(1961) La Vie protestante, articles (1938–1961) « Le temps des fanatiques (25 novembre 1938) » p. 1
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Le temps des fanatiques (25 novembre 1938) a

Ce ne sont plus des signes dans le ciel, mais des réalités terrestres et brutales qui nous avertissent aujourd’hui du caractère religieux de notre Histoire. Le fascisme est une religion, le communisme une antireligion. Croix gammée, faisceaux de licteur, faucille et marteau : trois cents millions de nos contemporains, s’ils ne portent pas sur eux cette Marque, se voient rejetés de la Cité.

Alors les amateurs de clés de l’Apocalypse disent aux chrétiens : Voici la Bête ! Et la guerre que vous ferez contre elle, au nom du Christ, sera vraiment une guerre sainte.

Trois fois déjà, depuis vingt ans, on nous a sommés de choisir entre le Mal et le Bien incarnés. « Au nom du Christ ; nous disait-on, en avant contre les Soviets ! Haro sur les rouges d’Espagne ! Déclarez la guerre à Hitler ! Ils persécutent les Églises chrétiennes. Lutter contre eux, c’est embrasser le parti du Bien. » Et nous voici embrigadés dans la « Croisade » — moralement, cela va sans dire… Dès lors, nous sommes en règle avec notre conscience. Il n’y a plus à discuter. Le temps des nuances est passé. L’état de siège est proclamé. Et celui qui demande à voir, celui qui estime encore que tout n’est pas si clair, ni si simple, ni si tranché, se voit aussitôt suspecté de connivence avec les « méchants ». Il fait leur jeu, dit-on, même s’il se croit  sincère. C’est un naïf, ou un rusé, ou bien un lâche…

Eh bien, tant pis pour moi ! Je demande à voir. Si l’on veut m’engager au nom du Christ, mon seul salut, j’ai même le devoir d’y regarder à deux fois avant de donner mon adhésion. Que voulez-vous, je suis calviniste, et quand on me dit : Ceux-ci sont des méchants, je veux bien le  croire , mais je demande : Parmi ceux-là qui les attaquent, n’y aurait-il par hasard que des chrétiens ? Quand on me dit que les communistes sont des sans-Dieu, je ne dis pas non, je ne suis pas illettré ; mais je me demande si le trust des pétroles, qui mène la lutte contre la Russie rouge dans toute la presse qu’il possède en Europe, le fait vraiment au nom de l’Évangile ? Et je me demande si cet ordre établi que l’on nous invite à défendre, et qui comporte entre autres éléments le chômage et la prostitution, se fonde vraiment sur l’Évangile ? Quand on me dit que les rouges d’Espagne brûlent les églises, je ne dis pas non : ils s’en vantent eux-mêmes. Mais je me demande si les soutiens de M. Franco, qui sont le Duce et le Führer, ne le soutiennent vraiment qu’au nom du Christ ? Pourquoi donc ces dictateurs iraient-ils protéger en Espagne une Église qu’ils attaquent chez eux ? Et quand on me dit, d’un autre côté cette fois : Vous voyez bien, les dictateurs sont les ennemis du christianisme ! — je ne dis pas non, je les ai vus de près. Mais je me demande si le maintien de l’empire anglais et de l’hégémonie française est une part indiscutable et révélée du plan de Dieu pour notre époque ? Je me demande si la campagne en faveur du « réarmement » résulte vraiment et d’abord d’un sursaut de la conscience chrétienne ? Où peut aller cette « croisade » qui réjouit tant M. Staline…

Alors on me dit : Vous parlez politique, quand il s’agit de sauver l’Église. À quoi je réponds :  Croyez-vous, chers amis, que vous n’en parlez pas vous-mêmes ? Les chrétiens qui se lancent dans une croisade ne le font-ils que pour sauver l’Église ? Et même dans ce cas, est-ce une raison pour renoncer à toute clairvoyance ? À toute honnête information ? Le fanatisme et le simplisme, voilà ce que le Diable juge assez bon, de nos jours, pour attraper les enfants de la Lumière !

J’aimerais beaucoup qu’on ne déduise pas de ces propos qu’à mon avis les chrétiens doivent se taire, se retirer dans une neutralité plaintive, et laisser le pauvre monde se débrouiller. Je suis tout prêt, en ce qui me concerne, à prendre énergiquement parti après une enquête loyale. Mais de grâce, qu’on ne mêle pas tout sous prétexte de christianisme ! Qu’on n’appelle pas « croisade » ou « guerre sainte » des entreprises qui, du point de vue de l’Évangile, resteront toujours profondément impures. Surtout, que l’on nous laisse, à nous chrétiens, le privilège de plus en plus dangereux de reconnaître les péchés du parti que nous adoptons. Car je vois que tous les partis sont, dans le fait, au service de grandes religions adversaires de la foi chrétienne : Prolétariat, Empire, Race, Droits de l’Homme, Argent. Donc il n’y a pas de causes justes, même s’il y en a de moins injustes, relativement. Donc il ne peut y avoir de guerres saintes. Et notre dernier mot, comme chrétiens, ne peut pas être « la guerre sainte » ni davantage « la paix à tout prix ». Il doit être et rester : vigilance. Dans cette nuit universelle où la Colère de Dieu sévit par les mains de quelques tyrans, on demande au chrétien comme jadis au Prophète : « Sentinelle, que dis-tu de la nuit ? — La sentinelle a répondu : le matin vient et la nuit aussi ! Si vous voulez interroger, interrogez ! Convertissez-vous et revenez ! »

Évasion ? Non pas. Réalisme. La force réelle des tyrans est religieuse. Et la foi seule peut vaincre une religion païenne.