(1977) Bulletin du Centre européen de la culture, articles (1951–1977) « Situation de l’Europe en avril 1953 (avril 1953) » pp. 1-6
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Situation de l’Europe en avril 1953 (avril 1953) k

L’Europe au point mort ?

Au moment même où viennent d’être posées les premières bases de l’union, l’opinion se demande « si l’Europe est en panne ». Les uns voient la Fédération en plein démarrage, les autres la disent au point mort. Mais la contradiction n’est qu’apparente, car les deux jugements sont exacts. En effet, pour changer de vitesse, il faut passer par le point mort. Mais pendant ce temps la voiture roule.

Aux yeux de beaucoup, l’élan fédéraliste s’est épuisé, puisque plus rien ne bouge apparemment. Le fait est que cet élan vient de rencontrer des résistances contre lesquelles il s’arc-boute de toutes [p. 2] ses forces. Sa poussée croît à la mesure de la contre-poussée qu’il provoque. Si l’on ne voit rien bouger pour le moment, on se tromperait en jugeant que la lutte a cessé ou que la tension est retombée. Les lutteurs affrontés corps à corps, presque immobiles, rassemblent toutes leurs énergies… Mais laissons ces images et voyons le concret de notre situation.

L’opposition mobilise

Longtemps habitués à traiter de « chimères » tous les projets élaborés par les Européens les plus conscients, nombre d’individus et de groupes d’intérêts dans nos divers pays se trouvent soudainement alarmés par une série de faits patents, contraires à toutes leurs prévisions :

— la CECA est en place, commence à fonctionner ;

— la CED est en voie de ratification par les parlements ;

— un projet de Constitution européenne vient d’être remis officiellement aux ministres des Six, prévoyant l’élection directe d’un Parlement européen.

Tout cela résulte d’une longue préparation. Mais aux yeux de l’opinion publique, tout cela vient de se produire en quelques mois, à partir de l’automne dernier. Le scepticisme, qui paralysait les réactions à cet effort d’union, se mue en opposition déclarée, et cette opposition se cherche éperdument des justifications tardives du côté des intérêts immédiats, de l’esprit partisan, et des préjugés nationaux. C’est naturel. Dans la confusion typique d’un réveil brusque, socialistes allemands et gaullistes français se découvrent frères et complices des insulaires de gauche et de droite, des communistes, des neutralistes, et des nationalistes de tous les pays. L’internationale de l’anti-Europe n’en est pas encore au stade de la levée en masse. Il se peut toutefois qu’elle y rêve. Toute tentative de s’organiser comme force politique cohérente lui serait fatale. Elle n’en représente pas moins un très sérieux danger : celui de la confusion, précisément. Mais nous gardons sur elle un avantage certain : nous attendions depuis longtemps qu’elle se déclare. Nous avons pris sur elle six ans d’avance (Congrès de Montreux, 1947). Normalement, nous devons donc gagner, sur ce plan là.

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Le Kominform démobilise

Mais voici qu’un troisième facteur vient compliquer ce jeu normal de l’action et de la réaction.

Depuis plusieurs années, l’on entend répéter que la plus forte raison, sinon la seule, de vouloir une Europe unie, réside dans la menace soviétique. La peur, affirme-t-on, serait le vrai ressort du mouvement vers l’intégration. Il en résulte que toute détente à l’Est détendrait ce ressort. D’où, paraît-il, crise de l’idée européenne.

On n’oserait affirmer ici que ce raisonnement n’ait pas été tenu par le Kremlin, et qu’il ne soit l’un des motifs majeurs de l’actuelle offensive de paix. Ce que l’on peut observer c’est qu’il est, tout d’abord, le fait des adversaires, chez nous, de notre union, puisqu’il tend à la présenter tantôt comme l’effet d’une panique, tantôt, et au contraire, comme la preuve d’intentions agressives contre la Russie. Mais ce même raisonnement, d’autre part, a pu jouer chez nous en faveur de l’union : il la fait apparaître, aux yeux de certains, comme un expédient défensif qu’il fallait accepter in extremis. Si maintenant la Russie nous rassure, il est clair que tout est changé. Dès l’instant que nous cessons d’avoir peur, le fédéralisme européen perd sa seule raison d’être. Parlons donc d’autre chose, renversons quelques ministères, revenons à la vie normale.

L’argument est absurde. Mais il sera populaire. Et notre monde du xxe siècle étant ce qu’il est, il faut prendre au sérieux les pires sottises : elles représentent un facteur politique qui, pour peu qu’on le néglige, peut devenir décisif. Expliquons-nous donc bien clairement, sans hésiter à souligner des évidences.

Les vrais motifs de notre union n’ont pas changé

Étant admis que la reprise des négociations d’armistice en Corée sur la base même que l’on déclarait « grotesque » il y a deux mois, le retour de M. Vychinski  à la civilité puérile et honnête, la restitution de deux ambassades à leurs propriétaires légaux, la libération de quinze médecins sur neuf accusés d’assassinat et l’emprisonnement de ceux que l’on venait de décorer pour délation, la répétition fréquente du mot paix, et tant d’autres signes irréfutables de « détente », signifient que l’URSS désormais ne nourrit plus à l’endroit de l’Occident que les intentions les plus cordiales, on demande ce qui se trouve changé en fait dans la situation de l’Europe. Et l’on répond : pratiquement rien.

[p. 4] La conception européenne de l’homme et de ses libertés politiques et sociales n’a pas varié, que l’on sache, n’est pas moins menacée de l’intérieur et de l’extérieur.

La division de notre continent en 21 nations sottement rivales, dont aucune n’est plus à l’échelle soit de la concurrence des grands empires modernes, soit des nécessités de l’économie présente, subsiste.

La situation de l’Europe dans le monde qu’elle domina jadis et qui retourne contre elle ses propres armes, n’est en aucune mesure améliorée.

Ces trois grands faits fondamentaux, ces trois coordonnées de notre destin historique, demeurent les motifs impérieux de notre union fédérative. Les sourires du Kremlin sont peut-être la preuve que tout va changer en Russie : ils ne changent rien à ces faits.

Quand la Russie deviendrait notre meilleure amie, quand les États-Unis renonceraient à tout ce qui rend leur aide suspecte aux yeux de certains, quand la paix entre les deux blocs serait non seulement déclarée mais faite, l’union de l’Europe n’en serait pas moins vitale ni moins urgente, pour les trois grandes raisons qu’on vient de rappeler.

La question n’est pas de savoir si la Russie nous fait plus ou moins peur, mais si nos 21 nations sont encore capables d’assurer, chacune pour soi, leur sécurité physique et morale, leur prospérité, leur niveau de vie, le rayonnement de leur culture, et en conséquence de tout cela, leur indépendance. Personne n’ayant pu ni même prétendre prouver que tel est bien le cas, la solution ne peut être cherchée que dans l’union.

Vers une épuration européenne

Il n’en reste pas moins probable que l’effet de propagande escompté sera partiellement atteint par la Russie, à peu de frais. Ceux des Européens qui partageaient le point de vue de M.  Vychinski, à savoir que la politique d’intégration repose uniquement sur la crainte, suivront comme des enfants de chœur ce diplomate dans ses récentes conclusions : l’URSS ayant décidé de nous rassurer, l’Europe doit changer de politique. Le sentiment d’urgence et de danger qui poussait un grand nombre d’esprits à chercher le salut de l’Europe dans sa seule défense militaire, va se trouver rapidement neutralisé. Ceux qui ne voulaient prendre au sérieux (en [p. 5] Europe comme en Amérique) que la Communauté de défense, vont être les premiers à la croire inutile.

Qu’avons-nous à y perdre, nous les fédéralistes ? Que pouvons-nous y gagner ?

Tous ceux que de mauvaises raisons amenaient parfois à nos côtés, vont nous quitter. L’idée fausse qui les rameutait, à savoir qu’une Fédération doit être faite contre quelqu’un ou quelque chose, et par suite que le principe fédérateur ne peut être que négatif, cette idée perdant force et opportunité, ils vont cesser de se croire fédéralistes. Comme ils ne l’ont jamais été, il s’agira pour nous non d’une perte d’effectifs, mais plutôt d’une épuration provoquée, une fois de plus, par les chefs du Kremlin, mais cette fois-ci chez nous, et en fin de compte à leurs dépens !

C’est aux fédéralistes éprouvés qu’il appartiendra donc, durant les mois qui viennent, de mettre en valeur le côté positif de cette opération.

Un délai de grâce pour l’Europe

Les Russes renonçant à la guerre, le monde entier se remet à respirer : c’est donc la preuve que le monde entier, les communistes y compris, ne croyait pas que l’Amérique ni l’Europe songeaient à la « guerre préventive ». Chacun savait d’où venait le seul danger : d’où viendrait autrement le soulagement général ?

Il en résulte qu’un nouveau délai de grâce est offert à l’Europe pour s’unir, et pour mieux voir les vraies raisons qu’elle a de le faire. Et cela dans des conditions de clarté, de sérieux, de sagesse, qu’on ne pouvait espérer naguère, lorsque régnait encore la crainte, la suspicion générale, et le doute quant à savoir si nous aurions le temps de bâtir quelque chose de solide. L’état d’esprit de défensive crispée, peu propice aux vues larges et imaginatives, va faire place à une juste estimation de nos périls concrets mais aussi de nos chances. Le problème de l’Europe au xxe siècle, en butte à l’hostilité croissante des autres continents, mais détenant encore les vrais secrets d’une civilisation qu’elle a rendue mondiale ; affaiblie par sa division mais déjà parvenue à la veille de s’unir, — ce problème va nous apparaître dans sa plus nue réalité.

Comment rendre à notre culture, libératrice plus qu’aucune autre au monde des puissances ambiguës de l’homme, son pouvoir offensif de création et de rayonnement sur le monde ? Comment sauver nos trop petites nations de l’asphyxie économique ? Comment nous replacer [p. 6] à l’avant d’un progrès que d’autres nous disputent, nous le savons bien, par des déclarations invérifiables ou par des chiffres alignés, mais dont nous gardons malgré tout, malgré nos infidélités, le sens humain, la formule spirituelle ?

La réponse n’est plus discutable. Elle tient en un seul mot : fédération.

On ne fédère pas des armes et des machines, des équations et des doctrines, mais seulement des hommes, et leurs groupes. La Communauté politique sera donc notre but prochain, la condition certainement nécessaire, si elle n’est pas certainement suffisante, d’une Renaissance offerte par l’Europe au monde tout entier.