(1962) Esprit, articles (1932–1962) « « Un divorce entre le christianisme et le monde ? » (août-septembre 1946) » pp. 188-189
[p. 188]

« Un divorce entre le christianisme et le monde ? » (août-septembre 1946) at

Je ne vois pas le divorce en question. Pour qu’il y ait divorce, il faut qu’il y ait eu mariage. Or l’Église chrétienne est l’Épouse du Christ. Quand elle s’arrange trop bien avec le monde (Constantin et la suite) c’est qu’elle trahit son état. Quand on croit le fossé comblé entre elle et le monde, c’est qu’on se trompe à la fois sur la fonction de l’Église et sur la nature du monde. Le fait que leur incompatibilité se voit mieux aujourd’hui qu’au Moyen Âge peut inquiéter : d’où votre enquête, sans doute. Il me paraît au contraire rassurant. Car le pire danger pour le christianisme serait de cesser d’être chrétien, sans s’en apercevoir, et c’est le risque qu’il court dans les périodes où les choses ont l’air de bien marcher.

Voilà pour ma réponse. Mais c’est l’enquête elle-même qu’il faut mettre en question.

On n’imagine pas saint Paul proposant un questionnaire sur le fossé entre le christianisme et le monde romain ; ni les staliniens s’inquiétant du « divorce actuel entre le marxisme et le monde moderne », lequel s’est cependant constitué « massivement en dehors d’eux », c’est-à-dire sur des bases capitalistes, [p. 189] nationalistes et libérales, avec quelques emprunts au christianisme.

L’état d’Esprit qui fait enquête n’est pas celui d’une conquête. Attention.