(1947) Vivre en Amérique « 1. Vie politique » pp. 19-57
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I

Vie politique

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Le rêve américain

L’Amérique n’est pas un pays de rêve, quand on y vit, mais c’est un pays de rêveurs.

Je vais parfois les regarder dans les grandes salles populaires de Broadway, où des centaines de filles en jupes très courtes se livrent à la danse appelée jitterbugs autour de petits marins, de soldats presque imberbes, de garçons qui n’ont pas encore l’âge militaire. La frénésie rythmique des jitterbugs évoque par moments le vaudou, et quand ils se mettent à crier, on les croirait au bord du délire collectif. Mais la danse prend fin, tout s’apaise. Les couples se séparent un peu. Personne ne parle. Suit un tango où ils se glissent joue à joue, avec n’importe qui, comme sans se voir, dans une demi-obscurité rougeâtre. Des garçons seuls, assis sur des banquettes, le dos tourné à la piste, regardent dans le vide. Peu ou point de plaisanteries échangées. Ils sont ici pour rêver, pour danser . [p. 22] Ils rêvent dans toutes les salles de cinéma. Ils marchent dans la rue en chantonnant leurs mélodies toujours si tristes, mais avec un sourire de rêve heureux. Je crois qu’ils sont bien moins conscients que nous. À quoi rêvent-ils ? À la vie large, toujours plus large devant eux, à la richesse et à la liberté qu’elle leur donnerait ; à une aisance qui va venir. C’est là tout le secret de ce que l’on nomme leur optimisme.

L’Américain ne croit pas aux limites. Une limite, c’est toujours la fin d’un rêve. Non seulement les limites le gênent, mais il ne veut pas même admettre qu’elles existent — c’est contraire à sa tradition — sinon pour être dépassées. Ses ancêtres ont été amenés sur les rives de l’Hudson et du Potomac par le rêve d’un pays sans limites, et il l’était vraiment pour ceux qui triomphaient des famines, des moustiques, des dysenteries et des Indiens. Ils avaient fui les étroitesses religieuses et politiques de l’Europe. Ils se trouvaient tout seuls devant leur chance. Tout dépendait de leur courage, de leur esprit d’entreprise et de leur foi. Cette situation, dépassée par les faits, domine encore l’inconscient collectif des Américains d’aujourd’hui. Et leur [p. 23] grand rêve, leur american dream comme ils disent, prolonge vers l’avenir cette tradition.

Leurs ancêtres appelaient frontier la ligne de démarcation, sans cesse mouvante, entre les terres colonisés et les prairies sauvages, parcourues d’Indiens indomptés. Pendant des siècles, tout l’effort des pionniers a consisté à repousser cette frontière toujours plus loin vers l’Ouest. Jusqu’à ce qu’enfin, au xixe siècle, les colons de la Nouvelle-Angleterre aient pu tendre la main à ceux des côtes de la Californie. C’était une grande victoire sur la géographie démesurée du continent. Mais c’était une limite atteinte. Qu’allaient-ils faire des énergies mises en œuvre pour la conquête ? Ils se tournèrent vers l’industrie. Ce fut leur nouvelle frontière, leur nouveau front, dirait-on de nos jours. Et ce fut l’ère des fortunes, et des cités, et des usines colossales, puis des gratte-ciel à cent étages. « Le ciel est la limite » disait alors leur dicton favori. La terre avait été durement conquise. Le ciel fut conquis en trente ans. Encore une limite atteinte. Et les voici, vers ce milieu du siècle, presque à l’étroit entre les rives du Pacifique et de l’Atlantique, mais encore débordants d’énergies qui soudain ne trouvent plus d’issues prochaines, hésitent… Pourtant c’est bien le même rêve qui les tourmente et les anime : aller plus loin, vers une vie toujours plus large.

[p. 24] Aller plus loin non pas pour conquérir, mais simplement pour se sentir plus libres. Et c’est là tout le secret de ce que l’on nomme à tort l’impérialisme américain.

Où trouveront-ils désormais la frontière qui mettrait au défi leur esprit d’aventure ? La terre ni le ciel ne sont plus leur limite. Eh bien, disent-ils le monde est ma limite.

Et c’est pourquoi la politique américaine, désormais, va se tourner vers deux objectifs principaux : la liberté des échanges commerciaux, et la démocratisation du monde entier, Japon compris, Russie comprise.

J’ai senti cela en les voyant  danser , en les voyant marcher en chantant dans la rue. Je vous l’ai dit dans mon premier article : on ne comprend rien à l’Amérique, si d’abord on ne l’a pas sentie dans les rythmes de sa vie quotidienne.

Prenons maintenant l’Américain, devant le monde, sa nouvelle frontière. En ce milieu du xxe siècle, il se voit partagé entre deux rêves contradictoires.

Le soldat qu’un ancien paquebot de luxe ramène vers son pays du fond du Pacifique, ou de l’Europe, dont il n’a guère connu que les ruines et les amertumes, rêve simplement [p. 25] de son foyer. Il voit sa maison blanche, sa femme et le drugstore 2 du coin. Huit à neuf fois sur dix, vis-à-vis des pays qu’il vient de libérer au péril de sa vie, il garde une espèce de rancœur. Je ne pense pas que le mot soit trop fort. Je parle de la majorité. Je connais beaucoup d’exceptions. Mais si les vétérans de cette guerre dominaient les prochaines élections, il y aurait huit à neuf chances sur dix que l’Amérique retourne à l’isolationnisme. Rien de tel pour blesser l’amour entre deux peuples que de les mélanger dans leurs épreuves. Les jeunes Américains se sont trouvés mêlés au grand malheur des peuples qu’ils aimaient de loin. Ils ont été courageux devant l’ennemi, mais non pas devant la misère de leurs amis. Ils rentrent en disant que la France est sale et en désordre, que tout y est cher pour eux, et que les w.-c. sont au milieu des places publiques. Ils demandent qu’on ne leur parle plus des indigènes européens, ces agités, ces nerveux, ces tricheurs. C’est ainsi, et je ne juge personne. Il faut verser ces injustices flagrantes, ces vérités mal à propos, au compte des profits et pertes d’une guerre moderne, à l’échelle planétaire.

[p. 26] Mais il y a le rêve des civils. Et c’est lui qui va dominer, nécessairement. Les vétérans seront absorbés par la vie quotidienne d’ici quelques années. Ils finiront bien par penser comme leur femme, leur patron, leurs concurrents…

L’homme d’affaires américain est le petit-fils des pionniers qui luttaient sur la « frontière ». Il pressent qu’il a fait son plein ou qu’il est bien près de le faire dans les limites de son pays, from coast to coast, d’une côte à l’autre, comme il dit. Et ce pressentiment l’inquiète profondément. C’est bien cette situation que Cordell Hull, le ministre des Affaires étrangères de Roosevelt, avait prévue. Et c’est elle qu’il avait tenté de prévenir, non sans succès, en particulier par sa politique de bon voisinage avec l’Amérique latine. Cette politique comportait deux branches, curieusement juxtaposées dans le nom même de l’agence qui l’administrait, et qui s’intitulait : Office de coordination des relations commerciales et culturelles interaméricaines.

Cette dénomination m’a longtemps intrigué et choqué. Aujourd’hui, je me l’explique de la manière suivante : le rêve américain évoque une vie sans cesse plus large et libre. Mais la « frontière » désormais se confond avec les frontières mêmes des États-Unis. Il faut donc en sortir, et deux voies sont possibles : répandre les produits américains [p. 27] sur tous les marchés du monde, c’est-à-dire multiplier les échanges commerciaux ; et en même temps, répandre dans tous les pays du monde l’idéal de la démocratie américaine, c’est-à-dire multiplier les échanges culturels. Or ces deux ambitions sont étroitement liées, car seule une atmosphère de démocratie mondiale peut créer les conditions nécessaires au libre-échange ; et en retour ce libre-échange paraît propre à favoriser l’établissement de la démocratie dans des pays où les difficultés économiques donnent aux dictateurs leurs prétextes les plus frappants.

Et voilà pourquoi l’Amérique, malgré le choc en retour inévitable que provoque la rentrée massive des vétérans, doit cesser de s’isoler et doit littéralement sortir d’elle-même, en vertu d’une nécessité constitutive. Le rêve américain l’exige.

Nous voici loin de nos danseurs de Broadway ? Peut-être, mais tout cela va dans le même sens, illustre un même mouvement profond et général vers la vie libre, vers l’avenir. On pourrait définir l’Amérique comme le pays où ce qui va venir émeut autant qu’en Europe le souvenir.

Mais ce qui va venir, direz-vous, n’est-ce pas tout simplement une grande poussée [p. 28] d’impérialisme américain ? Vos rêveurs nous paraissent terriblement pratiques, et parfaitement conscients de leurs intérêts…

Bien des apparences le confirment. Et pourtant je persiste à penser que si l’Amérique, suivant son rêve, cherche à sortir de ses limites et à déborder sur le monde, cette expansion ne sera pas du tout à base d’impérialisme au sens courant du mot. Je persiste à penser que nous avons, en Europe, quelques motifs de plus de nous en réjouir que de nous en méfier.

J’essaierai de suggérer ces motifs au cours des chapitres suivants. Car si nous regardons d’assez près comment fonctionnent l’Opinion, les Partis, et l’Administration dans un pays donné, nous finirons bien par sentir si ce pays est sûr de lui ou non, c’est-à-dire s’il a besoin ou non d’écraser les voisins pour s’affirmer. Les puissances dangereuses dans le monde moderne sont celles qui, comme le Reich d’Hitler, souffrent de tensions intérieures telles qu’on ne peut les résoudre, en cas de crise, que par l’union sacrée aux ordres de l’Armée, contre un adversaire extérieur suscité pour les besoins de la cause. Ce sont les malades qu’il faut craindre, lorsqu’ils refusent d’avouer leur maladie, et qu’ils puisent dans leur fièvre seule une énergie surexcitée.

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Santé de la démocratie américaine

(Écrit en novembre 1940.)

J’étais à Times Square, au cœur de Manhattan, le soir de l’élection présidentielle. À 9 heures, nous étions deux cent mille, à 11 heures, un demi-million. Le tout dans un ordre parfait, sous l’œil amical de trois cents policemen montés. On circulait sans nulle peine autour du building du Times, sur lequel passaient en ruban lumineux les résultats de la journée. À 9 heures, Willkie semblait mener. On vendait à la criée les derniers stocks de boutons au nom des candidats. À 10 heures, les chapeaux commencèrent à s’orner de bandes de papier portant : I told you so ! (Je vous l’avais dit !) Une neige de papiers multicolores descendait lentement du haut des gratte-ciel,  dansant à travers les faisceaux des projecteurs de cinéma. De quelque trentième étage, on déroulait d’immenses serpentins blancs, bleus et rouges. À 11 heures, la foule épela ces mots courant sur les murailles du Times : « Roosevelt entraîne New York City par 270 000 voix de majorité. » Je n’oublierai pas la rumeur qui monta lentement des masses, à mesure que la nouvelle faisait le tour du bâtiment, se transmettait dans la [p. 30] profondeur des rues environnantes, et revenait submerger le square comme une marée de joie. Je n’oublierai pas le bonheur brillant dans tous ces yeux levés, la fraternisation générale des classes et des races, les plaisanteries cordiales adressées aux derniers porteurs de boutons Willkie, — ce sentiment, cette sensation physique d’un renversement du destin en faveur de la démocratie. Et plus tard dans la nuit, traversant le square presque déserté, et couvert de papiers, cette femme du peuple qui chantait à pleine voix le Star spangled banner avec la ferveur d’une évangéliste de l’Armée du Salut.

Trois jours plus tôt, une dame milliardaire me déclarait pathétiquement : « Si Roosevelt gagne, je remplis mes caves de boîtes de conserves, car ce sera, je vous le dis, la famine et le bolchévisme. » Cette dame s’occupe aujourd’hui, comme toutes ses pareilles, à réunir des conserves, mais pour l’Angleterre, à donner des bals pour l’Angleterre, à payer des ambulances pour l’Angleterre. Le lendemain même de l’élection, toute la presse qui venait de soutenir Willkie avec ensemble, et qui n’avait cessé de démontrer que Roosevelt signifiait ruine, division, guerre et inflation, toute cette presse proclamait l’union des partis, l’oubli des polémiques, la confiance dans le gouvernement et la nécessité d’augmenter l’aide à l’Angleterre. Willkie faisait une déclaration [p. 31] de loyauté au président et lui offrait l’appui d’une « opposition constructive ». On brûlait sur les places les panneaux et les insignes de propagande. La majorité avait parlé, le match était terminé, et parce que la démocratie avait tenu le coup, personne ne se sentait vraiment battu.

On peut dire aujourd’hui sans exagération que la réélection de Roosevelt a été l’une des trois épreuves de force de la démocratie du xxe siècle. La première a été perdue en France. La seconde a été gagnée en Amérique. En attendant le résultat de la troisième et dernière manche, c’est-à-dire l’issue de la lutte que soutient l’Empire britannique, essayons de comprendre les raisons de la santé démocratique des USA.

Un organisme est sain lorsqu’il est capable de cicatriser rapidement ses blessures : signe que sa circulation est bonne. Si les oppositions politiques les plus violentes se résolvent si rapidement aux États-Unis, c’est en grande partie à cause de la constante circulation d’idées et d’hommes qui s’est établie dans ce pays entre le gouvernement et l’opinion publique. L’opinion questionne, le gouvernement répond, s’explique, écoute à son tour. N’importe quel citoyen peut critiquer publiquement telle ou telle mesure prise par l’État ; la presse et la radio lui en offrent les moyens. S’il a quelque chose de mieux à [p. 32] proposer, on le convoque à Washington, on examine son projet et il arrive qu’on le charge officiellement de le réaliser. Nombreux sont les professeurs, les industriels, les financiers, les avocats ou les économistes que le gouvernement Roosevelt a mis de la sorte au service de la nation, pour une période et pour une tâche déterminée. Il en est résulté parfois certains flottements dans la politique du New Deal, mais ces défauts techniques sont compensés par un avantage moral considérable : un nombre croissant de citoyens qualifiés participe à la vie publique. Celle-ci n’est plus l’affaire exclusive des cliques de politiciens de métier. Elle n’est plus l’affaire des partis. Chacun peut s’y intéresser, parce que chacun peut espérer qu’on tiendra compte de son avis, qu’on lui « donnera sa chance ».

Cet esprit de participation exerce une influence excellente à la fois sur le gouvernement et sur l’opinion. Il incite les dirigeants à s’expliquer franchement devant le peuple, et à ne rien entreprendre sans son appui. Les plus hauts fonctionnaires n’hésitent pas à participer à des débats publics, ou à commenter l’activité de leur département devant les auditeurs de la radio : voilà le problème qui se pose, voilà ce que nous avons fait, voilà ce qui reste à faire. Le président et ses secrétaires d’État tiennent des conférences régulières avec les journalistes, qui ont le [p. 33] droit de leur poser n’importe quelle question. Rien de plus frappant que l’absence de démagogie et d’effets oratoires qui caractérise ces communications publiques : un ton familier, humain ; des faits, et non pas de vagues et solennelles déclarations de principe ; des appels à la réflexion, et non pas des phrases pathétiques.

Ainsi informée et formée, l’opinion se sent responsable de ses réactions. Lorsqu’on sait que l’on sera pris au sérieux, on dit moins de bêtises, on se contrôle davantage. Contrairement à ce qui se passe dans d’autres républiques, l’opinion américaine discute réellement les problèmes posés. Elle cherche réellement à les résoudre dans l’intérêt commun, non pas à répéter à tout propos le credo trop connu d’un parti.

Le secret de cette souplesse civique, de ce dynamisme et de cette efficience, qui contrastent si fortement avec les scléroses et les vieilles rancunes de la vie politique européenne, ce secret réside peut-être dans le fait très simple que voici : en réalité, il n’y a pas de partis aux États-Unis.

Il serait en effet absolument faux d’assimiler les républicains et les démocrates américains à nos radicaux, conservateurs et socialistes. Ni les républicains ni les démocrates ne possèdent une doctrine totale, fixée pour tous les cas et automatiquement par une longue [p. 34] tradition. Leur opposition reste fluente, mal définie. Elle ne se cristallise, et encore, que pendant les courtes périodes d’élection, d’une manière d’ailleurs imprévisible. Cette division des citoyens en deux masses à peu près égales — je serais tenté de dire : en deux teams — symbolise simplement le principe de la discussion, indispensable à toute vie démocratique. Le fait qu’il n’y ait que deux partis, et que ces deux partis ne représentent nullement deux classes, à peine deux tendances générales, signifie pratiquement que les États-Unis sont une démocratie sans partis. Entre le citoyen et les autorités, pas d’autre intermédiaire que l’opinion publique. L’Américain ne possède légalement ni le droit de referendum, ni le droit d’initiative, mais il les exerce en fait d’une manière permanente, par le moyen d’une opinion publique abondamment informée, chaque jour sondée par des agences spécialisées, chaque jour exprimée dans toutes ses nuances par des lettres aux députés et aux journaux, des articles de magazines, des interviews, des débats contradictoires à la radio, des sermons, des mandements et des manifestes.

Sait-on assez que les Américains sont très conscients et très jaloux de la qualité de leur esprit public ? Sait-on assez de quelle passion profonde se charge ici le terme de démocratie ? En tournant tout à l’heure le bouton [p. 35] de ma radio, j’ai entendu cette phrase prononcée d’une voix forte : « Ici Radio Municipale de New York, cité de sept millions et demi d’habitants ayant la paix et bénéficiant de la liberté démocratique. »

Cela ne fait pas sourire, quand on voit que c’est vrai.

Maladies de la démocratie américaine

Relisant le chapitre qui précède après cinq ans d’expériences quotidiennes des libertés américaines, la guerre finie, certaines polémiques apaisées, et toute nuance de « propagande » en faveur de la démocratie perdant sa valeur de combat, je me sens capable de décrire l’envers de tant de vertus cependant bien réelles.

Le vice majeur d’une grande démocratie, c’est d’être grande. Cette question de format me paraît capitale. Pendant plusieurs années, j’ai répété à mes amis américains : « Vous croyez n’aimer que le grand, mais à vrai dire, ce que vous aimez, c’est le plus grand, risquant ainsi de perdre le sentiment d’une grandeur mesurée à la condition d’homme. [p. 36] Vous pensez qu’on peut tout multiplier par dix et que ce sera nécessairement dix fois meilleur et dix fois plus puissant. Vous vous trompez dans bien des cas. Si l’on multipliait par dix les dimensions de votre maison et de vos meubles, vous ne pourriez plus gravir les escaliers, ni vous asseoir dans vos fauteuils. N’oubliez jamais cet exemple ! » Et je l’appliquais à leur démocratie.

Je me disais comment éviter, à la longue, la crise d’une dictature brutale, dans un État de pareilles dimensions, s’il vient à se centraliser ? Or la guerre accélère ce processus. À chaque mesure décrétée par Roosevelt, nous voyons le centre fédéral gagner sur les tendances communautaires locales. Un beau jour, les États-Unis deviendront l’État unifié. Ce sera violent. Car l’État unifié se fonde sur les masses, si la Fédération se fondait sur les groupes. Et les masses, elles-mêmes tyrans, n’obéissent qu’à la tyrannie. Que serait une tyrannie américaine ?

Une brutalité panique dort au secret de l’âme de ce pays. Dans les masses comme dans l’inconscient de presque chaque Américain, il y a peut-être un gangster qui sommeille. Voyez leur goût des douceurs, des ice-creams, du lait, des nourritures d’enfants ; voyez leur correction trop attentive, leur pédantisme fréquent dans les relations mondaines ; voyez leur sentimentalisme… Est-ce [p. 37] que tout cela ne signifie pas qu’ils refoulent une violente barbarie ancestrale, qu’ils s’en défendent de toutes leurs forces puritaines, et que si ces forces un jour faiblissent, par accident, la revanche de la nature profonde sera simplement volcanique…

Ainsi pensais-je. Et j’oubliais que les gangsters de Chicago avaient été réduits par l’effort conjugué de l’Opinion et de quelques citoyens, sans que l’État s’en fût mêlé. Mais je voyais, à Chicago précisément, comme à Jersey City, et dans le Sud, le règne des Führers locaux, qu’on appelle simplement Boss, ou Patron. Je craignais le pire pour l’après-guerre.

Le Grand-Gangster-qui-dort ne s’est pas réveillé. (Sauf quand il pressentait du Japonais dans l’air, voir les récits de la guerre dans le Pacifique.) Occupons-nous de dangers plus visibles, et de quelques maux véritables.

Dans un pays trop grand, la liberté de parole n’est plus qu’un mot, précisément. Vous avez le droit de vous faire entendre, mais votre voix ne porte pas, dans la cacophonie de l’énorme cité. Et vous ne pouvez en accuser personne, ni les lois : c’est une simple question de dimensions. Il faudrait donc disposer de la radio. Mais la radio demande des sommes [p. 38] énormes. Seules de puissantes associations peuvent y louer un petit quart d’heure, de temps à autre. Ou quelque millionnaire en mal de carrière politique. Aussitôt le gauchiste européen triomphe : dictature de l’argent et du grand capital ! Oui, mais si la radio était gratuite, la situation serait un million de fois pire, et plus personne ne s’entendrait. Je réitère : le seul coupable c’est le format de la nation. À cause de lui seul, tout compte fait, la liberté de parole n’est qu’illusion et se réduit à la liberté d’expliquer le coup à ses voisins, en toute inefficacité.

Il faut avouer que l’Américain ne s’en prive pas, et s’étonne fort de voir certains esprits tirer de cet état d’impuissance de la parole une précieuse permission de se taire. La familiarité américaine s’étend, hélas, à des domaines où elle devient nécessairement sottise brouillonne ou imprudence.

Tel reporter voulait un jour que je lui confie mon opinion sur la stratégie de Staline. « J’ignore, lui dis-je, toutes les données de la question, le nombre de divisions dont Staline dispose, le rythme de sa production de guerre, ses pertes, ses réserves, et son plan. Je n’ai donc pas la moindre opinion. — C’est impossible ! insista l’autre. Tout homme intelligent et sain a son opinion là-dessus. — Mais la mienne n’aurait pas d’importance puisque je ne suis pas un expert ! » Ce dernier [p. 39] mot me tira d’affaire et m’épargna le soupçon de mauvaise foi que mon refus allait éveiller.

Cette familiarité de n’importe qui avec tous les problèmes, tous les mystères, toutes les personnes et toutes les situations, a pour effet de déprécier jusqu’à l’anéantir la notion même d’élite. Or les élites, dans une démocratie, ont pour fonction vitale de réduire l’entropie que l’égalité juridique et le socialisme accroissent au contraire par système.

Une société qui perd le respect des élites est obligée de le compenser par le culte naïf des experts. Il en résulte tout le contraire d’un développement de l’esprit critique et du jugement. N’importe qui, de nos jours, s’il s’intitule savant, peut faire croire à l’Américain tout ce que le corps entier des philosophes, des pasteurs et des écrivains échouait naguère à faire comprendre. Grave menace pour la liberté.

J’en vois une autre et non moins inquiétante, dans un fait que l’on tient généralement pour l’un des grands succès sociaux de l’Amérique : l’absence d’antagonismes réels, moraux et idéologiques, entre patrons et employés.

Chacun sait que les grèves, dans ce pays, ne mettent en jeu que des questions de salaires, [p. 40] de contrats et d’hygiène de travail. Pour le reste, l’ouvrier américain partage la conception de la vie de son patron, ses préjugés, ses goûts et ses aspirations. Cette unanimité foncière peut paraître un progrès remarquable, si l’on pense à l’Europe en ruines qui s’offre encore le luxe morbide d’entretenir, au seul profit des Russes, la guerre des classes et la mystique de la révolution sanglante. Mais le danger qui guette l’Amérique, c’est l’uniformité librement acceptée, la pire espèce d’intolérance vis-à-vis des minorités qui viendraient à concevoir de nouvelles formes de vie. À cet égard, l’Amérique risque bien de rejoindre plus vite que l’Europe, à moindres frais, le modèle stalinien. Cette absence d’opposition réelle, ce manque de tension créatrice, ce défaut de toute force subversive capable d’incarner les revendications d’une avant-garde quelle qu’elle soit, assurent une paix plus dangereuse pour les âmes, que ne sont pour les corps nos luttes exagérées, donc ridicules.

Ces dangers seront sans doute minimisés par la plupart de mes contemporains. Ils verront dans mes diagnostics autant de paradoxes de psychologue possiblement réactionnaire, ou de scrupules culturels démodés. Pourtant ces maladies sont plus graves à mes [p. 41] yeux que la question noire, la question juive et la question indienne en Amérique du Nord. (Et, vraiment, ce n’est pas peu dire !) Car elles sont destinées à s’aggraver et à s’étendre avec le temps ; elles sont les maladies intimes et spécifiques de l’idéal démocratique américain, tandis que le conflit des races en est une survivante négation.

Oui, les États du Sud sont anti-nègres, et ceux du Nord antisémites, et ceux de l’Ouest anti-indiens ; mais leurs excès sont dénoncés comme tels, leurs préjugés tournés en ridicule, et leurs victimes soutenues par de larges sections de l’opinion la plus libre du monde. Ce qu’il faut redouter plus que tout, ce sont les forces d’inertie qui tendent à faire de cette opinion libre, le porte-voix d’un « libre conformisme ». Car alors, il n’y a plus de recours.

Une bureaucratie sans ronds-de-cuir

Dans le même numéro de magazine où l’on peut lire sous la plume d’un fermier du Middle West que l’Amérique est le seul pays décent au monde, et tandis qu’un agent d’assurances du Connecticut affirme qu’elle jouit d’un gouvernement pratiquement idéal, le Contrôleur général des États-Unis écrit de [p. 42] son côté : « Notre gouvernement est une vaste pétaudière. » Ce fonctionnaire sait à peu près de quoi il parie — et je dis à peu près pour dire comme lui. Car son travail consiste, nous explique-t-il, à maintenir les agences de l’État dans les limites de leurs prérogatives et de leur budget particulier, mais il avoue que c’est une tâche impossible.

Dans le domaine des transports, par exemple, 75 bureaux différents donnent des ordres, recrutent des employés, font des statistiques, et se battent entre eux. Depuis douze ans, les Chambres ont nommé neuf comités successifs pour étudier cette situation. Il est concevable qu’un dixième comité ait pour objet d’examiner l’activité des neuf premiers. On nommera un Board national, chargé de coordonner comités et agences, et baptisé de quelques initiales pour initiés. Après quoi le Sénat fera comparaître, pour de longues séances d’enquête, les responsables de ce Board. Et ainsi de suite, jusqu’à ce que le président, ayant reçu cent mille lettres de protestation, décide que les transports doivent transporter, avant même de faire vivre leurs bureaux, et nomme un czar qui supervise le tout, avec pouvoirs dictatoriaux.

Ce czar ne sera pas choisi parmi la troupe des politiciens sans emploi ou des anciens ministres de n’importe quoi. Il sera plutôt un [p. 43] homme d’affaires dans la quarantaine, le vice-président d’une chaîne de Prisunics, le directeur technique d’un trust industriel, le secrétaire d’un des grands syndicats, ou bien un professeur d’économie. On lui fera beaucoup de publicité. Les journaux donneront le chiffre de ses revenus anciens et celui de son nouveau salaire. Et puis en avant, et voyons ce que le coming man va nous sortir. S’il réussit, sa gloire sera grande pendant plusieurs semaines au moins, à condition que la presse l’ait adopté. S’il rate, il sera vidé sans autres formes qu’une lettre personnelle du président, qu’il pourra lire le jour même dans le journal : « Mon cher Bill, au moment de me séparer de vous, je tiens à vous remercier pour les services (adjectif variable) que vous avez rendus à l’Administration. Les circonstances m’obligent, etc. Mais je serai toujours heureux de pouvoir compter sur vous en cas de besoin. » Dans l’un et l’autre cas, succès ou échec, ce czar reprendra son ancienne profession, avec ou sans augmentation de salaire et de rang.

Et c’est ainsi que dans le désordre éperdument organisé, la bureaucratie la plus coûteuse du monde finit par jouer dans l’ensemble, et obtient certains résultats dont la victoire sur les nazis et le Japon n’est que le premier exemple qui me vienne à l’idée.

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J’ai dit désordre, parce que c’est de ce nom que l’on désigne ordinairement une situation dont notre esprit n’arrive pas à se former une image claire et cohérente. (Pour un esprit infiniment intelligent, il n’y aurait jamais de désordre, mais seulement des complexités.) Le fait est que je n’imagine pas un seul de mes contemporains qui soit capable d’embrasser dans une seule vue les rouages du gouvernement des États-Unis d’Amérique.

Le président a plus de pouvoir qu’un roi, dit-on. Mais ce n’est pas beaucoup dire, de nos jours. Il choisit ses ministres et ses czars. Mais il doit tenir compte, pour ce choix, de l’équilibre des républicains, des démocrates, des démocrates du Sud, et du Travail, représenté par les trois chefs des syndicats les plus puissants ; il doit tenir compte des pressure groups de Washington ; des agences et bureaux d’État indépendants des ministères ; de la Finance (bien qu’elle perde du terrain) ; enfin de l’Opinion publique, car nous sommes en démocratie, et il faut bien que cela se marque quelque part et en quelque manière.

Or ces agences d’État à initiales sont si nombreuses (quelques milliers) ; si provisoires (elles durent de trois ans à trois mois) ; et [p. 45] de statut si variable (allant du rang de ministère non régulier à celui d’expédient de crise), qu’il n’y a pas homme au monde qui ait le temps ou les moyens intellectuels de s’y retrouver : à peine y serait-il parvenu que le tableau changerait en quelques jours.

D’où la gabegie littéralement indescriptible dont le Contrôleur général essaie de donner une idée dans le bref article que je citais : « Prenez le problème du logement. Il y a quelques années, devant un comité du Sénat, la question fut posée de savoir si quelqu’un au monde connaissait réellement le nombre des agences qui s’occupaient des logements. Depuis lors on a chargé une agence nationale de coordonner les travaux. Mais son administrateur déclare aujourd’hui que des projets financés par le gouvernement fédéral ont été néanmoins mis en œuvre par au moins quinze agences différentes. » Le même article m’apprend qu’un cinquième du territoire est propriété du gouvernement, c’est-à-dire de trente-quatre agences et d’une douzaine de départements fédéraux qui se font la guerre, sans qu’il existe un seul centre capable de dresser l’inventaire de ce domaine gigantesque…

Or malgré tout, la machine tourne. Les raisons de ce succès pratique me demeurent en [p. 46] partie mystérieuses, mais quelques-unes sont formulables.

Tout d’abord, l’Amérique ne possède pas d’écoles de fonctionnaires spécialisés. Elle ne produit pas plus d’Inspecteurs des Finances que de ronds-de-cuir de père en fils. Le personnel des bureaux gouvernementaux est sans cesse ventilé et renouvelé, au physique comme au figuré. Peu ou point de fonctionnaires de carrière, aigris et stéréotypés. Peu ou point d’esprit de corps, de traditions administratives, et d’institutions « vénérables », formalistes et inefficaces.

Ensuite, tous ces fonctionnaires d’occasion savent qu’ils peuvent être aisément révoqués, et l’acceptent non moins aisément, en principe, car ils ont par ailleurs une profession qu’ils pourront reprendre au premier jour.

J’ai fait partie de la troupe et parle en connaissance de cause. L’Office d’information de guerre (OWI) qui tenait le rang d’un ministère, et où j’ai travaillé pendant près de deux ans, ne comptait qu’une infinie minorité de fonctionnaires de métier. Le chef en fut d’abord un général, puis un commentateur de la radio. Il avait sous ses ordres des écrivains, des journalistes, des banquiers, des cinéastes, des dactylos, des étudiants, des professeurs et des acteurs. Trente mille en tout. Presque tous, aujourd’hui, sont retournés à leurs occupations habituelles. Cet exemple est courant, [p. 47] et c’est pourquoi je le donne. Si vous prenez au lieu de l’OWI, le NWLB ou l’OPA, il suffira de transposer écrivains en ingénieurs, journalistes en businessmen, cinéastes et acteurs en experts du travail ou du commerce.

Tout cela change l’air des bureaux, et l’esprit d’une bureaucratie, pour ceux qui en sont comme pour les visiteurs.

Mais je me pose tout de même la question de l’avenir des démocraties, livrées à la fatalité incontrôlable des agences. Finirons-nous tous fonctionnaires ? La société entière se transformera-t-elle en un cauchemar de statistiques, de directives, de formulaires, de fiches, de doubles à classer, et de coups de tampon sur des notes de service ? C’est fort possible. Personne au monde n’y comprendra plus rien. Une moitié des bureaux passera son temps à faire enquête sur les activités de l’autre moitié, qui elle-même consacrera le plus clair de son génie à rédiger de longs rapports prouvant qu’elle est indispensable. Ici et là, quelques énergumènes s’aviseront de travailler. Et cela suffira bien : car c’est en fait par très peu d’hommes que les choses marchent.

Alors un être d’exception, comme vous ou [p. 48] moi, se demandera dans un accès de courage intellectuel ou de désespoir balayant tout scrupule, si l’on ne pourrait pas faire sans nul dommage l’économie de la machine entière ? La raison lui répondra oui. L’expérience lui répondra non.

Car s’il n’y avait plus de grands bureaux dans une grande démocratie, quelques hommes deviendraient responsables… Facilement désignés à la vindicte publique, ils n’auraient plus le choix qu’entre la démission et la tyrannie déclarée. Les bureaux à l’américaine semblent avoir été créés pour épargner aux gouvernants cette tragédie. Évitant à la fois le Charybde de la routine inefficace et le Scylla du pouvoir personnel, ils choisissent le naufrage commun dans le Détroit des Délais ou la Mer des Paperasses, aux frais de l’État qui paiera l’assurance. Et c’est la sagesse politique, au siècle du collectivisme.

Impérialisme américain ?

Et maintenant, j’en reviens à notre grande question : faut-il craindre leur impérialisme ? Et tout d’abord, vont-ils devenir nationalistes à la manière des Européens ?

Car lorsque nous parlons d’impérialisme, [p. 49] nous pensons à une volonté de dominer affirmée par un chef au nom de sa nation : les Allemands sous Hitler, les Français sous Louis XIV et sous Napoléon, les Italiens sous Mussolini. Or les Américains n’ont pas de chefs de cette espèce. Mais l’Opinion publique, chez eux, en tient la place. Se pourrait-il qu’un jour prochain cette Opinion publique, reine des États-Unis, devienne nationaliste à notre image ? Et qu’elle décrète d’imposer au monde entier la loi yankee ?

Il faudrait tout d’abord que l’Amérique se forme une conscience nationale. Le phénomène est-il probable ? Et s’il l’est, devons-nous le redouter ?

Je répondrai que le phénomène est non seulement probable, mais en train de s’accomplir sous nos yeux. Pourtant je reste persuadé qu’il ne comporte rien de redoutable.

Une nation prend conscience d’elle-même lorsqu’elle atteint ses limites naturelles, et qu’elle se heurte à des voisins organisés. Or c’est le cas de l’Amérique, virtuellement, depuis que sa mouvante frontier a rejoint ses frontières naturelles, aux environs du début de ce siècle. Ces frontières se trouvaient être deux océans, au-delà desquels régnaient le Japon et l’Europe ; et deux territoires géographiquement américains, mais historiquement étrangers au génie yankee : le Mexique latin, le Canada britannique et français. Couronnant [p. 50] le tout, voici que le monde germanique vient déclarer la guerre aux États-Unis, puis que le monde russe, provisoirement allié, entre en concurrence déclarée avec la production américaine et l’idéal démocratique d’un Roosevelt.

L’Amérique atteignant ses limites se voit donc subitement confrontée non plus avec sa nature, ses déserts, ses émigrés et ses Indiens, mais avec le monde entier, organisé en groupes solides ; de plus, on lui a déclaré la guerre, comme pour mieux marquer le coup ; et de plus, elle l’a gagnée, avec une arme qu’elle se trouve seule à posséder pour le moment.

Voilà bien des raisons de prendre conscience de soi en tant que nation, avec tout ce que cela comporte d’orgueil et de volonté de régenter le monde, puisqu’on est au surplus victorieux et tout-puissants du premier coup. Imaginez qu’un grand pays européen ait remporté des triomphes de cet ordre. La terre entière aurait de quoi trembler.

Mais il ne s’agit pas d’une nation comme les autres.

Je voudrais, pour le faire mieux sentir, prendre un exemple au langage quotidien de l’Amérique. Lorsqu’un citoyen des États-Unis désapprouve une certaine action, une certaine conduite, une certaine opinion, il a coutume de dire, depuis quelques années, pour marquer sa réprobation aussi fortement que [p. 51] possible : It’s unamerican, ce n’est pas américain.

Nationalisme, direz-vous. Oui, mais non pas à la manière européenne.

Car la phrase « ce n’est pas américain » ne veut pas dire : c’est contraire à l’honneur en soi, à la morale traditionnelle, aux préjugés de notre bourgeoisie, au règlement d’une caste militaire ou aristocratique, aux intérêts de notre État, etc., comme lorsqu’on dit dans notre Europe : ce n’est pas français, ce n’est pas allemand, ce n’est pas anglais.

La phrase veut dire : cette opinion ou cette action ne va pas dans le sens de l’idéal commun vers quoi tendent les Américains, et qui les fait devenir vraiment Américains, quelles que soient par ailleurs leurs origines. On ne se réfère pas au passé, mais à l’avenir. On n’invoque pas la tradition, mais l’utopie. On pense moins aux ancêtres qu’aux descendants, considérés d’ailleurs comme nécessairement ascendants vers une vie meilleure. Et il ne s’agit pas d’une déclaration d’anti-quelque chose, mais au contraire d’une exhortation et d’un rappel qu’on adresse à soi-même autant qu’aux autres, afin que chacun devienne plus digne de ce que tous attendent de ce pays, plus digne du mythe, du rêve américain.

Voici donc un nationalisme « ouvert » et pour qui la nation est en avant, dans un élan, [p. 52] un rêve, une liberté future. Non pas comme chez Maurras, dans le passé, comme chez Barrès dans la terre et les morts, ou comme chez Rosenberg dans le sang et le sol.

Ce qu’il y a de répugnant dans le nationalisme européen, c’est que l’on y sent une volonté de resserrement, une soif d’imposer au voisin ses propres limitations traditionnelles, et de lui faire subir la loi d’un village qui n’est pas le sien. Au contraire, ce qu’il y a de rassurant dans le nationalisme américain, c’est qu’on y sent une volonté d’élargissement, une soif de proposer au voisin les moyens de libération qu’on vient de découvrir pour son compte, et qui seront bien plus efficaces, appliqués à l’échelle mondiale. Ici l’impérialisme américain vient se confondre, pratiquement, avec le rêve d’une communion planétaire dans la même liberté.

Ils ont envie d’ouvrir le monde à leur jeunesse, non pas de refermer sur lui leurs serres. Ils ont envie de nous faire bénéficier de leur style de vie, de leur way of life, parce qu’ainsi, croient-ils, tout le monde (et eux compris bien entendu), se sentira plus en sécurité et plus à l’aise.

Je pense aux Russes. Je vous laisse comparer. Chacun ses goûts. Je me borne à marquer une différence capitale : l’Américain n’insiste pas, quand on ne l’aime pas [p. 53] — comme en Europe — ou simplement quand on peut faire sans lui, comme on vient de le voir aux Philippines.

Quels sont donc pour l’Europe les dangers de cet impérialisme américain ?

J’entends d’ici nos méfiants à moustaches et à cols durs : le commerce américain va nous submerger et détruire nos coutumes d’économie paysanne ; on achètera nos âmes avec des frigidaires ; la sottise humanitaire enlisera nos élans spirituels ; nous serons noyés par une civilisation qui ne respecte que la quantité ; le dollar sera roi, etc.

Toutes ces méfiances sont sans fondements, toutes ces accusations injustes, à mon avis. Si nous vendons nos âmes contre des frigidaires, ce sera notre faute et non pas celle de l’industrie américaine, qui aura mis dans un coin de nos cuisines ces appareils où tout respire l’innocence et ronronne l’hygiène. Ceux qui voient dans le frigidaire une menace pour leur civilisation semblent avouer par là que cette dernière n’est plus très saine, qu’elle « sent » déjà. Il est grand temps qu’on la mette dans la glace. De même, le commerce américain ne peut nous submerger qu’au moyen de produits que nous aurons bien voulu acheter ; et si son [p. 54] rythme plus rapide met en péril certaines coutumes avares, ce sera tant mieux. De même encore, la « sottise humanitaire » des États-Unis nous a fait moins de mal, semble-t-il, que « l’intelligence » inhumaine de certains chefs européens qui professaient le machiavélisme. De même enfin, si nous sommes un jour noyés par la quantité, ce ne sera pas la faute de la quantité, mais bien de l’abaissement de notre qualité. En résumé, ce que l’on nomme en Europe « l’américanisme » n’est pas un danger américain, mais européen. Je veux dire par là que si un homme devient l’esclave de son automobile, le blâme en retombe sur l’homme, et non sur la machine. Car primo, on ne l’a pas forcé de l’acheter, et secundo, une fois l’automobile achetée, il ne dépendait que de lui d’aller à pied quand cela lui chantait.

Mais je m’avise ici d’une contradiction étrange. Il semble bien que ce sont les mêmes personnes qui vitupèrent l’impérialisme commercial de l’Amérique, d’une part, et qui se plaignent de ce que l’Amérique ne leur vende pas assez de blé, d’autre part. Quand l’Amérique envoie, on parle d’impérialisme ; quand elle n’envoie pas, on parle d’égoïsme et d’hypocrisie puritaine. Et [p. 55] il arrive même, trop souvent, que l’on parle des deux à la fois. Je voudrais insister sur ce point.

Ceux qui se méfient de l’Amérique, en Europe, l’accusent à la fois d’être là et de n’être pas là. Quand elle fait une crise d’isolationnisme, on l’accuse de myopie, d’inertie, d’incompréhension de la situation mondiale, et d’orgueil inqualifiable. Mais quand elle fait une crise d’idéalisme et qu’elle intervient dans les affaires d’Europe, comme en 1917 et en 1943, on l’accuse de se mêler de ce qu’elle ne peut comprendre.

Ce qu’on voudrait en somme, c’est que les Américains interviennent quand les choses vont très mal — par notre faute — et qu’ils vident les lieux en vitesse, comme des intrus, et sans remerciements, dès qu’ils nous ont tirés d’affaire. Eh quoi ! Deux ans pour débarquer ! (C’est-à-dire pour créer de toutes pièces une armée de 10 millions d’hommes.) Eh quoi ! Trois mois déjà que nous sommes libérés, et ils infestent encore nos bars !… C’est là ce que j’appellerai l’hypocrisie latine. (Un thème qui me paraît moins rebattu que la fameuse hypocrisie anglo-saxonne.)

Autre exemple de cette même contradiction dans les jugements européens sur l’Amérique. On n’a pas épargné les critiques à la politique d’occupation américaine [p. 56] en Allemagne : ils sont trop doux, ils sont naïfs, ils ne comprennent rien aux problèmes intérieurs de l’Europe, de quoi se mêlent-ils ? Intimidés, conscients d’avoir fait quelques gaffes à la Patton, les Américains donnent des signes de leur envie de s’en aller. Mais aussitôt : ah ! bien sûr, ils vont nous laisser seuls avec toute la charge de l’occupation sur les bras !

Il en va de même pour l’occupation du Japon. Si les Américains s’installent solidement : voyez ces impérialistes ! S’ils se montrent au contraire libéraux, et annoncent qu’ils retirent une partie de leurs effectifs : voyez ces idéalistes naïfs, ils font le jeu du fascisme, ils s’isolent de nouveau !

Remarquons que les Russes ne prêtent pas le flanc à des critiques de ce genre parce qu’ils ne publient rien, interdisent les reportages, agissent en conquérants, et claquent les portes dès que se produit la moindre divergence.

À ce propos j’entendais l’autre jour un diplomate américain parler de l’attitude hostile des Soviétiques à l’égard de toutes les mesures proposées ou soutenues par son pays. « Ils sont bien maladroits, disait-il en souriant, car à force de nous contrecarrer, ils vont nous obliger à faire enfin de la politique étrangère, dont nous n’avions naguère ni le goût ni le besoin… »

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Prise entre ces reproches contradictoires d’isolationnisme et d’impérialisme, la politique américaine hésite parfois. D’autant plus qu’il existe bel et bien aux États-Unis des factions isolationnistes et des factions impérialistes, et que ces minorités d’ailleurs plus bruyantes qu’efficaces, se confondent même dans certains cas, par un paradoxe symétrique de celui que je relevais tout à l’heure.

Cette timidité de la politique américaine me paraît beaucoup plus dangereuse, pour l’Europe, que cet impérialisme qu’on redoute pour de mauvaises raisons, ou parce qu’on l’assimile à des tendances européennes qui n’ont de commun avec lui que le nom.