(1961) Vingt-huit siècles d’Europe « I. Les Origines d’Hésiode à Charlemagne, (du ixe siècle av. J.-C. au xie siècle de notre ère) — I.3. Le Mythe de Japhet » pp. 24-26

3.

Le Mythe de  Japhet

S’il reste vrai que le mythe du rapt  d’ Europe se trouve traduire le mouvement général qui a porté  d’ Est en Ouest, du Proche-Orient sémitique vers le « continent sans nom » des peuplades colonisantes et des éléments  de  civilisation religieux et techniques, c’est à un autre mythe, moins connu  de  nos jours, que nous devons attribuer la persistance  d’ un concept  de  l’Europe comme continent distinct, même aux époques où le nom  d’ Europe n’éveillait plus, dans les esprits, que la seule idée géographique  d’ une des trois grandes régions  de  l’univers alors connu.

C’est à la Bible, interprétée par les premiers Pères  de  l’Église, qu’entend remonter, dès le ive siècle  de  notre ère, cette tradition indépendante  de  la Grèce : nous l’appellerons le Mythe  de  Japhet.

Selon saint Jérôme (346-420) dans son Liber hebraicarum questionum in Genesim, comme selon saint Ambroise (né en 340), les trois fils  de  Noé, Sem, Cham et Japhet, ont reçu en partage les trois parties du monde que sont respectivement l’Asie, l’Afrique et l’Europe.

Cette tripartition mythique  de  la terre va dominer toute la géographie du Moyen Âge. Elle se fonde sur les chapitres 9 et 10  de  la Genèse, qui racontent comment les fils  de  Noé au sortir de l’Arche, reçurent  de  leur père l’ordre  de  remplir toute la terre [p. 24]  de  leur postérité. Ils ne furent pas traités également, car Sem et Japhet ayant couvert la nudité  de  Noé ivre furent seuls bénis par lui :

Béni soit l’Éternel, Dieu de Sem, et que Canaan (fils  de  Cham) soit leur esclave ! Que Dieu étende les possessions  de  Japhet, qu’il habite dans les tentes  de  Sem, et que Canaan soit leur esclave ! (Gen. 9, 26 et 27.)

Pour Ambroise, les fils  de  Sem sont bons, ceux  de  Cham mauvais, ceux  de  Japhet « indifférents », c’est-à-dire païens, « attachés aux biens  de  ce monde », mais capables  de  se convertir 11 .

Les commentateurs des siècles suivants comme Paul Orose et Philastre de Brescia reprennent et précisent la tripartition  d’ Ambroise. Pour saint Augustin, Japhet est l’ancêtre des peuples  de  l’Occident, qui comprend l’Europe et l’Afrique, tandis que Sem est l’ancêtre des peuples  de  l’Orient. Augustin voit dans Genèse 9, 27 une prophétie, prophetica benedictio, et l’interprète ainsi : les tentes  de  Sem représentent l’Église ; Japhet, par sa postérité « s’étendra » jusqu’au domaine  de  Sem, donc les peuples  de  l’Europe se convertiront au vrai Dieu. Le mot sur lequel insistent tous ces exégètes est celui que nous avons souligné dans le verset 27 cité : dilatet selon la Vulgate. Japhet (ou Yepheth,  de  phatah = se dilater, se répandre) signifie latitude, largeur, expansion. Ainsi l’expansion  de  l’Empire romain en Europe et dans tout l’orbis terrarum connu à l’époque, a pré-formé, selon Isidore de Séville, l’expansion  de  l’Église chrétienne. Le concept  d’ Europe reçoit ainsi un contenu religieux en même temps qu’un contenu géographique. Isidore fait entrer dans la postérité  de  Japhet les Cappadociens, Ciliciens, Ioniens, Thraces, Gaulois et Espagnols :

Tels sont les peuples  de  la lignée  de  Japhet, qui, du Mont Taurus dans l’Asie médiane jusqu’à l’Océan Britannique posséderont toute l’Europe (omnem Europam).

Jürgen Fischer cite une douzaine  d’ auteurs du ve au xve siècle qui rattachent à Japhet et à ses 23 ou 26 fils et petits-fils, les diverses « nations » ou familles qui peuplent l’Europe, avec [p. 25] leurs langues distinctes. Relevons en passant que certains  de  ces auteurs divisent le genre humain en trois classes : Les hommes libres, fils  de  Sem, les soldais, fils  de  Japhet, et les esclaves, fils  de  Cham.

Il n’est certes pas démontrable, mais possible, que la relation entre Japhet et l’Europe se soit vue confirmée dans l’esprit  de  ces auteurs par la traduction en grec  de  l’allégorie (biblique) : au latin latus (large, étendu) correspond le grec eurus, dont dérive la forme poétique europos, assimilée à « Europe » par homophonie. 12

Un lien — problématique, il est vrai, et proche du calembour — serait ainsi établi entre la Genèse et la mythologie grecque. L’Europe ferait partie  de  l’économie du salut, serait donc un concept acceptable aux yeux des Pères. Et le mythe  de  Japhet, ainsi interprété, exprimerait assez bien l’état du continent dans la seconde moitié  de  notre premier millénaire : ce mélange originellement « indifférent » (à l’égard de la vraie foi)  de  païens et  de  convertis toujours plus nombreux, qui porte en bloc le nom  d’ Europe.

L’origine japhétique  de  l’Europe ne fut guère contestée jusqu’au xixe siècle. Joseph de Maistre encore, comme Bossuet, la tient pour un dogme établi. Vico spécule à partir  d’ elle sur la formation des langues. Campanella se demande si « l’expansion »  de  Japhet dans les tentes  de  Sem ne peut pas signifier « domination »  de  l’Europe sur le monde arabe… Mais Voltaire croit pouvoir réfuter la légende en affectant  de  l’interpréter littéralement jusqu’à l’absurde — l’un  de  ses procédés favoris :

Je laisse à de plus savans que moi le soin  de  prouver que les trois enfans  de  Noé, qui étaient les seuls habitans du globe, le partagèrent tout entier ; qu’ils allèrent chacun, à deux ou trois mille lieues l’un  de  l’autre, fonder par-tout  de  puissans Empires ; et que Javan son petit-fils peupla la Grèce en passant en Italie : que c’est  de  là que les Grecs s’appelèrent Ioniens parce qu’Ion envoya des colonies sur les côtes  de  l’Asie mineure ; que cet Ion est visiblement Javan, en changeant I en Ja, et on en van. On fait  de  ces contes aux enfans, et les enfans n’en croient rien. 13

Mais les enfants parfois sont mauvais juges et la gaminerie  de  Voltaire a tort en l’occurrence. L’émigration des Sémites « phéniciens » [p. 26] vers l’Ionie, patrie  d’ Homère (certains ayant passé par la Boétie de Cadmus) est aujourd’hui bien attestée 14 .

Mais si l’on songe à l’immense popularité  de  la légende  de  Japhet chez les clercs  de  tout rang, pendant quatorze siècles, on s’étonne  d’ observer que deux ou trois humanistes seulement aient osé suggérer que cette tradition étant celle  de la chrétienté, la logique eût voulu que notre continent fût nommé Japhétie plutôt qu’Europe. Ainsi Guillaume Postel, au xvie siècle :

Non, est, quod repetatur , eam partem terræ, quam fabulæ Europam dixere, Japetiam debere dici, ob primum ilium Japetum non tantum illius, sed universi orbis principem institutum. 15