(1968) Preuves, articles (1951–1968) « De Gasperi l’Européen (octobre 1954) » pp. 14-16
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De Gasperi l’Européen (octobre 1954) n

Les circonstances de la mort d’Alcide de Gasperi inscrivent sur l’Europe un signe fatidique. Il importe de le déchiffrer.

Il venait d’achever sa carrière politique, en déposant sa charge de leader d’un parti qu’il avait su conduire à la victoire, et à la tête duquel il avait gouverné toute l’Italie pendant huit ans — le temps de mériter ce titre qui figure sur sa pierre tombale : Reconstructeur de la patrie. Mais il savait qu’aucun de nos pays ne peut être vraiment ranimé et rétabli dans son intégrité, s’il ne s’intègre à la communauté plus vaste qui est son espace vital de civilisation. Ayant redressé l’Italie, il voulait la conduire à l’Europe, à la fois fille de Rome et mère de nos nations. Et voilà que l’Europe soudain chancelle, hésite, semble frappée au cœur, et se dérobe. De Gasperi est mort de la sentir mourante. Il s’est détourné du spectacle que préparaient dans une ombre fiévreuse ceux qu’il venait de désigner (dans une lettre encore inédite) comme les « saboteurs de l’Europe ».

Cet homme, symbole de l’Italie nouvelle renaissant des ruines du fascisme, était né aux confins disputés de son pays, en la terre « irredente » du Trentin, alors soumise à l’Empire autrichien. On a souvent noté que les dictateurs, de Napoléon à Staline, en passant par Hitler, viennent des confins de la patrie qu’ils domineront : de la Corse, de l’Autriche ou de la Géorgie. Fils de pays conquis ou humiliés par la plus grande nation voisine, ils s’élèveront au premier rang dans cette nation pour y prendre une revanche éclatante, pour la punir en la forçant à d’autres conquêtes épuisantes. Surenchère inconsciente et sadomasochiste. Mais les hommes nés dans des régions séparées pour un temps de la mère patrie, un de Gasperi, un Schuman, quand ils rejoignent leur communauté après avoir lutté pour elle à l’étranger, c’est par amour non par esprit de ressentiment. Et c’est pourquoi ils ne sont pas tentés de faire subir aux autres le sort qu’ils ont subi, bien au contraire : ils veulent la paix avec l’ancien ennemi, qu’ils ont compris de l’intérieur. Hommes de compréhension, d’union vivante, non de rancune et d’unification forcée. Ce contraste est bien moins celui de deux régimes — dictature et démocratie — que celui plus profond de deux qualités d’âme. Napoléon, Hitler, ont rêvé de « faire l’Europe ». Ils l’ont presque faite, par les armes, mais à l’image de leur névrose nationaliste, préparant les lendemains humiliés que l’on sait. De Gasperi voulait l’Europe unie [p. 15] parce qu’en elle il voyait le gage d’une paix féconde entre la foi, la liberté, et le civisme militant. « Universel » en tant que catholique, c’est-à-dire répudiant la mystique du nationalisme païen, patriote éclairé parce qu’il avait connu d’autres peuples et d’autres coutumes — dans la fédération austro-hongroise — il attendait de la participation de son pays au grand dialogue européen la seule issue aux conflits douloureux qui déchirent l’Italie croyante et libérale, et qui ne peuvent être résolus qu’au-delà du tête-à-tête de frères ennemis. Accusé de cléricalisme par la gauche, de « progressisme » par la droite, dénoncé par un Togliatti comme « assassin » et par quelques faussaires à gages comme ayant demandé aux Alliés de bombarder les villes italiennes 8 , ce héros de la résistance antifasciste — qu’on se rappelle son discours à la Chambre, au lendemain du meurtre de Matteotti — était en réalité un « tory de gauche », selon le mot de M. Eden, un catholique laïc et démocrate, et bien sûr un homme de parti, mais par esprit de dévouement, non par fanatisme sectaire.

Je l’ai trop peu connu, mais assez bien pour que sa mort m’éprouve comme celle d’un ami. Ce fut à l’occasion de la Table Ronde convoquée l’an dernier à Rome par le Conseil de l’Europe. Pendant les cinq jours que durèrent les débats que je dirigeais, siégeant à son côté, je n’ai cessé de l’observer, d’échanger avec lui ces remarques à voix basse, ces questions et réponses sur des bouts de papier qui sont l’agrément des congrès, mais qui permettent surtout de vérifier rapidement le degré d’accord spontané de deux esprits, si différents soient-ils, sur les problèmes fondamentaux mis en question. Je le voyais écrire sans cesse, résumant certaines déclarations, formulant son propre jugement. Et lors de la séance finale au Capitole, il se leva pour lire un magistral discours synthétisant l’ensemble des travaux : c’étaient ses notes, à peine retouchées. Cette efficacité silencieuse et modeste, cette extrême attention portée à nos débats par un homme d’État du premier plan, me parurent d’autant plus remarquables qu’il ne s’agissait pas de politique dans tout cela, mais du « problème spirituel et culturel de l’Europe ». De Gasperi savait que le réalisme veut que notre union se fonde dans les esprits, non sur des textes marchandés par les partis dans les parlements excités. Il ne confondait pas l’action réelle avec les grands éclats de voix  secouant des meetings informes et sans lendemain.

Il n’était pas « grand orateur », et s’en plaignait parfois avec humour. Mais pourquoi faudrait-il qu’un homme d’État fût d’abord un brillant rhéteur ? Le jugement politique et l’art du trémolo ne devraient-ils pas, au contraire, être tenus pour foncièrement incompatibles ? Les parlements latins sont les plus éloquents et font en conséquence la pire des politiques. Qui dira le mal fait à l’Europe par ces « grandes  voix  » débitant avec âme des [p. 16] sophismes vulgaires. De Gasperi parlait d’une  voix  sévère et fraternelle, avec une force peu commune. C’était la  voix d’un homme, austère et bon. L’art de simplifier les problèmes était le gage de son autorité, un certain humour très direct, celui de son honnêteté. (Les dictateurs sont sans humour, et ne connaissent que le sarcasme.) Je me souviens d’un mot qu’il eut dans son discours inaugural, à propos de la Communauté des Six : « Seuls des sophistes peuvent nous demander pourquoi nous nous bornons à certains pays. Il n’est pas honnête de nous reprocher d’exclure le reste de l’humanité. Quand on aime une femme et qu’on l’épouse, stipule-t-on par là une déclaration de haine à toutes les autres femmes ? »

Jamais il n’a voulu parler de la « grandeur » de l’Italie, mais il s’est contenté de restaurer sa patrie dans sa dignité — pour l’Europe.

À la veille de la Conférence de Bruxelles, du haut de sa retraite montagnarde dans le Trentin, il avait téléphoné au président du Conseil Scelba, l’adjurant « en pleurant », disent les journaux, de tout faire pour sauver la CED. Il savait ce qui était en jeu : non seulement le sentiment ombrageux de certains Français mais aussi toute la politique de la majorité en Italie, tous les efforts de Bonn pour empêcher la renaissance du nationalisme allemand, enfin l’avenir concret de l’Europe entière. L’échec déjà plus que probable de Bruxelles fut la cause directe d’une attaque dont il devait mourir le surlendemain. L’œuvre entreprise par un Adenauer, par un Schuman, et par lui-même, se voyait subitement compromise. Bien plus qu’à sa retraite de la vie politique, c’est à cette trahison soudaine de la cause et des réalités européennes qu’il faut attribuer sa mort prématurée. Nous restons pour reprendre sa lutte en faveur d’une Europe « des esprits et des cœurs », formule dont les sentimentaux ont abusé, et dont se couvrent les sceptiques pour mieux refuser toute action positive, mais qu’il s’agit maintenant de prendre au sérieux.