest de l’empire soviétique 34 .

47. Frontières effacées, régions libérées

En 1962, un colloque organisé par le Festival d’Aix-en-Provence envisageait la création d’une « métropole régionale » basée sur le complexe Marseille-Aix-étang de Berre, c’est-à-dire : une grande ville portuaire et commerçante, une vieille cité universitaire dotée d’un célèbre festival de musique et une zone d’intense production industrielle, où sont venues s’implanter les plus importantes usines atomiques françaises. Parmi les quelque soixante participants, professeurs et industriels, présidents de chambres de commerce, députés et préfets, éditeurs et animateurs sociaux, je me vis le seul non-Français : [p. 163] j’en conclus que j’étais censé représenter dans le colloque l’idée européenne. Invité à parler au début, j’improvisai sur le thème que voici :

Il peut sembler curieux, Messieurs, qu’à l’âge de l’union des nations et des intégrations continentales, vous vous préoccupiez d’abord, à Aix, de créer une métropole locale. L’effort général vers l’union, et votre effort qu’on soupçonnera de favoriser la division, peuvent sembler logiquement contradictoires. Mais je les vois complémentaires, concomitants. Dans l’Europe de demain, libérée de la tyrannie des frontières politiques et administratives imposées aux réalités ethniques et économiques, les régions vont très rapidement se dessiner, s’organiser et s’affirmer. Et comme elles seront jeunes et souples, pleines de vitalité, ouvertes sur le monde, elles noueront entre elles des relations d’échanges aussi nombreuses et fréquentes que possible. Elles seront amenées à se grouper selon leurs affinités et complémentarités, selon les réalités nouvelles qui les auront formées, par-dessus les anciennes frontières nationales désormais réduites au rôle mineur et invisible à l’œil nu que jouent les délimitations entre les cantons suisses : simples commodités pour le cadastre, l’état civil, le fisc et la gendarmerie. Et c’est sur ces régions que nous bâtirons l’Europe, non sur les cadres en bonne partie vidés des vieilles nations. Ce passage de la nation aux régions sera le phénomène majeur de l’Europe de la fin du xxe siècle. La politique d’union européenne, désormais, doit consister à effacer nos divisions pour donner libre jeu à nos diversités.

Ces paroles éveillèrent un écho pour moi des plus inattendus : c’est qu’elles venaient à la rencontre non seulement des souhaits des organisateurs, qui connaissaient [p. 164] les besoins de leur région, mais de tout un mouvement de pensée politique, déjà beaucoup plus large et solidement fondé que je n’osais l’espérer 35 .

48. Montée des régions

Au cours des dix dernières années, on a vu se multiplier les recherches scientifiques et les grands reportages, les congrès par dizaines et les volumes par centaines sur la régionalisation des États européens. Le concept de région a pris une place considérable, non seulement dans les préoccupations des sociologues et chez les Six, mais encore dans les milieux dirigeants du pays le plus centralisé du continent et le plus allergique, semblait-il, au fédéralisme à base régionale, la République française une et indivisible.

La bibliographie des ouvrages consacrés en France aux problèmes de la région moderne comporte déjà plusieurs centaines de volumes et d’études substantielles dues à des sociologues, à des politologues, à des économistes, à des juristes, à des responsables du Plan et même à des hommes politiques comme Mendès-France, Pleven, Giscard d’Estaing, Edgar Faure et Edgard Pisani 36 .

[p. 165] Au-delà de ce considérable effort d’imagination passionnée, de recherche scientifique et de renouvellement des conceptions de base, se dessine un mouvement de revendications politiques. En France, les candidats de l’opposition non communiste et deux partis, le PSU à gauche, les Indépendants à droite, demandaient dès 1967 des assemblées régionales élues, la promotion d’une citoyenneté régionale, la mise en place d’exécutifs régionaux et la formation d’entités régionales multinationales à l’échelle de l’Europe — propositions proprement impensables pour un esprit français, il y a dix ou vingt ans.

Dans le manifeste d’un mouvement qui s’intitule « Pour le fédéralisme et le progrès social », je lis ces quelques phrases :

Nous réclamons la création d’États régionaux français. Ces États régionaux disposeront de pouvoirs exécutifs, législatifs et judiciaires comparables à ceux qui existent, par exemple, pour les États-Unis d’Amérique.

Les États régionaux français délégueront partie de leur souveraineté à l’État fédéral français.

La lutte pour notre indépendance nationale ne peut être menée que dans le cadre de l’Europe unie, laquelle sera fédéraliste ou ne sera pas. Dans cette Europe unie, la représentation du peuple français sera assurée par l’État fédéral français.

Parmi les plus graves méfaits des bureaucrates et technocrates parisiens et parmi les plus lourdes conséquences de l’exploitation abusive de la province par le centralisme parisien, on compte le sous-développement de plus en plus accentué de vastes régions de France. La nation doit réparation du tort ainsi causé 37 .

Tout cela est intéressant, disaient naguère les augures du gaullisme, mais n’allez pas y attacher [p. 166] trop d’importance. L’État français ne sera pas si aisément ébranlé. Son chef le tient très bien en main, et vos excités de la région ne l’impressionnent pas.

Or le chef a choisi de s’en aller, précisément à propos de l’affaire des régions, mal présentée par ses fidèles. Les régions n’ont perdu ce jour-là que leurs tuteurs, non les vrais partisans d’une cause qui survit à l’intrigue déjouée.

Derrière l’agitation régionaliste naissante, il y a bien autre chose, en effet, qu’un mécontentement accidentel, il y a de sérieuses nécessités appelant des réformes de structure qui, de proche en proche, mèneront très loin…

Ce sont ces nécessités qui expliquent que le Marché commun ait cru devoir convoquer en 1961 le très important colloque de Bruxelles sur les économies régionales, et que ses six États-nations membres y aient pris part.

C’est l’arriération, le sous-développement de nombreuses régions de la France, de l’Italie, ou même de l’Allemagne, qui a contraint les gouvernements de ces pays à s’occuper enfin de la régionalisation du territoire. On s’est aperçu que ce sous-développement provenait directement de la structure de l’État unitaire, voire, comme le disent plusieurs auteurs, de l’exploitation des régions par l’État central. On s’est intéressé très spécialement aux régions périphériques les plus négligées par la capitale, et cela a conduit à envisager la possibilité révolutionnaire de régions chevauchant des frontières, d’unités socio-économiques plurinationales.

Prenez la région lilloise, qui touche la Belgique. Vue de Paris, Lille est une gare-terminus, et Roubaix-Tourcoing un cul-de-sac dans un coin de l’hexagone. [p. 167] Mais dans l’optique du Marché commun de demain, tout change : effacée la frontière qui depuis cent cinquante ans coupait la région de son aire d’expansion naturelle, Lille peut devenir avec ses cités satellites la métropole de près d’un million d’habitants d’une région s’étendant en Belgique autant qu’en France, et au surplus liée au sud de l’Angleterre.

Or Lille n’est qu’un exemple entre bien d’autres. La Regio Basiliensis rayonne sur trois pays : Suisse, France, Allemagne. Il pourrait en aller de même d’une Regio Genevensis englobant les ethnies francophones périphériques du mont Blanc. Et les Six s’intéressent de plus en plus à d’autres régions limitrophes bi- ou tri-nationales, comme celle de Liège-Maastricht-Aachen…

49. Des régions à la fédération

Imaginons maintenant que dans ces métropoles, peu à peu, se forment ces centres de décision régionaux dont tout le monde parle, et qu’ils acquièrent de la force : lorsqu’ils auront pris en fait (sinon en droit) plus d’importance économique et culturelle que les bureaux de la capitale, la fédération de l’Europe se révélera immédiatement possible.

Il se peut que cette évolution prenne plus de temps que les pionniers de l’Europe unie ne l’exigeaient et ne l’annonçaient dans l’enthousiasme des premiers congrès, aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale. Du moins, cette fédération de régions « immédiates à l’Europe » — comme les communes libres médiévales étaient « immédiates à [p. 168] l’Empire » et tiraient de là leurs libertés — sera-t-elle fondée sur des réalités en plein essor, non sur des vieilles carcasses historiques et des mythes vidés de leur pouvoir.

Un des meilleurs sociologues français d’aujourd’hui, spécialiste de la prospective, Jean Fourastié, disait un jour lors d’un colloque réunissant tous les préfets de la République :

L’Europe peut nous tomber sur la tête un beau matin… vers 1985. La région dans le cadre européen est une unité géographique beaucoup plus opérationnelle que le département et même que la nation 38 .

Qu’une telle déclaration ait été faite en France, et devant le corps des fonctionnaires institué par Napoléon pour effacer jusqu’au souvenir des autonomies provinciales, donne à penser que la révolution régionaliste, condition de l’Europe unie, est autre chose qu’une mode ou un slogan.

Le processus sera long et paraîtra très lent, au jour le jour. Nous n’en sommes encore, aujourd’hui, qu’au stade de la prise de conscience du phénomène régional et des motifs de son apparition en ce moment précis de l’évolution de notre société occidentale. À peine avons-nous pris la mesure des perspectives qu’il invite à explorer, notamment institutionnelles. Des réalisations à ce niveau ne sauraient être décrétées sans transition. Elles exigent une période de mise en place des réalités de la région, puis d’expériences concertées, et celles-ci connaîtront forcément des échecs. Structurer, animer des régions, puis les doter d’institutions autonomes, ce sera la [p. 169] tâche au moins d’une génération, en admettant que, de nos jours, tout se passe plus vite qu’à l’aube grecque de notre histoire.

Je ne cite pas la Grèce par hasard. Car je tiens la région pour une forme de communauté aussi nouvelle dans notre civilisation que le fut au vie siècle avant notre ère l’apparition de la polis, dans la société grecque archaïque. Et l’on sait que la polis devint en moins d’un siècle l’unité de base de toute vie sociale et publique en Grèce. Elle donna même son nom à cette forme d’activité : la politique 39 .

De même que la polis, avec ses autorités collégiales et son régime de participation civique intense, s’opposa durant des siècles à la monarchie autoritaire et belliqueuse, créant ainsi la première civilisation européenne, de même la région va s’opposer aux faux comme aux vrais empires centralistes et monopolisateurs qui prétendent aujourd’hui se partager le monde.

Si nous n’en sommes encore qu’à la petite aube de la formation des régions, éléments de base de l’Europe fédérale, nous entrons dans le crépuscule de l’ère des États-nations. Ce qui empêche la plupart des hommes d’aujourd’hui de le voir, ou d’en croire leurs yeux quand ils le voient, c’est le dogme inculqué dans les esprits pendant plusieurs générations par les soins de l’école, de la presse et de l’éloquence politique, le dogme de l’immortalité non seulement de ma nation, mais de la forme nationale en général.

Bien sûr, un coup d’œil sur l’histoire suffit à réfuter cette croyance. Bien sûr, dès la fin du siècle dernier, [p. 170] Ernest Renan s’était écrié dans un discours célèbre à la Sorbonne :

Les nations ne sont pas quelque chose d’éternel. Elles ont commencé, elles finiront. La confédération européenne, probablement, les remplacera 40 .

Mais tout le monde n’a pas lu Renan… Et cette succession qu’il annonce, ce « remplacement » des États-nations par la fédération, cela ne se fera point par le jeu spontané du « mouvement de l’histoire », triste alibi de nos refus d’être libres.

Il faudra que la succession, le remplacement s’opèrent dans les esprits d’abord, par la plus difficile des révolutions, celle des catégories de pensée dans lesquelles ont vécu tous nos ancêtres depuis des siècles, et que nous ont inculquées tous les classiques de la philosophie politique, de Bodin et Hobbes à Hegel. Catégories de pensées non seulement invétérées jusqu’à se confondre avec une sorte d’instinct acquis, non seulement chargées d’histoire (oubliée, refoulée et d’autant plus active dans l’inconscient), mais encore chargées d’une extrême irritabilité, résultant du souvenir de tant de guerres récentes, de cent ans de propagande des nationalismes et de cette religion civique qui prend la place de la foi chrétienne dans l’esprit des masses médiumisées et dans la morale de leurs maîtres.

50. Mutations de pensée et de vocabulaire

Prendre conscience du phénomène régional, opposé au stato-national, implique des mutations de concepts et de catégories politiques.

[p. 171] Et d’abord, un changement dans le vocabulaire — car tout commence toujours par là. Voici une définition de la région que j’emprunte aux travaux du colloque de Bruxelles :

L’activité économique suscite dans l’espace des formes de polarisation qui naissent de relations d’interdépendance et de complémentarité géographique, économique et sociale […], un certain nombre d’unités territoriales réunissant des activités économiques complémentaires et fortement liées, gravitant autour de centres urbains où se localisent d’importantes fonctions économiques, en particulier les fonctions de décision. En outre, ces centres jouent presque toujours un rôle très important du point de vue intellectuel et culturel. Ces agglomérations ont dès lors une importance essentielle pour l’identification d’une unité territoriale dont, en première approximation, les limites correspondent à celles des aires d’influence de son ou de ses agglomérations principales.

Si on exagère leur taille, les régions tendent ou bien à se confondre avec les unités nationales ou bien à perdre leur signification comme unités fonctionnelles. Si on les prend trop petites, le nombre et l’importance des fonctions économiques et sociales diminuent dans l’unité territoriale considérée, de sorte que celle-ci tend à se confondre avec la simple unité locale.

Mais entre ces limites supérieure et inférieure, la possibilité peut exister de plusieurs solutions intermédiaires, entre lesquelles le choix peut dépendre de considérations contingentes et même comporter une part de subjectivité dans l’appréciation.

En ce qui concerne l’emplacement exact des limites, une certaine indétermination existe manifestement entre régions contiguës de taille donnée, en sorte que ces limites doivent être tracées avec une certaine liberté de jugement 41 .

[p. 172] Là où, dans le monde stato-national, on ne parlait que de superficies, on parle ici d’abord de pôles, de polarisations ; là où l’on parlait de frontières, on parle d’ajustements variables définis par des aires d’influence ; là où l’on insistait sur l’étendue des domaines et sur les chiffres absolus de la population, on se préoccupe de fonctions, de potentiels et de densités.

Tout se passe comme si l’évolution moderne venait subitement de nous faire sortir de l’ère néolithique, celle qui a été marquée par la fixation des tribus nomades sur des territoires cultivés, celle qui a donc été dominée pendant dix à douze millénaires par les notions de terre sacrée, de bornes sacrées, puis à l’attachement subi au sol, bref par les réalités et les valeurs de la paysannerie — qui brusquement font place aux réalités et aux valeurs de la société industrielle, scientifico-technique, essentiellement urbaine et mobile. Le terme même d’État indique très bien ses origines agricoles : status, State, Staat, État, c’est stabilité et statisme, establishment, fermes assises, délimitation par des cadres invariables, et c’est aussi un symbole de durée. La région, au contraire, se définit par des dynamismes combinés, par leurs résultantes variables, par la densité des échanges et des transports, toutes choses mobiles et plus ou moins indépendantes du sol. Pour la première fois dans l’histoire, la cité se détache du territoire, elle « décolle » ; une unité politique se définit non plus en termes de limites, mais en termes de rayonnement, non plus par son indépendance, mais par la nature et la structure de ses relations d’interdépendance.

D’ailleurs, le terme même d’« indépendance » n’éveille plus les mêmes frissons que naguère, les [p. 173] mêmes réflexes ombrageux. Louis Armand remarque que « le mot “indépendance” a perdu son sens simpliste d’autrefois. C’est maintenant une question d’échanges, de “flux”, diraient les scientifiques : il faut chercher à être aussi indispensables aux autres que les autres nous sont indispensables 42  ».

Je propose que l’on substitue au terme d’indépendance celui d’autonomie, qui a l’avantage de rappeler le gouvernement des cités par elles-mêmes et de ne pas réveiller les illusions de l’absolutisme, les délires de la souveraineté illimitée. L’autonomie est une notion relative et très précise, quand on parle par exemple de l’autonomie de vol d’un appareil, ou de l’autonomie de décision d’un échelon administratif. Préférons, dans le monde régional, cette liberté modeste mais réelle aux ivresses de l’indépendance absolue mais illusoire dont se vantaient les États-nations.

Enfin, il est une grande notion que les régions nous amèneront à mettre en lumière, c’est celle de la pluralité des allégeances, soit d’une personne, soit d’un groupe ou d’une région.

L’État-nation voulait tout faire coïncider sous la seule loi d’un Prince maître de tout, et d’autant plus absolument qu’il devenait anonyme et sans visage. La devise de Guillaume Postel et de la Ligue : « Une Foi, une Loi, un Roi », ou la devise d’Hitler : « Ein Volk, ein Reich, ein Führer », disaient bien cette volonté quasi démente de réduction de tout au même cadre physique : symptôme d’une grave névrose politique, qu’on nommera le complexe de Procuste.

Au contraire, dans le monde des régions, la liberté [p. 174] de chacun et l’efficacité de son action seront garanties par la possibilité de se rattacher et de donner son allégeance à des ensembles différents à la fois par leur nature, leurs fonctions et leurs dimensions : petite patrie originelle et culture continentale, idéal national et religion universelle, cité régionale et cité européenne, associations professionnelles et culturelles tantôt locales, tantôt mondiales, domiciles multiples permettant de satisfaire alternativement les besoins contradictoires mais également valables d’enracinement et de nomadisme.

51. Vers une politique des régions

On a vu que la notion de région s’est imposée à l’attention des économistes d’avant-garde, puis des sociologues et des politologues, et finalement de quelques hommes d’État. Les phénomènes majeurs qui ont motivé ces prises de conscience successives sont faciles à énumérer :

a) la CEE, dès ses débuts, a reconnu la nécessité d’une politique de « développement harmonieux des régions » au sein des six nations membres ;

b) des régions plurinationales se sont définies ou constituées et elles ne peuvent que se multiplier à mesure que les barrières douanières s’abaissent et tombent ;

c) l’analyse du sous-développement de nombreuses régions (Mezzogiorno, Sud-Ouest de la France, Bretagne, Nord, etc.) fait apparaître le rôle parfois décisif et toujours néfaste de la centralisation étatique dans ce processus ;

[p. 175] d) l’agitation des ethnies brimées par les États-nations approche du degré de violence physique susceptible de réveiller et d’inquiéter les maniaques jacobins les plus invétérés (de gauche et de droite) ;

e) enfin, des problèmes délicats, passionnés et passionnants, se trouvent posés par la disparité des définitions ethniques et économiques de la région — et voilà qui provoque une réflexion en progrès intensif et extensif vers quelque théorie générale du fédéralisme.

Si l’on tient ces facteurs ensemble en son esprit, on reconnaîtra aussitôt la nécessité de franchir un pas décisif et de passer à l’élaboration du plan d’une fédération européenne composée d’unités régionales.

Cette étape me paraît décisive parce qu’elle marque le dépassement de l’ère des États-nations prétendus souverains, unitaires au-dedans, diviseurs au-dehors, refusant à la fois l’autonomie aux petites nations annexées et les pouvoirs décisionnels à toute institution supranationale et condamnant d’un même mouvement conditionné par le complexe de Procuste la région plus petite et la fédération plus vaste.

Désormais, les stato-nationalistes auront à se défendre sur deux fronts — et telle est la faiblesse à long terme de l’obstination unitaire.

Toute analyse honnête du sous-développement en Europe dégage les deux notions bien connues que voici :

a) l’isolement, le repliement sur soi d’une communauté régionale conduit à sa médiocrité économique et culturelle ;

b) l’absorption d’une communauté régionale par l’État-nation centralisé conduit à cette forme de [p. 176] vide économique et culturel qui a résulté partout de la colonisation.

Qui ne voit en revanche que la région articulée dans une fédération continentale :

a) retrouve sa vocation particulière jadis réduite ou supprimée par l’État-nation conquérant ;

b) trouve aux échelons supérieurs de la fédération les possibilités de participer à des tâches plus vastes (continentales, mondiales).

Il apparaît ainsi que le fédéralisme politique — cas particulier d’un processus général d’optimisation des maxima contradictoires — loin de se réduire à un système d’alliances interétatiques ou internationales, trouve sa réalisation la plus authentique au niveau des réalités interrégionales.

52. Objections courantes

Depuis 1963, date du premier essai quelque peu développé dans lequel (revenant d’ailleurs aux positions de L’Ordre nouveau trente ans plus tôt 43 ) je préconisais une organisation fédérale de l’Europe basée sur les régions et non sur les États-nations 44 , j’ai été amené à relever et à classer les objections les plus fréquentes à l’entreprise qui fait l’objet de ma lettre.

Je note d’abord que le terme de difficulté est souvent plus exact que celui d’objection. Dans la plupart des cas, la résistance ne provient pas d’un refus motivé des positions régionalistes, mais d’un ensemble [p. 177] de réflexes conditionnés par un siècle et demi d’éducation stato-nationaliste gratuite et obligatoire : uniformisation et mise au pas des corps par la discipline militaire, des esprits par les manuels scolaires, des curiosités par la presse à grand tirage et ses agences officieuses, des émotions par l’éloquence patriotique, enfin du sentiment religieux par le culte du Soldat inconnu et la sacralisation des bornes-frontières.

La perspective d’une Europe à venir composée de régions fédérées (au lieu d’États-nations aboyant les uns contre les autres) remplit d’indignation et plus encore d’effroi les tenants jacobins, communistes, bismarckiens, maurrassiens ou maoïstes, du complexe stato-national sécrété par le siècle dernier.

Tous ces réactionnaires butés et volontiers grandiloquents, à gauche au moins autant qu’à droite, se disposent à contrer de toutes leurs forces et par tous les moyens admis ou non l’entreprise des fédéralistes. Pour eux, nous serons d’abord traîtres à la patrie, que nous soyons tenants d’un plus ou d’un moins que les dimensions actuelles de notre État-nation, d’une Bretagne, d’une Catalogne, d’une Écosse — ou de l’Europe 45 . Mais nous serons aussi de doux rêveurs, des esprits « brumeux », idéalistes utopistes inefficaces, faisant d’ailleurs le jeu de X, d’Y ou de Z, selon les craintes traditionnelles de tel ou tel chef d’État.

[p. 178] Contre ces passions-là, nul argument ne vaut et je perdrais mon temps à en écrire.

Mais des objections apparemment plus réalistes nous sont faites par les partisans « malgré tout » d’une Europe composée d’États-nations. Distinguons quatre groupes parmi les « difficultés » qu’ils opposent au concept de région et aux projets fondés sur lui.

Objections mythologiques ou prospectives

« Vous allez contre le mouvement de l’histoire, selon lequel la nation est le progrès. »

« La région est une nostalgie réactionnaire. Le progrès et l’efficacité, au xxe siècle, exigent des ensembles plus centralisés ou intégrés. »

« L’État-nation demeurera longtemps encore le principal foyer de fidélité, particulièrement pour les peuples récemment émancipés et économiquement arriérés 46  » (Z. Brzezinski).

Principes d’une réponse : Les hypothèses prospectives, formées par extrapolation du passé ou du présent, sont toutes à la merci d’une équation nouvelle, d’une action aujourd’hui encore impondérable, d’une volonté qui peut surgir demain, posant un but nouveau et créant ses moyens. Si l’on ne déclare pas ce qu’on veut, il n’est pas très intéressant de chercher à deviner ce qui sera : « l’objectivité scientifique » dissimulant une démission civique rend le pire de plus en plus sûr.

[p. 179]

Objections tactiques

« Comme s’il n’était déjà pas assez difficile de faire l’Europe avec les Six, et d’ajouter les Sept aux Six ! Vous risquez de tout saboter en compliquant le problème avec votre utopie ! »

« On ne peut passer des nations souveraines aux régions fédérées sans transition, et cela prendra des décennies ! Ce qui est urgent, c’est le prix du lait et le taux d’accroissement du PNB. »

Principes d’une réponse :

a) N’est-il pas justement trop difficile de faire l’Europe politique sur la base des États-nations ? Pour quelle raison ne l’a-t-on pas encore faite ?

b) La vitesse du progrès vers l’union politique à partir des États-nations souverains étant demeurée nulle depuis un quart de siècle, il serait difficile de ne pas faire mieux. La construction fédérale à partir des régions a l’avantage de ne pas heurter de front et d’entrée de jeu les souverainetés nationales, de permettre de les contourner ou survoler, de passer à travers leurs frontières comme sans les voir, pour composer dès maintenant (sans attendre ni exiger des permissions qui ne viendront jamais) des centaines de réseaux européens, un tissu toujours plus serré de relations entre activités de tous ordres. Jusqu’au jour où l’on s’apercevra qu’il n’y a plus qu’à formaliser et couronner d’un exécutif fédéral une Europe « faite » dans les réalités. Ce jour-là, une dernière « explication » sera peut-être nécessaire avec les détenteurs des pouvoirs stato-nationaux : mais on saura déjà qui a gagné.

c) Le seul projet de fédération qui ait réussi en Europe, la Suisse, a été conçu, formé et accouché en neuf mois exactement, du 17 février au 16 novembre [p. 180] 1848, et il est entré en vigueur à cette date sans la moindre mesure de transition. (Suppression instantanée des péages entre vingt-cinq États et installation d’un cordon douanier commun, par exemple.)

Il n’y a jamais qu’une transition du projet au succès : c’est l’acte créateur, ou révolution, procédant d’une vision claire et d’une volonté sincère de réalisation.

Résistances conditionnées par l’éducation stato-nationaliste

« La France est immortelle », mais « l’Allemagne éternelle » (François Mauriac), tandis que « les régions sont encore à naître ».

« Les gens n’en veulent pas, de vos régions autonomes. Ils préfèrent mendier des subventions à Paris. Voyez les Bretons, qui votent gaulliste. »

« Les conflits entre les régions seront forcément plus nombreux et plus mesquins que les conflits entre nos nations. »

« Voulez-vous donc balkaniser l’Europe ? »

Ces réflexes passionnels, boutades ou étourderies, ne sont guère passibles d’une réfutation.

Résistances conditionnées par nos habitudes visuelles et les atlas scolaires (une couleur par pays)

« Comment allez-vous découper vos régions ? »

« Quelles seront leurs frontières exactes ? »

« Faut-il qu’elles aient des superficies ou des populations à peu près égales ? La région de Paris, avec ses 9 ou 10 millions d’habitants, est plus petite que le Limousin, qui n’a que 0,7 million d’habitants. Ça ne se tient pas ! »

[p. 181] « La Bretagne n’est pas une entité économique viable. Et qui parle breton à Rennes ? »

« Les ethnies et les économies ne coïncident presque jamais. »

Chose étrange, c’est ce dernier groupe d’objections ou difficultés qui est la cause principale de l’ajournement des solutions régionalistes, c’est-à-dire de l’incertitude ou insécurité intellectuelle qui caractérise la plupart des projets d’Europe fédérale, dès qu’on aborde le problème de leur structure politique. C’est donc lui que l’on va tenter d’analyser.

53. La région n’est pas un État-nation en réduction

Presque toutes les difficultés, obscurités, incertitudes, blocages mentaux, qu’éprouve un homme de cette seconde moitié du xxe siècle à concevoir une Europe des régions, proviennent du « modèle » que l’école (aux trois degrés) a imposé depuis un siècle et demi. L’homme d’aujourd’hui, formé par les manuels, croit, sans la moindre discussion, une série de propositions axiomatiques de ce genre :

— L’État doit être unique et indivisible 47 .

— De son siège dans la capitale, l’État régit souverainement toute l’existence publique de la nation, [p. 182] c’est-à-dire de l’ensemble des hommes vivant à l’intérieur d’un territoire délimité par les hasards des guerres et les calculs des arpenteurs.

— Tout ce qui relève du domaine public (économie, politique, enseignement, fiscalité, défense, tourisme, etc.) doit dépendre d’un seul et même organisme, l’État, dans les limites d’un seul et même territoire, sur lequel cet État se déclare souverain.

— Cette superposition forcée de réalités radicalement hétérogènes constitue l’unité nationale, terme absolu de toute histoire d’un peuple digne de ce nom. Ayant « fait son unité » (comme on fait sa puberté), il devient une « nation immortelle ». Et l’État qui agit en son nom dispose de la vie et de la mort de ses membres, plus ou moins citoyens ou sujets, selon les régimes, mais toujours contribuables. L’Église n’a plus le droit de brûler ses hérétiques, mais l’État a le devoir de sévir contre ceux qui contestent l’un de ses dogmes, les objecteurs de conscience, par exemple.

La réduction proprement insensée de toutes les réalités humaines (spirituelles et physiques, culturelles et économiques) à une seule et unique surface géographique déclarée « sol sacré de la patrie » (et dont le « territoire » d’un chien fournit le modèle) correspond à quelque chose de fondamental chez l’homme néolithique (nomade fixé au sol à partir du Xe millénaire avant notre ère). Au cours des siècles de l’histoire moderne, ce sont les guerres qui ont servi de prétexte à ces concentrations forcées, c’est leur préparation, leur conduite et leurs suites qui ont notamment accrédité l’idée que l’économie est au service des desseins politiques d’un État, et non pas de la prospérité de ses citoyens. Aujourd’hui, cette même réduction correspond à la seconde [p. 183] nature de l’homme alphabétisé, caractérisé par l’hypertrophie de la fonction visuelle et par l’identification du « voir » et du « comprendre » qui s’ensuit.

L’homme de la civilisation visuelle, de l’imprimé, de la lecture des signes alignés, des plans, des cartes et des graphiques, l’homme de la « galaxie Gutenberg » si génialement décrite par McLuhan, ne peut vraiment comprendre que ce qu’il voit. L’expression « Faut-il vous faire un dessin ? » évoque le modèle même de toute explication propre à convaincre le pire des imbéciles dans ce monde-là.

Aux yeux de cet homme gutenbergien, que nous sommes tous, peu ou prou, et dans son système de représentation, la région ne saurait apparaître que sous la forme d’un mini-État centralisé et d’une mini-Nation régie par des bureaux concentrés dans une métropole régionale, au lieu de l’être dans une capitale.

Les possibilités pratiques de participation du citoyen à la vie d’une région de ce type ne seraient pas d’un ordre essentiellement différent de ce qu’elles sont aujourd’hui. La vie communale — seule école efficace du civisme — ne serait pas nécessairement restaurée par la simple division d’un pays en vingt et une régions, par exemple, plutôt qu’en quatre-vingt-onze ou douze départements.

La région en tant qu’État-nation réduit — c’est-à-dire gouvernée par un pouvoir unique et s’exerçant dans tous les domaines clés : le politique, l’économique, le social et le culturel — aurait sans doute plus de chances de favoriser l’inquisition administrative que d’accroître les libertés civiques. Elle ne serait à aucun titre un modèle neuf de relations humaines et de structure du pouvoir. Elle ne représenterait aucune révolution, au sens où j’ai toujours entendu [p. 184] le terme, qui ne signifie pas « tout casser », mais au contraire poser un nouvel ordre.

Voilà pourquoi cette région laisse froids les fédéralistes intégraux, au nombre desquels je me suis toujours rangé.

(Il n’en reste pas moins probable qu’elle va constituer le premier stade, non pas certes de l’ordre nouveau fédéraliste, mais de la dissociation inévitable, à plus ou moins brève échéance, des grands États-nations européens. C’est un peu ce que l’on voit se dessiner — encore un terme visuel ! — dans les essais de « régionalisation » de la France et de l’Italie. Du point de vue de la stratégie politique, on peut prévoir que le chemin conduisant de l’État-nation à la région passera presque nécessairement par les fédérations nationales, et d’abord par la supra-nationalité et ses institutions étatiques.)

Certaines raisons psychologiques s’ajoutent d’ailleurs au refus instinctif du saut qualitatif et révolutionnaire pour favoriser cette évolution, ou plutôt cette dévolution du centralisme de la capitale au rayonnement des métropoles de développement. Le pouvoir de sécuriser une population a de tout temps constitué la force principale d’un chef, roi, dictateur ou État républicain. Or, ce pouvoir paraît mieux assuré, de nos jours, par les petits États que par les ex-puissances — et cela pour une série de raisons (pas seulement militaires) qu’il serait trop long de développer ici : qu’il suffise d’évoquer la sécurité suisse et ses motifs.

Mais le fédéralisme va plus loin et conçoit d’autres types et modèles.

Essayons de les approcher en tenant compte des résistances décrites et des réflexes stato-nationalistes, dont, je le répète, nul de nous n’est indemne.

[p. 185]

54. De la pluralité des allégeances

Comment échapper aux réflexes unitaires conditionnés par cent ans d’école aux trois degrés, par tous les atlas, par toute la presse, par tous les garde-à-vous et saluts au drapeau, et par deux guerres mondiales des plus réussies, trente-huit millions de morts en deux séances (l’une de quatre ans, la seconde de cinq), sans compter la paresse naturelle de notre esprit qui cherche en tout la réduction à la rassurante unité, ou au moins à l’uniformité ?

C’est un problème d’éducation ou de recyclage qui va nous prendre au moins vingt ans, si nous commençons tout de suite.

Il nous faut apprendre à penser par problèmes, et non par nations.

Devant un problème posé (urbanisme , participation civique, université, par exemple), il nous faut apprendre :

1° à déterminer les éléments de base ou modules praticables en ce domaine (unité d’habitation, commune ou entreprise, région, groupe de régions) et les moyens requis pour les constituer ;

2° à faire correspondre les dimensions de la tâche considérée avec celles de la communauté la plus apte à se charger de cette tâche — municipale, régionale, nationale, continentale ou mondiale — et fixer à ce niveau les pouvoirs de décision ;

3° à admettre une pluralité d’appartenances ou d’allégeances conforme à la pluralité des activités humaines, aux dimensions variées des tâches entreprises et des cadres sociaux qui leur offrent appui.

[p. 186] Qu’on me permette un exemple personnel, pour aller vite et rester dans le concret. Je suis Neuchâtelois par ma naissance, ma tradition et mon accent : à ce Canton (qui fut durant des siècles une principauté souveraine) va donc mon allégeance patriotique. Neuchâtel fait partie de la fédération suisse : mon passeport et mon allégeance nationale sont donc suisses. Je suis aussi un écrivain français : la francophonie européenne, c’est-à-dire les trois quarts environ de la France actuelle 48 , la Wallonie, le Val d’Aoste et la Suisse romande, constitue donc mon allégeance culturelle. Mais je suis aussi protestant, ce qui représente une allégeance mondiale (ce serait pareil si j’étais communiste, ou catholique, évidemment). Et je fais partie d’un très grand nombre de réseaux de relations parentales, professionnelles, intellectuelles, spirituelles ou affectives, qui n’ont pas de frontières communes, et la plupart du temps pas de frontières du tout.

Si l’on exigeait que tout cela soit unifié et uniformisé dans les limites géographiques d’un territoire délimité au mètre près par les hasards de l’histoire, je crierais à la dictature totalitaire, c’est-à-dire que je crierais à l’assassin, au gangster et au fou ! Voyez Hitler. Mais personne ne m’a démontré qu’entre les ambitions de Napoléon et celles d’un dictateur du xxe siècle, il y ait d’autres différences que celles dues aux moyens techniques de mise au pas d’une nation. Et de Napoléon à n’importe quel État-nation contemporain, la continuité est indéniable…

Ce n’est pas que je récuse l’État, ni l’ordre contractuel d’une société avec ses cadres et ses mécanismes. [p. 187] Je demande seulement qu’il corresponde aux réalités humaines et qu’il les serve, au lieu de prétendre à les régir en souverain.

Je demande la division du phénomène État en autant de foyers, et sa répartition à autant de niveaux qu’il y a de fonctions diverses dans l’humanité et d’ordres de grandeur dans nos projets.

Je demande la dissociation et la répartition fédéraliste des pouvoirs aujourd’hui concentrés en un seul lieu, accaparés par l’État national, et qui le seront, demain, par l’État régional.

55. Vers une formule fédéraliste de l’État

Dans une page essentielle de son Principe fédératif, où Proudhon estime qu’il « résume toute sa science constitutionnelle », je trouve cette proposition :

Organiser en chaque État fédéré le gouvernement d’après la loi de séparation des organes ; je veux dire : séparer dans le pouvoir tout ce qui peut être séparé, définir tout ce qui peut être défini, distribuer entre organes ou fonctionnaires différents tout ce qui aura été séparé et défini, ne rien laisser dans l’indivision.

Proudhon entend réduire les attributions de l’État (ou autorité centrale) « à un simple rôle d’initiative générale, de garantie mutuelle et de surveillance ». Et il estime puéril de restreindre la séparation des pouvoirs aux membres d’un cabinet :

Ce n’est pas seulement entre sept ou huit élus […] [p. 188] que doit être partagé le gouvernement d’un pays, c’est entre les provinces et les communes : faute de quoi la vie politique abandonne les extrémités pour le centre, et le marasme gagne la nation devenue hydrocéphale.

« Ne rien laisser dans l’indivision » : grande maxime qui conteste un monde : celui de la République une et indivisible des Jacobins, de l’Empire napoléonien qui la continue et des totalitaires du xxe siècle qui l’achèvent.

Il ne s’agit donc, pour Proudhon, ni de décentraliser ni de déconcentrer (est-ce différent ?), ni de déléguer les pouvoirs de l’autorité centrale. Mais très exactement de séparer, de diviser, de partager.

Seulement, Proudhon s’en tient à un partage ou répartition du pouvoir entre les échelons géographiques : commune, province (région), fédérations restreintes, enfin fédération de fédérations (Europe).

Il faut aller plus loin.

1° Les pouvoirs politiques peuvent très bien adopter la structure proudhonienne, sans que soit pour autant décidée la structure des réseaux d’échange et groupes de production économiques, ni des institutions sociales et culturelles.

2° Les modules ou unités de base politiques et leurs structures ne sont pas, en principe, superposables aux modules ou unités de base économiques (ou culturelles) et à leurs structures propres : les uns et les autres se chevauchent, se recoupent différemment, sont parfois englobés l’un par l’autre. Il se peut que les régions politiques soient définies demain comme les intersections de « classes » de faits économiques, ethniques, sociaux et culturels d’aires différentes, définissant des régions spécifiques.

Il faut défaire et dépasser l’État-nation. En instaurant [p. 189] les régions en deçà, et la fédération au-delà.

Il faut garder l’État, protéger les nations, mais défaire les États-nations.

Il ne faut pas détruire l’État, mais le rendre utile.

Il faut distribuer et répartir l’État aux différents niveaux de décision où il se révèle capable de servir les entités vivantes de l’existence civique, et où il peut être contrôlé par l’usager ; distribuer et répartir l’État du niveau de la commune et de l’entreprise jusqu’au niveau continental : là, des Agences fédérales, du type de la Communauté de Bruxelles, et qui devront avoir leur siège dans des villes différentes du continent 49 , seront chargées de la concertation des grandes tâches d’intérêt public.

Tâches politiques au sens originel du mot : l’économie, l’écologie, l’habitat et les transports, l’enseignement supérieur et les recherches scientifiques, la milice ou police fédérale et les relations globales avec d’autres fédérations continentales. (On notera que je ne parle pas de relations ou d’affaires « étrangères » : c’est un mot qu’il convient de bannir du vocabulaire politique dans une Europe fédérée, au seuil de l’ère du monde uni.)

Le collège groupant les chefs et responsables de ces agences ou départements serait le Conseil fédéral, ou gouvernement de l’Europe.

Les régions relèveront, selon leur définition — économique, écologique, culturelle —, de l’Agence fédérale correspondante.

[p. 190] « Faut-il vous faire un dessin ? » Ce ne serait pas facile. Essayez de figurer, par exemple, ma définition personnelle, donnée plus haut. Il est assez facile de visualiser l’appartenance d’un élément à deux ensembles (dans mon cas : « Suisse » et « francophonie »), mais si l’on passe à trois ou quatre ensembles, c’est difficile, et au-delà, irréalisable. Mais pourtant facile à comprendre, dans le concret de l’existence — surtout pour les nouvelles générations.

La géométrie plane et euclidienne, celle des arpenteurs, suffisait à l’État-nation (et même aux fédérations interétatiques) du xixe siècle. Les réalités de l’Europe des cent régions et les nécessités de l’administration polyarchique de ses réseaux relèveront de la logique des ensembles (notions d’inclusion, d’exclusion, d’intersection, de complémentarité, de sources et de cibles, etc.). Or il se trouve que c’est par la théorie des ensembles que l’on aborde aujourd’hui l’enseignement des mathématiques aux plus jeunes classes des nouvelles générations. De même, la machine à calculer suffisait pour établir le bilan d’un État centralisé, tandis que seuls les ordinateurs pourront permettre de tenir compte des dizaines de paramètres traduisant les nécessités régionales, aussi bien sociales qu’économiques, culturelles que techniques. Or, ces ordinateurs, nous les avons ! J’ai dit déjà que le fédéralisme intégral n’est devenu possible qu’à partir de l’avènement de l’ordinateur. L’objection de la « trop grande complexité » est donc en réalité anachronique.

Prenons l’exemple le plus simple d’une « région carrefour » ménageant à ses citoyens un régime d’allégeances multiples. La Regio Basiliensis s’étend sur trois pays : Bâle et son hinterland en Suisse, le Haut-Rhin en France et le Land badois en RFA.

[p. 191] Rien au monde ne saurait empêcher les citoyens habitant cette région économique, de continuer à se rattacher politiquement à l’une des trois nations dont la Regio est le carrefour ou l’intersection. La résistance qu’opposent certains esprits à concevoir cette liberté (ou variété) d’appartenances démontre une déficience ou un retard d’éducation démocratique. (« Ce qui n’est pas prescrit à tous, d’une manière uniforme, sans choix possible, n’est pas sérieux », pensent tous les Jacobins et les sous-offs, dont le saint patron fut « le Petit caporal ».)

Le champ d’études régionaliste, que ces quelques exemples définissent, est à peine exploré, inutile de le dire. Il faudrait commencer par opérer les dissociations nécessaires du pouvoir de nature étatique. Puis rechercher si les pouvoirs distincts, au terme de cette analyse, appellent ou non la coordination, sous quelles formes et dans quels domaines bien définis.

Le Marché commun, par exemple, qui est un pouvoir économique, doit-il entretenir des visées politiques, ou laisser ce soin, soit à une autre agence fédérale constituée sur la base de régions à définition politique (ou ethnique, ou culturelle), soit à la réunion de toutes les agences spécialisées au sein d’un gouvernement fédéral, formule de l’exécutif suisse ?

Il est certain que le Marché commun ne cessera d’être menacé par les États-nations, tant que ceux-ci n’auront pas renoncé au « totalitarisme » de leurs pouvoirs et ne se seront pas dessaisis, en tant qu’entités politiques, des « droits » économiques qu’ils s’arrogent en barons pillards, et tant qu’il n’y aura pas, au niveau continental, une autorité politique fédérale.

Quelles relations existent, ou sont souhaitables, [p. 192] entre l’économie et l’Université ? ou entre les formules de participation civique et l’ urbanisme ? Il serait facile de multiplier ces types de problèmes à résoudre au niveau communal, régional, national, fédéral et continental.

Le niveau des fédérations « nationales » de régions ouvre un autre champ de recherches. Il s’agirait ici de la réunion de régions libérées de leur État-nation, mais qui jugeraient souhaitable de renouer librement des liens de type national, politique, sujets à révision périodique, et non exclusifs, bien entendu, de liens économiques, sociaux ou culturels noués ailleurs. Voilà qui nous donnera, sans aucun doute, plusieurs Europes régionales de définitions différentes, par suite difficilement superposables, presque impossibles à dessiner…

Mais après tout, chacun de nous sait très bien à quelles sociétés il cotise, où il paie ses impôts, qui est de sa paroisse et quels sont les paysages de son cœur. Et nul n’exige que tout cela soit inscrit dans les limites peintes en couleurs plates, sans déborder, de l’Hexagone français, de l’Île anglaise, de la Botte italienne ou de la Peau de taureau ibérique.

56. Passage de l’Europe des mythes nationaux à l’Europe des réalités

Dès le milieu du siècle dernier, un homme avait prévu très exactement l’évolution de l’État-nation vers le règne botté, gauche-droite, de ceux qu’il désignait précisément comme « les terribles simplificateurs », totalitaires de toute couleur. Et tout ce qu’il écrivait alors à la louange du « petit État » [p. 193] se trouve définir aujourd’hui les conditions sine qua non de la participation civique :

Le petit État existe pour qu’il y ait dans le monde un coin de terre où le plus grand nombre d’habitants puissent jouir de la qualité de citoyens au vrai sens du mot… Le petit État ne possède rien d’autre que la véritable et réelle liberté, par laquelle il compense pleinement sur le plan idéal les énormes avantages et même la puissance des grands États 50

Or le petit État, selon le maître de Nietzsche, c’est ce que nous nommons la région, unité de participation.

Mais comment créer des régions ?

Avant de faire l’Europe, il faut faire de l’Europe, je l’ai dit à propos de l’éducation.

Les régions ne seront créées que par les relations qui se nouent entre elles. Ce n’est pas logique, c’est concret. Il arrive — et cela se vérifie en biologie, psychologie et même physique — que ce qui sert théoriquement de support à une relation mesurable ne soit créé que par cette relation.

Les régions se constitueront dans le jeu des « solidarités de fait », dont n’ont cessé de parler dès 1950 Jean Monnet et Robert Schuman. Ces solidarités ne se nouent pas entre nations, peuples, partis, députés, fonctionnaires ou ministres. Elles se nouent entre ceux qui produisent et qui créent, entre les professions, les entreprises, les laboratoires, les chercheurs. Elles n’ont cessé de se multiplier depuis 1946, à travers les frontières et malgré elles, dans tous les domaines du commerce des esprits et des biens matériels.

[p. 194] Les régions ne sauront prétendre à l’autarcie, comme les États-nations. Elles seront des pôles de forces et des facteurs d’échanges. Leurs spécificités s’opposeront moins qu’elles ne seront nécessairement complémentaires.

Quand donc les flux d’échanges réels entre régions à travers les frontières nationales seront devenus plus forts que les liens juridiques entre telle métropole régionale et sa capitale nationale, quand le tissu européen créé par les relations de fait entre les métropoles régionales sera devenu la réalité vive et solide, tandis que les appareils stato-nationalistes seront réduits à l’inertie bureaucratique — alors se produira un mouvement de bascule entre les capitales du passé et les métropoles du présent, vers l’avenir. Du même coup, l’Europe fédérale se trouvera posée sur la base des régions, et non plus des États anciens. Et la révolution fédéraliste sera là, sans fracas, instaurée dans les faits.

Je vois le processus se développer à la faveur de certains types d’action ou principes de tactique visant à structurer conjointement la société européenne et la région, l’une pour l’autre et l’une par l’autre :

1. Réaliser pleinement le Marché commun, qui n’est encore que virtuel en bonne partie ; l’élargir à tout le continent ; plus de douaniers ni de barrières aux frontières, plus d’économies ni de monnaies nationales, mais une concertation à l’échelle de l’Europe des producteurs et des besoins régionaux.

2. Tisser des relations interrégionales de plus en plus serrées aux niveaux des professions, des syndicats, [p. 195] des entreprises, des universités, des groupes de recherches, des centres d’information, des agences de tourisme…

3. Multiplier les accords entre régions, sans égard aux frontières stato-nationales, dans les domaines où l’État central se révèle par nature inadéquat ou paralysant, comme l’économie, mais aussi l’écologie, les transports, la politique des recherches, l’enseignement, le droit d’établissement…

4. Aller toujours et dans tous les domaines jusqu’où l’on peut aller trop loin, et continuer un peu plus outre, en dépit des frontières actuelles et des allégeances monopolisées.

5. Installer et alimenter des ordinateurs conjoncturels régionaux, qui mesurent et comparent les dynamismes locaux, les flux d’échanges interrégionaux et les liens de tous ordres entre une région, ses voisines, et sa capitale nationale. Lorsque la résultante générale des forces et des liens d’une région pointera vers une région ou un groupe de régions voisines, et non plus vers le centre stato-national, alors, ce que les auteurs anglais nomment si bien la dévolution du pouvoir des capitales aux régions passera globalement du virtuel à l’actuel : mesure de la révolution réalisée.

6. À ce moment, des agences fédérales auront été créées et mises en place par la nécessité de la concertation en chacun des domaines de régionalisation. Elles n’auront pas à prendre le pouvoir à la faveur d’une crise violente, mais tout au plus à prendre la relève, ici ou là, du centre stato-national progressivement tombé en désuétude.

7. Est-il besoin de préciser qu’il ne s’agit nullement d’étapes chronologiques, mais de moments simultanés d’un processus de création ? L’Europe des [p. 196] réalités, qui peut en résulter, sera sans nul doute beaucoup moins simple à dessiner — et surtout à mobiliser — que l’Europe des mythes nationaux, mais tellement plus intéressante à vivre !