(1968) Preuves, articles (1951–1968) « Sur l’Europe à faire (novembre 1956) » pp. p. 53

Sur l’Europe à faire (novembre 1956)v

Trois échanges

A. Votre Europe, au fond, qu’est-ce que c’est ? Êtes-vous sûr qu’elle existe ? Où commence-t-elle dans le temps ? Et où finit-elle dans l’espace ?

B. Ceux qui l’attaquent savent assez ce qu’elle est.

A. L’Albanie musulmane en ferait-elle partie ? Et la Russie ? Très grosse question ! Jusqu’à l’Ukraine ou à l’Oural, ou pas du tout ?

B. Hannibal est aux portes, l’union nous sauverait tous, et vous demandez une bonne définition ! Je vous vois venir.

A. J’y viens ! Serait-elle de gauche ou de droite ? Dominée par l’Allemagne ou la France ? Le Vatican ou le Musée de l’Homme ?

B. Je voudrais d’abord qu’elle survive. On choisirait ensuite les étiquettes.

A. Mais je ne sais toujours pas de quelle Europe vous parlez.

B. De celle qu’il nous faut faire, ne fût-ce que pour sauver l’objet de notre dialogue — et tout dialogue, peut-être. De celle où vous êtes né comme moi, si je ne me trompe, et qui meurt de vos doutes, plus que de la foi des autres.

 

C et D (ensemble). Laissez-moi ricaner, monsieur ! Votre Europe, elle nous laisse tomber !

B. Comment l’aurait-elle pu si elle n’était pas née ? Et c’est vous qui en avez décidé, vous les Anglais en sabotant Strasbourg, vous les Français en tuant la CED. Vous l’appelez quand elle peut vous servir, et la mettez en doute quand il faut qu’on la serve. C’est naturel, on vous comprend très bien. Mais vous auriez tort de vous plaindre.

C et D. N’empêche que nous sommes seuls à relever un défi qui s’adresse à tout l’Occident.

B. Vous êtes seuls — et l’on sait pourquoi — à proclamer que vous faites ainsi, mais rien ne se passe.

C et D. C’est qu’il y a tous les autres ! Il fallait bien, Monsieur, que nous allassions les consulter.

B. Votre belle souveraineté, qui a su refuser l’Europe, reste impuissante en fait contre l’Égypte. Si vous êtes souverains, tirez donc ! Et n’allez pas demander partout des permissions. Mais si vous ne pouvez rien sans toute l’Europe, faites-la !

 

S. Comment va votre Europe, cet automne ?

B. Et vous ? merci. Tout germe et tout bourgeonne. On se croirait au printemps ! Voici les faits. Adenauer, à Bruxelles, a dit tout l’essentiel : que l’Europe peut se faire demain et qu’elle le doit, non point pour éviter certains désagréments d’un passé mort et enterré, mais pour tenir sa place dans le monde de demain, entre les empires qui l’affrontent.

S. Mais l’Europe vaticane a vécu, si le Chancelier lui survit.

B. L’Europe que vous dites vaticane n’a jamais existé du tout. Il y avait les Trois Grands. Ils ont fait la CECA, aussitôt accusée de dirigisme. Puis on a tué la CED, et toute la presse a récité que l’idée européenne était bien morte. Voilà qui ne changeait rien aux données de fait, qui ne cessaient pour si peu de réclamer l’union. Désormais la Relance est à la mode. C’est plutôt une Relève socialiste. Spaak en Belgique, avec son plan de marché commun, Guy Mollet au pouvoir en France, Jean Monnet et son Euratom ralliant enfin l’opposition allemande, et l’affaire Nenni-Saragat…

S. C’est donc sérieux ? Les grands partis s’en mêlent ? Mais dites-moi, c’est intéressant !

B. Plus ou moins.

S. Mais qu’est-ce qu’il vous faut ?

B. L’Europe est une cause trop sérieuse pour qu’on la laisse aux mains des seuls politiciens. Faire l’Europe, c’est d’abord faire des Européens. C’est une question d’éducation.

S. Il y faudra vingt ans.

B. Vous voyez donc qu’il n’y a plus une minute à perdre.

Sur l’esclavage et la souveraineté nationale

Une conférence internationale qui a passé curieusement inaperçue, c’est celle qui vient de se tenir à Genève sur l’esclavage. Elle a pris connaissance du fait divers suivant : 500 000 nègres arrachés à l’Afrique vivent comme esclaves dans les pays arabes. La France et l’Angleterre ont proposé un contrôle des bateaux qui emmènent ces malheureux à travers la mer Rouge et le golfe Persique. Le délégué de l’URSS en a profité pour dénoncer l’Occident impérialiste. Visiter ces bateaux, disait-il, appuyant le délégué du Caire, serait attenter à la souveraineté nationale de l’Égypte. La cause étant ainsi jugée, l’on ne fera rien.

Je sais bien que quelques étudiants noirs conspués à l’entrée d’un collège américain suffisent à épuiser la capacité d’indignation des intellectuels qui se croient du côté du cœur.

Ce demi-million d’esclaves n’est rien au regard d’une Respectueuse… D’ailleurs, l’URSS a donné à ce commerce une approbation objective, et l’Inde a proposé des mesures de compromis. L’esclavage devient donc tabou : ce n’est pas un scandale utilisable. Contre-épreuve : seuls, quelques écrivains catholiques, comme Daniel-Rops, et un pasteur-député ont parlé de l’affaire en France. Il est vrai qu’Émile Roche les a suivis dans Le Monde, mais cela n’arrange rien : le Kremlin a parlé ; Nasser est un dictateur de gauche ; la souveraineté nationale est un principe progressiste ; et la France a tort, quoi qu’elle fasse. Voilà bien des raisons. La première suffisait.

Éloge de la mystification

Le fait que l’URSS protège « objectivement » l’esclavagisme ne fera pas perdre une voix à son parti en France. En effet, l’URSS « représente historiquement » la volonté d’émanci­pation des travailleurs, tandis que l’Ouest représente l’impérialisme, notion que l’on sent voisine de celle d’esclavagisme… Que l’URSS, en fait, soit la patrie des camps, de l’interdiction des grèves, de la police partout, du massacre massif des Koulaks, des Kasaks et autres Cosaques, voilà qui n’empêche pas qu’elle « représente » l’adversaire principal d’un système qui, selon M. Joliot-Curie, « exige l’exploitation et l’esclavage d’innombrables êtres humains maintenus à cette fin dans l’obscurantisme ». La question n’est donc pas de savoir ce qu’on fait, ni même ce qu’on représente en fait, mais seulement ce qu’on prétend « représenter ». L’autorité d’un prix Nobel garantit la valeur de cette superstition, dont nul profane n’oserait encore douter qu’elle se place dans le sens de l’Histoire, moyennant le changement de signe dialectique qui est le réflexe normal de tout bon communiste.

« Je vous assure, docteur ! »

Les événements récents, à la suite du XXᵉ Congrès, ont provoqué de la part de beaucoup d’intellectuels des appels, des invites qui parfois sont insultantes : « Libérez-vous ! dit-on aux intellectuels communistes. Mais de quoi veut-on que nous nous libérions ? Jamais je ne me suis senti si libre ! » Ainsi parle Joliot-Curie, au congrès du PC français. Cela prouve qu’il n’est pas africain, et qu’il n’habite pas en Égypte. Car, en effet…

Non-ingérence

En juin dernier, le colonel Nasser condamnait aux travaux forcés soixante chefs du PC d’Égypte, préalablement interdit. L’Humanité n’en a pas moins loué « le caractère positif et progressiste » de la saisie du canal de Suez. Qu’importe le fascisme, pourvu qu’il serve l’URSS. D’ailleurs, qui oserait juger le régime de Nasser ? « Le caractère démocratique ou non du gouvernement égyptien est l’affaire des Égyptiens eux-mêmes », déclare l’organe officiel du PC. (Entendons qu’il dépend du seul Nasser, dans la mesure où Moscou l’approuve, de déclarer que sa dictature est « populaire » ou qu’elle n’est rien qu’une dictature.) Cette phrase est capitale, parce qu’elle pousse à l’absurdité la logique jacobine d’une souveraineté suprême accordée à ce mythe : la Nation. Elle autorise autant de morales fermées qu’il y a de nations, s’instituant les seuls juges du sens des quelques mots naguère encore universels. Autant d’occasions de tricher, de mentir, de fermer les yeux, et de parler de progrès en vous faisant les poches. La fameuse souveraineté nationale révèle ici sa vraie nature : sit pro ratione voluntas. C’est la négation de la raison, l’abolition brutale du droit des gens, l’avènement du code imbécile des gangsters et des dictateurs. En un mot, c’est le fascisme essentiel.

Le polythéisme est défendable : c’est une théologie de la coexistence. Le monothéisme est vrai. Mais la pluralité des monothéismes n’est pas seulement contradictoire, elle rend l’existence impossible.

Sur la dignité de l’artiste

Bartók est mort aux États-Unis dans une situation matérielle qu’on me dit voisine de la misère. Les milieux musicaux ont loué sa « dignité ».

Stravinski vient d’écrire sur commande une œuvre austère et dure, qui ne concède rien ni à l’attente du public ni à celle des critiques, ni même au style de sa récente période néo-classique : le Canticum Sacrum, dirigé par lui-même en la basilique de Venise. Il a soixante-quinze ans. Il vit en Amérique. Il a demandé et obtenu un cachet « digne », pour une fois, de l’importance de l’œuvre et du génie qu’il est. C’en est trop ! Tous crient au scandale, le grand public à cause de l’œuvre, les milieux musicaux à cause du cachet, et les critiques à cause des deux. La sottise et la jalousie s’allient avec le masochisme, maladie spécifique des élites dans nos démocraties occidentales.

Quant à moi, je me promène sur la place Saint-Marc, portant aux nues le festival de Venise pour avoir tenté de rétablir une échelle des valeurs un peu plus défendable que celle qui prévaut dans ce siècle.

Bartók ne gagne pas de quoi se payer la clinique et il en meurt, mais les virtuoses qui jouent ses concertos en vivent très bien : 3 000 dollars pour une soirée et trente soirées dans une saison, tandis qu’un adroit pousseur de ballon, sollicité par un club rival, touche 25 000 dollars pour changer de maillot (Stravinski restant loin derrière). Et je ne parle même pas du monde du cinéma, où la minute de pellicule multipliée par le tour de poitrine vaut un vison. « C’est tout naturel » m’assure-t-on. Voilà qui juge une société. Car il n’y a rien de naturel ni de raisonnable en tout cela. On voulait dire sans doute que « cela s’explique » ? Mais expliquer un phénomène social n’est pas encore le justifier.