(1947) Doctrine fabuleuse « 13. La fin du monde » pp. 107-118
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La fin du monde

Parmi toutes les libertés que la pensée se donne lorsque, se dégageant de notre condition, elle imagine des idées qui détruisent l’homme, l’on rencontre sans trop d’effroi l’idée de l’homme détruit ; l’idée de l’homme qui pense cette idée, détruit ; l’idée que vous, et qui pensez, un jour ne serez plus, un jour serez un mort.

Si « macabre » désigne assez bien l’étrangeté de la mort des autres, cela ne saurait en aucun cas se dire de sa propre mort, de la mienne. Et non plus, à mon sens, de la méditation que je poursuis entre ces phrases, dans cette matinée blanche, typiquement quotidienne, où nulle fatigue ne m’inclinerait à renoncer. Pourtant, si tout [p. 108] s’arrête avant midi, pour moi ? Je ne sens pas que l’idée soit tragique : elle m’appartient, je puis en disposer, feindre assez facilement d’en rire. Elle n’est pas plus forte que moi. Peut-être même n’est-elle qu’une ruse cousue de fil blanc de ma vitalité : la seule pensée que mon souffle puisse, dans quelques instants, s’arrêter, accélère ma respiration.

Et cela ne signifie point que nous n’ayons jamais pensé à notre mort avec une rapide angoisse — nous y pensons bien plus que nous n’osons le croire , sans doute ne pensons-nous qu’à elle — mais nous n’avons jamais pu penser notre mort. Contester là-dessus serait fournir l’aveu d’une impuissance à comprendre le mot penser dans son sens fort. Car penser sa mort réellement, ce serait aussitôt mourir. Peut-être avons-nous là le seul critère d’une perfection intellectuelle, et l’on conçoit que son application ne puisse être ni rapportée ni répétée. Perfection et Mort en ceci se confondent, qu’elles sont absolument tragiques, c’est-à-dire sans appel.

Ontologie de la fin

Pour que nous apparaisse parfois l’étrangeté d’une telle situation — la nôtre à tous — ne faut-il pas qu’une instance mystérieuse aimante notre méditation et qu’elle la fixe sur cela que le naturel se refuse à prendre au sérieux ? Car si nous restons impuissants à penser notre mort dans le vif, ce phénomène doit normalement être aperçu comme négligeable ; et s’y attarder serait le fait [p. 109] d’une sophistique assez gratuite. Ma nature crie à l’utopie devant ma mort. De là vient que l’humanité, dans son ensemble, résiste instinctivement à la pensée de la Fin, refuse de toutes ses forces de la « réaliser », bien plus, s’applique à la disqualifier, à la rendre abstraite et lointaine, à la chasser à tout jamais dans un futur indéfini. Ainsi de l’homme, ainsi de l’humanité. Pourtant un jour, tel jour ordinaire, l’homme meurt.

Pourquoi suis-je donc ici à remuer ces choses ? Il est vrai que ce sont les seules dont l’intérêt grandisse avec le temps, si l’on admet que le temps va toujours dans le même sens : vers sa fin. Mais c’est une mauvaise raison. Depuis qu’il court ainsi, mesuré par les saisons régulières, le temps nous endort bien plutôt qu’il ne nous avertit de son but. Si l’homme savait un jour ce qu’il en est de son destin et de sa liberté, s’il voyait à l’œil nu leur sens dernier et l’enjeu véritable de ses choix, à qui reviendrait l’empire de ce monde ? À l’Ecclésiaste ou au Jeune Homme ? Le sage ne rallierait pas avec moins d’envie le débauché, dont il faudrait encore plaindre l’arrière-pensée, l’impuissance à choisir sans retour. Vivre est impur, qu’on sache ou non où va la vie, et c’est pourquoi les bonnes raisons n’expliquent pas notre réalité, mais seulement ce qui la condamne. Ainsi, la pensée de la Fin a les meilleures raisons du monde d’être pensée ; toutefois l’effort entier de notre vie la neutralise.

D’où vient alors cette prise de conscience, d’une menace, mais aussi de l’incapacité où se trouve l’homme à penser concrètement sa fin ? D’où vient qu’imperceptible encore au plus grand nombre, à tous les lettrés sans esprit, la pensée de la catastrophe s’acclimate lentement parmi [p. 110] nous ? D’où, sinon de la Fin qui déjà nous pénètre, sinon de la Réalité qui m’a pressé d’écrire ces pages et qui pourrait suspendre ici ma phrase, me jetant dans mon jugement ? S’il nous vient à l’idée de penser notre mort, c’est la Mort en nous qui se pense, c’est la Crise déjà qui affleure, nous avertit de la Fin, et l’atteste.

La crise

Le Bas Empire ne fut « bas », en son temps, qu’aux yeux de ceux qu’une réalité nouvelle illuminait. Sans la vie, que dire de la mort ? Et sans la Fin, que dire de la durée ? Mais tout se mêle encore confusément. Nous sommes là comme en rêve, empêtrés dans le sentiment d’une urgence que nous ne parvenons pas à distinguer avec des yeux bien dessillés. C’est assez pour l’angoisse et trop peu pour agir. Ainsi le grand décret de crise qui sévit au cœur de ce siècle n’est qu’une première parole, ambiguë, de la Fin. Une première demande d’informer. Non pas encore l’Arrêt dernier, mais déjà ce ralentissement qui nous fait accéder à la conscience obscure d’un danger proche, ce crépuscule qui est peut-être une aube, et la frange de cet éclat qui doit consumer toute chair.

Dans cette lueur suspecte, risque un jour d’apparaître la face réelle de la Terre. Et déjà, par intermittence, certains ont entrevu et tenté de juger les buts réels de notre marche séculaire.

Que savons-nous du sens de notre civilisation ? Quelle est sa fin, dès l’origine, quel est son rêve ? La [p. 111] grandeur ? Nous avons détruit toute mesure, et plus rien n’est grand ni petit, mais toute chose sans répit nous provoque à la dépasser. La liberté ? Nous avons encombré la terre entière de barrières destinées à protéger sa course. L’amour ? La solidarité ? Ce sont des idéaux de ligues, des mots qu’on n’ose plus employer qu’au dessert. La richesse ? Voici qu’elle n’est plus à la portée des mains humaines, elle n’est plus qu’un symbole chiffré désignant des puissances lointaines. Toutefois, elle reste liée au rêve d’activité qui tourmente l’Occident depuis des siècles. Mais ce rêve à son tour se trouble ; il faiblit, il ne couvre plus toute l’étendue de la conscience humaine…

Car notre volonté n’est plus de conquérir, mais seulement d’assurer la vie du plus grand nombre contre les créations catastrophiques des Héros ou des grands Névrosés. Un doute règne sur nous, depuis peu. Nous essayons, mais en phrases banales de moralistes tardivement ressaisis, d’évaluer les conquêtes futures. Signe évident que nous les redoutons. (Si le temps, désormais, travaillait contre nous ?) Et le monde entier s’organise à ce niveau de vie moyenne qui paraît offrir à la mort, comme à tout acte créateur, le moins de chances. Un vaste système d’assurances s’étend sur toutes nos activités : plans et pactes, statistiques de l’imprévu, eugénisme et longévité, clercs au pas ou stérilisés, guerre hors la loi, sécurité d’abord. Nous apprenons à vivre, et non plus à mourir : cet effort est contre nature. Il naît au déclin de la vie, et fatalement se retourne contre elle. Nous voulons échapper au temps, à sa menace, mais c’est peut-être le meilleur ou le seul moyen d’anticiper sa fin : la fin du temps, la Fin du Monde. Car il se peut que l’assurance [p. 112] mondiale que nous tentons d’organiser, aménage notre ruine collective : lorsque la terre entière soumise au seul pouvoir du chiffre dépendra d’une centrale unique, il suffira que l’Ange de la Fin saisisse les commandes pour accomplir le Temps…

Et nous serons pris au dépourvu, comme nulle autre génération. Car, tandis que le temps s’écoule, à mesure que sa fin s’approche, notre foi diminue, notre attente faiblit. La primitive Eglise, au début de notre ère, vivait dans la pensée de la fin imminente. Mais parmi nous, qui avons  cru  pouvoir éliminer cette dimension tragique de notre vie, voici qu’un destin ironique se charge de l’approfondir. Non pas le temps, mais notre œuvre elle- même. Pour la première fois dans l’histoire du monde, nous pouvons calculer le prix de revient d’une destruction de l’humanité : la somme de nos budgets de Défense nationale.

Avertissement

Votre refuge est dans la masse et son Histoire. Vous vous dites en secret qu’elle ne peut pas mourir, et il est vrai qu’elle ne possède pas de vie réelle, et ne peut donc penser sa fin, ni rien. Elle ne peut être en soi pensée, et l’homme en elle reste à peu près dénué de réalité, jusqu’au jour où la Fin le pense. Et c’est là son tragique et l’humour de la Fin.

Tout ce qui est réel, tout ce qui manifeste la présence éternelle de la Fin, tout ce qui donne un sens d’éternité à vos singeries, vous l’appelez exagéré, démesuré. Ecoutez-moi : [p. 113] s’il se trouvait que le monde réellement fût perdu, quel que soit le désir que vous avez qu’il dure, et la persuasion où vous vous entretenez qu’il durera toujours autant que vous ? S’il se trouvait que la vérité actuelle fût totalement démesurée ? Qui périrait dans la honte et la rage ?

Ceux qui  croient  encore aux mesures et cherchent leur appui dans l’illusion tomberont en grand nombre dans le vide. Mais ceux qui auront vu, et qui auront  cru  leurs yeux, retrouveront dans la tempête la coutume des hautes pentes. Car celui seul qui accepte la mort n’est pas le jouet du vertige.

Le temps vient où les hommes n’auront plus à se défendre, mais seulement à se révéler tels qu’ils sont, où qu’ils soient.

Plus d’évasions spirituelles. L’homme fuyant la Terre où le Diable sévit, se réfugie sur les hauteurs et découvre que Dieu y est plus dangereux encore, d’une autre sorte, fulgurante.

Péripétie

La scène du monde vient de passer à une vaste conversation de la mort, sur les places et dans les grands cafés, aux lieux de populace et de parole rapide. Peut- être le soleil éteint se promène-t-il depuis quelques instants dans un ciel sale. Qui sortirait pour voir ? Seul, d’ici, je m’étonne : ce monde peut si facilement glisser, tout se trouver changé, et les hommes poursuivre leur discours, [p. 114] pénétrant dans l’horreur sans mémoire ? Il faut  croire , aujourd’hui, que cela se peut. Cela s’est produit comme un rêve, ou comme la colère soudain là, ou le printemps, ou chaque soir la nuit. (Une première lampe s’est allumée. Quelqu’un dit : « Elle est là. »)

Premier jugement, par la lumière

La fin du monde, irréfutable, s’arrêtait un peu en avant, les regardait sans indulgence, puis se remettait à marcher, conservant la même proximité méprisante… Mais la majorité sut garder l’air de ne pas  croire  à sa mort proche, cet air petit. On en reviendrait bien, de cette fin du monde ! Car sinon tout apparaissait d’une indécence inexprimable. Depuis bientôt mille ans, l’An Mille était passé — « et toutes ses prières perdues ! » — mais ils savaient que rien ne peut finir tout à fait et à jamais qu’au prix de cela justement qu’il n’était point permis d’imaginer. Celui dont les belles manières sont apprises souffre mal qu’on y passe outre, et très peu d’entre eux possédaient la pleine assurance de l’être.

L’Institut de l’Opinion Planétaire publia les premiers résultats d’une enquête-éclair : il s’agissait d’une névrose collective, d’une poussée subite de l’instinct de mort. On proposait une cure des masses et la nationalisation des Écoles de Psychanalyse.

Un théologien répondit : « L’affection de la chair, c’est la mort. Saint Paul l’a vu bien avant Freud, et mieux. Il entendait par « chair » le tout de l’homme, intelligence [p. 115] et belle âme comprises. Et ce n’est point que nous aimions la mort comme telle. Bien au contraire, ce qu’affectionne la chair, c’est ce qui,  croit-elle, la détourne de la mort. C’est la vie telle que vous la cultivez, qui conduit à la mort et la mérite. Nous sommes tout simplement au Jour du Jugement. Il sera porté aussi bien sur votre élan vital que sur l’élan mortel. Car il ne vient pas de nous, mais d’En Face. Ici le futur nous attend, ce futur qui n’était pour nous qu’un recul devant le présent. Ici le temps dit oui pour la première fois à l’Instant qui le juge et l’accomplit, notre temps, qui n’était pour nous qu’un refus de l’instant éternel. Et l’Histoire tout entière dans l’acte de ce oui, se manifeste au Jour de tous les jours. »

Comme il parlait encore, une lueur d’aube apparut et grandit autour d’eux.

Toutes choses replongées dans la stupeur originelle, toutes créatures livrées d’un seul coup à la violence de l’acte décisif, nous allons voir paraître enfin leur justification, leur être.

Voici l’instant où les hommes s’aperçoivent que leurs efforts et leurs soucis se tournaient vers ce qui n’est rien, vers une Absence douloureuse, alors que c’est la seule Présence qui est terrible en sa splendeur et difficile à supporter, le seul Amour apparaissant qui menace d’être insoutenable : il nous trouve sans préparation. L’on ne s’était défendu que de l’autre côté, du côté de ce monde mal fait…

Parut un soleil nouveau. Et ceux qui le voyaient prenaient un visage neuf, leurs yeux devenaient forts et s’attendaient à l’éclat d’une lueur encore plus vive. Par degré le Grand Jour éclatait, toujours plus vaste et blanc dans l’univers entier.

[p. 116] Ils se sont tout d’abord sentis gênés, balourds, ne sachant trop quelle contenance prendre. Et la lumière ne cesse de grandir. Ils tombent déjà par rangs entiers, aveuglés et cloués sur place par l’évidence de l’amour éclatant. Quelques-uns cependant continuent de marcher, riant de joie aux paliers du matin, s’avançant vers Midi avec le naturel de ceux qui ont la coutume de la Cour.

Bien peu soutinrent les derniers soleils et l’agrandissement de la lumière jusqu’aux limites de sa perfection, où tout ce qui voit éclaire aussi, où tout œil rend ce qu’il reçoit, où le grand jour est tout en tous.

Ce premier Jugement fut la Salutation.

Second jugement ou sommation

Voici le principe du second jugement.

Chaque homme poussé à la limite de son expression, et chaque homme forcé à l’extrémité de son choix, cria le « terme » de sa vie, la proféra tout entière dans ce cri, réponse unique à l’éternelle sommation, somme absolue de ses journées et de ses nuits, de ses pensées et de ses gestes, de son savoir, de ses refus, de ses aveuglements, de sa tendresse. C’est ainsi que fut déclarée l’incomparable qualité de son péché et mesuré le degré d’être de son être tel qu’il l’avait librement fait en le vivant.

L’examen des raisons de survivre et leur introduction au titre de l’éternité occupa moins de temps qu’on n’imagine. La procédure était, en effet, des plus simples.

[p. 117] — Témoignez, disait-on, de la vie que vous possédez. Quel est votre plus vrai désir ?

Les sages répondaient :

— Nul ne possède vraiment que ce qu’il peut donner. Demandez-moi plutôt pour quoi je veux mourir.

Et c’était bien ce qu’on faisait. Ainsi tous connurent la mort, mais les uns renaissaient au sein de leur plus grande frayeur, les autres sous les traits consolés du Désir.

La plupart hésitaient en présence de la banalité soudain flagrante de leurs vœux, et, finalement, murmuraient d’une voix faible :

— Vous savez sans doute mieux que moi.

Ils renaîtraient plantes heureuses, par l’effet de quelque pitié.

Un homme vint, comme viennent les somnambules, le corps en paix, mais le visage affreusement nu. Il désirait un palais vide à la mesure de sa tristesse. Il devint donc une tristesse errante, empruntant la forme des joies qu’il rencontrait ; et son désir ainsi fut exaucé.

Un autre voulait vivre abondamment au sein d’une perpétuelle pauvreté. Devint soleil.

Et quel est celui qui s’approche avec son parapluie mal fermé sous le bras, et des lunettes bourrues au-dessus du sourire de la plus fervente ironie ? Qu’est-ce qu’il grommelle sous son chapeau de paille 8  ? « Qu’il voudrait subsister dans ce moment du choix qu’on lui impose maintenant, bien plus violent qu’il n’a jamais osé l’imaginer. Car, dit-il, au sein d’un tel choix, je m’approche insondablement de Celui qui d’un choix me créa. »

(Nous fûmes tous saisis d’un vertige à ce discours d’une furieuse démesure, mais il y eut alors comme un [p. 118] silence qui s’imposa sur nous et jusqu’assez haut dans les cieux, en sorte que plus haut, régnant seul et purifié, l’on put entendre le choral d’une angélique hilarité. Et nous sûmes que cet homme était très grand.)

Troisième jugement ou le pardon

Toute chose a son lieu, maintenant, toute chair a son temps, tout esprit son essor. Et chacun de nous accède au destin qu’il s’est fait, à la parfaite possession de soi- même, à son enfer ou à son ciel, dans la consommation de tout son être, au faîte inconcevable du désir comblé, et comblé pour l’éternité.

« Mais l’Esprit et l’Epouse disent : Viens. Et que celui qui entend dise : Viens ! à celui qui porte avec soi la rétribution de nos œuvres » — elle est en Lui, non dans nos œuvres.

Commence l’œuvre du Pardon.

« Et que celui qui a soif vienne, que celui qui veut prenne de l’eau de la vie, gratuitement. »

Car maintenant tout est payé. Tout est gratuit.


Et c’est alors que toutes les voix des justes confondues clameront l’harmonie violente et bienheureuse du mot sacrement de toute la création, son terme monumental à la gloire du Dieu Tout-Puissant, — l’Amen du Temps qui s’agenouille et s’abîme éternellement.