(1977) Bulletin du Centre européen de la culture, articles (1951–1977) «  Principes et méthodes du dialogue entre les cultures (avril 1962) » pp. 5-18
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Principes et méthodes du dialogue entre les cultures (avril 1962) bi

I. Nécessité du dialogue

La diffusion mondiale des techniques occidentales de production, de transports et d’information met en contact toutes les régions de la Terre, d’une manière à la fois inéluctable, irréversible, et littéralement superficielle : elle tend à uniformiser les apparences, c’est-à-dire le cadre de la vie (architecture, urbanisme, costume, moyens de transport, etc.), plus rapidement qu’elle n’égalise les niveaux de vie, et sans rapprocher les cultures.

Ces dernières manifestent au contraire — notamment en Asie et en Afrique, mais aussi en Amérique latine — une tendance à réagir contre cette croissante uniformité qui les prive de leurs signes extérieurs traditionnels ; leurs élites s’efforcent de les amener à une prise de conscience et à une affirmation renforcée de leurs caractères et valeurs spécifiques.

La possibilité et la nécessité d’un dialogue entre les cultures résultent clairement de ces deux phénomènes antagonistes.

Les contacts inévitables, s’ils restent extérieurs et purement subis, renforcent les préjugés mutuels, loin de dissiper les malentendus profonds (souvent de nature spirituelle) qui compromettent les ententes politiques et même économiques. Ils peuvent provoquer des heurts violents, une dégradation des valeurs, des déséquilibres sociaux et psychologiques, suivis de prises de position défensives et fermées, ou revendicatives et propagandistes. Ils créent dans les élites qui les subissent ce que l’on a si justement décrit comme un état de névrose, une sorte de schizophrénie culturelle.

Seul, un véritable dialogue peut favoriser à la fois la prise de conscience par chaque culture de ses apports spécifiques, la compréhension des apports différents, et l’échange créateur des valeurs.

[p. 6] Conditions d’un dialogue fécond :

des interlocuteurs  responsables, c’est-à-dire : conscients des valeurs particulières de la culture à laquelle ils appartiennent, nourris de ces valeurs et y croyant pour l’essentiel ; mais également conscients des lacunes et maladies spécifiques de cette culture ; et donc ouverts aux valeurs différentes, complémentaires, ou correctives, que peuvent leur apporter d’autres cultures.

des rencontres personnelles entre ces  interlocuteurs .

des entreprises communes, idéologiques ou pratiques : défense de la liberté ; recherche d’une éthique commune ; examen de problèmes politiques et sociaux replacés dans le contexte spirituel d’une culture donnée ; examen des conditions de « l’aide aux pays techniquement arriérés » : que cette aide ne soit pas payée ou acceptée au prix de l’âme d’une culture ; éducation ; recherches scientifiques, etc. — créant des occasions de convergence expérimentale, et permettant ainsi de dépasser le plan des comparaisons théoriques, trop générales ou trop spécialisées.

une prise de conscience des besoins spécifiques de chaque culture, dans l’état présent de son évolution propre, par rapport au « challenge » que représente pour elle l’uniformisation croissante de la civilisation.

II. Les motifs du dialogue et ses difficultés spécifiques, pour chaque culture

La nécessité du dialogue existe pour chacune de nos cultures, mais certains motifs varient de l’une à l’autre. Je prendrai ici, à titre d’exemple, les besoins spécifiques de la culture européenne.

1. L’Europe a besoin du dialogue avec les autres cultures pour une raison fondamentale : elle est elle-même une culture de dialogue, née de la synthèse difficile et jamais achevée d’Athènes, de Rome, de Jérusalem, de traditions germaniques, d’apports arabes et orientaux, de foi religieuse et de raison profane, en tension et contradiction. Cette dialectique interne explique son dynamisme, souvent ressenti comme agressivité, sa curiosité universelle, souvent ressentie comme impérialisme, son ouverture aux influences extérieures, mais son manque de sagesse directrice et d’harmonie dans l’évolution.

2. L’Europe du xxe siècle cherche à réunir en un seul corps ses quelque vingt pays divisés par un siècle de nationalisme qui a conduit à deux guerres mondiales. La comparaison entre les principes fondamentaux de sa culture et ceux d’autres cultures régionales (africaines, [p. 7] asiatiques, arabes…) doit contribuer à rendre aux Européens de nos vingt pays le sentiment de leur unité réelle.

3. L’Europe a été le foyer de la civilisation technicienne. La technique n’y est pas née par hasard. Elle s’est développée dans un certain contexte religieux, philosophique, biophysique, etc. Aujourd’hui, cette civilisation est diffusée dans le monde entier, mais sans son contexte culturel. L’Europe éprouve donc le besoin d’expliquer aux autres — et de s’expliquer d’abord à elle-même — que la technique n’est pas l’essentiel de sa culture, n’en est qu’une résultante, et qu’elle peut être nocive une fois séparée de ses sources et de certaines résistances traditionnelles. Dans le dialogue des cultures, l’Europe se doit et doit au monde d’apporter son expérience de l’intégration difficile, voire dramatique, de la technique au mode de vie de ses peuples. (Le marxisme est né d’un moment particulier de ce drame européen !)

4. L’Europe étudie depuis longtemps les autres cultures, mais n’est guère étudiée par celles-ci en tant qu’ensemble ou unité. (Chaires d’indianisme, de sinologie, d’études arabes, etc. dans nos grandes universités, mais on aurait peine à trouver des chaires d’européisme en Inde ou en Chine).

5. Au moment d’entreprendre et de développer ce dialogue qui lui est nécessaire, l’Europe se heurte à deux difficultés majeures :

a) difficulté de présenter la culture européenne (en tant qu’ensemble plus ou moins cohérent) non seulement aux autres régions, mais aussi et d’abord aux Européens. Les « aides techniques » que l’Europe envoie en nombre croissant dans le monde ne sont pas préparés pour représenter l’Europe dans son ensemble : ils n’ont qu’une formation nationale, et technique. Ils savent peu de choses sur leur propre culture, et souvent pire que rien sur celle des pays où ils vont aller. De même, les étudiants d’outre-mer qui viennent dans nos universités ont grand-peine à se faire une idée de la culture européenne dans son ensemble : ils n’étudient qu’une branche isolée, en vue de leur profession, et ne connaissent en général qu’un seul pays, d’après lequel ils jugent l’ensemble. Il n’existe pas de « Relations culturelles européennes », mais seulement des Relations culturelles nationales, si pas nationalistes…

b) difficulté (symétrique) de trouver dans les autres cultures les  interlocuteurs  responsables dont on parlait plus haut, avec lesquels engager le dialogue.

De même qu’on ne sait où trouver le livre qui expliquerait la culture européenne aux étudiants venus d’autres régions, on ne sait où trouver [p. 8] le livre qui expliquerait utilement à un de nos « aides techniques » la culture de la région où il va travailler.

Il faudrait maintenant que chacune des autres régions culturelles expose ses propres motifs de dialoguer, et ses propres difficultés.

Les difficultés ont des chances d’être assez semblables (quoique à des degrés variables) pour chaque région.

Quant aux motifs, ils sont sans doute très différents. La culture de l’Inde, par exemple, est plus harmonieuse que celle de l’Europe, moins « dialogique » par sa nature même. Mais son problème majeur, qui est celui de l’intégration de la civilisation technicienne à son grand héritage spirituel, appelle le dialogue avec l’Europe, et le partage du problème avec d’autres régions en situation analogue. Autre exemple : la culture renaissante de l’Afrique noire doit faire face à des problèmes d’éducation qui nécessitent évidemment les échanges, mais d’abord à un problème de prise de conscience d’elle-même que le dialogue avec l’Europe, l’Amérique latine, le Monde arabe, peut l’aider à élucider. L’Inde doit sauver son passé, l’Afrique noire doit le découvrir. (« Nous allons être obligés de trouver son Histoire ! » disait récemment un jeune Sénégalais.)

Une des premières conditions du dialogue, tel que nous l’espérons, serait d’inciter chaque région culturelle à formuler, en perspective mondiale, non tant ses revendications que ses besoins, ses motifs propres de poursuivre le dialogue, les bénéfices qu’elle en attend, et enfin les apports qu’elle peut y faire.

III. État présent des contacts et des échanges

Dans quelle mesure les besoins ainsi définis peuvent-ils être satisfaits à l’aide des moyens existants ?

Rien de plus difficile que de recenser, d’analyser et surtout d’évaluer les efforts actuels dans le domaine des échanges et des études comparatistes. Répartis dans le monde entier, ils dépendent d’innombrables initiatives indépendantes les unes des autres. Aucun plan d’ensemble ne les guide, et aucune centrale d’information n’existe encore, à notre connaissance, dans ce domaine. Nous nous bornerons donc à citer quelques exemples pris dans chaque catégorie d’activités, et donnant une idée de la variété des efforts existants.

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1. a) Institutions permanentes générales (par leur objet)

Unesco : « Projet majeur » Orient-Occident. Plan de dix ans, dès 1956, pour promouvoir une meilleure compréhension mutuelle entre les cultures de l’Est et de l’Ouest. Ses activités sont recensées dans le bulletin bimestriel « Orient-Occident ». Congrès, recherches, bourses, publications, bibliographies.

Asia Foundation, San Francisco. (Favorise les relations culturelles, éducatives et civiques entre Asie et États-Unis. Bourses, subventions aux recherches, envois d’experts.)

Deutsche Stiftung für Entwicklungsländer, Berlin. (Recherches et publications, dir. Dr Dankwortt).

Institut international des civilisations différentes, Bruxelles. (Huit congrès de 1949 à 1960, et publication des travaux en forts volumes. A édité en 1955 un très utile Répertoire international des centres d’études des civilisations et de leurs publications, qui devrait être mis à jour.)

Société internationale pour les études comparées des civilisations, Salzbourg. (Premier congrès en 1961.)

En Inde : l’International Centre, New Dehli, 1958, a entrepris l’étude des cultures différentes, en s’inspirant des travaux du Centre international de Tokyo.

1 b) Institutions permanentes spécialisées

Dans la plupart des pays d’Europe et aux États-Unis : instituts d’études indianistes, africanistes, arabisantes, etc. En France, on compte au moins vingt instituts de ce genre, en Grande-Bretagne une quinzaine, aux États-Unis une trentaine. En Inde, quelques instituts se spécialisent dans l’étude de l’Iran, de l’Islam, de l’Afrique, ou d’autres cultures orientales. Ces instituts sont presque tous rattachés à une université, et répartissent leurs activités en recherches, enseignement, publications.

D’autre part, les instituts nationaux de culture du type British Council, Pro Helvetia, Alliance française, Indian Council for Cultural Relations, et les Relations culturelles des ministères des Affaires étrangères contribuent aux échanges dans la mesure où ils peuvent répondre à des demandes venant d’autres pays ou régions, mais leur mission principale reste de diffuser leur culture nationale.

2. Publications

Il existe quelques revues générales, telles que Phylon (Atlanta Univ., États-Unis), East and West (Prof. G. Tucci, Rome), Orient-Occident (Unesco), Civilisations (INCIDI, Bruxelles), consacrées à l’étude des relations culturelles multilatérales.

D’autres se limitent à un domaine particulier des relations culturelles : Philosophy East and West (Univ. of Hawaii), Folk-Lore, Journal of African [p. 10] History (Londres), et de nombreuses revues scientifiques, pédagogiques, économiques, etc. La plupart des publications (revues ou volumes) des instituts nationaux universitaires sont en général consacrées à l’étude d’une seule culture.

Une autre catégorie est celle des revues publiées en Occident et consacrées à un groupe de cultures d’outre-mer, du type France-Asie (Paris) publiée par des Français, ou du type Présence Africaine (Paris), publiées par des Africains en Europe. (Nous ne connaissons pas de revues sur l’Europe publiées en Asie ou en Afrique.)

Signalons aussi les nombreux numéros spéciaux de revues littéraires ou générales consacrés à une culture différente : numéros de Comprendre (Venise) sur l’Afrique, la Chine, l’Inde ; des Cahiers du Sud (Marseille) sur l’Islam ; de Cuadernos (Paris) sur l’Amérique latine, de Dokumente (Cologne) sur l’Afrique et l’Europe, etc., etc.

Le grand public, même cultivé, ignore les publications savantes. En revanche, on lui offre des centaines de volumes de vulgarisation ou de voyages, consacrés à la description plus ou moins pittoresque ou polémique d’un pays d’outre-mer, d’un continent, d’une religion, ou d’une situation politico-sociale. Leur succès et leur nombre prouve l’immense curiosité des Occidentaux pour les autres régions de la planète, mais il serait imprudent d’affirmer que ces ouvrages, dans l’ensemble, répandent plus de connaissances exactes que d’erreurs et de préjugés.

En revanche, des livres tels que ceux de Keyserling sur l’Inde et sur l’Amérique latine ; de H. Zimmer, de F. Maraini, Alexandra David-Neel, Ed. Shils, Raja Rao, A. Koestler, sur le Japon, l’Inde, le Tibet ; de L. Massignon, H. H. Schaeder, Jacques Berque sur les Arabes ; de L. S. Senghor ou de J. Jahn sur l’Afrique noire, pour ne citer que quelques-uns des plus connus, initient le dialogue nécessaire, parce qu’ils prennent pour sujet réel la confrontation des cultures, considérées dans leur ensemble, et la discussion (souvent passionnée) de leurs présuppositions fondamentales.

3. Congrès, colloques

Les sessions générales de l’Unesco, plus administratives que culturelles, habituent des hommes de culture de toutes les régions à confronter leurs manières de discuter.

Dans le cadre du projet majeur Est-Ouest, plusieurs vastes congrès ont été organisés ; citons : Manille, sur le thème « Present impact of the great religions of the world upon the lives of the people in the Orient and Occident » ; Bombay, sur l’Éducation ; Bursa (Turquie), sur les « textbooks » en Inde et en Europe.

Les instituts des civilisations comparées de Bruxelles et de Salzbourg tiennent des congrès annuels sur des thèmes définis, traités par des professeurs de diverses régions.

Le Congrès pour la liberté de la culture a réuni deux vastes conférences sur « L’Avenir de la liberté » (Milan, 1955), et sur « Progrès et liberté » (Berlin, 1960), groupant des intellectuels, artistes, savants et publicistes [p. 11] du monde entier. Le Congrès a organisé de nombreux séminaires sur des sujets plus spécialisés, à Bombay, Calcutta, Karachi, Rangoon, Tokyo, Rhodes, Bâle, Beyrouth, Chiraz, Le Caire, Ibadan, Khartoum, Tunis, etc., qui ont tous permis de confronter les vues d’intellectuels venus de tous les continents. Il entretient des centres culturels en Afrique.

La Fondation européenne de la culture a pris pour thème de son congrès annuel de 1959, à Vienne, la formation européenne des assistants techniques et l’accueil aux étudiants d’outre-mer.

La Société européenne de culture (Venise) a organisé un congrès Europe-Afrique à Rome en 1960, et prépare, en liaison avec la Société africaine de culture, une seconde rencontre pour 1963 en Afrique.

Enfin, de très nombreux colloques organisés par des universités, collèges, associations professionnelles, estudiantines, syndicales, religieuses, politiques, etc. permettent des échanges d’idées entre régions.

IV. Trois grandes lacunes à combler

Des quelques exemples qu’on vient de donner, on serait tenté de conclure à une surproduction plutôt qu’à une disette, dans le domaine des échanges culturels.

Les spécialistes d’une culture différente n’ont pas à se plaindre (en Occident du moins) : instituts, fondations, revues, éditeurs, bourses d’études, colloques, suffisent en général pour la demande existante, et l’excèdent parfois.

Les sources de documentation, bibliographies et bibliothèques sont si riches que le problème est moins de les multiplier que d’arriver à les utiliser.

Enfin, les occasions de rencontres — congrès, colloques, séminaires, etc. — sont si nombreuses qu’il devient difficile de trouver assez d’hommes qui aient encore le temps d’y participer.

En admettant que ces activités soient suffisantes dans leur domaine et soient menées d’une manière satisfaisante — ce qui est généralement le cas — nous constatons cependant que peu d’entre elles répondent aux conditions d’un vrai dialogue des cultures, et ceci pour deux raisons principales :

 

1. Une addition de spécialités ne fait pas une culture vivante et ne la représente pas. (L’addition de vingt nationalismes ne représente pas non plus l’Europe, comme unité de culture et de civilisation.)

Tous les dialogues savants que peuvent tenir entre eux linguistes, folkloristes, archéologues, numismates, juristes, agronomes, historiens de la philosophie, de l’art ou de la religion, etc., même s’ils épuisent chacun leur sujet spécial, ne font pas un dialogue des cultures. Ils peuvent [p. 12] se multiplier à la satisfaction générale, sans qu’aucun des problèmes de fonds et d’ensemble soit touché.

Le dialogue des cultures doit s’établir entre des ensembles, et porter sur des problèmes vivants : attitudes fondamentales, conflits actuels, besoins organiques, « clearing » et planification des échanges de région à région.

 

2. Entre les travaux indispensables des spécialistes, les publications savantes, les colloques et congrès, d’une part — et d’autre part les responsables des relations politiques, économiques, techniques, il y a aujourd’hui un grand vide. Il n’y a pas de relais utiles.

Pour préparer des hommes d’État, des diplomates, des chargés de mission d’une région à négocier avec leurs homologues d’une autre région, les travaux de spécialistes sont de peu de secours : le temps manque pour les étudier, et ils ne sont pas assez actuels ou synthétiques.

Pour préparer des aides techniques, on manque d’écoles, de centres de formation.

L’aide aux pays en voie de développement dépend des décisions de nations isolées (qui ont en vue des buts politiques d’abord) ; ou d’organismes purement économiques (qui négligent les aspects spirituels et psychologiques des problèmes) ; ou de firmes privées (qui envoient les représentants qu’elles ont la chance de trouver, préparés ou non…).

Enfin, une troisième lacune nous frappe, dans un tout autre ordre, qui est celui des faits plus que des méthodes.

 

3. Les relations culturelles entre l’Occident et les autres régions ont déjà fait l’objet d’innombrables études, mais les relations entre l’Afrique et l’Inde, le Monde arabe et l’Afrique noire, par exemple ; ou encore, les relations entre la Chine nouvelle et toutes les autres régions non européennes, posent des problèmes non moins urgents et importants, quoique beaucoup moins étudiés jusqu’ici, ou mal connus.

Ici se manifeste l’insuffisance des moyens d’information de base qui permettraient un dialogue multilatéral des cultures.

La situation ainsi décrite — possibilités, besoins, lacunes —, ce qu’il nous reste à faire apparaît plus clairement.

V. Méthodes de dialogue

1. Organiser le dialogue des cultures sur la base des ensembles culturels, ou régions

Est et Ouest, Occident et Orient, sont des catégories trop vastes. Elles ne correspondent pas à des réalités culturelles suffisamment définies ou homogènes pour pouvoir dialoguer utilement.

[p. 13] Le terme d’Occident recouvre quatre ensembles distincts : Europe, Amérique du Nord, Amérique latine, Russie. Éléments communs : race blanche dominante, tradition chrétienne, origine culturelle européenne. Mais il est clair que dans le dialogue avec l’Afrique noire, ou l’Inde, ou la Chine, ces quatre ensembles adopteront des attitudes très différentes, parfois opposées. La Russie s’est séparée politiquement de l’Occident, mais elle en exagère certains traits au-delà de toute mesure, privés de leurs contreparties traditionnelles, ainsi : culte de la technique sans freins humanistes ou coutumiers, doctrine marxiste unique imposée sans discussion, parti unique sans opposition, impérialisme sans mauvaise conscience, etc. Les États-Unis sont à la fois plus matérialistes et plus idéalistes-moralistes que l’Europe et que l’Amérique latine. Cette dernière ne connaît pas de problème des races, mais des problèmes de développement industriel et éducatif, d’inégalité sociale, et contrairement à l’Europe, elle regorge de richesses potentielles en matières premières et en espace. Enfin l’Europe, ancêtre culturelle des trois autres, n’a pas encore pu surmonter ses divisions nationales, qui ont failli la ruiner par deux fois, et n’a donc pas encore de politique commune, répondant à sa vocation, à l’égard des régions différentes de la planète.

L’Asie est un concept européen, et ne possède pas d’autre unité certaine, en dehors des traditions religieuses issues de l’Inde et qui ont marqué d’empreintes inégalement profondes le Centre, le Sud-Est et l’Est du continent. Il est difficile de trouver un dénominateur commun aux problèmes de l’Inde et à ceux du Japon, par exemple, ou de la Chine.

Au surplus, la problématique Est-Ouest, chère à Hegel et aux philosophes de la culture du xixe siècle, survole le monde arabe actuel et néglige complètement l’Afrique noire, c’est-à-dire ne correspond plus aux réalités du xxe siècle.

Les régions culturelles qui constituent de nos jours des « champs d’étude intelligibles » (Toynbee) sont à la fois moins vastes et moins vagues que le binôme Orient-Occident ; mais plus vastes et plus réelles (du point de vue culturel) que les États-nations constitués partout sur un modèle emprunté au xixe siècle européen.

Pratiquement, nous pouvons distinguer une douzaine de régions culturelles assez bien définies :

— Amérique latine (espagnole et portugaise)

— Amérique du Nord (États-Unis et Canada)

— Europe

— URSS

— Monde arabe (Maghreb et Proche-Orient)

— Afrique noire (francophone et anglophone)

[p. 14]Iran-Pakistan-Afghanistan

— Inde

— Sud-Est de l’Asie bouddhiste

— Indonésie

— Chine

— Japon

Zones intermédiaires : les pays européens actuellement satellites de l’URSS, et les pays bouddhistes situés entre l’Inde, la Chine et l’Indonésie.

C’est entre ces régions bien distinctes, et non pas entre continents trop vastes ou entre nations trop petites, que le dialogue peut s’instituer.

 

2. « Présenter » (expliquer et enseigner) ces régions et leurs principes de cohérence culturelle, tant à leurs habitants qu’aux autres régions.

On se comprend mieux soi-même en s’expliquant aux autres ; et pour répondre aux questions d’étrangers, on est amené à mieux se connaître, parfois même à se découvrir.

Le problème n’existe guère pour des ensembles comme l’URSS et les USA, qui sont fortement intégrés soit par l’unification doctrinale qu’impose le Parti à des peuples très divers, soit par le brassage continuel d’une population d’origines variées, ainsi rendue conforme à l’American way of life. La culture de ces deux ensembles est facile à « présenter », parce qu’elle s’est constituée en somme selon les principes de la propagande éducative — celle-ci pouvant être la même vers l’intérieur que vers l’extérieur.

Il n’en va pas de même pour l’Europe, où l’on s’est efforcé depuis un siècle de former vingt « consciences nationales », mais pas de European way of life ; où l’on entretient vingt organismes de « relations culturelles nationales » mais pas de « relations culturelles européennes » ; et d’où sortent des centaines d’attachés culturels nationaux, mais pas un seul qui soit chargé de représenter l’Europe.

Un morcellement comparable risque de se créer en Afrique noire, et dans le Monde arabe, comme conséquence de la création de nations nouvelles, avides de s’affirmer aussi sur le plan culturel. Le moyen le plus facile et le plus tentant de s’affirmer, c’est de s’opposer à l’extérieur, c’est-à-dire d’abord à la culture européenne et à « l’américanisme », en l’occurrence, puis à la culture des États voisins ou rivaux. Pendant ce temps, le communisme répand sa version schématique et autoritaire d’un occidentalisme technicien — chez ceux qui entendent lutter contre l’Occident.

Réveiller la notion et la conscience des ensembles culturels réels permettrait de combattre les aspects les plus nocifs du nationalisme, de soustraire la vie culturelle à l’emprise stérilisante des propagandes politiques, et de faire face avec des moyens plus amples aux vrais [p. 15] problèmes du siècle : éducation des masses ; lutte contre le matérialisme que peut répandre la technique ; adaptation de la technique aux valeurs humaines (et non l’inverse) ; transfert des bénéfices de l’automation non pas au chômage mais aux loisirs créateurs ; solidarité économique et culturelle du genre humain.

 

3. Trouver, ou former, des  interlocuteurs  responsables dans les diverses régions culturelles.

Ceci suppose la création :

a) d’écoles ou stages de formation de responsables, où l’on rendrait une élite de jeunes hommes conscients des valeurs de leur propre culture et de ce qui la distingue des autres, mais aussi des possibilités complémentaires des diverses cultures ;

b) d’institutions équipées pour organiser le dialogue, et pour permettre aux  interlocuteurs  responsables de s’informer, de se connaître, et d’entreprendre des tâches communes.

VI. Vers la création de centres culturels régionaux

Les considérations que l’on vient de résumer nous amènent à une conclusion pratique qu’il nous importe de soumettre à l’examen de représentants qualifiés d’autres cultures.

Il s’agit d’une « simple » question d’organisation, que beaucoup d’intellectuels jugeront sans doute étrangère à leurs soucis ou à leurs talents. Et pourtant, même si l’on est persuadé que le vrai dialogue s’institue au niveau des expériences spirituelles, il reste que les âmes ne communiquent pas encore sans que les hommes se rencontrent, et que les rencontres souhaitables demandent à être organisées.

Nous sommes arrivés à la conviction que la création de centres analogues au CEC dans les diverses régions culturelles énumérées plus haut, permettrait de combler certaines lacunes foncières dans le régime actuel des échanges, et donnerait une efficacité toute nouvelle au dialogue sincère et fécond des cultures.

La mission de ces centres régionaux serait triple :

— réunir une documentation bien sélectionnée et de consultation aisée sur la vie culturelle de chaque région (activités, œuvres créées, institutions, tendances et problèmes) ;

— contribuer à définir et à mettre en lumière les valeurs communes propres à toute une région, étudier les problèmes spécifiques de cette région ; offrir un lieu de rencontre et de coopération aux hommes qui peuvent résoudre ces problèmes ; puis placer les résultats de ces travaux à la disposition des responsables de l’éducation, de la politique et de l’économie ;

[p. 16] — servir enfin d’instruments efficaces pour animer et nourrir le dialogue des cultures.

Pratiquement, on pourrait attendre de tels centres les services suivants :

 

1. Documentation

— Bibliographies critiques des livres et articles traitant des problèmes de la région. (Exemple : le CEC a publié une première bibliographie de cent ouvrages sur l’Europe, et en prépare une autre, systématique et complète de plus de 2000 titres. Il peut ainsi répondre aux demandes de chercheurs et d’instituts d’outre-mer, qui ne disposaient jusqu’ici que de sources d’informations nationales) ;

— Fichiers détaillés sur les institutions culturelles, universités, associations, fondations, maisons d’édition, revues, etc. de tous les pays de la région ;

— Documentation sur l’état de l’enseignement, des recherches scientifiques, des arts (écoles, tendances, débats, œuvres nouvelles), de l’historiographie, de la sociologie, de l’urbanisme, etc. ;

— Renseignements sur les personnalités culturelles marquantes, leurs œuvres, leur action régionale, l’intérêt qu’elles portent à d’autres cultures, leurs qualifications et leur disponibilité éventuelle pour tel ou tel congrès, stage, séminaire, voyage d’études.

N.B. Plutôt que de rassembler au Centre même des archives encombrantes et coûteuses, et difficiles à consulter, il suffit le plus souvent que le Centre sache où sont les sources existantes de renseignements sur un sujet donné et puisse y faire appel quand besoin est. (À titre d’exemple : le CEC est en mesure de répondre aux questions qu’on lui adresse sur les organisations européennes officielles, parce qu’il est en relations constantes avec leurs services d’information. En revanche, il a constitué ses propres archives sur vingt-cinq instituts d’études européennes, vingt-trois festivals de musique, et sur les foyers d’éducation populaire, les fondations, les maisons d’édition, les congrès et stages d’études européennes, etc., etc.).

2. Contribution à la prise de conscience, dans une région donnée, de son unité et des valeurs propres de sa culture

— Séminaires sur les problèmes communs à tous les pays de la région : intégration économique ou politique ; manuels et enseignement de l’histoire et du civisme ; formation technique et adaptation de la technique aux mœurs et aux croyances religieuses ; évolution des arts, etc. ;

[p. 17] — Publication des résultats de ces travaux ;

— Préparation d’ouvrages « présentant » la culture de la région, et dégageant les caractères communs à tous ses peuples ou pays. Ces ouvrages seraient ensuite traduits dans les autres régions, par l’intermédiaire de leur centre culturel. Ils seraient conçus en vue de l’information des éducateurs, publicistes, assistants techniques, industriels, hommes politiques, etc. Ils combleraient une des lacunes les plus frappantes que nous ayons rencontrées jusqu’ici ;

— Accueil aux étudiants, professeurs, chercheurs et enquêteurs, facilitant leurs contacts et leur connaissance des réalités humaines et des problèmes de la région.

3. Relais, « clearing houses », points d’appui pour l’organisation mondiale et pour l’animation du dialogue des cultures

Dès que de tels centres fonctionneraient, on saurait où l’on peut s’adresser pour recueillir des informations utiles de tous ordres, sur une région donnée. (Aujourd’hui, on doit se renseigner dans une douzaine de capitales, auprès de services officiels qui ne sont pas toujours en contact avec la culture vivante, et sont mal équipés pour répondre à des demandes personnelles ou à des questions portant sur l’ensemble de leur région).

Les centres ne seraient pas nécessairement eux-mêmes les «  interlocuteurs  responsables » dont on a vu la nécessité, mais ils seraient en tout cas les moyens de détecter ces  interlocuteurs (parfois de les former) et d’entrer en contact avec eux.

Une fois constitués, les divers centres régionaux établiraient entre eux des liens multilatéraux de collaboration pratique, et formeraient ainsi les points d’appui d’un réseau mondial d’échanges d’hommes, d’idées et d’informations.

La création de centres régionaux selon la formule que l’on vient d’esquisser pose évidemment des problèmes de personnel, de financement et de statut juridique, qui varient considérablement d’une région à l’autre. La question du siège des centres (dans quel pays et dans quelle ville ?) se poserait également pour chaque région. Il ne nous appartient pas de discuter ces problèmes dans le présent papier, qui ne veut qu’introduire le sujet. Le colloque de Genève doit permettre aux représentants des diverses régions de donner leur opinion sur le principe même de la proposition, et d’informer leurs collègues sur les possibilités et difficultés [p. 18] existant dans leur région, ainsi que sur les projets analogues qui auraient déjà fait l’objet de leurs préoccupations.

Soulignons le fait que dans certaines régions (en Inde par exemple) des institutions déjà existantes pourraient éventuellement servir de maisons-mères aux centres à créer, et faciliter leur équipement initial (personnel, documentation, locaux, financement).

L’expérience acquise par le CEC (résultats obtenus, difficultés rencontrées, méthodes de travail, types de publications, documentation, statut, etc.) fournit un précédent qui peut être instructif pour d’autres régions, mutatis mutandis.

De toute manière, il nous semble que la discussion de notre proposition, même si elle n’aboutit pas à des résultats immédiats dans toutes les régions représentées, peut contribuer à maintenir dans les débats de Genève, consacrés aux principes et aux méthodes du dialogue des cultures, la préoccupation de l’efficacité, c’est-à-dire des moyens de développer ce dialogue, en temps utile, avant que l’on vienne nous dire : — Il est trop tard, la sagesse a perdu la partie pour avoir négligé les conditions modestes et concrètes de tout succès.

Genève, août 1961.