(1979) Rapport au peuple européen sur l’état de l’union de l’Europe « IV. Les Régions » pp. 111-133
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IV.

Les Régions

1.

Émergence du problème

Naissance simultanée des Régions et de la Fédération européenne

Le phénomène Région est probablement la nouveauté politique la plus importante du siècle depuis l’apparition, à la suite de la Première Guerre mondiale, des États totalitaires de Staline, Mussolini et Hitler, imités après la Seconde Guerre mondiale par près d’une cinquantaine de dictatures à parti unique, en Europe d’abord, puis au lendemain de la décolonisation, en Afrique, en Amérique latine et en Asie.

À vrai dire, le phénomène Région s’explique comme réaction aux délires centralisateurs qui caractérisent les États totalitaires et représentent le stade de blocage final dans l’évolution de l’État-nation né de la Révolution française et du premier Empire.

[p. 112] De 1792 aux années 1960, on assiste à la réduction progressive, et généralement tenue pour progressiste, des minorités linguistiques, à la dissolution systématique des communautés ethniques, à la suppression des libertés locales et régionales, à la subordination croissante de l’homme, de ses valeurs et de ses désirs aux ambitions, baptisées nécessités ou « raisons d’État », de l’appareil politique, administratif ou militaire qui a réussi à faire main basse sur une nation. Les dictatures totalitaires achèvent ce processus. Elles tuent, peut-être pour longtemps, toute espèce de vitalité, de spontanéité civique.

C’est alors au sein des États-nations les moins « avancés » à cet égard et les plus libéraux (entendons les moins brutalement répressifs) que vont se manifester les premières réactions des ethnies et des « minorités » de toute nature qui sentent qu’elles doivent protester et se faire entendre là où c’est encore possible, là où il n’est pas déjà trop tard.

Il faut souligner fortement le fait que les premières affirmations régionalistes ont suivi de peu la mise en œuvre des premières organisations d’union européenne : notamment la création du Marché commun puis la réunion des trois Communautés économiques (CECA, Euratom et MC) sous le sigle de la CEE siégeant à Bruxelles (début de 1958). Le lien entre ces deux phénomènes est évident : il suffit que se lève à l’horizon la possibilité d’une autorité supérieure à celle des États et coiffant leurs « souverainetés indivisibles » pour que renaisse la possibilité [p. 113] de prise au sérieux de réalités locales et régionales. L’un de ces deux mouvements ne va pas sans l’autre ; en réalité, ils sont les deux aspects apparemment contradictoires mais pratiquement inséparables du dépassement de la structure État-nation par le bas et le haut à la fois, c’est-à-dire par les Régions comme éléments de base de la Fédération continentale.

En même temps que l’on crée à Bruxelles une « Direction générale de la politique régionale », se manifestent les premières revendications régionalistes dans de nombreux pays d’Europe de l’Ouest. (On ne sait rien ou presque de l’activité clandestine des régionalistes en Europe de l’Est.) En France, attentats au plastic en Bretagne et en Corse ; en Grande-Bretagne, mouvement écossais et gallois exigeant une « dévolution » du pouvoir central à des autorités régionales ; en Italie, agitation pour l’entrée en vigueur de la Constitution votée après la chute du fascisme et qui prévoit la création dans la Péninsule d’une vingtaine de régions dotées de pouvoirs réels. En Espagne, série noire d’attentats dans le pays Basque, pression croissante du mouvement catalan réclamant le retour au statut d’autonomie d’avant Franco ; en Suisse, agitation et plasticages dans le Jura francophone et catholique « attribué » depuis 1814 au canton de Berne alémanique et protestant…

Tout le monde, dans tous ces pays, se retrouve d’accord pour condamner les plasticages et la violence en général. Mais une distinction très importante doit être faite entre les actes de violence contre [p. 114] des relais de TV, des cars de police (vides), voire une salle de musée d’histoire exaltant les victoires d’un tyran, d’une part, — et les attentats contre des personnes comme ceux que multiplient certains mouvements « nationalistes » en Irlande du Nord ou en Euskadi, d’autre part. Dans le premier cas, il s’agit de gestes symboliques, commis par des autonomistes qui se plaignent de n’avoir pas d’autres moyens de se faire entendre de l’opinion publique et de forcer l’attention des Pouvoirs. Dans le second cas, il s’agit de crimes, non seulement contre l’ordre établi, souvent jugé oppressif, mais encore, contre l’ordre à établir, contre la cause elle-même au nom de laquelle on prétend combattre. On l’a dit avec raison : les crimes terroristes multipliés par l’ETA sont la pire menace, actuellement, non seulement contre la démocratie espagnole, mais contre le régionalisme en soi, contre l’esprit fédéraliste, contre l’Europe, contre la Liberté dans le monde de demain.

Revendications et motivations

Reste à savoir quelles sont leurs revendications — celles qu’ils déclarent — et quelles sont les motivations profondes — pas toujours bien conscientes — qui animent leur lutte. Trois ordres de revendications correspondent à trois types de régions.

a) Le réveil des ethnies, groupes historiques et minorités [p. 115] linguistiques englobées, contre leur gré le plus souvent, dans un État national plus vaste qui tend à supprimer leur identité et à éliminer par tous les moyens leurs caractéristiques culturelles, juridiques, économiques et sociales, à mesure que la centralisation se fait plus impérieuse dans tous ces domaines. Exemples : Écosse, Pays de Galles, Bretagne, Euskadi, Catalogne, Occitanie, Corse, Sud Tyrol, val d’Aoste, Alsace, Flandres, Jura. Leurs doléances et revendications sont toujours les mêmes : droit à leur langue historique dans tous les domaines de la vie publique (écoles, conseils, tribunaux, media, publications), suppression des discriminations de tout ordre (économiques autant que culturelles et sociales) dont ils se disent victimes et qu’exercerait à son profit l’ethnie dominante dans l’État national (la castillane, la française, l’anglaise, la wallonne, la piémontaise et la lombarde, etc.), cette ethnie dominante n’imposant pas seulement sa langue, dite « littéraire », aux « dialectes  » des peuples conquis, mais ses systèmes de valeurs 24 .

b) D’autres régions, telles que le Mezzogiorno, la Sardaigne, le Sud-Ouest de la France, ou la Calotte du Nord (cercle polaire), sont définies en tant que [p. 116] problèmes essentiellement économiques — ceux dont s’occupe la Direction générale de la politique régionale des Communautés. Les revendications ethniques n’y jouent pratiquement aucun rôle.

c) De nombreux groupements transfrontaliers représentent une troisième catégorie : parfois dépourvus d’unité historique, mais parlant même langue ou  dialectes  semblables, par-dessus les frontières qui séparent actuellement nos États-nations. Ces régions sont définies par des réactions communes à certains « défis » socio-économiques ou à certaines menaces sur leur environnement qui contribuent à former dans leur population une conscience régionale et le sens d’une communauté de destin.

C’est ainsi que la Regio basiliensis vise à grouper des Alsaciens (français), des Badois (allemands), et des Bâlois (suisses) qui voisinent sur les deux rives du Rhin et parlent des  dialectes germaniques très semblables, aux fins immédiates de réduire la pollution de l’atmosphère et du fleuve, d’améliorer les transports publics et le régime des travailleurs frontaliers, de créer un aéroport international commun, et de résister à l’implantation autour du coude du Rhin de seize centrales nucléaires (six tranches françaises, cinq suisses, cinq allemandes), dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles sont superflues pour les besoins réels de la région…

Une quinzaine d’autres régions suscitées par des problèmes analogues et des possibilités de solution [p. 117] du même ordre sont en voie de formation, de la Calotte nordique (Norvège, Suède, Finlande) à la Frise et jusqu’à Bâle. Une dizaine d’entre elles chevauchent les frontières communes avec l’Allemagne du Danemark, de la Hollande, de la Belgique, du Luxembourg, de la France et de la Suisse. Elles englobent parfois des districts relevant de trois pays différents, ainsi les régions d’Aix-la-Chapelle-Liège-Maastricht et de Sarre-Lorraine-Luxembourg ; la région dite lémano-alpine qui se constitue à cheval sur la frontière franco-suisse autour de Genève ; enfin la région qu’on pourrait baptiser triestine Frioul-Carinthie-Slovénie, à l’extrémité est de l’arc alpin.

Certaines de ces revendications (surtout celles des ethnies) avaient été exprimées par les éléments dits réactionnaires au début du siècle, et les gouvernements des États-nations montraient tous une tendance marquée à les pousser vers le folklore, les célébrations historiques et l’érudition locale. C’est ainsi qu’en France, le félibrige, mouvement essentiellement culturel animé en Provence par Frédéric Mistral (qui reçut l’un des premiers prix Nobel de littérature), fut encouragé par Paris. Mais au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, lorsque se découvrit l’horizon européen, c’est-à-dire supranational, les revendications régionalistes, dans toute l’Europe, prirent rapidement un tour nouveau : ce n’était plus tellement le passé et les symboles collectifs qu’il s’agissait de préserver, mais l’avenir, les libertés civiques et les responsabilités concrètes à restaurer ou [p. 118] instaurer. La cause régionaliste, sans perdre ses tenants traditionnels, devenait une cause d’avant-garde, mobilisant la gauche et la jeunesse de gauche autant que de droite.

d) Derrière toutes les revendications qu’on vient de rappeler, le besoin de participation civique est sans doute la motivation la plus fondamentale qui soit commune à tous les types de régions.

Ce besoin peut suffire à lui seul, en l’absence de « problèmes » ethniques et de « défis » économiques, à susciter des projets régionaux sans précédents historiques (du moins conscients), tournés vers un avenir prochain où l’homme pourra de nouveau faire entendre sa voix, agir en citoyen à la fois libre et responsable dans une communauté à mesure humaine.

Car là seulement le citoyen pourra voir et vérifier dans une large mesure la portée effective des décisions qu’il aura contribué à former :

— quant à la création ou au maintien d’emplois rétribués ou d’activités artisanales ;

— quant à la production locale et à la distribution d’énergie solaire, hydraulique, éolienne, géothermique, biologique ;

— quant à la protection des sols, de l’humus, des forêts, des eaux et de l’air ;

— quant aux transports publics ;

—quant à la mise en commun des instruments [p. 119] de culture des terres, des corps et des esprits, lorsqu’ils dépassent les possibilités de l’individu, de la famille, ou de la commune.

De telles régions, définies comme espaces de participation civique, sont en train de se dessiner là même où nul problème ethnique et linguistique, et nul défi économique ne suffiraient à les caractériser.

On a vu le cas de la Regio basiliensis : tous y parlent la même langue réelle, sinon officielle dans la partie alsacienne. Mais dans la Région lémano-alpine, cette dernière distinction tombe, et ne subsistent réellement que les motivations d’action commune sur le plan civique sur un territoire donné. Il en va de même pour la plupart des régions ou Comunidades Autonomas définies par la Constitution espagnole : à l’exception de la Catalogne et de l’Euzkadi, elles ne correspondent pas à des particularismes linguistiques ou ethniques, mais seulement aux besoins que leur nom même indique, de communauté et d’autonomie. Elles relèvent donc de la définition la plus générale de la Région comme espace de participation civique.

D’autres régions tout anglaises se dessinent dans les Midlands, tout italiennes existent dans la Botte, toutes françaises peuvent se déclarer dans le Centre, le Sud-Ouest, la Franche-Comté…

Il semble donc que le phénomène régional dans son ensemble puise ses motivations essentielles dans une réaction contre les progrès de la centralisation stato-nationale, réaction plus profonde que toutes les [p. 120] revendications ethniques ou économiques isolées ou combinées.

On peut en voir une preuve dans le fait que plusieurs cantons suisses sont bilingues et l’un même quadrilingue, sans qu’y soient jamais apparus de problèmes politiques ou économiques sérieux résultant de cette pluralité : c’est que les communautés linguistiques allemandes, françaises, italiennes, ladines ou romanches, qui cohabitent dans les cantons de Fribourg, du Valais et des Grisons, ont toujours eu la possibilité de participer réellement, sur pied d’égalité incontestée, aux décisions publiques dans leur État. Et c’est aussi que leur réunion avec d’autres groupes ethniques pour former un canton (« État souverain » selon la Constitution suisse) a résulté d’une libre décision communautaire. Le contraire s’est produit dans le cas du Jura : en 1814, ce pays s’est vu « attribué » par les Puissances à l’État de Berne, pays de langue et de confession différentes. D’où le mouvement séparatiste (et pas seulement autonomiste) qui s’est réveillé dans les années 1950 et qui vient d’aboutir à la création d’un État cantonal nouveau : si les revendications ethniques et économiques ont paru décisives en l’occurrence, c’est précisément parce qu’à l’inverse de ce qui s’était passé dans les autres cantons bilingues, les Jurassiens « attribués » à Berne ne se sentaient pas responsables de leur destin.

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Ce qui a été fait jusqu’ici

En Europe, tout commence par des congrès, y compris les révolutions. Et la « révolution régionaliste », comme certains l’ont déjà baptisée, n’y a pas manqué.

À Bruxelles, en 1961, la Conférence sur les économies régionales apparaît comme la première reconnaissance officielle du thème régional sur le plan européen. Des initiatives spontanées groupant économistes, industriels, sociologues, députés et élus locaux répondent dans plusieurs pays à ce signal d’ouverture du débat, tandis qu’à la « Direction générale de la politique régionale » créée par les Communautés de Bruxelles répondra dès 1970 la « Conférence européenne des pouvoirs locaux et régionaux » du Conseil de l’Europe. Celle-ci convoque à Strasbourg en 1972 une première Confrontation européenne des régions frontalières 25 .

Lors de ces rencontres, désormais régulières, les délégués des Régions en formation peuvent comparer leurs problèmes, leurs méthodes, leurs solutions. Ils [p. 122] découvrent que si chaque région présente des caractères uniques, c’est par là qu’elle ressemble le plus à toutes les autres. Ils sortent de leur longue lutte en retraite, parfois désespérée, pour entrer dans un grand mouvement continental de renouveau.

À ces congrès patronnés par les organisations intergouvernementales s’ajoutent les très nombreux colloques organisés par les fédéralistes européens, par les instituts universitaires d’études européennes (il en existe une quarantaine), et récemment par les mouvements écologistes soucieux de marquer leur convergence décisive avec les mouvements fédéralistes et régionalistes.

Autour de ces colloques, dont chacun marque un progrès vers la synthèse des forces émergentes « pour l’Europe », foisonnent des centaines d’études, de volumes, de numéros spéciaux de revues, qui à leur tour vont alimenter hebdomadaires et journaux régionaux, manifestes, tracts et bulletins de liaison, tout cela traduisant la réalité montante d’un phénomène que seuls les appareils des partis politiques font encore semblant de mettre en doute, et qui n’est autre que la nécessité urgente de décentraliser au maximum, de régionaliser et de localiser les pouvoirs politiques et économiques, si l’on veut sauver l’Europe du désastre des sociétés industrielles, de leur gigantisme, de leur méconnaissance foncière des besoins véritables de l’homme autant que des rythmes et des équilibres naturels.

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2.

Crise de l’État centraliste

Mais au niveau des États-nations et de leurs gouvernements, il faut reconnaître que la résistance des administrations nationales et des classes politiciennes à toute redistribution des pouvoirs de l’État central domine encore la conjoncture.

L’ampleur du phénomène régionaliste est encore mal perçue par l’opinion de nos pays, qu’elle ne réveille qu’au bruit des détonations de charges de plastic détruisant périodiquement les symboles de l’État centralisé : cars de police ou tours de retransmission du discours de la capitale.

Les appareils des grands partis — à deux ou trois exceptions près — se montrent réticents ou franchement hostiles.

Les uns redoutent les Régions au nom d’un égalitarisme jacobin qui voit dans toute « différence » une menace de dissidence, et dans toute particularité reconnue un « privilège » potentiel. Les autres condamnent toute décentralisation réelle au nom d’un système d’« efficacité capitaliste qui a fait ses preuves », nous dit-on. (Serait-ce par l’inflation et le chômage ?)

Tous voient dans une Europe des Régions un retour au chaos ou, ce qui leur paraît pire encore, à [p. 124] la féodalité (dont ils ignorent les structures et fonctions au Moyen Âge).

Alors que c’est la centralisation actuelle qui crée les crises de tous ordres, économiques, sociales, scolaires, politiques, et les violences qui en résultent.

Le chaos le plus grave est celui qu’amène la guerre. Or il n’est pas niable que les guerres en Europe, depuis un siècle, ont toutes eu pour détonateur des problèmes non résolus ou brutalement niés de régions, du Schleswig-Holstein en 1866 aux Sudètes en 1939, en passant par l’Alsace-Lorraine en 1870, et la Bosnie en 1914. Ce qui revient à dire qu’elles ont été causées par le refus buté de toute espèce de solution fédéraliste, de toute reconnaissance réelle du droit des peuples à se déterminer librement au sein d’une union librement consentie.

Aujourd’hui, la tendance dominante en Europe peut être caractérisée par l’opposition aux régimes totalitaires (successivement, la Grèce, le Portugal, l’Espagne, ont liquidé leur dictature sans drames sanglants) et par l’affirmation partout réitérée des avantages de la décentralisation. Nous n’en voyons pas moins nos principaux États réaffirmer à tout propos leur volonté de ne rien sacrifier de leur « souveraineté nationale absolue et indivisible », tout en réitérant leur volonté d’« accroître l’union entre les nations européennes ». Or, ces deux volontés sont contradictoires, en pratique comme en théorie.

L’objectivité scientifique oblige à constater que :

[p. 125] 1° Les gouvernements des États les plus susceptibles quant à la sauvegarde de leur indépendance nationale sont aussi ceux qui n’ont cessé depuis plusieurs siècles de refuser tous droits d’« indépendance », voire de simple autonomie, aux ethnies conquises et annexées par leurs ancêtres, à savoir

— en France : la Bretagne, le pays Basque, l’Occitanie, le Roussillon catalan, la Provence, la Corse, l’Alsace ;

— en Grande-Bretagne : l’Écosse, le pays de Galles, la Cornouaille, l’Irlande du Nord.

2° Il est contradictoire de prétendre fonder l’union de l’Europe sur des États à ce point jaloux de la moindre parcelle de leur indépendance, et qui en revanche, à l’intérieur, ne conçoivent l’union que sous la forme d’une assimilation forcée du plus faible par le plus fort.

D’où, sans nul doute, la crainte perpétuelle manifestée par ces mêmes États, devant les « risques d’hégémonie », au sein d’une union européenne, de tel ou tel État-nation autre que le leur. Ils ne sauraient imaginer qu’une Europe unie ne leur fasse pas ce qu’ils ont fait eux-mêmes à leurs « nations » (au sens ancien du terme : ethnies, langues). Ils sont les plus éloquents à revendiquer, au niveau européen, le respect des indépendances et des identités —  [p. 126] celles-là même qu’ils ont vilipendées chez eux au niveau national.

Cette conjoncture ne saurait annoncer qu’une escalade de violence, si des solutions novatrices n’interviennent pas à bref délai. Mais là encore, elles ne peuvent être qu’européennes.

Car, ainsi que le fait voir une analyse désormais classique, les États-nations d’Europe sont en crise à cause du double fait :

— qu’ils sont trop petits pour jouer un rôle effectif à l’échelle mondiale, ou pour assurer leur défense ;

— qu’ils sont trop grands — à deux ou trois exceptions près — pour animer réellement leurs régions et pour résoudre leurs problèmes de chômage, d’écologie, d’enseignement.

Pourquoi cela ? Parce que nos États-nations étant nés de la guerre continuent à trouver dans la préparation à la guerre, baptisée « défense nationale », la justification en dernier recours, l’ultima ratio de leurs décisions les moins défendables à tout autre point de vue — qu’il soit économique, écologique, culturel ou de simple justice : centrales nucléaires (ruineuses), ventes d’armes et recherches sur la guerre bactériologique (criminelles), priorité aux industries les plus liées aux armements (et tant pis pour les activités qui nourrissent l’homme), etc.

[p. 127] L’État-nation étant l’obstacle principal non seulement à sa propre régionalisation (fédéralisme interne) mais aussi à toute intégration dans l’ensemble européen continental (fédération externe), il devient évident que la Région et la Fédération européenne ne se feront pas l’une sans l’autre.

Point de Fédération européenne sans Régions comme unités de base ; point de Régions viables sans ouverture sur la Fédération européenne et par là même sur le monde uni, but ultime.

3.

Solutions européennes

Repartir d’en bas

Il ne saurait y avoir de liberté réelle du citoyen tant que les collectivités dont il fait partie ne sont pas devenues elles-mêmes pleinement responsables. 26

Nous allons essayer d’humaniser la vie professionnelle et de renforcer la participation de chacun au sein des communautés locales et provinciales. Notre programme tient en un mot : décentralisation. 27

[p. 128] L’État national n’est plus le critère ultime de la politique, dans notre pays. 28

Ces trois déclarations définissent très clairement les conditions de toute restauration ou création de communautés efficaces et pacifiques, là où le centralisme napoléonien a manifestement échoué.

Il faut inverser la tendance : au lieu de tout dicter à partir d’un centre administratif sourd aux directives politiques quelles qu’elles soient et de si haut qu’elles viennent 29 , il nous faut repartir d’en bas, des groupes et des communautés locales. Avec la force immense de la germination !

Partir d’en bas, c’est-à-dire des plus petites unités, signifie très exactement ceci, que le diplomate américain D. Moynihan formulait naguère à propos des États-Unis, mais qu’il est facile de transposer en termes européens :

Ne confiez jamais à une plus grande unité ce qui peut être fait par une plus petite. Ce que la famille peut faire, la municipalité ne doit pas le faire. Ce que la municipalité peut faire, les États ne doivent pas le faire. Et ce que les États peuvent faire, le gouvernement fédéral ne doit pas le faire.

Dans le même sens se prononcent aujourd’hui la plupart des sociologues et politologues européens, et nombre d’hommes politiques responsables aux USA : la décentralisation du gouvernement, de [p. 129] l’économie et des activités culturelles, leur paraît la condition même d’une renaissance civique, économique et culturelle de leur pays.

Progrès, parfois spectaculaires

À part les guerres d’agression et les centrales nucléaires, qui exigent les unes et les autres une centralisation ombrageuse, tout marche mieux, sur une petite échelle, dans les autonomies locales. « Coopératives d’habitation, énergie solaire, petites entreprises, compost, alimentation du bétail, banques locales : les communes (neighborhoods) commencent à retrouver le sens de leur autonomie, à reprendre en main leur destin. » 30 Il est faux que le plus grand soit le plus efficace. E. M. Schumacher a démontré le contraire, d’une manière décisive, dans son célèbre ouvrage Small is beautiful. Ici encore, nos meilleurs sociologues et politologues européens font à cette thèse un écho enthousiaste, mais il est rare qu’ils soient suivis autrement qu’en paroles par des hommes politiques d’influence comparable à celle des gouverneurs d’État et maires de mégalopoles qui militent aux USA pour les autonomies locales et les régions transétatiques.

Cependant, les progrès sont notables, parfois spectaculaires, non seulement dans la prise de conscience [p. 130] du phénomène régional, mais déjà dans la mise en forme des mesures tendant à instaurer l’autonomie des Régions, notamment en Italie, en Espagne, en Grande-Bretagne et en Belgique. (Voir Annexe 3.)

Cette évolution apparaît comme le préalable à toute formation continentale d’une véritable Europe des Régions. Car il n’est guère possible de fédérer que des entités elles-mêmes fédératives, les centralistes s’y opposant en vertu de leur formule même.

Quant aux acteurs principaux de la fédération des Régions, on peut les répartir en quatre classes : les États en voie de décentralisation fédéraliste (voir Annexe 3) ; les organisations européennes intergouvernementales (Conseil de l’Europe, Communautés économiques) ; les Régions transfrontalières déjà opérationnelles ou en voie de le devenir ; les mouvements fédéralistes et les mouvements écologistes.

Les États en voie de fédéralisation interne préparent le dépassement des souverainetés nationales au profit des communautés régionales, unités de base de toute fédération.

Les Communautés économiques rendent concevables les notions d’entraide substituée à celle de concurrence, et de péréquation substituée à celle d’exploitation des plus pauvres par les plus riches entre régions inégalement favorisées du continent.

Le Conseil de l’Europe, par sa Conférence des pouvoirs locaux et régionaux, a lancé l’idée d’un Sénat européen des Régions : c’est à ce jour l’initiative [p. 131] la plus hardie et novatrice qui se soit manifestée au niveau des organisations intergouvernementales.

Enfin, les Régions frontalières sont désormais le front de la lutte pour l’Europe, le lieu du combat décisif entre fédéralisme et stato nationalisme. Une percée silencieuse s’y est produite, encore inaperçue — et c’est peut-être heureux — des mass media et des politiciens : nous voulons parler de la Commission consultative franco-suisse, nommée en 1975 par les gouvernements de Berne et de Paris, pour connaître d’un nombre chaque année croissant de problèmes intéressant les populations du canton de Genève, de la Haute-Savoie et du pays de Gex. Cette innovation, qui peut faire jurisprudence, annonce un développement prochain des entités administratives transfrontalières : elle a donc valeur historique. Déjà la Regio basiliensis la rejoint, avec une commission cette fois-ci tripartite. Cette voie ouverte au dépassement des souverainetés nationales absolues et indivisibles est la voie même de la Fédération, on veut dire de la seule formule d’union qui puisse être acceptée sans réaction de rejet par nos 30 pays européens, et plus encore : par l’immense diversité de leurs régions.

Conditions requises

Pour que cette voie mène à des résultats concrets en temps utile, quelques conditions sont requises :

[p. 132] 1. Que les habitants des Régions comprennent qu’ils n’ont pas à se faire octroyer des pouvoirs par l’État central, ni à prendre le Pouvoir dans la capitale, mais à constituer des pouvoirs régionaux, sur place, avec les moyens du bord, par des initiatives de groupes privés au départ. Quand ces moyens d’action auront fait leurs preuves, il sera temps de les faire reconnaître par des conventions avec d’autres régions voisines, États nationaux, autorités européennes.

2. Que les responsables gouvernementaux de la politique régionale se forment une vision globale, et non pas sectorielle (intéressée) ni nationale, des problèmes du monde moderne ; qu’ils osent annoncer clairement et simplement, dans leurs déclarations officielles, la nécessité — que tout le monde reconnaît, sans toujours l’avouer — de dépasser le dogme de la souveraineté nationale absolue : toutes les réalités technologiques, écologiques, socio-économiques et monétaires l’ont déjà dépassé en fait, comme l’ont fait depuis des siècles, en Europe, les réalités spirituelles, culturelles et scientifiques.

3. Qu’une fiscalité refondue en fonction et au bénéfice des besoins locaux donne enfin les moyens indispensables à l’autonomie régionale.

4. Que la Presse, la Radio, la TV et l’École ne [p. 133] perdent pas une occasion de souligner tout ce qui, chaque jour, vient illustrer non pas la supériorité de « notre » pays, mais nos interdépendances désormais évidentes et nos complémentarités réjouissantes.

Ainsi se nouera la chaîne des réalités qu’appelle l’union des peuples de l’Europe : Écologie — Régions — Fédération : même Avenir.