(1940) Mission ou démission de la Suisse « 4. La Suisse que nous devons défendre » pp. 129-167
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La Suisse que nous devons défendre 31

Les voix que rien n’arrête

Nous sommes là, nous sommes prêts. Nous avons élevé autour de ce pays une barrière. Nous avons creusé un fossé. Nous avons hermétiquement fermé toutes les fissures, et plus rien ne passe. Murailles naturelles, Alpes, fleuves, Jura ; larges haies barbelées, ceinture fortifiée, pièces chargées, et derrière tout cela, l’armée qui guette et qui travaille encore dans les forêts, dans les ravins et dans les champs neigeux ; et derrière l’armée, un peuple entier qui guette, et qui travaille lui aussi jour et nuit, dans les bureaux et les usines — pour que rien ne passe. Frontières [p. 130] closes, pays forclos, reclus dans ses sécurités. Et rien ne passe…

Êtes-vous bien sûrs que réellement plus rien ne passe ? Certes, toutes ces barrières doivent suffire, et suffiront, pour arrêter les hommes, les chars d’assaut et les armées d’envahissement. Certes, nous sommes matériellement en état de garder nos frontières. Mais les plus épaisses murailles ne peuvent arrêter certaines voix. Voix insinuantes, et dont on ne sait trop si elles nous viennent d’ailleurs, ou si elles parlent en nous-mêmes. Voix d’une angoisse très secrète, tentatrice, voix comparables à ces sifflements pleins de mystères qui circulent au-dessus de l’Europe et que parfois, quand vous cherchez un poste de radio, vous captez sans le vouloir, en passant. Que signifient ces parasites gênants ? Pourquoi ne tenterions-nous pas, une fois pour toutes, de déchiffrer ces messages secrets, que rien ne saurait empêcher de passer, et qui peut-être vont nous apporter des nouvelles beaucoup moins rassurantes que les discours patriotiques et officiels ?

Figurez-vous que vous êtes, en cet instant, devant un poste de radio, et que j’arrête tout [p. 131] exprès le petit trait lumineux du cadran sur l’un de ces endroits indéfinis d’où nous vient l’inquiétante voix. Le son s’amplifie, se précise. C’est la voix de l’Europe moderne. Que nous dit-elle ? J’essayerai de l’interpréter.

Depuis une dizaine d’années, et plus précisément depuis 1933, la face de l’Europe a changé. Il est temps de nous en rendre compte. Autrefois, et naguère encore, il suffisait à une nation de déclarer son sol sacré, pour avoir le droit de le défendre jusqu’à la dernière goutte du sang des citoyens. Assurer, les armes à la main, l’intégrité du sol de la patrie, voilà qui ne faisait pas de question. Il n’y avait pas d’autre raison à chercher et à proclamer, que cette raison tout instinctive. À cette époque, on ne pouvait, en effet, conquérir un pays qu’au moyen d’une armée, et les armées n’ont jamais occupé autre chose que du terrain. C’était donc le terrain qu’on avait à défendre, le territoire, symbole unique, symbole « sacré » de la nation. Et qu’est-ce que le « sacré », sinon précisément ce qui ne souffre pas de doute, et même pas de réflexion, ce qui est tabou.

Or voici que depuis quelques années, ce ne sont plus les armées qui conquièrent un pays. [p. 132] Mais c’est d’abord la propagande. Ce n’est plus le territoire qu’on cherche à envahir, mais c’est en premier lieu la conscience nationale. Souvenez-vous des tragédies autrichiennes et tchécoslovaques. L’armée ne vient qu’en dernier lieu, quand le principal a été fait par les agents secrets et les propagandistes. Et que disent ces propagandistes ? Ils proclament une doctrine politique tout à fait nouvelle en Europe. Ils prétendent que les nations n’ont pas toutes les mêmes droits à l’existence. Autrefois, l’on croyait  volontiers que chaque État était voulu de Dieu, et qu’il jouissait par conséquent d’une légitimité indiscutable. La propagande dont je parle dit autre chose : elle dit que certains États modernes n’ont pas été créés par Dieu, mais par le Traité de Versailles. Et c’est bien vrai. Elle dit aussi que d’autres États, et en particulier les petits États, ont été créés, eux aussi par d’autres traités plus anciens, qui se trouvent en contradiction avec l’évolution récente de l’Histoire. Elle proclame que les nations « jeunes » et « dynamiques » ont droit à un espace vital, lequel espace englobe, comme par hasard, tous les pays voisins qui sont trop petits pour se défendre seuls. Au nom de ce [p. 133] concept d’espace vital, elle déclare donc que ces États n’ont plus de « raison d’être historique ». Pour peu qu’elle arrive à le faire  croire , soit aux masses, soit plutôt à certains dirigeants, la victoire lui est acquise d’avance. Et les ceintures de fortification les mieux conçues — comme la ligne Maginot des Tchèques — ne serviront de rien, au jour choisi par l’attaquant, parce que, des centres vitaux du pays, les ordres seront déjà donnés dans la langue de l’envahisseur.

Voici alors ce que nous disent ces voix européennes que rien n’arrête, et qui passeront toujours, quoi que nous fassions : elles nous demandent, à nous les Suisses, si nous avons encore une raison d’être, si nous osons encore la proclamer, et si nous en gardons encore une conscience claire et forte. Elles nous mettent au défi de produire le pourquoi de notre défense, le pourquoi de notre volonté d’autonomie. Elles nous forcent, non sans brutalité, à dire enfin ce qui naguère allait sans dire, à dire pourquoi nous voulons que notre sol n’appartienne qu’à nous seuls, à nous Suisses. Elles nous demandent quelle est la Suisse que nous sommes décidés à défendre.

Voilà le défi que nous adresse l’Europe moderne. [p. 134] Il s’agit maintenant d’y répondre. Nous ne pouvons plus nous contenter de déclarer que notre Confédération fut autrefois voulue par Dieu. Il nous faut nous demander maintenant si vraiment Dieu la veut encore.

Redoutable question, je le vois bien. Mais nous ne pouvons plus l’éviter. Nous ne pouvons plus nous boucher les oreilles. Nous ne pouvons plus nous mettre à l’abri de notre histoire, ou de nos Alpes, ou simplement de nos habitudes ancestrales. À la question nouvelle que nous pose la grande révolution européenne, il s’agit maintenant de donner une réponse dont dépendra notre existence.

Nous avons fait serment, le 2 septembre, de défendre la Suisse jusqu’à la mort. Eh bien, il serait fou de mourir pour une Suisse dont nous ne serions pas sûrs qu’elle a le droit et le devoir d’exister, devant Dieu. On n’a pas le droit de mourir pour quelque chose qui ne fournit pas des raisons de vivre. Notre serment nous engage donc AUSSI à prendre conscience des raisons de vivre de la Suisse, et de nos raisons de vivre en tant que Suisses.

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Nos privilèges

Si nous voulons prendre une conscience sérieuse de nos vraies raisons d’être et de persévérer, il nous faut tout d’abord écarter un certain nombre de fausses raisons et d’illusions, de phrases toutes faites et de clichés patriotiques. Vous ne vous étonnerez donc pas trop si je consacre la première partie de cette étude à la critique, pour ne pas dire au dégonflage de ces clichés. Notre assemblée, et ce discours, seraient inutiles, si nous ne cherchions pas ensemble, et si nous ne trouvions pas ensemble, par dessous les grandes phrases habituelles, certaines réalités solides qui valent la peine d’être affirmées sans rhétorique.

Nous entendons dire, très souvent, que la Suisse mérite d’être défendue parce qu’elle détient d’immenses privilèges. Admettons ce point de vue, pour l’instant.

Quels sont donc ces grands privilèges ? J’en citerai trois, qui sont sans contredit les plus illustres : d’abord notre nature incomparable, ensuite [p. 136] nos libertés traditionnelles, enfin notre neutralité, solennellement garantie depuis 1815 par toutes les grandes puissances européennes. Voilà, n’est-ce pas, trois belles et bonnes raisons de nous montrer fiers de notre Suisse ? Certes. Mais il convient de se demander ce que valent ces fameux privilèges dans l’Europe toute nouvelle où nous vivons en ce début de 1940. Il convient de se demander s’ils sont de purs et simples privilèges, ou s’ils ne comporteraient pas aussi des devoirs ; ensuite, s’il y a lieu de s’en vanter ; enfin, s’ils représentent pratiquement des garanties pour notre indépendance, ou, au contraire, s’ils ne peuvent pas fournir certains prétextes à la violer.

Sommes-nous « à la hauteur » de notre nature ?

La Suisse est belle, c’est entendu, c’est connu dans le monde entier. On a fait avec cela beaucoup de littérature de manuels — et en même temps, pas mal d’argent, je  crois . Tant pis pour les manuels, et tant mieux pour l’argent. Mais le fait est qu’on a coutume de parler de nos Alpes soit d’un point de vue purement sentimental, soit [p. 137] d’un point de vue purement utilitaire ou touristique, en style de Männerchor ou en style d’hôteliers. C’est-à-dire trop haut ou trop bas. Qu’on y prenne garde cependant : si nos Alpes sont belles et nos glaciers « sublimes », il n’y a pas là de quoi nous vanter ! D’abord ce n’est pas notre faute, car nous ne sommes pour rien dans notre géographie. Ensuite, si nous bénéficions d’un privilège aussi considérable, il s’agirait de nous en rendre dignes, avant même que de le défendre. Le seul moyen de conserver un privilège, après tout, c’est de le mériter. Or nous chantons nos lacs d’azur, nous chantons nos glaciers qui touchent aux cieux, et nous en retirons d’importants bénéfices, mais nous oublions trop souvent que tout cela, précisément, peut tenter certains de nos voisins… Ne seraient-ils pas aussi capables que nous de chanter et de gagner de l’argent, si nous étions contraints de leur céder la place ? Sommes-nous vraiment plus dignes et plus conscients que d’autres des charges que supposent de pareils avantages ?

Il est une page de Victor Hugo à laquelle je ne puis m’empêcher de penser, non sans malice, vous allez le voir, lorsque j’entends vanter avec intempérance [p. 138] notre nature « incomparable ». C’est une de ces pages excessives dans ses antithèses, comme en trouve beaucoup dans l’œuvre de Hugo, et qui, malgré l’excès et la bizarrerie du style, représente à mes yeux une sorte de parabole terriblement ironique pour nous autres, et par là-même, peut-être, salutaire. Victor Hugo a gravi les pentes du Pilate, et il contemple, du sommet, le panorama des Alpes :

C’était un ensemble prodigieux de choses harmonieuses et magnifiques, pleines de la grandeur de Dieu. Je me suis retourné, me demandant à quel être supérieur et choisi la nature servait ce merveilleux festin de montagnes, de nuages et de soleil, et cherchant un témoin sublime à ce sublime paysage.

Il y avait un témoin, en effet, un seul ; car du reste l’esplanade était sauvage, abrupte et déserte. Je n’oublierai cela de ma vie. Dans une anfractuosité de rocher, assis les jambes pendantes sur une grosse pierre, un idiot, un goitreux, à corps grêle et à face énorme, riait d’un air stupide, le visage en plein soleil, et regardait au hasard devant lui. O abîme ! les Alpes étaient le spectacle, le spectateur était un crétin !

Je me suis perdu dans cette effrayante antithèse : l’homme opposé à la nature ; la nature dans son attitude la plus superbe, l’homme dans sa posture la plus misérable…

[p. 139] Eh bien, n’y a-t-il pas un enseignement à tirer de cette page ? Vous m’entendez bien : je ne dis pas que le peuple suisse, dans son ensemble, représente, selon l’expression de Hugo, « la posture la plus misérable de l’homme ». Et je suis loin de penser que nous sommes des crétins ! Je dis seulement qu’en face de cette nature « dans son attitude superbe », il ne suffit pas de chanter. Il s’agit d’être moralement « à la hauteur ». Non, ce n’est pas si facile que cela d’habiter et de posséder un pays dont l’altière beauté menace sans cesse d’écraser l’homme. Il ne suffit pas de se complaire dans cette merveilleuse nature : rappelons-nous qu’on peut aussi nous comparer, nous autres Suisses, à ces grandeurs, à ces beautés… Et c’est ici le lieu de relire quelques phrases d’un de nos auteurs un peu oublié aujourd’hui, le bon vaudois Eugène Rambert :

Un pays comme le nôtre, écrivait-il, doit réfléchir sa beauté dans l’âme de ses enfants. Le fait-il ? Hélas ! Il est bien à craindre que le voyageur ne soit encore trop fondé à trouver, avec Rousseau, que ce peuple n’est pas né pour ce pays, ou que ce pays n’a pas été fait pour ce peuple. Cependant, ce pays et ce peuple sont mariés l’un à l’autre, et comme le pays ne peut pas descendre [p. 140] au niveau du peuple, il faut que le peuple s’élève au niveau du pays. C’est un appel encore, un appel de tous les instants, qui ne cesse de retentir dans les âmes d’élite.

Oui, Rambert nous le dit fort bien : ce premier de nos privilèges, une belle nature, doit être considéré par nous, avant toute autre chose, comme un appel, comme une responsabilité.

Sommes-nous vraiment libres ?

Il faut donc que les Suisses deviennent et restent « à la hauteur » de leur géographie. Mais il faut aussi qu’ils deviennent et qu’ils restent à la hauteur de leur histoire. Et à ce propos, voici quelques remarques sur nos fameuses libertés, non moins fameuses et non moins célébrées que nos grandioses panoramas. « Nous défendrons nos libertés — répétons-nous dans nos discours patriotiques — ces libertés que nos pères nous ont acquises au prix de leur héroïsme civique et militaire, et qui sont un modèle pour l’Europe ». Oui certes, mais ici encore, n’ayons pas peur d’y regarder de près. Que sont devenues en fait ces libertés antiques qu’on nous envie ? Avons-nous [p. 141] bien le droit de nous en vanter encore, et suffit-il de les vanter pour qu’elles subsistent ?

La liberté n’est pas seulement un privilège que l’on hérite. C’est une conquête perpétuelle. Elle est sans doute un héritage politique. Mais rien ne se déprécie plus rapidement que les privilèges politiques, si le peuple qui en jouit ne sait pas les mériter par ses manières d’être et de penser. Goethe a écrit, à ce propos, quelques phrases extrêmement désobligeantes pour les Suisses. Je n’hésite pas à vous les lire, persuadé que l’une des marques de notre liberté est justement le courage d’admettre les critiques les plus amères, et d’en tirer profit s’il y a lieu. « Un jour, écrit Goethe, les Suisses se délivrèrent d’un tyran. Us purent se  croire  libres un moment : mais le soleil fécond fit éclore du cadavre de l’oppresseur un essaim de petits tyrans. À présent, ils continuent à répéter le vieux conte. On les entend dire, jusqu’à satiété, qu’ils se sont affranchis un jour, et qu’ils sont demeurés libres. En vérité, derrière leurs murailles, ils ne sont plus esclaves que de leurs lois et de leurs coutumes, de leurs commérages et de leurs préjugés bourgeois. »

Je n’oublie pas que Goethe écrivait cela au [p. 142] xviie siècle. Les petits tyrans dont il parle étaient peut-être alors les petites oligarchies que la Révolution devait renverser un peu plus tard. Mais sommes-nous bien certains que, pour autant, le jugement de Goethe n’est plus du tout valable de nos jours ? Sommes-nous bien certains que la tyrannie de l’opinion publique vaut mieux que celle des aristocrates ? Sommes-nous bien certains que les Suisses sont, plus que d’autres, libérés des préjugés bourgeois ? Sommes-nous bien certains, enfin, qu’il a suffi à nos pères de s’affranchir un jour pour que nous ayons le droit de répéter à tout jamais : nous sommes libres !

Ayons le courage de le reconnaître en toute franchise : la Suisse actuelle n’est pas, comme elle devrait et pourrait l’être, l’un des pays où l’on a le plus de véritable liberté d’esprit. C’est un pays où l’on tolère fort mal les opinions non-conformistes, les exceptions, les bizarreries, ou simplement les idées imprévues.

Certes, nous avons peu ou point de polémiques personnelles : mais c’est peut-être moins par tolérance réelle que par prudence. Les adversaires politiques ou religieux, chez nous, se fréquentent peu, ne se parlent pas, et souvent ne [p. 143] se saluent même plus ! On dirait presque qu’ils  croient  que l’autre, celui qui pense différemment, doit être un type dangereux, méchant, machiavélique. Ceci pour le plan des idées. Sur le plan de la morale, c’est pire encore. Je ne vais pas refaire ici, après tant d’autres, le procès de notre moralisme intolérant. Qu’il me suffise de remarquer que si nous étions plus chrétiens, nous serions beaucoup plus tolérants dans ce domaine, nous aurions beaucoup plus de liberté dans nos jugements, nous respecterions beaucoup mieux les façons de vivre du voisin, le mystère de son existence.

On me dira peut-être que ces considérations n’ont pas grande importance, actuellement, et que les libertés qu’il s’agit de défendre, en ce mois de janvier 1940, sont avant tout nos libertés politiques. Je répondrai que nos libertés politiques ne sauraient subsister et garder leur valeur concrète que si nous conquérons une plus grande liberté morale et intellectuelle. Car les unes ne vont pas sans les autres, et toute notre histoire en témoigne. Une politique de liberté ne peut être faite que par des esprits libres. Et libres dans tous les domaines. Les deux libertés, l’extérieure et [p. 144] l’intérieure ont toujours été liées dans notre histoire. C’est parce que les premiers Suisses avaient la passion de leurs libertés civiles et quotidiennes qu’ils ont voulu se libérer du joug autrichien. Et c’est parce que les Suisses du xviiie siècle ne jouissaient plus d’une véritable liberté intérieure qu’ils ont été une proie facile pour l’étranger, pour les armées de la Révolution française.

Je voudrais insister sur ce point : si nous perdons le sens et le goût de la liberté quotidienne, celle qui se manifeste dans la diversité infinie des manières de penser et de vivre, nos libertés politiques ne pourront subsister longtemps, et alors c’en sera fait de notre liberté vis-à-vis de l’étranger, c’est-à-dire de notre indépendance nationale.

Il ne suffit donc pas de protéger notre indépendance par des fortifications. C’est l’intérieur du pays qu’il nous faut maintenant fortifier, moralement, si nous voulons que notre armée défende quelque chose de valable.

Or quels sont les ennemis intérieurs de notre liberté ? Je n’en désignerai ici que deux, qui vous paraîtront peut-être assez inattendus. Ce sont la paresse d’esprit et l’égalitarisme.

[p. 145] Voilà ce que j’entends par paresse d’esprit : les Suisses jouissent d’une instruction publique remarquable, mais ils ont la plus grande méfiance à l’endroit de la véritable culture. Ils ont horreur de tout ce qui leur paraît compliqué. Ils jugent suspect tout ce qui n’entre pas à première vue dans des catégories moyennes et bien connues, telles que bon ou méchant, droite ou gauche, ami de l’ordre ou esprit subversif. Ils exigent toujours des choses simples. Au besoin, ils les simplifient terriblement. C’est ainsi que l’hitlérisme a pu passer, chez nous, pendant longtemps, pour un « rempart contre le bolchévisme ». Pourquoi ? Parce qu’on se contentait de dire : M. Hitler est pour l’ordre, les bolchévistes sont pour le désordre. Sans se demander un seul instant de quelle espèce d’ordre il s’agissait. Or, prenons-y garde : cette passion maladive pour les choses « simples », elle tend à supprimer toute possibilité de jugement libre, toute véritable liberté d’esprit. Je connais bien des Suisses cultivés que l’intolérance de leurs concitoyens simplistes a réduits à la neurasthénie, et totalement découragés d’agir, de parler ou d’écrire. Et j’ajouterai : je connais bien des protestants que notre moralisme simpliste, [p. 146] notre méfiance à l’égard de toute rigueur théologique, notre incompréhension des vraies complexités spirituelles, ont rejetés vers le catholicisme. Je ne dis pas qu’ils ont eu raison. Je suis plus agacé que n’importe qui par certaine façon peu chrétienne de comparer toujours les défauts pratiques du protestantisme avec les qualités théoriques du catholicisme. Mais enfin ces défauts n’existent que trop. Notre bonne inconscience ne nous empêche pas d’être « ceux par qui le scandale arrive » !

Notre égalitarisme est, lui aussi, une forme de notre paresse d’esprit, bien plus encore qu’une forme de l’envie, comme on l’a peut-être trop dit. Autrefois les Suisses se méfiaient des personnalités trop affichées, parce qu’ils craignaient qu’elles n’entraînassent le pays dans des aventures dictatoriales. Il y avait quelque chose de sain et de profondément démocratique dans l’effacement volontaire des plus grands Suisses de ces temps-là. Mais aujourd’hui, l’égalitarisme hérité du xixe siècle n’est plus qu’une dégénérescence de cet instinct démocratique. Il veut tout unifier, réglementer, centraliser, décolorer. Il veut tout faire rentrer dans le rang. Il persécute à petits [p. 147] coups d’épingle tout ce qui paraît vouloir se distinguer. Pourquoi ? Parce que c’est bien plus simple, et plus facile de tout ramener à des mesures médiocres et uniformes. C’est bien plus simple et plus facile que de tenir compte des vivantes diversités, des vocations infiniment diverses. Là encore, si nous étions plus chrétiens, nous serions moins farouchement égalitaires. Nous serions beaucoup plus respectueux de la complexité humaine, parce que nous saurions beaucoup mieux ce que c’est qu’une vocation, et qu’il faut lui faire confiance, même lorsqu’elle nous paraît exceptionnelle. Sans doute faut-il être vraiment chrétien pour respecter sans nulle arrière-pensée la vocation d’autrui. Car seul un vrai chrétien connaît et aime le secret de la liberté, que Vinet nous révèle en écrivant : « C’est pour obéir que nous sommes libres ». Vinet entend évidemment : pour obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. Ceux qui ne savent pas que le but de toutes nos libertés est uniquement de laisser à chacun le droit d’obéir à Dieu seul, plutôt qu’à soi-même ou aux autres, ceux-là penseront toujours, non sans raison, que la liberté risque de se confondre avec l’anarchie. Ils n’aimeront pas vraiment [p. 148] la liberté, ou alors ils n’aimeront pas une vraie liberté. Oui, nous pouvons le proclamer : il n’y a de liberté réelle dans notre monde que grâce à la foi des chrétiens, et à leur action politique. Et vous voyez qu’au bout du compte, et « pratiquement » (comme nous aimons à dire en Suisse), le meilleur fondement de notre indépendance nationale, c’est encore notre foi personnelle. Car c’est elle qui reste la source de notre amour de la vraie liberté, et cet amour est le fondement solide de toutes nos libertés civiques, comme aussi de notre résistance intime aux tentations de la propagande totalitaire.

Devons-nous rester neutres ?

Liberté, totalitarisme… Ceci nous amène à poser la question de notre troisième grand privilège : la neutralité. Notre neutralité, en effet, n’impose-t-elle pas, dès maintenant, certaines limites pénibles à la libre expression de nos convictions, même lorsque celles-ci sont basées sur notre foi non point politique, mais chrétienne ?

Oui, comment justifier encore, dans cette guerre-ci, [p. 149] aux yeux de l’Europe et à nos propres yeux, notre situation privilégiée de neutres ?

Il semble que depuis quelques années, nous ayons renoncé, et c’est heureux, à regarder notre neutralité comme une chose qui irait de soi, qui aurait existé de tout temps, sans commencement ni fin imaginables, qui nous serait due sans discussion et même sans contre-partie, et qui représenterait, en somme, un privilège de droit divin. Nous savons que la neutralité est une conception menacée ; qu’elle est en quelque sorte contre-nature, car l’instinct normal de tout homme le pousse toujours à prendre parti ; et qu’enfin nous devons la justifier, sous peine de passer pour des lâches, ou des tièdes, ou des inconscients. Que valent les justifications qu’on nous propose, au regard des bouleversements historiques dont la guerre actuelle est le signe ?

Pour certains, qui se disent réalistes, si nous sommes neutres, c’est uniquement en vertu de nécessités toutes matérielles : parce que nous sommes un trop petit pays, parce que notre situation géographique centrale nous exposerait à de trop grands dangers en cas de guerre, enfin, parce que notre diversité raciale et religieuse [p. 150] risquerait d’entraîner la dislocation de notre Fédération, si nous venions à prendre parti. Notons que cet argument de la nécessité n’est guère valable que pour nous, Suisses. Nos voisins n’ont aucune raison d’en tenir compte, bien au contraire. Au lieu de laisser entendre que nous sommes neutres parce que nous sommes trop faibles pour faire la guerre, pourquoi ne dirions-nous pas plutôt : nous sommes neutres parce que nous détestons la guerre ?

Vient ensuite l’argument juridique. Nous devons rester neutres, nous dit-on, parce que les traités nous y forcent. Et certes, aux yeux d’un chrétien et d’un Suisse, les traités ne seront jamais de simples chiffons de papier ! La Confédération reste fondée sur la fidélité à la parole jurée, le nom l’indique, et surtout en allemand : Eidgenossenschaft, communauté de ceux qui ont fait serment. Mais ici encore, il nous faut bien voir que cette raison a peu de poids en dehors de nos frontières. Les voisins que nous avons à redouter sont justement ceux qui déclarent que les traités et les serments ne sont faits que pour être violés.

Enfin, l’on donne parfois une justification militaire à notre neutralité : il serait de l’intérêt des [p. 151] puissances belligérantes de ne point utiliser le passage par la Suisse, qui les découvrirait sur leur flanc. Mais vous savez fort bien que cette raison dite d’équilibre stratégique peut disparaître d’un jour à l’autre. Et la preuve que nous ne la prenons pas au sérieux, c’est que nous restons mobilisés.

Je ne discuterai même pas ici, l’argument de l’impartialité, qui put jouer un rôle en 1914-1918. Je  crois  que les Suisses, aujourd’hui, sont unanimes à reconnaître lesquels, parmi les belligérants, représentent la négation la plus radicale de l’idéal fédéraliste qui nous unit, par conséquent, la plus grave menace pour notre État.

Que reste-t-il donc à répondre à ceux qui nous demandent d’entrer en guerre ?

Ni l’argument des réalistes, ni celui des juristes, ni celui des stratèges, ne suffiraient à justifier notre refus de payer, nous aussi, notre part dans la défense de l’Europe. Je ne dis pas que ces arguments ne sont plus valables. Je dis seulement qu’ils ne représentent plus une raison suffisante de s’abstenir, et d’autre part, qu’ils n’ont plus de force convaincante pour nos voisins, et, par suite, ne sont plus pour nous cette garantie [p. 152] morale dont nous avons un besoin réellement vital.

Si maintenant et malgré tout nous affirmons que la Suisse a le devoir de rester neutre, ce ne peut donc être qu’au nom d’une réalité qui ne sera ni matérielle, ni légale, ni militaire seulement, mais spirituelle au premier chef : au nom de la mission de la Suisse dans la communauté européenne.

Non, la neutralité de la Suisse ne saurait être un privilège : c’est une charge ! Et ce serait bien mal la défendre que de la défendre au nom de nos seuls intérêts helvétiques, car elle ne peut et ne doit subsister qu’au nom de l’intérêt de l’Europe entière.

Seule, la mission positive de la Suisse rend un sens et un poids aux arguments que nous jugions tout à l’heure insuffisants. Notre position géographique, par exemple, est un péril certain si l’on ne s’attache qu’à l’aspect matériel des choses. Mais elle devient un avantage dès qu’on la considère dans la perspective de notre mission médiatrice. De même, la garantie légale de notre neutralité n’est qu’un chiffon de papier, si l’on veut y voir simplement une garantie de nos privilèges. Mais elle devient notre meilleure sûreté dès qu’on la considère comme une mesure d’intérêt [p. 153] général en Europe. Rester neutres au nom d’un traité signé à Vienne il y a plus de cent ans, soit ! Mais il ne faudrait pas retenir de ce traité uniquement ce qui nous semblerait y garantir notre sécurité ; car le texte dit autre chose, dit beaucoup plus : « Les Puissances signataires de la déclaration du 20 mars 1815 reconnaissent authentiquement par le présent Acte que la neutralité et l’inviolabilité de la Suisse, et son indépendance de toute influence étrangère, sont dans les vrais intérêts de la politique de L’Europe entière. 32  »

Et j’en arrive, ici, au centre même de tout ce que je voulais vous dire aujourd’hui : le seul moyen réel et réaliste de conserver nos privilèges, c’est de les considérer comme les charges, dont nous sommes responsables vis-à-vis de la communauté européenne.

Je voudrais marquer d’une devise ce point central. Au Moyen âge la noblesse représentait une charge autant qu’un privilège, et même le [p. 154] privilège était subordonné à la charge, il n’avait d’autre but que d’en faciliter l’exercice. C’est pourquoi l’on disait : Noblesse oblige. Disons-nous pareillement que tous nos privilèges, même naturels, n’ont d’autre sens et d’autre raison d’être que de nous permettre d’accomplir notre mission spéciale de Suisses. Disons-nous donc : beauté du sol oblige, liberté oblige, neutralité oblige !

Vocation de la Suisse

Mais il est temps que je définisse ce que j’appelle la mission de la Suisse, ou mieux, d’un terme plus chrétien, sa vocation. C’est très facile à dire en quelques mots. La vocation actuelle et historique de la Suisse, c’est de défendre et d’illustrer aux yeux de l’Europe le principe du fédéralisme ; principe, notons-le bien, radicalement contraire à tout système totalitaire, et seule base possible et solide de la paix que nous espérons.

C’est très facile à dire, et ce n’est pas très neuf, en apparences. Mais dès qu’on veut prendre au sérieux cette vocation, l’on s’aperçoit que ce n’est pas si simple. On s’aperçoit aussi que ces [p. 155] mots, un peu usés, recouvrent des réalités lourdes de possibilités nouvelles.

Que signifient ces mots : défendre et illustrer le principe du fédéralisme ? Le défendre, c’est d’abord nous défendre, certes, mais c’est aussi le répandre au dehors, le prêcher à l’Europe, le propager, et préparer par nos études, par nos conseils, par nos initiatives, par certaines prises de position peut-être, les bases de la Fédération européenne. L’illustrer, c’est le réaliser, ici et maintenant, et dans nos vies, à l’intérieur de nos frontières. C’est faire que notre Suisse ait vraiment le droit de s’offrir en exemple à l’Europe, sur le plan du fédéralisme. Ces deux aspects de notre vocation me paraissent inséparables. Il faut répandre l’idée fédéraliste, si nous voulons la sauvegarder, car on ne se défend bien qu’en attaquant. Mais d’autre part on ne saurait attaquer avec succès que si l’on est sûr de ses armes, et solidement appuyé par l’arrière. Il en va de même dans la vie spirituelle. Le seul moyen de garder sa foi, c’est de la prêcher. Il m’arrive même de penser qu’on ne  croit  vraiment que lorsque, devant d’autres, l’on témoigne. Mais le meilleur témoignage, c’est l’action, la réalisation, [p. 156] l’illustration concrète de ce que l’on prêche.

Ce n’est pas par hasard que j’emploie ici une comparaison religieuse. Ce n’est pas sans raison non plus que j’ai voulu profiter de cette rencontre de jeunesse chrétienne pour vous parler de la vocation de la Suisse.

Qui, en effet, mieux qu’un chrétien, mieux qu’un protestant calviniste, pourrait savoir de quoi l’on parle lorsqu’on parle de vocation ? Et à qui reviendraient, en premier lieu, le droit et le devoir de parler d’une vocation de la Suisse, si ce n’était à nous, chrétiens Suisses ?

C’est pourquoi je voudrais consacrer cette dernière partie de ma conférence à quelques remarques sur l’idée de vocation en général, et ensuite, sur les moyens de réaliser notre vocation chrétienne en tant que Suisses.

Quand on parle d’une vocation de la Suisse vis-à-vis de l’Europe, nombreux sont ceux qui crient à l’utopie. Eh bien, j’estime qu’un chrétien est l’homme qui doit savoir mieux que tout autre qu’une vocation est autre chose qu’une utopie.

Beaucoup de gens s’imaginent que les petites raisons sont plus réalistes que les grandes. Beaucoup de gens s’imaginent que les réalités matérielles [p. 157] et pratiques sont plus sérieuses que les réalités spirituelles, qu’ils traitent volontiers d’idéologies fumeuses. Ces gens-là se trompent lourdement, et aujourd’hui plus qu’à toute autre époque. Car il est clair que la guerre actuelle est une guerre de doctrines et même de religions. Des raisons spirituelles la dominent, et il s’agit de les prendre au sérieux si l’on veut rester réaliste. Épargnés jusqu’ici par les bombardements, nous sommes engagés comme les autres dans le conflit spirituel. Chose étrange, sur ce plan-là, nous combattons en tant que neutres, justement ! Affirmer la mission de notre neutralité, voilà notre rôle stratégique dans cette bataille de doctrines. Nous venons de le constater, à propos de la neutralité : ce sont les faits eux-mêmes qui nous invitent à prendre une attitude active vis-à-vis de l’Europe. Voilà ce qui distingue extérieurement une vocation d’une utopie. Il ne suffit pas qu’une idée soit généreuse ou grande pour qu’on ait le droit d’y voir une vocation. Il faut encore qu’elle parte des possibilités concrètes. Si par exemple un Suisse  croyait  avoir la vocation d’un dictateur ou d’un conquérant, d’un Hitler ou d’un Napoléon, on serait en droit de lui dire : ta prétendue [p. 158] vocation n’est qu’une utopie, parce qu’elle ne se fonde sur aucune possibilité existante en Suisse. Il n’en va pas de même pour notre vocation fédéraliste : elle s’appuie sur une tradition et sur des données très solides. De par notre situation de fait, nous sommes, si je puis dire, pratiquement condamnés à l’idéalisme.

Mais beaucoup de bons Suisses ne le voient pas de leurs yeux, et par suite, ne veulent pas y  croire . Ils prétendent tenir compte uniquement de ce qui est inscrit dans nos nécessités, dans notre situation géographique et matérielle. Et ils affirment que dans toutes ces choses qui peuvent être vues et touchées, nos Alpes, la petitesse de notre territoire, et nos difficultés économiques, ils n’aperçoivent nullement l’indication d’une vocation européenne de la Suisse. Dans un certain sens, ils n’ont pas tort. Une vocation n’est jamais inscrite en clair dans les faits matériels. Il faut savoir l’y déchiffrer, et cela ne se peut qu’avec les yeux de l’esprit. Tenir compte des faits ne suffit pas : il faut savoir leur donner un sens, leur ajouter un sens par un acte de l’esprit ; et y  croire , par un acte de foi.

Il n’en va pas autrement dans la vie du chrétien. [p. 159] Nous ne pouvons jamais partir que de ce que nous sommes, c’est entendu, mais ce n’est pas une raison pour rester emprisonnés en nous-mêmes et dans nos nécessités. Une vocation est toujours un appel, un appel qui vient du dehors, de Quelqu’un d’autre, et qui nous force à sortir de nous-même. Elle ne résulte pas mécaniquement de notre situation de fait : elle s’y ajoute. Notre foi l’y ajoute. Pourquoi un incroyant devient-il chrétien, et se met-il un beau jour à vivre en chrétien, au lieu de vivre pour lui-même ? C’est parce qu’il a lu la Bible par exemple, et que l’Esprit a parlé à travers elle, c’est donc en vertu de quelque chose qui vient d’ailleurs, qui ne vient ni de lui, ni de ses aptitudes, ni de son hérédité raciale, ni de son milieu, et qui n’était nullement « inscrit » dans tous ces faits.

Que cela soit donc bien clairement établi : l’individu ou le pays qui se reconnaît une vocation chrétienne doit sans nul doute partir des faits — sous peine de divaguer dans l’utopie — mais il doit en partir justement, aller au-delà, et dans un sens qui ne peut être révélé que par la foi.

Maintenant donc, il s’agit pour nous tous de reconnaître la vocation suisse, d’en revêtir la [p. 160] charge, d’en être les porteurs. Premièrement en la défendant, deuxièmement en l’illustrant, et troisièmement en faisant tout cela comme des chrétiens.

1. Travaillons tout d’abord à la défendre, c’est-à-dire à la faire connaître autour de nous et en dehors de nos frontières. Si quelqu’un d’entre vous me dit que pour sa part, il ne voit pas par quels moyens il pourrait y contribuer, je lui demanderai d’aider au moins ceux qui se trouveraient mieux placés dans ce combat, et d’être prêt à leur porter main forte, cas échéant. Car tout revient, dans ce domaine, à une question d’état d’esprit et de préparation morale. Ce qu’il s’agit de créer, avant tout, c’est une disposition du sentiment public favorable à des entreprises éventuelles, qu’il serait imprudent de préciser trop vite, mais qui naîtront sans aucun doute, ici ou là, dans la mesure où nous les attendrons, où nous les appellerons, où nous les  croirons  justes et nécessaires.

Mais il est temps que j’apporte une correction ou plus exactement un complément à ma précédente définition de la vocation. Je viens de vous dire qu’il serait prématuré de préciser dès maintenant [p. 161] le plan d’une entreprise fédéraliste européenne, sur l’initiative de la Suisse. Or on pourrait me faire remarquer qu’une vocation est toujours un appel précis. Le type même de la vocation, c’est l’appel aux Prophètes dans l’Ancien Testament. Dieu leur donne toujours une tâche déterminée et immédiate : Lève-toi, et va dire telle chose à tel peuple. Nous n’avons entendu, jusqu’ici, aucun appel aussi déterminé. Nous n’en sommes pas encore là : mais je dis que nous devons nous attendre à pareille éventualité. Nous devons d’ores et déjà nous habituer à voir plus grand sans décoller de la réalité, à voir plus grand pour rester dans le réel ; nous habituer à l’idée de faire un jour quelque chose de grand pour l’Europe.

Peut-être est-il encore trop tôt pour mobiliser l’opinion en faveur d’une action de la Suisse auprès de ses voisins en guerre. Peut-être n’y a-t-il rien à faire hors de chez nous tant qu’un certain régime subsiste, vous savez où 33 . Ce n’est pas encore une mobilisation spirituelle que je réclame, c’est plutôt une mise de piquet. Soyons [p. 162] prêts à répondre à tout appel, même balbutiant, qui se ferait entendre. Préparons-nous à dire très haut, dès que l’occasion s’en montrera, ce que nous aurons à dire à nos voisins, forts que nous sommes d’une expérience fédéraliste de six siècles. Et surtout, ne dénigrons pas les tentatives qui se feraient jour dans ce sens comme nous avons trop souvent dénigré l’essai de Société des Nations. Essayons au contraire de les améliorer, si nous les jugeons maladroites ou mal fondées.

Travaillons aussi, c’est le deuxième point, à illustrer notre fédéralisme, c’est-à-dire à le réaliser d’une manière qui le rende exemplaire au sens littéral de ce mot. Profitons de notre paix matérielle pour le parfaire et pour l’approfondir jusque dans le détail de nos vies, en sorte que cette réduction d’Europe fédérée, qu’est la Suisse, soit au moins de l’ouvrage bien faite, digne d’être exposée, et en bonne place, comme un modèle valable pour l’Europe de demain. Voilà un travail immédiat. Nul besoin, cette fois-ci, d’attendre que la paix s’approche pour s’y mettre. Notre vocation intérieure est pour le moment plus précise que notre [p. 163] vocation européenne ; mais je vous l’ai dit : l’une suppose l’autre et la soutient.

Je laisserai de côté, ce matin, l’aspect politique au sens étroit du problème. J’estime que le fédéralisme est tout d’abord une réalité morale, et même spirituelle. Et c’est sur ce plan décisif, qu’il nous reste le plus à faire.

Il nous reste, par exemple, à découvrir toute notre histoire, ou nos histoires diverses, si curieusement défigurées et affadies par les manuels. Il nous reste à connaître vraiment nos confédérés Suisses allemands, qui savent souvent tellement mieux que nous ce qu’est la Suisse. Il nous reste surtout à développer en profondeur ce que j’appellerai le sens fédéraliste intime, sens qui suppose toute une morale, et qui, notez-le bien, s’en va rejoindre, dans le plan du spirituel, toute l’espérance œcuménique.

Connaître le voisin de langue ou de confession différente ; lui reconnaître le droit de différer de nous ; le comprendre jusqu’à la limite du possible comme il se comprend lui-même ; ne point rechercher l’union dans le compromis, mais dans cette clarté rigoureuse que répand seule la véritable charité ; c’est toute l’éthique fédéraliste, et c’est aussi tout [p. 164] l’idéal œcuménique, que nos Églises devraient soutenir, précisément, au nom de leur vocation d’Églises suisses.

Ceci m’amène à mon troisième et dernier point. C’est comme chrétiens que nous devons travailler à cette défense, à cette illustration de l’idée suisse.

Je m’explique. Le chrétien a le devoir d’agir, d’agir dans le monde et pour le monde, dans la cité où il est né, et pour son bien. Il n’a pas le droit de s’en désintéresser, et de laisser les autres s’égarer, quitte à les dénoncer ensuite pathétiquement du haut de la chaire ! Or l’action d’un chrétien, placé par sa naissance dans la communauté des Suisses, doit naturellement s’insérer dans les données de fait qui sont celles du pays, qui sont communes à tous les citoyens. Mais la mission spéciale du citoyen chrétien, ce sera de dégager de ces données communes un sens spirituel, une vocation. Car le chrétien est, si l’ose dire, un spécialiste de la vocation. Cette action particulière du citoyen chrétien sera dans l’intérêt de la Suisse, certes. Mais elle sera d’abord obéissance à la foi. J’insiste sur ce point, qui est capital. Nous ne devons pas être chrétiens parce [p. 165] que nous sommes Suisses, mais nous devons être de bons Suisses parce que nous sommes chrétiens d’abord.

Je tiens à dissiper ici toute équivoque. Il ne manque pas de gens, chez nous, pour dire qu’un bon citoyen suisse a le devoir d’être chrétien, comme si ce devoir était la conséquence obligatoire d’un très ardent patriotisme. Si certains n’hésitent pas, dans leurs discours, à invoquer le Dieu de nos pères, il semble parfois que c’est moins parce qu’ils  croient  le christianisme vrai, que parce qu’ils le  croient  utile au bon moral de la nation, voire à la discipline des troupes. Ces gens-là, vous les reconnaîtrez infailliblement à ces quelques traits : ils ont une conception de la « religion » plutôt déiste qu’évangélique ; ils prônent un moralisme plutôt bourgeois que charitable ; et ils ont une façon d’exalter la croix blanche de notre drapeau qui rappelle davantage le Gott mit uns de Guillaume II que le « Dieu premier servi » de Jeanne d’Arc. Bref, l’intérêt qu’ils portent à la religion paraît subordonné à celui qu’ils portent à l’État suisse. Or nous devons  croire exactement le contraire, je le répète : nous devons être de bons Suisses parce que nous sommes chrétiens [p. 166] d’abord. Gardons-nous du Schweizerchristentum ! À ces Schweizer Christen dont je viens de parler, j’opposerai cette déclaration prophétique d’un homme dont la pensée me paraît plus actuelle que jamais, Alexandre Vinet. « Veuillez d’abord avoir une religion pour vous, et si vous n’en voulez pas pour vous, mais seulement pour tout le monde, faites-nous la grâce de n’en point vouloir. » Car « la société qui veut m’ôter ma religion m’effraie bien moins que celle qui veut en avoir une ».

Faut-il me résumer ? Ce sera vite fait. Je n’ai développé devant vous, à vrai dire, qu’une seule idée : c’est que la Suisse que nous devons défendre n’est pas la Suisse des manuels, des cartes postales, des discours de tirs fédéraux ; n’est pas la Suisse qui se vante de ses beautés, de ses libertés et de sa neutralité, mais bien la Suisse qui sait reconnaître dans ces privilèges les signes d’une mission dont elle est responsable. Une seule idée… Mais si nous l’acceptons avec courage et avec joie, je suis certain que la plupart des critiques auxquelles j’ai dû me livrer en débutant [p. 167] perdront leur légitimité. Si nous refusons de considérer le fait d’être Suisses comme une espèce de « filon », dans notre Europe déchirée, si nous le considérons tout au contraire comme une « mission spéciale », nous apprendrons à voir au-delà de nous-mêmes et par suite à penser plus librement, et avec plus de générosité. Et alors nous serons en état de mesurer la vraie grandeur des événements actuels, la vraie grandeur du rôle qui peut y être le nôtre. Et parce que nous serons plus conscients de ce que nous avons à donner, nous serons mieux armés pour défendre la Suisse où Dieu nous veut à son service.