(1968) Preuves, articles (1951–1968) « Tragédie de l’Europe à Genève (juin 1954) » pp. 3-4
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Tragédie de l’Europe à Genève (juin 1954) l

Genève nous offre le spectacle d’un de ces mystérieux moments d’accélération de l’Histoire qui peuvent provoquer, selon les cas, soit une confusion générale, soit une prise de conscience, subite et dramatique.

Sur la confusion générale, n’insistons pas. Mais la prise de conscience peut et devrait surgir du seul contraste entre deux conférences, celle de Berlin et celle de Genève.

Berlin fut un échec sur les principaux points à son ordre du jour — l’unification de l’Allemagne et la libération de l’Autriche. Mais cet échec était prévu. La vraie question n’était pas là. Elle était de mesurer la puissance de deux volontés affrontées sur le problème européen. Pour savoir qui a gagné, il suffit de se demander lequel des adversaires est parvenu à imposer son angle de vision. Rappelons ici l’extravagante intervention de Molotov, proposant une « Europe des Trente-deux » pour y noyer l’Europe des Six. Pensait-il que nos neutralistes et leurs alliés nationalistes en France, qui dénoncent à grands cris la disproportion de forces entre quarante-trois millions de Français et quarante-huit millions d’Allemands seraient rassurés à l’idée d’un bloc de deux cents millions de Russes rétablissant d’un seul coup la balance ? Voulait-il suggérer que le cauchemar du « tête-à-tête avec l’Allemagne » s’évanouirait devant les joies d’un bon voisinage avec l’alliée naturelle des steppes ? Était-il trompé par Le Monde, où l’on estime que si la masse des USA déséquilibre l’Alliance atlantique, la masse de l’URSS ne manquerait pas d’équilibrer une bonne alliance eurasiatique ? La vérité, c’est que l’idée européenne avait marqué de tels progrès que Molotov ne pouvait la combattre qu’en feignant de l’accepter d’abord, — quitte à tenter de l’écraser par une surenchère insensée.

La vérité — c’est qu’à Berlin l’idée de l’Europe unie, affirmée d’une seule voix par les représentants de l’Occident rendait l’initiative aux pays libres, dans leur confrontation avec Moscou : ils avaient pour une fois quelque chose à défendre qui n’était pas seulement le statu quo, mais l’avenir commun de leurs peuples.

Deux mois  plus tard, tout est déjà changé. L’Occident s’est laissé glisser dans une « Conférence asiatique » qui s’ouvre à Genève, à l’heure choisie par l’Est. Dès le premier jour, la désunion profonde des nations libres est proclamée par toute la presse. Et le second jour atteste l’un des renversements les plus stupéfiants de l’Histoire. Tourné vers l’Occident, qui restera muet, Chou En-lai déclare en substance : « Bas les pattes en Asie ! Notre tour est venu de nous immiscer dans vos affaires. L’Indochine, la Corée ne vous regardent plus. Mais le problème allemand nous intéresse beaucoup. »

Que s’est-il donc passé depuis Berlin ? — Rien, pas un « fait » visible pour la presse, pas une crise et pas une bataille modifiant le rapport des forces ; pas un seul événement politique qui soit de nature à expliquer la grande débâcle occidentale. Il s’est passé seulement que la Conférence a lieu, qu’elle installe au cœur de l’Europe les délégués de l’Asie et leurs problèmes, et nous impose ainsi, sans coup férir, un angle de vision choisi par Molotov.

Du côté russe, l’idée de la manœuvre est claire. Dès les derniers jours, à Berlin, Molotov a bien vu que l’Europe s’unirait d’autant mieux qu’il s’attaquerait de front à son union ; qu’elle venait de remporter une victoire dans ce plan ; qu’elle ne s’en apercevrait pas ; qu’il était donc aisé de créer une diversion, et que la meilleure possible était l’Asie.

Il suffisait de viser le point crucial, qui se trouvait être le plus vulnérable : c’était la France, dont le sang coulait en Indochine, et qui allait décider du sort de toute l’Europe en ratifiant ou non la CED. Il fallait donc [p. 4] fixer la France d’abord, puis ses alliés sur l’imbroglio des guerres locales d’Extrême-Orient, afin de la détourner du problème préalable, dont Molotov paraît savoir mieux que nous qu’il est l’union de l’Europe, condition de notre force.

La Conférence de Genève est acceptée : première victoire du Kremlin. Pendant des  mois  toute l’attention du monde va se concentrer sur le théâtre d’une bataille où l’Occident, désormais, joue perdant. Le monde entier verra nos défaites militaires et l’insolence des envoyés de l’Asie rouge. Et voici la deuxième victoire : pendant des  mois, l’Europe ne fera plus rien pour accélérer son union ; bien plus, elle va laisser pourrir la CED, seule capable — à tort ou à raison — d’inspirer quelque crainte à l’URSS.

Pour ceux qui doutent encore que le vrai but de Genève, dans l’esprit de Molotov, est de saboter l’Europe, je citerai la Radio de Moscou qui proclamait dans toutes les langues, au soir même de la chute de Diên Biên Phu : « La France vient de perdre en Indochine ses dernières divisions actives. Elle ne peut donc plus adhérer à l’alliance agressive baptisée CED. Elle y serait noyée et sans force. » Ce sophisme insultant va servir de slogan à la campagne neutraliste. Un revers français en Asie deviendra le nouveau prétexte à la démission de l’Europe.

Le colonialisme européen a vécu. Mais le colonialisme soviétique, lui, nous menace à bout portant : il a déjà conquis le tiers de l’Europe de l’Est, en même temps que la moitié de l’Asie. Il baptise « paix » cette conquête par la force, et « provocation belliciste » toute tentative de résistance à son emprise. Annexer l’Indochine à l’empire communiste serait un moyen de rétablir la « paix » dans le sud-est de l’Asie, puisque celle-ci se verrait ouverte à l’expansion russe et chinoise. Mais assurer la paix définitive entre la France et l’Allemagne par le moyen de leur Fédération, ce serait agir en « bellicistes », puisque ce serait fermer l’Europe aux armées rouges.

Au lendemain de Diên Biên Phu et des humiliations de Genève, l’Europe saura-t-elle se souvenir de Nicopolis, de Mohacs, et du siège de Vienne par les Turcs ? C’est à quoi nous en sommes, et c’est pire. Car une absurde conjoncture veut que les décisions vitales du pays dont dépend toute l’union de l’Europe, se trouvent dépendre elles-mêmes de quelques députés trop excités par leurs querelles locales pour mesurer l’état des forces dans le monde présent.

Sous la double poussée de la révolte asiatique et du colonialisme soviétique, une Europe persistant à rester désunie doit rapidement périr par asphyxie. Marchés perdus, alliance atlantique perdue, prestige perdu ; par suite, dynamisme créateur déprimé, repliement sur une misère et des rancunes croissantes, décomposition des résistances à la propagande totalitaire, et démission finale entre les mains d’un petit groupe « d’apaiseurs » formule Bénès : on sait la suite. Tout cela se fomente à Genève, tout cela peut en sortir demain.

La seule riposte est dans l’union européenne capable d’opposer aux Russes une puissance qui les tienne en respect. (Et tout le sud-est de l’Asie devrait comprendre que son élan irrésistible vers l’indépendance nationale ne sera plus arrêté par l’Europe, mais qu’au contraire une Europe forte, restant alliée de l’Amérique, pourrait seule arrêter l’expansion communiste.)

Mais l’Europe ne pourra s’unir en temps utile si le parlement français repousse la CED, et avec elle ses suites et ses implications, la Communauté politique et son élargissement rapide à toute l’Europe.

Ainsi le sort de 330 millions d’Européens et, au-delà d’eux, de toute la civilisation occidentale, se trouve dépendre techniquement de vingt ou trente individus épisodiques, inconscients de l’immensité du destin qu’ils peuvent faire basculer.

Toute discussion d’alinéas, de « préalables », et autres « garanties » réclamées par tel groupe ou demi-groupe d’un Parlement pulvérulent, apparaît simplement démente, si l’on a vu la situation mondiale — et si l’on n’est pas communiste. Seule une profonde révolte de l’Europe rendue consciente de sa vraie position pourrait nous sauver de Genève — ce Diên Biên Phu diplomatique.

Un tel sursaut vital est-il inconcevable ? Mais, plutôt, est-il concevable que vingt nations européennes se laissent entraîner dans l’abîme par une poignée de députés en sursis, qui ont donc à peine le droit de parler au nom d’une seule ?

C’est aux Français, d’abord, qu’on voudrait s’adresser, à ceux qui sentiront l’amitié d’un appel trop angoissé pour ménager ses termes.