(1961) La Nouvelle Revue française, articles (1931–1961) « N’habitez pas les villes (Extrait d’un Journal) (juillet 1937) » pp. 63-87
[p. 63]

N’habitez pas les villes (Extrait d’un Journal) (juillet 1937) ae

Je revois, je revis si bien la traversée, cette étrange coupure qu’elle a faite dans ma vie, entre les derniers jours passés à Paris non sans fièvre, et cette arrivée au soleil dans une liberté naïve et nue, pauvre et joyeuse. Mais je vois bien qu’il me faut expliquer pourquoi nous venions dans cette île à la saison où il convient plutôt de la quitter quand on le peut.

Si par cette aube de novembre, sur les grands quais de ce port atlantique, j’en étais à considérer d’un œil brûlé par l’insomnie les flots de l’océan maussade et les pauvres rivages du détroit, c’est fort apparemment que je n’avais rien de mieux à faire. J’étais chômeur depuis trois mois. On m’offrait un abri quelque part, une maison vide pendant l’hiver, une occasion de solitude désirée en secret dès longtemps. Je voudrais bien n’avoir pas l’air trop romantique : mes dernières années de Paris m’avaient appris que cette ville, au moins pour la jeunesse sans argent, est la ville des gérants ignobles et des concierges, des lieux-sombres-et-populeux où il faut pénétrer l’âme basse et la petite enveloppe à la main. Tant d’autres disent : allons-nous-en, et restent faute d’imagination. Et pourtant il suffit de bien peu pour partir : la France a des milliers de maisons vides. Dites autour de vous que vous en cherchez une, et vous en trouverez pour rien, ou pas grand-chose. Encore faut-il savoir comment on y peut [p. 64] « vivre  » ? C’est à cette question judicieuse que j’ai voulu répondre.

 

Début de novembre

Je commencerai par l’inventaire de mon domaine.

Je ne suis pas propriétaire, c’est entendu. Je ne possède légalement que des valises, de quoi me vêtir, et quelques livres. Mais aussi, je ne puis  vivre  nulle part sans me créer des possessions, appelant ainsi toute chose que je sais mettre en œuvre à ma façon, et peu capable de comprendre que l’on veuille « avoir » autrement. Posséder, ce n’est pas avoir. Ce n’est pas même avoir l’usage éventuel de quelque chose. Mais c’est user en fait de cette chose-là. C’est donc un acte et pas du tout un droit. Et ce n’est pas une sécurité, ni rien qui dure au-delà du temps qu’on en jouit. Cette maisonnette, ce jardin et cette île, seront miens selon la puissance avec laquelle j’en saurai faire usage, pour une fin qui leur est étrangère, et qui me commandera de les quitter le jour qu’ils y mettront obstacle.

(Pour les bourgeois, l’idée de propriété est liée à l’idée d’héritage. Par quelle folie pensent-ils pouvoir « hériter » des biens de leurs pères ? Il faut tout ignorer de la vraie possession ! Une chose n’est mienne que pour un temps, et si je change, elle me devient impropre. Je n’hérite pas même de moi ! Ou alors, l’héritage est cela dont on ne peut pas se délivrer à temps, et devrait être défini franchement comme ce qui est incommode ou impropre, et dont il faut tâcher de se délivrer coûte que coûte.)

Mon domaine, c’est ce que j’ai sous la main.

Voici d’abord la table que je me suis fabriquée : j’ai trouvé dans le chai deux tréteaux et deux planches bien rabotées ; j’ai dressé cela devant la fenêtre ouverte sur les verdures encore vivaces du jardin. Quand je lève le nez, je vois la cour de terre battue à l’ombre de ses deux [p. 65] tilleuls, la margelle du puits à gauche, où repose une vieille chatte, le chai à droite. Au-delà de la cour, les planches incultes du potager, de chaque côté d’une allée bordée de rosiers. L’allée aboutit à une porte de bois à deux battants, à demi cachée par des lauriers épais. De hauts murs blancs enclosent de tous côtés ce jardin de curé, qui a juste la largeur de la maison. On ne voit rien que le ciel au-delà, un ciel lavé, tissé d’oiseaux, et parfois traversé par un nuage rapide.

La maison compte deux chambres au rez-de-chaussée, séparées de la cuisine par un couloir dallé. À l’étage, où l’on parvient par un petit escalier qui prend au fond de la cuisine, deux autres chambres assez vastes et presque vides, auxquelles le toit sert de plafond. Très peu de meubles, comme j’aime. Des murs blanchis ou teintés de bleu clair, des planchers rudes. Décor candide et gai, oui vraiment plus gai qu’ascétique. Dans le chai, à la porte un peu trop basse, règne une pénétrante odeur de laurier.

 

10 novembre

Ce journal n’aura rien d’intime. J’ai à gagner ma vie, non pas à la regarder. Toutefois, noter les faits précis qui me paraîtront frappants ici ou là, c’est une sorte de contrôle amusant et utile — pour plus tard — et c’est une bonne discipline de l’esprit que la description objective. Me voici pris dans une expérience forcée de vie pauvre, libre et solitaire — trois grands mots ! et pourtant c’est bien cela — tout au bout d’un pays dénué de ressources, pratiquement analogue, j’imagine, à un poste colonial aux limites du désert. Curiosité, comme au début d’un film. La situation est d’ailleurs excellente pour l’instant. Il nous reste encore de quoi  vivre  pendant six semaines environ, si du moins nos calculs sont justes : 900 francs, un bon toit, et le temps de voir venir.

[p. 66]

 

Du 10 au 17 novembre

Pour parer au plus pressé, écrit et envoyé six articles à des revues, hebdomadaires et journaux. Grande facilité de travail dans le silence à peu près absolu.

Mais aussi j’ai l’impression nette d’utiliser la fin de l’élan intellectuel qui me soutenait à Paris. Ces deux derniers jours déjà, j’arrivais mal à prendre au sérieux l’actualité de ce que j’écrivais. Il faut avouer qu’il s’agissait, dans ces articles, de ce que les gens croient être actuel, ou sont censés croire actuel, dans la littérature ou les idées. C’est cela qui paie, et qui m’ennuie.

Après quoi, je pourrai travailler.

Aujourd’hui c’est le jour du repos. J’ai trouvé au fond d’une armoire, derrière une pile d’assiettes, deux volumes sur l’histoire de l’île, ses coutumes, et son dialecte. L’un est l’œuvre d’un archiviste du continent. Il affecte une douce ironie sorbonnarde pour les petits événements qui se déroulèrent dans ce coin du pays, et surtout pour les légendes, locales, qui ont fortement exagéré et embelli tout cela… La science réclame de petits faits vrais. Elle tend aussi, il faut l’avouer, à ne tenir pour vrai que ce qui est petit. Laissons donc de côté ce petit travail qui a dû valoir les palmes à son auteur. Le second bouquin, c’est l’œuvre d’un vieux médecin tout plein de verve et de gaillarde érudition, comme il s’en trouve un peu partout pour sauver « l’esprit » d’un pays. J’ai passé tout l’après-midi dessus. — Cela commence par une chronique historique dont l’essentiel est naturellement l’énumération des débarquements qui ont honoré l’île, des premières galères romaines jusqu’au bateau à vapeur de Sadi Carnot — monument au point où il toucha terre — en passant par les drakkars norvégiens, les flottes anglaises des guerres de religion et les expéditions de saumoniers. Une période héroïque sous Richelieu. Depuis lors, semble-t-il [p. 67] , les villages se dépeuplent, les traditions se perdent et les champs tombent en friche. La Révolution seule a ranimé l’ardeur des habitants, pour la plupart jacobins. Plusieurs des discours de leurs chefs ont été consignés par miracle : ils ne le cèdent en rien pour l’ampleur de leurs vues sur le monde, à l’éloquence des Conventionnels… On trouve encore dans ce livre des anecdotes paysannes assez libres, rédigées dans un patois un peu trop exemplaire. D’intéressantes précisions budgétaires sur les institutions de bienfaisance fondées par le docteur lui-même ou tout au moins à son instigation. Enfin, et cela nous sera des plus utiles, une minutieuse description de la faune et de la flore de l’île, du régime des marées, des courants et des vents. Merveilleux livre en vérité !

Et la merveilleuse bibliothèque que celle qui rassemblerait tous les ouvrages analogues que, dans chaque sous-préfecture, un vieux docteur au fichu caractère a composé de sa longue expérience, de ses rancunes, de son amour caché, et de sa science hétéroclite de praticien et de collectionneur. L’esprit fort et l’esprit de clocher se font une guerre acharnée dans ces pages et ils l’emportent tour à tour, jusqu’à la synthèse finale d’une envolée tout à la fois patriotique, républicaine, et tolérante. La droite, la gauche, et une certaine espèce d’intelligence, ou d’ironie…

Pour de tels hommes, certes il n’est pas deux France ! Ou plutôt elles se mêlent dans un combat indivisible et nécessaire au cœur de chacun d’eux. Voilà l’espèce d’hommes français que je voudrais croire la plus authentique.

 

19 novembre

Premiers contacts avec les gens. — Le village se termine au bout de notre jardin. Passée la porte, on enfile une [p. 68] petite rue toute blanche qui contourne la panse de l’église et aboutit à la place principale.

Au milieu de cette place, qui est un vaste rectangle de terre jaune, les habitants plantèrent à la Révolution un arbre de la Liberté. Cet orme est devenu gigantesque, majestueux, exemplaire dans sa symétrie architecturale. Il domine toutes les maisons et le clocher. Il est seul au-dessus du pays. Je voudrais le dessiner dans le style romantique, avec tous ses détails et toute son opulence, frisé comme une perruque du grand siècle. De trois côtés de la place généralement vide, les maisons s’alignent en ordre modeste, peintes en tons clairs et simples, blanc, jaune ou vert. La couleur des volets s’harmonise avec chaque façade d’une manière subtile et précise qui en dit long sur l’âme de ce peuple discret. C’est l’impression que je veux retenir pour le moment des gens d’ici. Elle corrige la mauvaise humeur que m’a donnée notre épicière.

Car il faut bien, hélas, commencer par l’épicière, quand on aborde le village où l’on va  vivre . Celle-ci est énorme et goutteuse. Elle a des douleurs dans les jambes, et m’en parle d’abord, pour me mettre en confiance. Je sens bien qu’elle veut me faire causer avant de fixer le prix du chou-fleur, des enveloppes jaunes, du peloton de ficelle et du kilo de riz. Mes vêtements, citadins mais râpés, ne la renseignent pas clairement. Et que penser d’un « Parisien » qui manifeste l’intention de rester ici tout l’hiver ? C’est plutôt en été qu’on vient chez nous, me fait-elle prudemment observer.

— Je le sais bien, madame Aujard, mais je ne viens pas pour mes vacances ! J’ai du travail à faire chez moi, des tas de choses à écrire…

Elle n’ose pas m’en demander davantage. Et moi, je recule devant l’entreprise de lui expliquer la nature de mon travail. « Écrire », qu’est-ce que cela signifie ? [p. 69] Écrire pour les journaux, sans doute, mais il n’y en a pas tant à raconter sur ce pays. Je l’ai laissée en plein mystère. Elle a dû en parler longuement avec les clients qui attendaient en silence, le nez sur leurs sabots, que je sois sorti.

La mère Aujard n’a pas toujours ce qu’on voudrait. En hiver elle fait peu de réserves de produits alimentaires, les habitants n’achetant guère autre chose que de la mercerie, des lainages et des épices. Alors il faut aller de l’autre côté de la place, chez Mélie. Ce n’est pas simple d’éviter d’être vu par l’une, entrant chez l’autre. Mais c’est prudent, on me l’a dit. Car elles ne baisseront pas leurs prix pour garder un client, elles les augmenteront bien plutôt pour le punir d’avoir été en face. Sans compter qu’on n’aime pas être accueilli par la réprobation sournoise d’une épicière.

 

20 novembre

Le bureau de poste. Trois mètres sur trois, et une grille épaisse au milieu. Derrière la grille, le long visage de Pédenaud. J’ai l’impression que je lui gâte la vie. Trois fois la semaine au moins, il me voit venir avec une grande enveloppe contenant un manuscrit. « Est-ce une lettre ? — Non. Est-ce un imprimé ? — Non. C’est tapé à la machine. — Est-ce qu’il n’y a rien d’écrit à la main ? Si, il y a des corrections écrites à la main. »

Pédenaud relit pour la énième fois son tarif, fait son calcul sur un bout de papier, et conclut que j’ai à payer 72 francs pour un envoi, ce jour-là, d’une centaine de feuilles. Il en paraît lui-même consterné. J’affirme avec vivacité que ça ne peut pas aller. Il faut tout recommencer. Finalement l’on décide d’envoyer le manuscrit comme échantillon sans valeur. Port : quatre francs soixante-quinze.

Dans l’après-midi, tandis que j’écris à ma table, [p. 70] j’entends grincer la porte du jardin. C’est la femme de Pédenaud qui brandit un papier. J’accours : elle me tend une formule de télégramme, mais ce n’est pas un télégramme, c’est une notification officielle d’avoir à verser sans délai la somme de francs 67,25, restant due sur l’envoi de ce matin. En effet, Pédenaud qui a voulu en avoir le cœur net, a pris des instructions par téléphone au chef-lieu. Son supérieur lui a confirmé qu’un manuscrit s’affranchit comme une lettre. Il faut donc que je m’exécute, sinon c’est lui qui sera forcé « d’y aller de sa poche ». Me voilà courant à l’autobus pour arrêter le courrier. L’autobus vient de partir. Il faut téléphoner au chef-lieu, faire rouvrir au passage le sac postal, discuter passionnément, trouver une formule d’apaisement qui ménage toutes les susceptibilités, et finalement ne rien payer de plus.

Je cause un peu, pour me faire pardonner. Pédenaud est mutilé de guerre. Il boite. On lui a donné cette recette auxiliaire à titre de dédommagement. Salaire : 280 francs par mois « en comptant tout ». Sa femme fait des lessives. En été ils pêchent des palourdes et les vendent aux baigneurs. Bien entendu, je n’arrive pas à savoir combien ce petit commerce lui rapporte, « ça dépend des années ».

 

1er décembre

Dépenses du premier mois dans l’île : ménage, manger et boire, 480 francs ; (en général tout est plus cher qu’à Paris). Recettes : 80 francs pour quelques notes publiées dans une revue. Reste : environ 200 francs.

Le sentiment de dépendre entièrement de bonnes ou de mauvaises volontés lointaines, et du hasard, éveille par résonnance un sentiment de liberté, de gratuité aventureuse. Mon sort ne dépend plus de ce que je puis faire ou imaginer : libération. Il faut qu’il arrive quelque [p. 71] chose. Et s’il n’arrive rien ? « On ne meurt pas de faim dans nos pays », dit-on, et je crois bien que je l’ai dit quelquefois. Mais il y a aussi des exceptions, des cas sans précédent, et des raisons toutes personnelles de ne pas appeler au secours. Pourtant je suis bien tranquille, je ne l’ai même jamais été aussi absolument.

C’est peut-être à cause du bonheur de notre vie. Trouver son rythme naturel, et les moyens de s’y réduire, voilà le but de toute morale car le « bien penser » en dépend.

 

2 décembre

Questions. — Est-ce donc si « naturel » de  vivre  sur une île ? Est-ce que l’insularité (géographique et morale) n’est pas une espèce de vice ? Est-ce que ce n’est pas la racine de tout l’idéalisme dont les modernes doivent se guérir, s’ils veulent enfin devenir « actuels » ? Est-ce que ce n’est pas aussi la racine de cet esprit d’abstraction égoïste dont nous souffrons tous ?

Pourquoi les hommes  vivent -ils sur des îles ? Quand nous sortons pour une promenade et que nous mesurons toute l’étroitesse de notre domaine, la mer partout à dix minutes et ces marécages hostiles, nous souffrons de ne pouvoir prolonger en pensée notre marche jusqu’au pays voisin. Cette liberté insulaire est une liberté négative. Elle nous met à l’abri du monde et nous ramène tous physiquement à nos limites. Mais l’homme est ainsi fait qu’il désire sans cesse se risquer au-delà de ce qu’il peut, et franchir au moins en pensée les bornes de ses possessions pour aller se mêler aux « autres », à l’étranger…

Tout ici me ramène à moi seul. J’ai beau faire, je ne parviens pas à partager avec les hommes de ce village ce qui est essentiel et solide dans ma vie. Le simple fait que je ne puis pas les persuader que je travaille vraiment en écrivant, cela met entre nous une barrière [p. 72] sentimentale, une gêne constamment sensible. Et je n’ai nulle envie d’en prendre mon parti.

Dans ce qu’ils ont pu entrevoir de mon activité, une seule chose les a frappés : ma machine à écrire. La mère Renaud, qui est une vieille amie des propriétaires de notre maison, est venue plusieurs fois nous voir. Hier, elle m’a demandé avec toutes sortes de précautions oratoires embrouillées si son fils pourrait venir aussi voir la machine. Je crois bien que sans cette machine, je n’arriverais jamais à leur prouver que je fais réellement quelque chose.

Quand je vais chez les Renaud, c’est tout le contraire. Ils m’expliquent en détail ce qu’ils font, et je puis le comprendre et l’admirer. Ils ont ainsi sur moi une sorte de supériorité concrète dont je ne souffre pas dans ma vanité, c’est entendu, mais bien dans mon désir de sympathie humaine, d’échange direct sur pied d’égalité.

Le père Renaud est un ancien marin, barbu, jovial, déjà touché par le gâtisme, mais agréablement si je puis dire. Cela met un peu de fantaisie dans ses souvenirs, trop souvent racontés. (« Quand nous étions devant Tamatave, en 1886. ») Il s’occupe maintenant à fabriquer un filet de quatre-vingts mètres, bel ouvrage dont le détail m’intéresse. Le fils compose des cartes postales illustrées avec des bouts de timbres-poste découpés. Je m’attarde à causer dans leur cuisine, qui est leur habitation ordinaire. On ne peut rien désirer de plus plaisant que cet intérieur. Des chaises au siège de bois poli, une lourde table au centre, une autre plus petite vers la fenêtre, sur laquelle travaille le père Renaud. Le sol est de terre battue recouverte d’une fine couche de sable. Sur les murs blanchis, quelques petites gravures anciennes, encadrées de noir, et joliment disposées, une photo de bateau, et un vieil arbre généalogique aux couleurs pâlies. Cet ordre gai, cette propreté rigoureuse qui règnent ici avec tant d’aisance, ai-je le droit de les [p. 73] considérer comme les symboles visibles de l’univers intérieur de ces gens ?

 

5 décembre

Ils me parlent de ce qui les intéresse, et je m’y intéresse avec eux. Mais je ne puis ou ne sais pas encore leur parler de ce qui moi, m’intéresse : je sens trop bien qu’ils n’en sont pas curieux.

De quoi donc me parlent-ils ? Du temps, et j’aime cela comme tout le monde ; de leur travail aux champs ou à la côte, et je les écoute avec toute l’attention d’un apprenti ; de leurs souvenirs, parfois touchants, parfois comiques, toujours révélateurs pour moi d’un monde non pas absolument nouveau, mais nouvellement intéressant.

Et quand nous sommes en confiance, si j’essaye d’amener l’entretien sur leurs lectures, les journaux qu’ils achètent, la politique, ou la religion qu’ils suivent, ils se taisent bien vite, ou se remettent à raconter des anecdotes subitement sans intérêt. Je ne sens pas qu’ils se méfient de moi. Simplement, ils n’ont jamais formé de phrases, dans leur tête, à propos de ces choses-là.

Non seulement je ne sens pas qu’ils se méfient de moi en tant qu’intellectuel ou « spécialiste », mais encore je devine qu’ils n’estiment pas que je puisse avoir une opinion plus avertie que la leur sur les sujets que je viens de nommer. Ils ne se doutent pas que c’est de cela précisément qu’un écrivain peut faire sa « spécialité ». Et rien ne les étonnerait davantage que d’apprendre un beau jour que je m’intéresse à leurs « idées », à leur situation, à leurs problèmes, — et que j’en fais parfois la matière même de mon travail.

J’ai quelque peine à exprimer ceci, — qui n’est précisément qu’un sentiment de gêne en moi. Sentiment qu’il y a là quelque absurdité, et si énorme que personne ne pense à la dire… Peut-être, dans un siècle [p. 74] ou deux, se demandera-t-on comment nous avons pu rester si parfaitement aveugles ? Ou bien est-ce ma gêne qui est absurde ? Essayer de confronter la culture et la réalité, c’est peut-être prouver qu’on ignore l’une et l’autre ? Ou témoigner d’une naïveté impardonnable ? — Pourtant, je ne suis pas prêt à me donner tort, c’est-à-dire à donner raison au bon sens de l’époque présente. Il a trop souvent fait ses preuves.

 

15 décembre

Déjeuné, après le culte, chez M. Palut.

Il n’est pas pasteur en titre, mais seulement « évangéliste » au service d’une œuvre missionnaire. Les évangélistes étant moins bien payés que les pasteurs, dont le traitement de base est de 10 000 francs, Mme Palut est obligée de faire, quand cela se trouve, des remplacements d’institutrices. Ils ont déjà deux garçons, et ils ont trouvé le moyen de recueillir encore une vieille Bretonne sans ressources, qui aide un peu à la cuisine et casse beaucoup d’assiettes.

Dans cette île, qui fut presque entièrement protestante au xviᵉ siècle, M. Palut n’a plus aujourd’hui qu’une centaine de paroissiens disséminés. Il en vient une dizaine au culte. Les autres habitent trop loin, ou sont indifférents. Il me raconte les efforts qu’il a faits, pendant six ans, pour entrer en contact avec la population. Conférences, visites, colportage de bibles de porte en porte. On ne peut pas dire que tout ce travail épuisant dans l’inertie soit resté absolument vain : il y a eu quelques conversions. Mais c’est tout juste si elles ont compensé les abandons ou les départs. (Les protestants qui sont souvent l’élément le plus actif de la population s’expatrient volontiers, ou vont habiter les villes.) En été, la petite ville se remplit de baigneurs et l’auditoire du temple est décuplé : cela suffit pour [p. 75] qu’on maintienne le poste… J’essaie de me représenter l’existence quotidienne de cet homme aux prises avec la solitude la plus désespérante, celle que lui crée l’indifférence tranquille et obstinée de ceux auprès desquels il devrait exercer sa mission. Ils ne veulent pas même l’écouter, et toute sa raison d’être est cependant de leur parler. Il n’a rien d’autre à faire, et il ne peut pas le faire. Et de plus, il est seul à croire qu’il doit le faire.

Il m’a décrit son existence sans amertume. Il ne se plaint que de son isolement intellectuel. Il trouve normal de  vivre  une vie humainement absurde. Non qu’il n’en distingue pas l’absurdité, mais simplement il sait pourquoi il la subit. Fils d’un petit hôtelier breton d’origine catholique, il s’est converti à l’âge de vingt ans et depuis lors il n’a jamais songé qu’il pût faire autre chose qu’annoncer l’Évangile. Qu’importe qu’il n’y ait « à vues humaines » aucun espoir de se faire entendre, si le seul espoir vrai réside dans la foi, qui ordonne de parler quand même ?

 

Janvier (à T…)

Ce séjour, par ailleurs plein d’agrément, ne m’a permis de faire jusqu’ici qu’une seule expérience précise et utile : celle du loisir. Je m’aperçois que je ne savais plus, ou ne pouvais plus, « perdre » une soirée, depuis six mois que je n’ai plus de travail fixe. Quand je m’arrêtais d’écrire, par fatigue, je ne me sentais pas la bonne conscience de l’employé qui a fait sa journée et qui pense maintenant à autre chose. Une sorte d’impatience me tarabustait encore, me ramenait sans cesse aux mêmes préoccupations. Ce n’était pas cette vacance où les idées et sentiments changent de climat.

Le loisir n’est pas simplement la cessation du travail pour un repos nécessaire. Il se définit psychologiquement [p. 76] non par rapport au travail, mais par rapport à la sécurité matérielle qu’assurent soit le travail, soit la fortune, soit dans mon cas particulier, l’amitié.

Un chômeur intellectuel peut encore travailler — et c’est cela qui le différencie profondément d’un chômeur industriel, par exemple — mais il ne connaît plus de vrais loisirs.

 

23 janvier (écrit sur la dune)

Il ne faut pas se mettre en colère au mois de janvier. C’est une saison abstraite, on n’atteint presque rien. Le soleil froid à travers une brume lointaine agrandit les regards sans nourrir la vision. Pas de mouches dans la lumière au ras des landes. Lucidité stérile du bel hiver ! La colère y jaillit sans rencontrer personne. J’ai à craindre qu’elle ne m’attaque par désir famélique de créer du nouveau. Car c’est une consolation aussi que d’avoir à faire face à quelque catastrophe intime. Certains jours on donnerait beaucoup pour une bonne raison de désespérer, pour une bonne et impérieuse raison d’abandonner cette partie mal engagée, ma vie, et de se retrouver neuf, enfantin, ou tout simplement jeune devant un présent ouvert de tous côtés…

Une seule vertu peut alors nous sauver de cette tentation du désespoir, et c’est l’humilité. Si je ne suis pas important, le monde s’agrandit. Je puis encore aimer des paysages qui ne sont pas mon état d’âme, mais une parole à déchiffrer. L’humilité m’apporte des nouvelles du monde. Ainsi je me renouvelle lentement. C’est un moyen de sortir de l’impasse : non pas en changeant ses données, mais soi-même.

 

28 février

Gens. Il est très impressionnant de se demander en face de ces hommes, à quelques mètres d’eux, quand ils [p. 77] travaillent sur leur parcelle, ce que signifient les méthodes productivistes et la démesure collective d’un Plan quinquennal. Le silence de la lande et des marais, la rumeur de la côte, les petits chocs irréguliers des pioches et des bouelles, tout ce qu’il y a de paisible, de grand, de mesquin, de millénaire dans cette faible activité humaine au ras du sol, sous ce grand soleil… Au nom de quelle « vérité » brutaliser et bouleverser à grand fracas de moteurs et de règlements de fer les rythmes de cette île et de ces vies ?

 

3 avril

La solitude est une jeunesse. Elle nous apprend cette chose nouvelle que nous savions déjà, c’est vrai, quand nous étions adolescents, chose nouvelle au goût du souvenir, que trop de téléphones à la ville, d’heures de bureau, d’impitoyables rendez-vous, d’indifférence avaient repoussée dans nos lombes ; cette chose toujours neuve et nouvelle qu’est l’attente d’on ne sait quoi.

Condition véritable de l’homme : il est celui qui agit dans l’attente. Il attend des révélations. C’est évident ! Ses actions les plus pures sont des appels et des incantations : leur sens est toujours au-delà. Elles ne sont que symboles, invites angoissées ou séductions tentées dans l’inconnu. Autrement, comment supporter leur petitesse ? Si je gratte pendant des heures ce coin réduit de terre caillouteuse, c’est pour un printemps qui viendra. C’est pour gagner ma vie, dit une raison borgne ; c’est aussi pour gagner ma mort, je le sais bien. Toute notre attente imagine l’avenir — et l’imagine nécessairement sur fond de mort. (La jeunesse qui est l’âge de l’attente la plus ardente de la vie est aussi l’âge le plus familier avec la mort.) Ainsi nos gestes se prolongent, et leur grandeur est dans l’attente qu’ils trahissent.

Si le travail moderne est dégradant, c’est qu’on a [p. 78] limité ses gestes à l’immédiat, et borné son attente au salaire. Or toute vie est absurde et violemment inacceptable, qui ne s’ouvre pas sur l’attente d’une révélation à venir, et d’une « consolation » finale. (Consolation signifiant selon l’étymologie : unification, harmonisation, c’est-à-dire résolution des dissonances en un accord qui comble toute attente.)

 

7 avril

Recette pour  vivre  de peu. La première condition c’est de gagner peu.

(J’ai écrit cela, je me le rappelle, peu de temps après notre arrivée, au haut d’une page que je retrouve dans une pile de notes. La page est restée blanche. Et toute réflexion faite, c’est bien ainsi, et très complet.)

 

10 avril

Je n’ai pas encore parlé de la poule, la triste et digne poule noire qui habite seule au bout du jardin. Elle y est pourtant depuis notre arrivée, héritée du propriétaire. Nous l’avons nourrie sans espoir pendant des mois, la croyant trop vieille pour être mangée, sinon pour faire encore quelques œufs. Elle paraissait inguérissablement neurasthénique. Et voilà qu’hier, elle a pondu. Et ce matin de nouveau. De très gros œufs, me semble-t-il. (Où va se loger la vanité !)

 

14 avril

La culture et les gens. Souvent, quand je me tire du livre que j’écris — sur la crise de la culture af — pour causer avec la laitière ou la factrice, ou le postier, ou un Renaud, j’éprouve une brève angoisse : quel rapport entre cet homme à qui je parle, et le mot « homme » dans ce que j’écris ? Non seulement ceux d’ici ne comprendraient [p. 79] rien à ce que je fais, et ce serait assez normal : il y a l’obstacle du vocabulaire, d’une certaine technique des idées, etc., mais encore ils ne comprendraient pas même de quoi il s’agit quand je parle d’eux précisément, et des problèmes qui intéressent leur existence. J’aurais beau leur expliquer chaque terme. Ils n’y reconnaîtraient rien de ce qui les « soucie », amuse, occupe, ou intéresse. Vraiment non, ce chapitre sur « l’origine rationaliste de la scission entre la culture et le peuple », cela ne peut accrocher à rien dans cet être que j’ai devant moi, avec ses rides, sa barbe et sa casquette, et qui continue à me parler de la pêche, de son filet qui a été emporté hier, etc. Quel sens concret cela peut-il avoir de parler de la « scission » entre cet homme et la culture ? N’y a-t-il pas là deux mondes qui n’ont jamais eu de contact, ni jamais de commune mesure ?

Je reviens à mes pages, bien décidé à les refaire de fond en comble, à simplifier, à concrétiser, à essayer de les rendre telles qu’elles puissent, je ne dis pas être comprises, mais au moins, en pensée, confrontées sans un ridicule angoissant avec la réalité des choses et des êtres dont elles utilisent le concept… Eh bien, voilà le résultat : après une demi-heure de relecture attentive, j’ai rajouté quelques virgules, précisé quelques termes trop vagues, barré cinq lignes et mis une note au bas de la page. Il me semble vraiment que cela se tient. Il me semble aussi que c’est concret. Je me dis que cette impression et celle de tout à l’heure s’excluent en fait. Mais je n’arrive plus du tout à retrouver ce sentiment d’absurdité que provoquait en moi, précisément, la présence physique d’un homme, confrontée avec les idées que j’avais en tête.

Il y a probablement une fatalité interne dans notre culture : elle s’enchante, se critique, se légitime elle-même. Elle a ses lois, qui se suffisent. Les concepts alors se combinent selon des affinités ou répulsions que les [p. 80] faits ou les êtres qu’ils sont censés représenter n’ont pas dans la réalité. À la fin on obtient l’absurdité que j’éprouvais, mais aussi l’impossibilité de la sentir avec quelque vivacité, sauf par éclairs, dans la rue, par exemple. Déjà je ne puis en retrouver le souvenir autrement que par un effort de réflexion qui me laisse assez froid. La culture m’a repris. Je suis dans le faux et tout y est correct : je dis que la thèse que je défends est vraie !…

Il y aurait de quoi s’arrêter de penser, si l’on pouvait.

Le principe de toute culture véritable n’est-il pas cette commune mesure, sinon de raisons formulables, du moins… d’angoisse, ou de vision finale, qu’il s’agit de maintenir par un constant effort entre nos belles séries de pensées et la diversité désordonnée des êtres et des choses, où nous  vivons  ? « Je pense, donc j’en suis ». Et je ne suis guère, si je n’en suis pas. Et je ne pense bien, valablement, en vérité, que si je me sens et me connais participant de ce monde « mal compassé ».

 

16 avril

La poule noire couve depuis hier ses treize œufs. J’ai semé des salades, planté des choux, enfoncé une à une des graines de haricots dans un sillon tiré à la ficelle. Plaisir d’avoir les doigts et les ongles terreux ; toujours ce goût d’enfance…

Je ne me sens plus « éloigné de Paris », mais au centre de mon domaine ; et c’est Paris qui est loin maintenant, peu vraisemblable ; et non plus moi.

Premières roses au soleil, le long des murs du chai. Nous déjeunons sous les tilleuls. Il y a un grand bonheur dans la lumière qui baigne le jardin fleuri, éclate sur la façade de la maison, plus claire que le ciel vide, et illumine la goutte rose d’une fourmi ailée qui danse au-dessus de mon verre de vin blanc.

[p. 81]

 

Mai

La mer est d’un vert bleu crayeux, très froide encore. On ne peut guère que se tremper quelques instants, et se coucher ensuite sur la dune, au vent doux. Villages blancs au-dessus des lagunes. Une odeur forte de varech séché vient des champs et des vignes sablonneuses.

 

21 mai

Pendant les jours de grande marée, entre deux flux, d’immenses plateaux rocheux, pourpres, jaunes et noirs se révèlent au-delà de la plage, nouveau pays tout grouillant de merveilles, d’eaux ruisselantes et de vies monstrueuses, soudain porté à la lumière de midi.

Armés de treilles à long manche, les jambes nues, nous courons sur les roches tapissées d’algues sombres dont le crépitement sous nos pas fait fuir et choir de tous côtés de petits crabes. Des ruisseaux, des rivières impétueuses parcourent ce territoire compliqué. Nous les suivons, dans l’eau jusqu’aux genoux, les jambes caressées de courants froids, de courants tièdes, de poissons, de crabiots et de laines. À quelques mètres de la mer qui affleure le tranchant du plateau, la rivière s’élargit en bassins clairs aux profondeurs rougeâtres et doucement mouvantes. C’est là que nous commençons la pêche.

Il faut se planter au centre du bassin, et fouiller et racler sous les bords, dans le sable et les paquets d’algues, avec le cercle rigide du filet, puis retirer vivement la treille et l’égoutter. On ramène un paquet de varech, un ou deux crabes tout terreux, et parfois en se penchant sur la treille, on voit bondir d’un bord à l’autre quelque chose de transparent, ou de rosé, ou de verdâtre, qu’il faut attraper comme une mouche et qui vous saute encore dans la main et vous gratte la paume de ses antennes, de ses écailles et de ses pattes. On fourre cela [p. 82] dans le sachet que l’on porte attaché à la ceinture et qui se remplit de tressaillements. Nous ne gardons que les plus belles crevettes, grosses comme le doigt, d’un rose sombre, aux longues antennes grenat.

— On cuit les crevettes toutes vivantes, en les jetant dans de l’eau qui bout. Après des soubresauts terribles — une ou deux sautent hors de la casserole — elles se recroquevillent, rougissent, se durcissent. Je ne puis voir cela sans honte et sans révolte. Sensiblerie évidemment, mais qu’est-ce que cela veut dire ?

Je parlais de « l’attente ardente » des créatures, songeant au passage où l’Apôtre nous fait entendre ce soupir de toute la Création vers la révélation des « enfants de lumière », et la restauration de l’ordre originel. Et voilà pratiquement la réponse de l’homme : pillage, ruses, destruction, dévoration, le tout accompagné de sentiments « humains », admiration, répulsion, pitié, etc. En somme, tout se borne à une certaine « sympathie » (souffrir avec) que l’homme éprouve pour ses victimes : « Je regrette vraiment beaucoup, mais il faut que je vous mange. Dure nécessité, et croyez que cela me fend le cœur ! » Voilà la dernière trace de la conscience cosmique en nous, de la conscience de notre royauté nécessaire et réparatrice. Il est probable que le tigre en train de déchiqueter une jeune gazelle ne fait pas tant d’histoires, ne fait pas de sentiment.

Et pourtant, ma sensiblerie n’est hypocrite que parce qu’elle reste pratiquement insuffisante. Elle est plus juste, et plus digne de l’homme que ces vertus de carnassiers que nous partageons, d’ailleurs maladroitement, avec le tigre et le requin.

J’allais conclure : nos rapports avec la nature ne sont guère plus satisfaisants que nos rapports avec les hommes. Mais attention.

C’est uniquement s’il y a dans l’homme une vocation [p. 83] surnaturelle, la mission de restaurer l’harmonie primitive, que mon scrupule se justifie : il apparaît alors comme le dernier écho, le dernier reproche, la dernière plainte de la justice cosmique blessée. Comme une prière muette en moi, toute machinale et tout obscure.

 

24 mai

On dirait que l’homme n’est pas fait pour durer : la vie étale nous ennuie, c’est ce qui naît et ce qui meurt qui nous émeut.

Cette nuit, avant d’aller me coucher, j’ai été voir au poulailler. (Nous attendions depuis deux jours l’éclosion des œufs.) Il me semble qu’il se passe des choses au fond du réduit obscur. La poule grogne furieusement quand je passe la tête. Je vais chercher une bougie, je réveille ma femme.

Nous essayons de soulever par les ailes la poule qui fait un caquet déchirant : elle serre entre ses pattes un œuf à demi ouvert d’où sort un long cou maigre, tout humide. Un poulet gris, déjà séché, palpite au milieu des autres œufs. On entend le toc-toc des becs à l’intérieur. Je repose la lourde poule avec précaution, craignant qu’elle n’écrase ses petits : elle arrange tout sous elle : pattes, œufs, poulets, en quelques mouvements, ramène deux œufs sous son aile, fait sortir une coque vide, et reprend, l’œil fixe, son travail invisible de mère.

C’est beau. C’est fascinant. C’est grave et mystérieux, pacifiant comme la démonstration d’une absolue sagesse à l’œuvre dans cette vie. Il y a sur toute la terre de ces moments de pureté. Il faut penser à eux quand on juge « le monde »…

Nous mangeons les premiers légumes du jardin : salades et radis. Pour les carottes, il faut encore attendre, et les choux n’ont que quelques feuilles. Mais avec le [p. 84] produit de nos pêches, les bons de pain, le reste du tonneau de vin blanc, nous pourrions subsister sans argent pendant quelques semaines encore. Il me reste environ 300 francs. Mais de nouveau plus rien à espérer avant longtemps en fait de « rentrées ».

 

14 juin

Hier soir, j’avais fait une dernière revue de nos possibilités de subsister pendant les semaines qui viennent. Articles, zéro. Traductions, zéro. Les chapitres du livre en train, non détachables. Un essai philosophique sur la personne : destiné à une revue non payante. Autres ressources : néant. Reste : 90 francs.

Ce matin, nous avons décidé de réagir. Quand une auto risque de rater le tournant emportée par la force centrifuge, il ne faut pas freiner mais peser à fond sur l’accélérateur. Je suis allé à A. acheter des cigarettes. Et nous allions nous mettre à table pour manger le canard des grandes occasions, quand la chose est arrivée.

Apportée par la factrice. Une grosse enveloppe cachetée, venant de l’étranger. En-tête d’une fondation littéraire. Il faut d’abord signer, c’est recommandé. Ensuite, il faut comprendre : c’est une lettre et un chèque. C’est un prix. Un prix dont je connaissais tout juste le nom. Que je n’aurais jamais eu l’idée de solliciter. Et qui m’est octroyé pour un petit livre paru sans bruit il y a plus de dix-huit mois. Les hommes sont bons, du moins certains d’entre eux.

Sur le moment, ce qui m’a le plus frappé c’est que je m’étais fâché hier soir, et que la Providence, évidemment, se payait ma tête. Ensuite j’ai calculé que cela nous permettait de passer l’été ici sans inquiétude. Ou encore, de le passer ailleurs, sans ennui.

Cela probablement parce que j’étais à bout de ressources, ne bougeais plus ni pied ni patte et n’écrivais [p. 85] plus à personne. Je crois à la valeur d’appel de l’absence, ou plutôt du retrait. (Il ne faut pas que ce soit une feinte, bien entendu, cela ferait tout rater ; il faut un véritable non-espoir). Équivalent, pour la façon de traiter la vie, de la médecine des homéopathes.

 

16 juin

La banque d’A. n’est ouverte qu’un jour par semaine. Ce n’est qu’aujourd’hui que j’ai pu aller y négocier mon chèque.

J’arrive devant la porte où il est écrit : Caisse. Je frappe et entre. Un homme penché vers le guichet parle au gérant. Le gérant me fait un signe, et comme je ne comprends pas, il passe sa portette et vient me prier à voix basse d’aller attendre dans la pièce voisine. J’attends je ne sais combien de temps, je n’ai pas de montre, mais c’est très long. Aucun bruit de voix dans la salle de la caisse. Le client est-il sorti ? Quel peut être le motif de cette audience privée ? Enfin j’entends qu’on sort, et le gérant vient me chercher. Notre affaire réglée, il croit devoir s’excuser de m’avoir fait passer à côté tout à l’heure. « Vous savez, c’est la coutume, ici ils n’aiment pas qu’il y ait d’autres personnes dans la salle quand ils payent ou quand ils touchent de l’argent ! C’est qu’ils sont très spéciaux les gens d’ici ! Moi je n’y viens qu’une fois par semaine, mais je commence à les connaître. Je pourrais vous en dire. C’est partout différent, pour l’argent. Si vous prenez N. par exemple (la ville prochaine sur le continent) ils n’auraient pas idée de ça, au contraire, ils sont tout fiers de venir à la banque. Ici, on a dû faire cette salle d’attente… » Autant que j’en puis juger d’après les propos du gérant, ce n’est pas seulement la crainte, après tout légitime, qu’on sache combien ils ont « mis de côté », qui peut expliquer le comportement des gens d’ici. Il faut admettre que pour eux, une pudeur, ou une honte tout à fait particulière s’attache au commerce de l’argent.

[p. 86]

 

20 juin

Les gens. Je feuillette ce journal : voici des semaines qu’il n’y est à peu près plus question des « gens ». En somme, je ne m’intéresse plus guère à leurs affaires. J’ai pris mon parti de cet équilibre indifférent et cordial qui a fini par s’établir entre nous : et il ne reste que l’ennui de nos conversations toujours pareilles. Grande différence entre eux et moi : ils sont adaptés à leur conduite et à leur milieu, comme les animaux. Ils ne se posent pas de questions gênantes. Or, c’est mon métier d’en poser…

Il vaut mieux partir quand on en est là. Quand on en est à ne plus voir le prochain, la situation n’est plus humaine, elle ne pose plus de questions utiles.

 

2 juillet

La sécheresse a été la plus forte : malgré nos arrosages, les salades et les choux sont brûlés, la terre se craquèle, ou devient poussiéreuse. Il n’y a plus que quelques roses aux pétales fatigués.

— Et nous, nous n’avons plus la même patience, depuis qu’il y a de l’argent dans un tiroir. Cela signifie que j’ai cessé d’être chômeur.

Le départ est fixé au 10. Il va falloir vendre la poule noire et les poulets encore trop jeunes pour être mangés. Régler vingt petites choses de cette espèce. Petites choses pour la première fois mesquines…

 

10 juillet

Tout est bouclé, ficelé, cloué. Il me reste à peu près deux heures, avant le départ, pour faire un peu de sentiment sur l’île, et le bilan de l’année écoulée.

Bilan. S’installer dans la pauvreté comme dans un champ d’activité nouveau, avec l’ardeur et les curiosités [p. 87] naïves du débutant, cela suppose beaucoup moins de courage que bien des jeunes bourgeois ne l’imaginent : ceux qui voudraient « partir », se « libérer » et qui reculent pourtant devant le saut. Peut-être leur suffirait-il, pour oser, d’une vision précise de cet état qu’ils rêvent et craignent.

J’ai pensé plus d’une fois qu’il pourrait être utile de décrire ma petite expérience d’intellectuel en chômage ; qu’il pourrait être utile de montrer qu’on peut sortir des villes où se font les « carrières » sans sortir de la vie véritable ; et qu’on peut  vivre  de très peu sans cesser de  vivre son plein. Voici un an bientôt que j’ai quitté Paris. Voici un an que je dors bien, que je travaille sans fièvre et que je flâne sans vague à l’âme. C’est quelque chose. Je ne dis pas que c’est le bonheur, je n’ai jamais très bien compris ce mot, que tant de gens invoquent avec un accent triste. Je suis devenu tout doucement amoureux de ma vie, et je crois bien que c’est un penchant qu’elle agrée. Non point qu’elle me paye en retour de surprises multipliées : peu d’aventures dans l’existence d’un homme qui cherche à se posséder plutôt qu’à se fuir dans les hasards. C’est sans doute un effet de la trentaine qui approche : je n’espère plus, comme à vingt ans, rencontrer le « réel » ou la « vraie vie » dans je ne sais quelle embuscade du destin, comme qui dirait au coin d’un bois. Je crois que le réel est à portée de la main, et n’est que là. Alors il s’agit seulement d’assurer la prise de cette main. C’est l’affaire d’une patience, ou d’une impatience dominée, — et sans doute qu’une certaine pauvreté pouvait seule m’y forcer utilement.