(1961) Vingt-huit siècles d’Europe « II. Prises de conscience européennes. De Pierre de Bois à l’Abbé de Saint-Pierre, (xive au xixe siècle) — II.4. « Têtes de Turcs » » pp. 85-87

4.

« Têtes de Turcs »

Nous avons dit, au reste, que le xvie siècle n’apporte rien de neuf quant à l’union de l’Europe : il n’y penserait plus sans les Turcs. Ceux-ci ont certes assiégé Vienne en 1552, au grand effroi de la chrétienté. Mais don Juan d’Autriche a battu leur flotte à Lépante en 1571. Ne voit-on pas que les guerres intestines font plus de mal à l’Europe que le Turc ? Peut-être, mais on n’ose appeler l’union qu’en se réclamant du mythe de la croisade, levier traditionnel, cause bien vue par les princes.

Ainsi l’humaniste espagnol Jean-Louis Vives (né à Valence en 1492, mort à Bruges en 1540, après avoir vécu à Louvain auprès d’Érasme, puis en Angleterre au service d’Henry VIII) se persuade que pour pacifier l’Europe, il suffirait de convaincre quelques princes et leurs conseillers. À cette fin, il écrit au Pape :

Ce qu’on attend d’abord de toi, c’est de faire la paix entre les princes… Dis que la guerre entre chrétiens est criminelle ; blâme-la absolument, comme une dispute entre les membres d’un même corps. 87

Cette exhortation étant restée sans effets, il recourt à l’argument turc, dans une lettre au roi d’Angleterre :

Vous êtes deux ou trois dans le monde chrétien : les victoires des Turcs nous ont porté dans un péril extrême : et vous voulez vous quereller ! Quel Dieu vous protégera ?… 88

Son ouvrage le plus connu porte un titre significatif : De Europæ Dissidiis et Bello Turcico Dialogus.

Vives  y reprend, après Machiavel et tant d’autres Renaissants, le vieux thème grec de l’opposition Asie-Europe :

[p. 85] Aristote, grand sectateur de la sagesse, et avec lui beaucoup d’autres grands hommes qui se sont dédiés à l’étude fatigante de la Nature et des causes des choses, nous ont tous confirmé que la race la plus vigoureuse, la plus courageuse et la plus résistante est celle qui peuple l’Europe ; que les Asiatiques sont craintifs et ne valent rien pour la guerre, étant pareils aux femmes plutôt qu’aux hommes. Au reste, l’Europe ne produit pas seulement des hommes supérieurs aux autres par le courage et la force, mais il en va de même de ses bêtes sauvages. Les lions nés en Europe ont plus de courage que les lions puniques ; cela vaut également pour les chiens, les loups et les autres animaux, quoique ceux de l’Afrique semblent avoir plus de férocité…

La discorde de l’Europe, notamment celle qui s’enflamma entre les princes de Constantinople, a livré l’Asie aux mains des Turcs ; elle leur a ouvert les portes de la Thrace. Par la suite, les dissensions entre les rois de l’Europe et les guerres naissant l’une de l’autre comme les têtes de l’hydre ont encouragé les Turcs à s’étendre sur l’Europe plus largement encore… N’importe qui peut gouverner le timon sur une mer tranquille. Mais par votre faute, tant de succès ont rendu les Turcs un peu plus audacieux. Parfois l’art arrive à corriger quelques défauts de la Nature, mais il n’en supprime pas la racine ; et quand l’art recule, la Nature retourne toujours, peu à peu, à elle-même, et quand l’art est supprimé ou se montre impuissant, elle réclame impérieusement ce qui lui appartient. Si le vent cessait un peu de souffler et si vous tourniez votre haine et votre fureur contre le Turc, vous connaîtriez immédiatement ce qu’est le temple des Asiatiques. L’adversité révélerait ce qu’une série de succès ininterrompue a caché, et ferait voir en toute clarté que les Turcs ne furent pas forts de leur propre force et courage, mais de vos erreurs.

… Les Chrétiens possèdent encore la part la plus solide de l’Europe : l’Allemagne. Qu’ils cessent de se combattre, sinon ils sont perdus. Qu’ils fortifient l’Allemagne, oui, qu’ils la fortifient par des citadelles et des murailles, mais tout d’abord, qu’ils travaillent en commun pour que le Turc ne s’empare de l’Allemagne ; sinon il n’y a plus d’espoir que tout l’Occident ne tombe au pouvoir des Turcs, et que ceux qui refusent de vivre sous ce joug, n’émigrent en grandes flottes vers le Nouveau Monde. Mais là-même, ils ne seront pas à l’abri des attaques de ce tyran piqué par le taon de l’avidité et de l’ambition. Quelle redoute pourrions-nous encore lui opposer s’il s’emparait de l’Allemagne ? Tout autre obstacle serait un château de cartes. Il est douloureux d’avoir à dire que seule la faiblesse pourrait être opposée au souverain de l’Allemagne et d’un si grand nombre de races et de royaumes. Il est vrai que l’Europe est très forte ; mais de quoi cela lui servirait-il, si le Turc possédait la meilleure partie de l’Europe ?

 Vives  rejoint ici l’opinion d’un autre champion de la résistance [p. 86] aux Turcs, Gaspard Peucer (1525-1602), savant allemand, gendre de Melanchton, dont il partageait la conviction que seule la pulchra coniuncto de l’Allemagne, de la France et de l’Italie serait capable de sauver l’Europe. C’est en s’appuyant avant tout sur les Allemagnes que ces luthériens entrevoyaient la création possible d’une respublica cristiana en Europe, c’est-à-dire une confédération anti-papale et anti-impériale à la fois.

De son côté,  Vives  dans un écrit complémentaire à celui qu’on vient de citer : De Concordia et Discordia in Humano Genere 89 dit la nécessité d’une « reconstruction générale de l’Europe », mais n’en décrit pas les moyens : les « grands desseins » n’apparaîtront que cent ans plus tard :

Dès lors, dans une série si longue de guerres qui sont nées l’une de l’autre par une fécondité incroyable, toute l’Europe a souffert des dommages gigantesques et aura besoin, dans presque tous les domaines, d’une grande et quasi universelle reconstruction ; mais de nulle autre chose la nécessité n’est plus pressante, que d’une immédiate réconciliation et concorde, qui s’étendent et se communiquent à toutes les activités humaines.

Du côté calviniste enfin, les conceptions du catholique  Vives et des luthériens Peucer et Melanchton se voient reprises et précisées dans les Discours politiques et militaires écrits en captivité, aux Pays-Bas espagnols, par le grand soldat huguenot François de La Noue, dit Bras-de-Fer (1531-1591) : Que les Princes Chrestiens estans bien unis ensemble, peuvent en quatre ans chasser les Turcs de l’Europe. La Noue propose une confédération entre les princes chrétiens réunis à Augsbourg sous la présidence de l’Empereur :

Ayant basti une telle confédération, il conviendrait encores passer outre et trouver des bons expediens pour la continuer au moins l’espace de quatre années.

Projet modeste, en vérité, mais qui n’en eut pas plus de suites.

Il convient de citer enfin dans ce contexte Guillaume Postel (1510-1581), humaniste excentrique et polyglotte. (Il écrit en français, en italien, en latin et traduit les Saintes-Écritures de l’hébreu et du grec en arabe.) Postel croit à la Monarchie universelle, mais non pas à la manière de Dante. Ayant longuement [p. 87] séjourné en Orient, il entend convertir d’abord les mahométans ou « Ismaéliens », par la propagation d’un « christianisme raisonnable ». Cela fait, quand tous seront un :

Donnons au monde entier, s’il est possible, un seul prince… meilleure image du Dieu unique d’où procède l’ordre du monde.

Un tel monarque universel ne saurait être que le Roi de France, puisque ce roi descend du fils aîné de Japhet, Gomer, fondateur de la race gallique au témoignage de Josèphe… Toutefois, Postel est loin de se regarder comme un impérialiste « gaulois ». Dans l’un de ses livres intitulé La République des Turcs (1560), il se nomme au contraire et à plusieurs reprises cosmopolite. On le tient aujourd’hui pour l’inventeur du mot, promis à des fortunes diverses.