(1953) Le Figaro, articles (1939–1953) « « Le matin vient, et la nuit aussi » (7 juin 1939) » pp. 1-3
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« Le matin vient, et la nuit aussi » (7 juin 1939) e

Le désarroi de l’époque — nous lisons cela partout, depuis vingt ans. Comme si rien de pire n’était imaginable. Comme si le désordre était sans précédent et sans lendemain prévisible. Et pourtant le désordre dure. Il se confond avec notre vie même, avec la Vie ! Certes, l’anarchie des mœurs et des idées s’accroît d’une anxiété de jour en jour plus justifiée, à cause des crises sociales et politiques. Et pourtant nous vivons ! Et notre vie, loin de se replier dans la crainte, s’exalte aux approches du péril et s’en nourrit plus qu’on n’oserait l’avouer. Après tout, nous ne sommes pas les premiers à croire que notre époque est l’époque même de la Crise. S’il est juste et salutaire de la considérer dans ce qu’elle a d’unique, dans sa réalité qui nous met, en question, n’oublions pas que toute réalité, à toute époque de l’histoire des hommes, est, apparue comme une réalité sans précédent, à ceux du moins qui osaient la vivre avec lucidité.

L’Europe a connu des paniques et des nuits plus terribles que les nôtres, au lendemain des grandes invasions, du cinquième siècle au huitième de notre ère, avant l’An mille, pendant les pestes noires, pendant les guerres de religion qui obscurcissent l’image du monde chrétien. Quel pouvait être l’avenir pour un Allemand de la guerre de Trente Ans ? Pour les vaincus des guerres de l’Empire ? On me dira que la mécanique des guerres modernes, cette technique de la mort à grande distance, les moyens de propagande et de pression morale tels que radio, police et presse, introduisent dans le monde actuel des possibilités plus radicales d’anéantir la guerre humaine. On me dira qu’autrefois les catastrophes étaient au moins localisées. Pendant qu’on massacrait jusqu’au dernier des habitants de Magdebourg, sous Wallenstein, le paysan et l’artisan français jouissaient d’une quiétude parfaite. Ainsi la vie paisible fut toujours l’avantage d’une certaine inconscience, d’une ignorance dont la presse, de nos jours, nous prive avec acharnement. Du moins voudrait-on rappeler à tous ces fronts disparaissant derrière les titres des journaux du soir que le malheur des temps est une vieille expression… Oui, de tout temps, le sort du monde a été quasiment désespéré. Seulement, maintenant, cela se sait. Voilà la grande et la seule différence. Et voilà notre chance aussi.

L’homme n’est pas fait pour vivre en état de guerre, au sens moderne de l’expression. Mais il n’est pas fait davantage pour vivre en l’état d’illusion qu’on nomme généralement la paix : cette ignorance satisfaite du désordre et des injustices établies. La menace de guerre qui pèse sur nous pourrait et devrait être le remède à cette paix-là. Tout dépend de l’usage que l’on en fait. Le même poison, selon la dose, paralyse, ou tonifie. Dans l’atmosphère de catastrophes où nous vivons, une profonde ambiguïté se manifeste. Tout invite à désespérer ? Mais l’espoir est toujours « malgré tout », et c’est alors qu’il est vraiment le gage d’une vie qui vaille d’être vécue. Les générations d’avant-guerre eurent sans doute l’existence plus facile, mais de quel prix spirituel ont-elles payé l’illusion du Progrès ? Je songe à la colombe de Kant f qui croyait voler mieux dans le vide… L’homme n’est pas fait pour vivre sans menaces, sans résistances, sans vigilance.

Notre génération trouve, au contraire, dans la connaissance du désordre et des périls inhérents au progrès, la chance d’une grandeur qui, elle aussi, pourrait être sans précédent. Comme toute génération sérieusement avertie, par les faits ou par les prophètes. Isaïe réveillait son peuple par le sublime oracle de Séir : « Sentinelle, que dis-tu de la nuit ? — Le matin vient, et la nuit aussi ! » C’est toujours le même drame que nous vivons, qu’il s’agisse de flèches ou d’obus. Car ce qui compte, en fin de compte, ce n’est pas le sort matériel et le bonheur plus ou moins grand de la cité, mais les raisons de vivre des hommes qui l’habitent. Ce n’est pas la somme de leurs soucis et de leurs plaisirs, mais le sens qu’ils découvrent à l’existence, à la faveur de ces vicissitudes acceptées.

[p. 3] Acceptons notre chance de vivre une vie plus consciente et réelle. Quoi qu’il advienne, sachons voir en toutes choses la double possibilité qu’elles offrent, le matin et la nuit qui viennent, et qui ne cesseront de venir jusqu’au Jour éternel ! Prenons notre régime de vie tendue ; il suffit de savoir ce qui compte, et que la Joie ne dépend pas de nos misères.

J’y songeais l’autre soir, à Orléans, en entendant la Jeanne d’Arc au bûcher de Paul Claudel et Arthur Honegger, cette bouleversante déclamation chorale, vers la fin : « Il y a l’espérance, qui est la plus forte ! Il y a la joie, qui est la plus forte ! Il y a Dieu ! Il y a Dieu qui est le plus fort ! » C’était l’invincible évidence, la délivrance, le « malgré tout » dont nous vivrons !