(1962) Esprit, articles (1932–1962) « André Gide, Retour de l’URSS (décembre 1936) » pp. 465-469
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André Gide, Retour de l’URSS (décembre 1936) w

Quel que soit le domaine qu’il aborde, la merveilleuse précision de son vocabulaire sauvera Gide du journalisme. Car ce n’est pas l’actualité toute passagère de son objet qui fait la faiblesse d’un ouvrage, mais bien l’insuffisance ou le mensonge d’une langue — celle du reporter par exemple — inapte à traduire le concret, le particulier de cet objet, je veux dire son message unique et par là même généralement humain. Gide retrouve la manière classique d’humaniser l’anecdote, l’aperçu. C’est qu’il ne cherche pas le pittoresque, ni le sentiment pour lui-même, mais l’enseignement objectif, au sens goethéen de ce terme. Ce n’est pas là, je crois, sa pente naturelle ; plutôt l’effet d’une permanente correction que par scrupule humain, et par prudence aussi, il oppose à ses entraînements.

L’âge venant, je me sens moins de curiosité pour les paysages, beaucoup moins, et si beaux qu’ils soient ; mais de plus en plus pour les hommes. Voilà bien la vision classique : « Cessons de regarder les maisons : ce qui m’intéresse ici, c’est la foule. » Je me souviens alors de Goethe à Venise : « Je ne suis encore entré dans aucun bâtiment, [p. 466] excepté Saint-Marc. Il y a de quoi faire au-dehors, et la foule m’intéresse infiniment… » Goethe poursuit : « Aujourd’hui je me suis longuement attardé au marché ; j’ai observé les gens, comment ils marchandaient et achetaient avec une convoitise, une attention et une astuce inexprimables… 63  »

Mais voici Gide de son côté, observant les acheteurs et l’étalage du bazar de Moscou : « Les marchandises sont, à bien peu près, rebutantes. On pourrait croire, même, que, pour modérer les appétits, étoffes, objets, etc., se fassent inattrayants au possible, de sorte qu’on achèterait par grand besoin, mais non jamais par gourmandise. » — (Il est plaisant de rapprocher Goethe et Gide ; mais comparez aussi, Venise et Moscou — 1786 et 1936 —, et ces deux peuples : la convoitise et l’astuce attentive de l’un, la résignation de l’autre… Nathanaël, gourmand, aurait choisi Venise, en dépit du progrès historique.)

Pour qui lirait, sans bien connaître Gide, l’avant-propos de son petit livre et cette espèce de happy end que figure le dernier paragraphe, il paraîtrait qu’il s’agit là d’une description un peu plus qu’amicale du régime de l’URSS, d’une fervente autocritique, voire  d’un éloge adroitement pimenté de réserves. Préface : « Les réalisations de l’URSS sont le plus souvent admirables. » Épilogue : « L’URSS n’a pas fini de nous instruire et de nous étonner. »

Précautions, je sais bien. Mais ici, sont-elles efficaces ? Empêcheront-elles personne, à droite, d’abuser des textes les plus clairs, ni personne, du côté stalinien, de crier au trotskiste, au bourgeois ? (Si toutefois c’est encore une injure…) Pour moi, elles me donneraient envie de simplifier le contenu réel du texte en deux petites phrases : l’une prononcée par Gide au début de son voyage, l’autre écrite au retour en France. Point de départ : « Le sort de la culture est lié dans nos esprits au destin même de l’URSS » (Discours aux obsèques de Gorki). Point d’arrivée : « Rien, plus que cet état d’esprit (de la même URSS) ne met en péril la culture. »

Naturellement, c’est plus complexe que cela. Mais c’est aussi plus clair que la préface et l’épilogue ne le donneraient à penser. Parlons net : il s’agit ici d’un dégonflage impitoyable [p. 467] de ce qu’il faut bien appeler le bluff stalinien ; et je ne dis pas du tout : d’une critique de ce qu’il y a de profond dans le marxisme, mais d’une dénonciation des slogans d’exportation qui ont fait, et font encore, les trois-quarts du succès de l’URSS auprès des intellectuels français.

Liberté en URSS ? « Je doute qu’en aucun autre pays aujourd’hui, fût-ce dans l’Allemagne de Hitler, l’esprit soit moins libre, plus courbé, craintif (terrorisé), plus vassalisé. » — Dictature du prolétariat ? « Nous sommes loin de compte. Oui, dictature, évidemment ; mais celle d’un homme, non plus celle des prolétaires unis, des Soviets. » — Internationalisme ? « L’important, ici, c’est de persuader aux gens qu’on est moins heureux qu’eux partout ailleurs. L’on n’y peut arriver qu’en empêchant soigneusement toute communication avec le dehors… On sourit avec scepticisme, lorsque je dis que Paris a, lui aussi, son métro. » — Égalité, société sans classes ? « Comment n’être pas choqué par le mépris, ou tout au moins l’indifférence, que ceux qui sont et qui se sentent du “bon côté”, marquent à l’égard des “inférieurs”, des domestiques, des manœuvres, des hommes et femmes “de journée”, et j’allais dire : des pauvres. Il n’y a plus de classes en URSS, c’est entendu. Mais il y a des pauvres. Il y en a trop, beaucoup trop. » — Suppression de la propriété privée ? « Avec la restauration de la famille (en tant que « cellule sociale »), de l’héritage, et du legs 64 , le goût du lucre, de la possession particulière, reprennent le pas sur le besoin de camaraderie, de partage et de vie commune. » On ricanait quand Berdiaev prophétisait l’apparition prochaine, en URSS, d’une mentalité petite-bourgeoise. Mais Gide : « Je crains que ne se reforme bientôt une nouvelle sorte de bourgeoisie ouvrière satisfaite…, trop comparable à la petite bourgeoisie de chez nous. J’en vois partout les symptômes annonciateurs. » — On pourrait allonger la liste 65 .

Mais en voilà assez, la cause est jugée, dira-t-on.  Voire ! Gide reproche à la fameuse autocritique soviétique de ne consister « qu’à se demander si ceci ou cela est dans la ligne ou ne l’est pas. Ce n’est pas elle, la ligne, que l’on discute. Ce que l’on discute, c’est de savoir si telle œuvre, tel geste ou [p. 468] telle théorie est conforme à cette ligne sacrée. Et malheur à qui chercherait à pousser plus loin ! » Je demande alors si Gide pratique cette espèce-là d’autocritique, — ou s’il entend pousser plus loin ?

Si Gide reste marxiste en devenant antistalinien, il se met dans une situation qu’on ne peut comparer qu’à celle du chrétien anticlérical. Seulement, la dissociation de la foi et des œuvres de l’Église est relativement aisée pour un esprit qui reconnaît la transcendance de Dieu, seul auteur de la foi. Tandis que dissocier la doctrine de Marx de ses applications historiques, c’est en définitive critiquer le marxisme lui-même. En effet, dès lors qu’une doctrine se veut purement humaine, et historiquement valable, elle est comptable de ses déviations humaines et historiques. Elle est jugée par ces déviations. Elle est jugée par ce que les hommes en ont fait, et, par la réussite ou bien l’échec de ses prévisions pratiques. Gide le sent-il ? « D’autres plus compétents que moi diront si ce changement d’orientation [le stalinisme par rapport au marxisme] n’est peut-être qu’apparent, et si ce qui nous apparaît comme une dérogation n’est pas une conséquence fatale de certaines dispositions antérieures. » Phrase équivoque, malheureusement. Le stalinien l’entendra comme une excuse : le changement n’est qu’apparent, la ligne sauvée. Mais cela peut signifier aussi : le mal qui apparaît maintenant était en germe dès le principe. (Ce que nous écrivions ici le mois dernier.)

C’est ici tout le problème que pose ce livre, et qu’il laisse encore en suspens. Les staliniens auront beau jeu : ils traiteront Gide de bourgeois libéral, de monsieur susceptible et réactionnaire. Si l’on accepte vraiment le marxisme, pourquoi s’indigner d’une tactique qui paraît seule capable de l’imposer ? Ce n’est pas là toucher le fond réel de la situation historique. Et la droite, si elle était honnête, serait encore plus gênée que la gauche par ce portrait de l’URSS fascisée et embourgeoisée.

Mais nous, personnalistes, que dirons-nous ?

Le livre s’ouvre par une fable. L’enfant Démophon est soigné par Déméter, déguisée en nourrice. Elle veut en faire un dieu, et pour cela le couche chaque soir sur un lit de braises. « Il supporte l’ardeur des charbons, et cette épreuve le fortifie. » Mais la mère, Métaneire, fait irruption. « Elle repoussa la déesse et tout le surhumain qui se forgeait, écarta les braises et, pour sauver l’enfant, perdit le dieu. » La légende est belle. C’est une légende… Elle traduit à mes yeux ce fait d’expérience : toute tentative de déification (ici, la création d’un [p. 469] « homme nouveau ») se termine par d’horribles brûlures — ou par l’intervention de Staline-Métaneire. Pourquoi Gide continue-t-il à croire qu’en d’autres circonstances, l’expérience marxiste eût réussi ? Sa croyance est d’ordre mystique, contredite par les faits connus. C’est une espèce d’acte de foi. Ou mieux : un négatif de l’acte de foi chrétien. Si l’enfant se brûle, ou si Staline ne peut le sauver qu’au prix de la vie du Dieu qui est en lui, c’est que l’homme est pécheur, et ne peut pas outrepasser les limites de sa condition. Qui veut faire l’ange — l’Homme Nouveau — appelle la bête, le dictateur. Gide voudrait ne pas croire au péché. Mais moi, je ne crois pas aux dieux.

Pour nous, la révolution ne créera pas un homme nouveau ou un surhomme, mais un ordre nouveau à hauteur d’homme. Voilà le point de notre différend. Nous n’y insisterons jamais assez.

Mais il faut dire aussi la joie que nous éprouvons à voir Gide, en dépit de tout, et avec tant de courage malgré tant de prudences, persévérer dans une volonté révolutionnaire dont le marxisme s’est détourné parce qu’il a fait erreur sur l’homme. La phrase finale de ce livre sur l’URSS, c’est à l’auteur que nous l’appliquerons : c’est lui, c’est Gide « qui n’a pas fini de nous instruire et de nous étonner ».