(1948) L’Europe en jeu. Trois discours suivis de Documents de La Haye «  I  » pp. 7-55
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I

Le premier des discours que l’on rassemble ici décrit la situation de l’Europe au lendemain de sa libération. Le second propose une doctrine pour la reconstruction du continent. Et le troisième s’inscrit dans une action — dont les Documents de La Haye indiquent l’orientation présente. Tel est le progrès de ce petit ouvrage. S’il est rapide, c’est que les événements ont marché vite, depuis deux ans.

Dès mes premiers écrits, vers 1932, je n’ai cessé d’appeler l’union de l’Europe au nom de la doctrine fédéraliste. Je trouvais cette doctrine impliquée dans une philosophie de la personne, que nous étions quelques-uns à construire en pleine marée totalitaire. Je la voyais à l’œuvre en Suisse, pays où la vie politique épouse mieux que nulle part ailleurs les réalités quotidiennes. Je me sentais sur un terrain solide ; mais je n’y rencontrais pas [p. 8] grand monde, à cette époque. Il a fallu la guerre, l’occupation, la réclusion, l’obscurcissement de l’Europe, pour que l’idée de la fédération du continent s’éveille un peu partout, spontanément, comme un réflexe de compensation. Il a fallu la menace d’une nouvelle guerre, la chute du rideau de fer, l’annonce du plan Marshall, pour que deviennent visibles à tous et la nécessité de l’union immédiate et l’incapacité de nos gouvernements à la réaliser en temps utile. Les gouvernants disaient : — Nous voudrions bien, mais l’opinion n’est pas prête à nous suivre. Et les peuples disaient : — L’union ? Bien sûr ! Mais les gouvernements ne se laisseront pas faire.

Ce cercle vicieux n’est pas encore brisé. (Il ne s’en faut peut-être que d’un dernier élan.) Mais l’idée fédérale a pris corps. À la veille du Congrès de Montreux (27 août 1947) c’était encore une utopie. Aujourd’hui toute la presse en parle, chaque jour et dans chacun de nos pays. Ce recueil de discours et d’articles voudrait simplement jalonner les étapes d’une évolution qui s’accélère de mois en mois.

De l’un à l’autre de ces textes, jusqu’aux résolutions du Congrès de l’Europe, les mêmes idées reviennent, et parfois les mêmes phrases. Certaines d’entre elles figurent presque littéralement dans les essais que je publiai de 1932 à 1940. Il m’a semblé [p. 9] que leur répétition, dans des situations différentes, permettrait de mieux mesurer l’acceptation progressive d’une pensée qui, d’autre part, dès l’origine, s’est voulue en puissance d’action.

À l’automne 1946, sur l’initiative d’un groupe de professeurs, d’écrivains et d’artistes genevois, les premières « Rencontres internationales » réunirent à Genève des intellectuels venus des quatre coins du continent. Le sujet des débats était l’Europe.

Dans la conférence qu’on va lire, je m’efforçai de confronter ma « politique de la personne » et la doctrine fédéraliste qui en résulte, avec les réalités européennes nées de la guerre et de la résistance.

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Les maladies de l’Europe

On m’a prié de vous parler ce soir d’une Europe à laquelle je reviens après six ans d’absence, et certains événements. L’émotion de pareils revoirs rend souvent malaisé l’échange de la parole, mais donne aussi parfois, au tout premier regard, une lucidité sans recours.

Vous prenez cette amie dans vos bras, vous ne trouvez à dire que des phrases banales : « Viens ici qu’on se voie un peu. Eh bien tu n’as pas trop changé ! » Mais, d’un coup d’œil, vous avez lu toute son histoire.

Ainsi j’ai retrouvé l’Europe. Sur son visage et dans son expression certains traits accusés et tendus, mais aussi une certaine anxiété, peut-être une lassitude, semblaient dire : « Me voilà, c’est ainsi, tu devais t’y attendre, compte mes rides, et si tu veux m’aimer regarde bien d’abord qui je suis devenue ! »

[p. 12] Ensuite on se promène, on dit : « Où en es-tu ? qui vois-tu ? quels sont tes soucis ? » Et puis, après ce petit tour d’horizon, on s’arrête et l’on demande d’un autre ton : « Et maintenant, quels sont tes projets ? »

Je ne saurais échapper ce soir à l’emprise de ce rituel des retours et de l’amitié, le moins variable et le plus naturel. Je vais donc regarder notre Europe et j’éviterai de faire du sentiment puisque aussi bien tout se passe en public, puis j’essaierai de mesurer sa situation nouvelle dans le monde. Enfin, j’ai hâte de lui demander : « Et maintenant, qu’allons-nous faire ensemble ? »

L’Europe a mauvaise mine, il faut l’avouer. Avant même que l’on puisse détailler tous ses traits, on en reçoit une impression d’ensemble que je traduirai par ces mots : on dirait, à la voir, qu’elle a perdu la guerre.

Militairement, Hitler et ses séides ont été battus et sont morts, mais dans la lutte ils ont marqué leurs adversaires d’une empreinte qui vaut une victoire. C’était fatal. Imaginez deux hommes qui se disputent : l’un est une brute, et son point de vue, c’est que la brutalité doit [p. 13] toujours triompher ; l’autre est un parfait gentleman qui croit  que les bonnes manières viendront à bout de tout. Mais, si la brute se jette soudain sur lui, dans le corps à corps qui s’ensuit, vous ne distinguez plus deux points de vue, mais seulement deux lutteurs étreints par une seule et même rage physique. Maintenant le gagnant se relève : il se trouve que c’est notre gentleman de tout à l’heure, mais le voilà méconnaissable, le visage tuméfié, les vêtements en désordre. Physiquement la brute a perdu, mais la brutalité a triomphé. La brute a donc imposé son point de vue.

Ainsi d’Hitler et de l’Europe démocratique. Ce ne sont pas seulement les ruines et les désordres matériels qui marquent le passage du Führer. La lutte contre les forces qu’il incarnait devant nous a réveillé ces forces parmi nous.

L’Europe a été façonnée par le judéo-christianisme, par la notion grecque d’individu, par le droit romain, par le culte de la vérité objective, et malgré le nationalisme. Hitler représentait exactement, et point par point, le refus et la destruction de tous ces éléments — l’anti-Europe. Qu’était-il en effet pour ceux qui le combattaient ? La rage antichrétienne, la rage antisémite, la rage nationaliste et policière, la négation du [p. 14] droit et des droits de la personne, une conception de l’homme réduit au partisan, une technique du mensonge et de la délation, les élites asservies à la louange du chef, la politisation totale de l’existence. Hitler battu, son corps brûlé dans le pétrole, que reste-t-il ? À peu près tout cela — moins Hitler. Mais tout cela qui était chez les « nazis », chez les méchants, en face de nous, resurgit aujourd’hui chez nous et dans nos mœurs — avec moins de virulence, peut-être, c’est-à-dire d’une manière moins avouée, non moins dangereuse.

La guerre n’a pas arrêté, loin de là, les progrès de la déchristianisation de l’Europe. Commencée parmi les élites, au xviiie siècle, avec l’attaque des rationalistes, poursuivie par les polémiques de Feuerbach, d’Engels puis de Nietzsche, pratiquement appuyée dans le même temps et dans les masses élargies par les effets du capitalisme et par l’esprit bourgeois, que tous ces philosophes cependant combattaient, passée dans notre siècle à l’action politique au lendemain de la révolution russe, puis sous le régime hitlérien, elle se révèle enfin dans toute son étendue réelle, sous nos yeux. On doit considérer comme liquidée, au sens le plus récent de ce terme, l’illusion d’une chrétienté identifiable avec le concept de l’Europe, Die [p. 15] Christenheit oder Europa, selon le titre du fameux essai de Novalis. Les masses comme les élites échappent aux Églises. Elles ne  croient  plus qu’en l’ici-bas, qu’en cette vie-ci, qu’en un bonheur cinématographique, ou qu’en une justice instaurée par l’inquisition policière, la dictature d’étiquette populaire, les liquidations collectives calculées sur la base de statistiques d’État.

Cependant, à peine libérées des dogmes religieux, ces masses et ces élites n’ont rien de plus pressé que de s’asservir aux dogmes d’un parti. Tout ce qu’a perdu la religion, c’est la politique qui le gagne. Admirable libération ! Insistons fortement sur ce trait : le fanatisme d’aujourd’hui n’est plus religieux, mais politique. L’idée que « la fin justifie les moyens » n’est plus jésuite, mais léniniste, mais fasciste. L’hypocrisie aussi a changé de camp. Tartuffe n’est plus dévot comme jadis, il n’est plus même de droite comme hier, il est de gauche, ou « dans la ligne », il se range au nouveau conformisme.

Dans telles grandes capitales de l’Europe, on voit des écrivains et des savants donner des gages d’apparente loyauté au parti le plus menaçant, comme autrefois Descartes en donnait à l’Église, afin de s’éviter, disent-ils, les pires ennuis. Si ces abus vous font élever la voix, partout l’on [p. 16] vous chuchote un conseil de prudence. Certes, le conformisme en soi n’est pas nouveau, même chez les intellectuels. Ce qui est nouveau, c’est de le voir pratiqué précisément par ceux de l’avant-garde ou qui se donnent pour tels en politique. Ce qui est nouveau, c’est de le voir défendu par ceux-là mêmes dont la fonction serait de l’attaquer, d’où qu’il vienne. Mais ces lâchetés intellectuelles se parent des noms d’amour du peuple, de discipline révolutionnaire, d’anti-fascisme, en sorte qu’à les dénoncer au seul nom de la bonne foi ou de la véracité, on prend l’air d’attaquer la cause des prolétaires, et tout essai de critique libre se voit taxé de réaction. Cette mauvaise foi brutale en service commandé est un nouveau succès de l’esprit totalitaire qui n’a eu qu’à changer d’étiquette pour occuper, sans coup férir, d’importantes sections de nos élites.

D’autres symptômes d’un mal profond, dont l’hitlérisme fut la première crise ou le premier abcès de fixation, se révèlent à l’observateur de l’Europe d’après-guerre. J’en mentionnerai quelques-uns rapidement.

La Résistance européenne, admirable sursaut d’une liberté blessée qui se défendait, mais aussi d’un espoir exigeant qui attaquait, est en train [p. 17] d’avorter sous nos yeux, et pas un résistant ne me contredira. Des habitudes prises dans la lutte clandestine, ce sont les pires qui se perpétuent, non les meilleures : le mensonge et non pas le témoignage au risque de sa vie ; le marché noir et non l’entraide communautaire ; la dénonciation partisane, non pas le régime d’union sacrée. Autant de succès remportés par l’esprit du vaincu sur celui des vainqueurs.

L’antisémitisme fait rage jusque dans les provinces où, depuis le Moyen-Âge, on avait oublié qu’il y eût un problème juif. Tout se passe comme si l’écrasement du foyer même de ce mal infernal n’avait eu pour effet que d’en faire rejaillir de tous côtés les étincelles.

Le nationalisme fait rage, cette maladie romantique de l’Europe. Lui seul, sous le couvert de je ne sais quels prétextes parés du nom de tradition, en réalité villageois et naïvement machiavéliques, entretient parmi nous la méfiance, des rancunes séculaires, d’absurdes vanités locales, maintient encore des barrières de visas, d’exorbitants tarifs douaniers, des censures plus ou moins avouées et de ruineux budgets de défense nationale. Un pays qui ne peut pas vêtir ses déportés trouve encore le moyen de faire des uniformes et discute la couleur des parements, cependant que la [p. 18] bombe atomique, à Bikini, vient de changer en une seconde la couleur même de l’océan.

Et non seulement l’idée d’une guerre prochaine, mais l’idée d’une révolution à main armée se voit acceptée comme fatale, se voit nourrie de nos passivités.

Voilà ce qu’on nous prépare à droite comme à gauche, avec cette minutie sourde et aveugle aux indications du réel qu’apportent à leurs petites occupations les aliénés.

Si l’on se bat en Europe demain, ce sera au nom de la démocratie contre le peuple, au nom du peuple contre les libertés, j’entends au nom de la dictature du prolétariat contre la liberté du capital, c’est-à-dire au nom d’une confusion contre une autre confusion, d’une superstition contre un mythe, de quelques scélérats déclarés infaillibles contre un groupe d’autres scélérats qui se disent de bonne volonté !

Pendant ce temps que font les élites ? J’entends les hommes dont la fonction serait de dénoncer ces maux, d’en rechercher les causes, et d’en inventer les remèdes ? Leur voix ne porte guère, tant qu’elle n’emprunte pas les haut-parleurs contrôlés par l’État ou par le parti au pouvoir, qui sont la radio et la presse. Seuls ces moyens sont à l’échelle des masses. Mais se [p. 19] faire écouter par ces moyens, c’est aussi n’être plus entendu, car il s’agit de s’adapter, de se « mettre au pas » spontanément, au point que rien ne passe plus de ce qu’on avait à dire.

Devant cette impuissance pratique à inscrire leurs pensées dans des actes, beaucoup d’intellectuels s’inscrivent dans un parti et c’est là ce qu’ils appellent s’engager. Mais c’est, en fait, pour la plupart d’entre eux, une démission de la pensée, un alibi. Pour qu’une pensée soit efficace et douée d’une vertu agissante, il ne suffit pas que le penseur s’achète une étiquette ou un insigne. Et cependant, s’il se tient seul dans l’intégrité de l’esprit, il fera figure de déserteur… Ainsi privés de guides spirituels, les jeunes gens qui ne se contentent pas de cultiver le sens de l’absurde cherchent des chefs qui leur commandent d’agir et de réussir n’importe quoi. Le « Führerprinzip » n’est pas mort avec celui qui lui donna son nom. Il se cherche, il se trouve d’autres « chefs bien-aimés »… Et là encore, l’esprit totalitaire marque des points.

Tous ces maux, et tant d’impuissance à y parer, n’ont pas manqué de provoquer dans les élites demeurées libérales une crise de pessimisme et de mauvaise conscience. Il semble que l’idée de décadence, acclimatée avant la guerre par des [p. 20] penseurs aussi divers que Spengler, Valéry et Huizinga, se soit généralement substituée dans nos esprits à l’idée de progrès automatique. Née d’analyses et de pressentiments de nos défaillances internes, elle se voit confirmée et comme objectivée par la rapide élévation de deux empires extra-européens. Ce sont eux qui ont gagné la guerre, et non pas nous. Ce sont eux qui ont repris en charge le progrès et la foi au progrès. Et nous restons avec l’héritage d’une défaite, notre conscience inquiète et fatiguée, notre scepticisme lucide…

Il se peut que le portrait de l’Europe que je viens d’esquisser devant vous pèche par excès de pessimisme, et que plusieurs des rides que j’ai  cru  distinguer sur le visage spirituel du continent — je ne dis rien de son visage physique — ne trahissent qu’une fatigue temporaire. Je n’ignore pas que l’auto-dénigrement, chez nous autres Européens, se confond trop souvent avec le sens critique. Je n’ignore pas que l’indignation morale est un genre littéraire, dont la rhétorique fort ancienne peut entraîner à l’injustice. Et qu’enfin, vis-à-vis des êtres que l’on aime, il arrive qu’on manque d’indulgence… Faisons la part de ces [p. 21] travers ou de ces exagérations. Il reste cependant un fait qui ne dépend à aucun degré de nos estimations ou jugements subjectifs : c’est que la situation de l’Europe dans le monde s’est modifiée, qu’elle s’est même totalement renversée depuis l’automne de 1939.

Avant cette guerre, le nom d’Europe évoquait un foyer intense dont le rayonnement s’élargissait sur tous les autres continents. L’Europe nous semblait donc plus grande qu’elle n’était. D’où l’effet de choc que produisit dans nos esprits, au lendemain de l’autre guerre, la phrase fameuse de Valéry sur l’Europe « petit cap de l’Asie ». Aujourd’hui l’Europe, vue d’Amérique, et j’imagine aussi, vue de Russie, paraît plus petite que nature : physiquement resserrée entre deux grands empires dont les ombres immenses s’affrontent au-dessus d’elle, rongée et ruinée sur ses bords, moralement refermée sur elle-même. Il y a plus. Nous voyons l’Europe comme vidée, au profit de ces deux empires, de certaines ambitions, de certains rêves et de certaines croyances apparus sur son sol, et qui semblaient parfois définir son génie. Notre rêve du progrès par exemple — j’y faisais allusion tout à l’heure — semble avoir évacué l’Europe pour émigrer vers l’Amérique et la Russie. C’est une notion qui s’étiole chez nous [p. 22] d’autant plus vite qu’elle grandit mieux ailleurs, chez les voisins où elle s’est transplantée. Et tout se passe comme si l’excès où ils la portent et l’abus qu’ils nous semblent en faire nous dégoûtaient de son usage normal.

Ainsi de bien d’autres notions ou de bien d’autres mythes engendrés par nos œuvres.

Ainsi de nos techniques industrielles, de nos machines, et de nos armes. Pendant des siècles d’expansion irrésistible, impérialiste ou généreuse, l’Europe a diffusé sur la planète, sans distinction, ses découvertes et ses utopies, les secrets mêmes de sa puissance, et les germes de ses maladies. Et tout cela, sur des terres plus fertiles, ou peut-être moins surveillées, a grandi hors de toutes proportions et nous apparaît aujourd’hui étrange, inhumain, menaçant. Ces notions et ces mythes qui nous reviennent d’outre-Atlantique ou d’outre-Oder, nous refusons d’y reconnaître nos enfants. Leur exil en a fait des monstres à nos yeux.

Pourtant le capitalisme industriel et le libéralisme politique, qui ont fait fortune en Amérique, venaient d’Europe ; comme en venaient le matérialisme dialectique, la technique révolutionnaire, et l’idée d’une justice sociale établie par la force aux dépens de la coutume, qui triomphent dans [p. 23] l’empire des Soviets. Comme aussi le respect de la science appliquée qui régit dans ces deux pays l’éducation de l’enfant et l’eugénique, l’alimentation, le logement, et jusqu’à la morale, autrefois religieuse. Tout vient d’Europe, tout cela fut nôtre à l’origine.

Mais alors, comment et pourquoi ces créations européennes n’ont-elles pas connu en Europe leur plein succès ? Et comment et pourquoi, hors d’Europe, ont-elles subi cette croissance gigantesque ? Pourquoi n’ont-elles produit chez nous ni tout leur bien, ni tout leur mal ?

C’est qu’en Europe, elles se trouvaient toujours en état de composition, tandis qu’ailleurs, pour le bien et le mal, elles se sont déployées sans frein ni contrepoids.

Le capitalisme, chez nous, n’a jamais pu donner son plein, parce qu’il était sans cesse bridé et contrarié par le nationalisme, par les guerres, et par tous les barrages de douanes ou de coutumes que l’Amérique ne connaît pas. Et de même le progrès social s’est vu bridé et contrarié par la tyrannie de l’argent, dont la Russie nouvelle s’est libérée. Mais, en même temps, le capitalisme et l’étatisme n’ont pas atteint chez nous leurs pires excès, parce qu’ils se trouvaient constamment retenus par des forces adverses, [p. 24] critiqués et remis en question soit au nom d’un passé encore vivant, soit au nom d’utopies plus virulentes. Cet état de complexité, d’intrications et de contradictions, définit l’équilibre humain qu’on nomme Europe. Il conditionne aussi notre culture. Et nous allons voir qu’il traduit, et parfois aussi qu’il trahit, la conception européenne de l’homme.

Toute la question est de savoir si nous saurons maintenir cet équilibre malgré l’attraction formidable qu’exercent sur nous, par leur masse, le colosse russe et le colosse américain, et malgré toutes les tentations que représentent leurs succès littéralement démesurés. Essayons d’évaluer nos chances, dans l’état de résistance morale diminuée où vient de nous laisser la guerre d’Hitler.

Ces chances paraissent très faibles en vérité. L’Europe a dominé le monde pendant des siècles par sa culture d’abord, dès le Moyen-Âge, par sa curiosité et son commerce à l’époque des grandes découvertes, par ses armes et son art de la guerre mis au service tantôt de la rapacité de telle nation ou de tel prince, tantôt d’idéaux contagieux ; enfin par ses machines et par ses capitaux.

Mais voici que l’Amérique et la Russie viennent de lui ravir coup sur coup les machines et les capitaux, les idéaux contagieux et les armes, [p. 25] le grand commerce et jusqu’à la curiosité de la planète ! Tout cela dans l’espace de trente ans, et sans retour possible, à vues humaines. Que nous reste-t-il donc en propre ? Un monopole unique : celui de la culture au sens le plus large du terme, c’est-à-dire : une mesure de l’homme, un principe de critique permanente, un certain équilibre humain résultant de tensions innombrables. Cela on nous le laisse encore, et, à vrai dire, c’est le plus difficile à prendre ! Mais c’est aussi le plus difficile à maintenir en état d’efficacité.

Or, il s’en faut de beaucoup que les Européens soient unanimes à tenir activement le parti de cette Europe, de ses complexités vitales, de sa culture. Une analyse sociologique assez grossière suffit à révéler dans tout le continent une sorte de clivage et un double tropisme. Les masses industrielles, dans leur partie active, regardent vers la Russie, et les grands hommes d’affaires regardent vers l’Amérique. À tort ou à raison — je n’en juge pas ici — ils s’imaginent que ces pays réalisent mieux que leur nation ce qu’ils attendent eux-mêmes de la vie. Ainsi, ce ne sont pas seulement les idéaux de progrès collectiviste ou de progrès capitaliste qui ont quitté notre continent, mais, à leur suite, les espoirs et les rêves des plus actifs d’entre nous ont émigré. La bourgeoisie, [p. 26] dans son ensemble, se contente d’un double refus de la Russie et de l’Amérique, se résigne à la décadence, ou la déplore mais sans faire mieux. Je ne vois plus, pour tenir vitalement aux conceptions et aux coutumes européennes, que deux classes par ailleurs tout opposées : les intellectuels non embrigadés d’une part, les provinciaux et campagnards de l’autre. C’est-à-dire les esprits les plus libérés, et les plus attachés aux préjugés locaux : les subversifs et les conservateurs par profession ou position.

Telle est, en gros, notre situation. Une Europe démoralisée par sa victoire douteuse sur Hitler, rétrécie et coincée entre deux grands empires, dépossédée par eux de presque tous ses monopoles et moyens de puissance, vidée de rêves et divisée non seulement par l’esprit de faction, mais parce que beaucoup de ses habitants espèrent ailleurs, et dans deux directions opposées.

Je le répète, nos chances paraissent très faibles dans l’ensemble, malgré les illusions de santé et de durée que peuvent encore entretenir dans nos vies certains îlots d’inconscience routinière, et l’image rassurante de deux ou trois pays, petits pays épargnés par la guerre.

Voici le moment de nous demander très sérieusement si, dans cette conjoncture plus que défavorable, [p. 27] il est bien légitime de s’obstiner, de parler d’une défense de l’Europe, de nous cramponner à ses restes, et même d’appeler à son secours des forces jeunes. Posons-nous donc sans nul cynisme, mais avec sang-froid, cette question : notre tristesse et notre angoisse devant un héritage si compromis sont-elles valables et sont-elles justifiables ? Ou bien ne sont-elles rien de mieux que les sentiments égoïstes d’un vieux propriétaire dépossédé qui pleure et rage sur la perte d’un domaine, alors que ce domaine menace ruine par sa faute, et que les nouveaux acquéreurs vont en tirer un bien meilleur parti, pour l’avantage du plus grand nombre ?

Que valent nos craintes ? Qu’avons-nous peur de perdre, en vérité ?

Cette même question, je sais plusieurs Européens qui se la posent en termes tout à fait urgents et familiers, quand ils se demandent si c’est l’Europe ou l’Amérique qu’il leur faut souhaiter pour leurs enfants. Car nous pensons à notre Europe comme à un « Vaterland », pays des pères, mais l’Amérique, ou la Russie, ne serait-ce pas ce « Kinderland » qu’appelait Nietzsche de ses vœux ? Ce n’est pas assez de donner des ancêtres à ses enfants ; ils ont besoin d’un avenir aussi. Et de quel droit sacrifierais-je leurs espoirs à mes souvenirs ?

[p. 28] En défendant l’Europe, il s’agit donc de savoir si nous défendons plus et mieux que de belles ruines, des préjugés sociaux, et des habitudes de culture périmées, ou peut-être perverses, comme le pensent et le disent nos voisins.

Je songe à ces enfants, et j’essaie de mêler à la vision de leur avenir la vision d’une Europe réduite à l’état de musée plus ou moins bien tenu, ou au contraire la vision d’une Europe qui aurait cédé aux tentations d’un bonheur étranger à son génie, une Europe américanisée — ce serait par goût — soviétisée — ce serait par contrainte — dans les deux cas colonisée. Un musée ou une colonie… autant dire : une Europe absente… Imaginons le monde heureux, prospère, et puissamment organisé autour de cette absence insensible au grand nombre. Qu’y perdrait le monde ? Qu’y perdraient nos enfants ?

Alors paraît comme dénudée par ces questions une réponse évidente et simple. Elle tient dans un très petit mot, vague et poignant : c’est le mot « âme ». L’Europe absente, démissionnaire, colonisée, c’est un certain sens de la vie, une certaine conscience de l’humain, oui, l’âme d’une civilisation qui serait perdue, perdue pour tous et non seulement pour nous ! Ce n’est donc pas au nom de je ne sais quel nationalisme européen qu’il [p. 29] nous faut défendre l’Europe, mais au seul nom de l’humanité la plus consciente et la plus créatrice de l’homme.

On contestait l’autre jour, ici même, l’existence d’un esprit européen, et c’était un appel, nous l’avons tous compris. C’est un point de vue qui se définit comme une position polémique à l’intérieur du champ que l’on observe. Mais si maintenant nous regardons l’Europe dans le monde, ce changement de point de vue va nous faire voir une très solide réalité spirituelle.

S’il est vrai que l’Europe, jusqu’à ce siècle, ne s’est guère sentie et conçue comme un tout, comme un corps organisé, c’est surtout parce qu’elle n’avait pas l’occasion de se comparer, de s’opposer et de se définir ; elle était seule et reine de la planète. Mais en 1946, elle se voit affrontée à deux empires. Du même coup elle ressent son unité et la définit par contraste comme celle d’une conception de l’homme.

Esquissons cette comparaison entre l’Europe et les nouveaux empires qui se désignent typiquement par des lettres et presque les mêmes : US d’une part, URSS de l’autre. Nous distinguerons d’abord deux conceptions divergentes et peut-être antagonistes de la nature ou de la condition de l’homme. À l’origine de la religion, [p. 30] de la culture et de la morale européenne, il y a l’idée de la contradiction, du déchirement fécond, du conflit créateur. Il y a ce signe de contradiction par excellence qui est la croix. Au contraire, à l’origine des deux empires nouveaux, il y a l’idée de l’unification de l’homme lui-même, de l’élimination des antithèses, et du triomphe de l’organisation bien huilée, sans histoire, et sans drame. Il s’ensuit que le héros européen sera l’homme qui atteint, dramatiquement, le plus haut point de conscience et de signification : le saint, le mystique, le martyr. Tandis que le héros américain ou russe sera l’homme le plus conforme au standard du bonheur, celui qui réussit, celui qui ne souffre plus parce qu’il est parfaitement adapté. L’homme exemplaire, pour nous, c’est l’homme exceptionnel, c’est le grand homme ; pour eux, c’est au contraire l’homme moyen, le common man, base ou produit des statistiques. Pour nous, l’homme exemplaire, c’est le plus haut exemple ; pour eux, c’est l’exemplaire de série. Ces deux sens du mot « exemplaire » nous livrent le secret de l’opposition que je voudrais vous faire sentir.

Pour eux la vie se résume en deux opérations : production et consommation. Tout leur effort est donc de les équilibrer, de les faire jouer sans [p. 31] à-coup ; et le produit de cet équilibre sera le bonheur inévitable, obligatoire. Pour nous, la vie résulte d’un conflit permanent, et son but n’est pas le bonheur, mais la conscience plus aiguë, la découverte d’un sens, d’une signification, fût-ce dans le malheur de la passion, fût-ce dans l’échec. Ils visent à l’inconscience heureuse, et nous à la conscience à n’importe quel prix. Ils veulent la vie, nous des raisons de vivre, même mortelles.

Voilà pourquoi l’Européen typique sera tantôt un révolutionnaire ou un apôtre, un amant passionné ou un mystique, un polémiste ou un guerrier, un maniaque ou un inventeur. Son bien et son mal sont liés, inextricablement et vitalement. L’Européen connaît donc la valeur essentielle des antagonismes, de l’opposition créatrice, tandis que l’Américain et le Russe soviétique considèrent l’existence de l’opposition comme l’indice d’un mauvais fonctionnement, qu’il faut éliminer doucement ou brutalement pour arriver à l’unanimité, à l’homogène. Et les uns l’obtiendront par la publicité, le cinéma, la production de série, et les autres par des moyens un peu moins souples, comme on sait, mais les résultats se ressemblent et se ressembleront de plus en plus.

Pour illustrer le contraste que je viens d’esquisser d’une manière un peu trop schématique [p. 32] et abstraite entre l’Européen, d’une part, l’Américain et le Soviétique, de l’autre, je n’ai pas à chercher bien loin. Je prendrai simplement l’exemple de l’entreprise qui nous rassemble ici. En Amérique, je pense que ces rencontres seraient un four, ou un flop, comme ils disent. La diversité de nos points de vue inquiéterait l’auditeur plus qu’elle ne l’intéresserait. L’Américain moyen demande une solution qu’il puisse appliquer en sortant, là où nous cherchons avant tout un approfondissement de la conscience. En Russie, je ne  crois  pas être injuste en affirmant que ces rencontres seraient simplement interdites, ou conduiraient leurs malheureux initiateurs sur le banc des aveux spontanés. Et je ne dis pas que l’Américain et le Russe n’aient quelques bonnes raisons de se comporter ainsi, je dis seulement que leurs raisons ne sont pas celles de la culture ; que la culture suppose la libre discussion, en vue d’un engagement plus authentique au service d’une plus large vérité ; que telle est bien la vocation de l’Europe, et que l’Europe existe au plus haut point, comme entité spirituelle, dans les diversités qui s’expriment ici, à Genève, dans notre rencontre.

Ainsi donc, la confrontation de l’Europe et de ces deux filles parfois ingrates du plus grand [p. 33] Occident nous suggère une formule de l’homme typiquement européen : c’est l’homme de la contradiction, l’homme dialectique par excellence. Nous le voyons, dans ses plus purs modèles, crucifié entre ces contraires qu’il a d’ailleurs lui-même définis : l’immanence et la transcendance, le collectif et l’individuel, le service du groupe et l’anarchie libératrice, la sécurité et le risque, les règles du jeu qui sont pour tous et la vocation qui est pour un seul. Crucifié, dis-je, car l’homme européen, en tant que tel, n’accepte pas d’être réduit à l’un ou à l’autre de ces termes. Mais il entend les assumer et consister dans leur tension, en équilibre toujours menacé, en agonie perpétuelle. Cette agonie, littéralement : cette lutte, consomme des énergies immenses. Et c’est pour cette raison qu’elle prévient parmi nous les entreprises et les plans gigantesques que nous voyons proliférer ailleurs. D’autre part, elle a pour effet de concentrer sur l’homme lui-même, créateur ou victime de ces tensions, l’effort principal de l’esprit. Européenne sera donc, typiquement, la volonté de rapporter à l’homme, de mesurer à l’homme toutes les institutions. Cet homme de la contradiction (s’il la domine en création) c’est celui que j’appelle la personne. Et ces institutions à sa mesure, à hauteur d’homme, traduisant dans la [p. 34] vie de la culture, comme dans les structures politiques, les mêmes tensions fondamentales, je les nommerai : fédéralistes.

Ici, mesdames et messieurs, s’ouvre béante devant moi, la tentation de me lancer dans une série de définitions philosophiques de ces deux termes : la personne et le fédéralisme. Cette manière d’apparence rigoureuse s’autoriserait trop facilement d’une certaine tradition européenne, non la meilleure. Je préfère emprunter, pour un moment, à nos voisins américains leurs méthodes pragmatiques, et à nos voisins soviétiques leur sens aigu des implications politiques de toute pensée, même gratuite d’apparence. Demandons-nous ce que nous avons à faire pour maintenir et pour illustrer les valeurs propres de l’Europe. Ce sera peut-être un bon moyen de les définir dans l’actuel. Sauver l’Europe — c’est simple à dire vraiment — sauver l’Europe, c’est pratiquement, et aujourd’hui, empêcher à tout prix la guerre. Et c’est aussi rendre inutiles les mitraillettes de la révolution et les fusillades massives. (Je ne dis pas — notez-le bien — empêcher les révolutions que l’on constate nécessaires, mais au contraire les faire d’une manière non sanglante, car l’Europe ne peut pas s’offrir des destructions supplémentaires.) Et je sais trop bien ce que certains [p. 35] vont me dire : que je fais là le jeu de la réaction, selon l’expression consacrée — mais c’est faux ! C’est au contraire cette mauvaise foi en service commandé, dont j’ai déjà parlé, qui fait le jeu de la réaction en écœurant par sa tactique ceux qui se dévouent à la cause de la justice économique.

Empêcher les guerres à tout prix… Or, les guerres et les révolutions, contrairement à ce que pensent beaucoup de bourgeois, sont initiées et déclenchées par les élites, ou par quelques meneurs et malmeneurs qui usurpent la charge des élites lorsque celles-ci négligent de l’exercer. Les guerres ni les révolutions ne sont jamais initiées ni déclenchées par les masses, car les masses comme telles n’ont cerveau ni main, ni par suite faculté de décision. C’est donc sur les élites qu’il importe d’agir. Ce sont elles que l’on peut utilement éveiller à la claire conscience des causes des guerres civiles et nationales, et des moyens d’y remédier.

Or ces causes, nous allons les retrouver, précisément, dans cette même agonie permanente dont on vient de voir qu’elle est la condition de l’homme européen, la source vive de sa grandeur et de sa spiritualité. Voilà le drame.

La personne, en effet, c’est en chacun de nous le conflit permanent entre la liberté et la vocation [p. 36] d’une part, et, d’autre part, l’engagement dans les réalités sociales. C’est un combat. Mais voici le paradoxe : dès que ce combat se relâche à l’intérieur de la personne, nous avons la guerre au dehors. Je m’explique.

Quand l’homme se considère seulement sous l’aspect de ses libertés, ou de ses droits individuels, comme le firent les requins capitalistes du siècle dernier, il crée dans la cité une anarchie. Cette anarchie ne tarde pas à provoquer une réaction collectiviste. À l’excès de liberté chez les individus, répond mécaniquement un excès d’étatisme. Qui veut faire l’ange, ou le démon, fait la bête et voici qu’on l’enferme aujourd’hui dans la cage du Parti ou de l’État. À vrai dire, il ne l’a pas volé !

Le bon moyen d’éviter des excès d’engagement dans le Parti, d’oppression par l’État, ce n’est pas du tout de prêcher ce qu’on appelle un « individualisme ». C’est, au contraire, au nom de la personne, de prêcher l’engagement personnel, libre, efficace et constamment critique. Et je ne dis pas cela dans l’abstrait ; j’ai en vue des exemples précis.

Appelons totalitaire, ou soviétique, la déviation collectiviste. Ce que je lui oppose ici, ce n’est nullement l’excès inverse de l’anarchie et [p. 37] du capitalisme libéral, mais bien cette morale civique, cet équilibre, sans cesse rajusté, entre la liberté et l’engagement, dont s’honorent en Europe les pays dominés par l’influence protestante. Si nous nous demandons, en effet, quels sont les pays de l’Europe qui « marchent le mieux », nous constatons que ce sont sans contredit : la fédération suisse, et les royaumes démocratiques et socialistes du Nord, Scandinavie, Hollande et Grande-Bretagne.

Parce qu’ils ont su devenir, en toute liberté, les plus sociaux, ils sont aussi les moins touchés, les moins tentés par le collectivisme autoritaire.

Sur le plan de la personne, et du civisme donc, la déviation vers l’anarchie d’une part, la déviation vers l’étatisme d’autre part, conduisent identiquement et fatalement aux réactions sanglantes des guerres civiles, et, par suite, quel que soit le vainqueur, aux dictatures.

Or il n’en va pas autrement sur le plan de la communauté et de la politique des nations. Ici, l’équilibre vivant doit s’établir entre les groupes divers et la nation unie, puis entre les nations diverses et l’Europe ; puis entre l’Europe et le monde. À tous les degrés, nous retrouvons les mêmes tentations opposées, et par suite les mêmes causes de guerre, dès que l’un des éléments [p. 38] en équilibre faiblit, ou se voit écrasé et absorbé par l’autre. La volonté d’unification nationale à la manière d’un Louis XIV, plus tard à la manière des Jacobins, provoque inévitablement le raidissement, puis la révolte des groupes locaux dont on exige le suicide. C’est la volonté d’unifier qui provoque leur refus de s’unir, c’est elle qui excite en eux la volonté morbide de s’enfermer dans leur différence essentielle. Cet impérialisme intérieur ne manque jamais de s’exalter à son tour en impérialisme tout court. Un gouvernement totalitaire sera toujours impérialiste, c’est une loi que je signale en passant. La volonté qui possède Bonaparte d’unifier l’Europe au mépris des diversités nationales provoquera, sous Napoléon, la naissance des nationalismes. Telle est la cause de presque toutes nos guerres. J’ai dit, et je ne le répéterai jamais assez, qu’il faut voir dans le nationalisme la maladie européenne, l’anti-Europe par excellence. Je compare le nationalisme à une espèce de court-circuit dans la tension normale qu’il s’agit de maintenir entre le particulier et le général. D’une part, en effet, le nationalisme écrase les diversités vivantes, sous prétexte d’unification, et alors on ne saurait plus parler d’union, puisqu’il n’y a plus rien à unir. D’autre part, il déclare souveraine la nation [p. 39] unifiée de la sorte, qui se conduit alors vis-à-vis de l’Europe comme un groupe absolutisé, comme un vulgaire individu dont la prétendue liberté ne connaît plus aucun scrupule. De même, on vit Hitler, on voit Staline, écraser les partis à l’intérieur, puis se comporter vis-à-vis de l’Occident, en tant que nation, comme le parti le plus irréductible.

Le fédéralisme, au contraire, veut unir et non pas unifier. Et justement parce qu’il respecte à l’intérieur d’une nation la riche diversité des groupes, il est prêt à s’ouvrir à des unions plus vastes. Il les appelle, il les espère, il fait tout pour les amorcer, par la vertu de l’exemple vécu.

Telle est la santé de l’Europe, et telles sont ses deux maladies, contradictoires en apparence, mais également provocatrices de guerre. Cette santé et ces maladies se définissent respectivement comme les états d’équilibre ou de relâchement d’une seule et même tension fondamentale, d’une condition profondément et vitalement contradictoire de l’homme. Et c’est pourquoi la vocation de l’Europe et des élites qui portent la conscience de cette Europe, m’apparaît dans un double office de vigilance et d’invention.

Le trésor de l’Europe, c’est son idée de l’homme. Mais c’est un trésor explosif, d’où la [p. 40] nécessité d’une vigilance ardente autour de cette notion centrale de la personne, car ses déviations perpétuelles vers l’individu sans devoirs ou vers le militant sans droits sont les vraies causes de nos malheurs sociaux. Et notre second office est l’invention de structures politiques du type fédéraliste, seules créatrices de paix et seules capables de sauvegarder la liberté dans l’ordre.

Après tout, c’est l’Europe qui a sécrété ce contagieux nationalisme, c’est à elle d’inventer son antidote. Elle est seule en mesure de le faire à cause de ses diversités ; et de le faire non seulement pour son salut, mais pour celui de la paix du monde entier.

Mesdames et messieurs, si les descriptions pessimistes de l’Europe auxquelles je me suis livré en débutant sont exactes, il peut paraître assez étrange de parler après cela d’une vocation de l’Europe. Pour exercer une vocation, il faut d’abord être vivant, il faut survivre. Or l’Europe démoralisée, coincée entre deux grands empires, minée par son propre génie et par l’abus de ses vertus bien plus encore que par ses vices, l’Europe a-t-elle des chances de vivre encore assez pour [p. 41] qu’il ne soit pas utopique d’envisager sa fonction dans le monde, son avenir et le nôtre en elle ?

Pour ma part, j’entretiens une croyance toute mystique au sujet de la vocation. Je  crois  qu’un être est maintenu en vie par la vie même de sa vocation, et qu’il tombe bientôt lorsqu’elle est accomplie. Or, notre vocation européenne me paraît encore loin d’être accomplie… Mais cette raison irrationnelle de  croire  à nos chances de durée, ne peut ni ne doit nous suffire. J’en indiquerai rapidement quelques autres, et ce sera ma conclusion.

Une raison toute physique, géographique d’abord : l’Europe, cette Grèce agrandie, est un continent cloisonné, et par nature diversifié, impropre donc et même rebelle aux planifications sur table rase que l’Amérique, et surtout la Russie — ces deux grandes plaines d’un seul tenant — peuvent se permettre d’expérimenter.

Ma deuxième raison est d’ordre psychologique. Malgré tout, je veux dire malgré la contagion des mystiques totalitaires, qui affecte une certaine part de nos esprits, l’Europe garde encore l’apanage du scepticisme et de l’esprit critique. Les Églises, autrefois, les redoutaient ; je pense qu’elles [p. 42] doivent aujourd’hui les nourrir, si cet esprit critique, ce scepticisme, s’appliquent aux mystiques de l’État et du Parti divinisé, aux idéaux purement profanes et séculiers que nous proposent l’URSS et les USA.

Vis-à-vis de ces mystiques et de ces idéaux, c’est notre sens d’un absolu qui dépasse l’homme et son bonheur, c’est notre sens du transcendant, précisément, c’est notre foi, qui doit faire de nous des douteurs et des objecteurs de conscience. Cependant que notre sens de l’équilibre humain nous invite à remettre à leur place ces prétentions divinisées, et à les taxer sobrement, non sans humour à l’occasion. J’ai souvent proposé cette petite parabole à mes amis américains « Vous  croyez , leur disais-je, que le plus grand est nécessairement le meilleur. Et que l’on peut impunément multiplier n’importe quoi par dix ou cent. Vous oubliez la mesure de l’homme. Si, par exemple, vous multipliez par dix toutes les dimensions d’une maison, vous ne pourrez plus gravir les escaliers ni vous asseoir dans les fauteuils… »

Ma troisième raison d’espérer, ce sont les crises qu’il faut prévoir dans les deux empires du succès. Leurs plans, en effet, sont fondés sur une méconnaissance voulue, systématique, de la complexité de l’homme total. Ils ne sont que des expériences, [p. 43] et le propre d’une expérience est de rater neuf fois sur dix.

Je pense aux crises économiques qui menacent constamment l’Amérique. Celle de 1930 eut pour effet de la réveiller, de l’humaniser, et par là même de la rapprocher de l’Europe.

Je pense surtout à l’avenir de l’URSS. Que l’on soit sympathique ou non à l’expérience de dictature si brillamment conduite jusqu’ici par les hiérarques soviétiques, il faut bien constater qu’ils ont contre eux beaucoup de réalités humaines, qui gênent l’exécution de leurs plans rationnels. Il faut bien constater que presque tout les gêne : l’esprit critique les gêne, les différences individuelles les gênent, l’opinion libre et la presse les gênent, et les partis — surtout de gauche, et l’imprévu de l’invention dans les arts ou de la découverte dans les sciences, et l’insouciance et l’inquiétude, et l’humour et l’esprit de révolte, et le scepticisme rationnel autant que la foi religieuse — et c’est à tel point qu’on se demande si ce qui les gêne le plus n’est pas simplement l’homme, dans son humanité rebelle aux chiffres, l’homme en soi — l’éternel Résistant !

Or, l’Europe, et c’est là sa grandeur, a justement vécu de toutes ces choses gênantes, elle [p. 44] s’arrange à merveille de leur complexité ; elle y voit même la saveur de la vie !

Tout cela va compter — à la longue. Un beau jour, il n’est pas impossible, il est même probable, et c’est là mon espoir, que les Russes, comme les Américains, viendront s’enquérir auprès de nous des secrets de notre désordre et de nos ordres — sinon eux du moins leurs enfants.

Un dernier trait : l’Europe, surtout si on la compare aux deux empires séparés d’elle, et que je nomme les deux empires sans précédent — l’Europe est la patrie de la mémoire. Elle est même, pratiquement, la mémoire du monde, le lieu du monde où l’on conserve et reproduit les plus vieux documents des races humaines, et non seulement dans les musées et bibliothèques mais dans les mœurs et les coutumes aussi, dans les habitudes du langage et dans l’intimité des relations humaines. Voilà pourquoi l’Europe a toutes les chances de rester la patrie de l’invention — alors que les empires sans précédent, sans tradition, s’épuiseront à redécouvrir ce que nous savons depuis des siècles, ce qui nous permet donc d’aller plus loin. Ainsi l’Europe construit des églises modernes, en verre et en ciment armé, tandis que l’Amérique en est encore à bâtir des églises en gothique neuf.

[p. 45] C’est parce que l’Europe est la mémoire du monde qu’elle ne cessera pas d’inventer. Elle restera le point de virulence extrême de la création spirituelle, ce coin du monde où l’homme a su tirer de lui-même les utopies les plus transformatrices et les plus riches d’avenir, pour tous les autres hommes de la planète.

Mais, riches d’avenir… oui, s’il est un avenir, non seulement pour l’Europe, mais pour le monde.

Dans une certaine mesure, qui est celle du réalisme politique, et il fallait tout de même que ce fût dit ici, la question de l’avenir du monde se résume dans ce simple dilemme : la Planète unie ou la Bombe.

Et je veux dire :

Si les États-Unis et la Russie ne s’entendent pas, si la guerre atomique éclate, il n’y a plus de problème de l’Europe, et d’une façon plus générale, il n’y a peut-être plus de problème de l’ici-bas, mais seulement du jugement dernier — et je n’en dirai rien, n’y pouvant rien.

Mais dans une large mesure aussi, l’avenir du monde dépend de l’attitude de l’Europe, et de son pouvoir d’invention. Ici, point de malentendu !

Ne demandons pas l’instauration d’une Fédération européenne pour que se crée un troisième bloc, un bloc-tampon, ou un bloc opposé aux [p. 46] deux autres. Ce ne serait rien résoudre, et, au contraire, ce serait exalter le nationalisme aux dimensions continentales. Ce qu’il nous faut demander, et obtenir, nous tous, c’est que les nations européennes s’ouvrent d’abord les unes aux autres, suppriment sur tous les plans frontières et visas, renoncent au dogme meurtrier de la souveraineté absolue, créant ainsi une attitude nouvelle, une confiance — ouvrant l’Europe au monde, du même coup. Ce qu’il nous faut demander et obtenir — obtenir de nous-mêmes tout d’abord — c’est que le génie de l’Europe découvre, et qu’il propage, les antitoxines des virus dont il a infesté le monde entier.

Il n’y a de Fédération européenne imaginable qu’en vue d’une fédération mondiale. Il n’y a de paix et donc d’avenir imaginable que dans l’effort pour instaurer un vrai gouvernement mondial. Et le monde, pour ce faire, a besoin de l’Europe, j’entends de son esprit critique autant que de son sens inventif.

La pensée du monde, c’est l’Europe. Et s’il s’agit vraiment de penser, que penser d’autre pour la paix, je vous le demande, qu’un idéal fédératif mondial ?

C’est pourquoi, sans reculer devant l’apparence d’un calembour, mais qui formule non sans [p. 47] bonheur, je  crois , l’attitude d’engagement et de solidarité qui doit ici nous inspirer, je dirai, songeant à l’Europe et à sa vocation mondiale, et je vous invite à le dire avec moi :

Je pense, donc j’en suis !

[p. 49] Les Rencontres internationales de Genève marquèrent un premier réveil de la conscience européenne, au lendemain d’une victoire humiliée.

L’Europe passait alors — 1946 — par une crise de découragement sans précédent dans son histoire. Littéralement, elle ne se sentait plus, entre les deux empires grondant l’un contre l’autre. Les intellectuels réunis à Genève se frappaient la poitrine en son nom. Karl Jaspers, applaudi par tous ceux qui m’avaient à l’envi reproché je ne sais quel orgueil occidental, prônait une Europe neutre et cherchant son salut — mais quel salut ? — « dans son impuissance même »… 1

Tant de discours d’un ton presque posthume sur la « crise de l’esprit européen » produisirent néanmoins cet effet principal de mettre en évidence, [p. 50] non sans éclat, l’existence d’un esprit européen, seule base sérieuse de la Fédération dont quelques-uns se risquaient à parler.

C’est ainsi que s’institua, au cours des mois qui suivirent les Rencontres, un débat général sur l’Europe et sa situation, jugée désespérée. Cette époque de prise de conscience fut aussi celle du « double refus ». Il semblait que l’Europe ne pût se concevoir qu’en s’opposant à ce qu’elle redoutait. Et, tandis que les défaitistes cédaient aux tentations d’une fausse symétrie entre l’URSS et les USA, et s’enfermaient dans un nationalisme purement verbal et négatif, d’autres tentaient de transformer la double négation en une affirmation. D’où le bref article qui suit.

[p. 51]

Choisir l’Europe

Les uns nous disent que le choix est fatal entre l’URSS et les USA, et les autres refusent le choix, parce qu’il mènerait fatalement à la guerre. Pour les premiers, l’Europe n’est plus rien par elle-même et devrait s’attacher au plus vite soit au bloc russe soit au dollar américain. Mais les seconds proclament qu’ils ne choisiront pas entre la peste et le choléra, et qu’ils tiennent la balance égale entre le refus du stalinisme et le refus de « l’américanisme », cette fausse fenêtre pour la symétrie. Tel est le dialogue qui se poursuit depuis des mois : choisir ou non entre les Blocs. Tout cela repose sur l’idée simple que nous sommes pris entre deux grands empires également impérialistes, également avides de nous coloniser, donc également dangereux pour nous.

Avons-nous bien regardé les faits ? Existe-t-il vraiment deux blocs ?

[p. 52] Une première différence saute aux yeux, quand on compare le rôle de l’URSS et celui des États-Unis dans notre monde : c’est que nous avons chez nous un parti stalinien, qui prend ses ordres à Moscou, mais aucun parti trumanien qui voterait selon des directives envoyées par la Maison Blanche. Autrement dit, l’URSS est présente dans toute l’Europe aux élections et dans les parlements, elle a ses troupes disciplinées, elle fait sa politique jusque dans nos communes ; tandis que les USA n’ont que des sympathies, point de propagande organisée, aucun moyen de donner des ordres à nos masses ou à leurs députés. L’URSS possède une doctrine très précise dont elle se sert comme d’un instrument de conquête et qui dicte une tactique scientifique : le marxisme ; tandis que les USA n’ont pas de doctrine, et n’ont rien d’autre à proposer qu’un genre de vie, leur way of life, qui n’est nullement une arme de combat.

Par rapport à l’Europe, les intentions des deux empires ne sont pas davantage comparables. On l’a bien vu lors de la Conférence des Seize. L’URSS s’oppose à toute tentative d’unir les nations de l’Europe : c’est qu’elle veut diviser pour régner. Les États-Unis, au contraire, poussent à la collaboration européenne, et surtout sur [p. 53] le plan économique : ils nous veulent forts, donc autonomes. Les communistes dans chaque pays sabotent notre reconstruction, les Américains la financent. Où faut-il donc chercher l’impérialisme ? Avouons qu’il n’est pas le même des deux côtés.

Et si l’on regarde ce qui se passe en réalité à l’intérieur des deux empires, le contraste est encore plus frappant. En Russie, on liquide l’opposition, en Amérique elle est entièrement libre, et, mieux que cela : on en tient compte. En Russie on promet la lune aux ouvriers, mais en fait on leur ôte le droit de grève, et le droit de se plaindre d’une inégalité de salaires sans précédent dans les pays capitalistes. En Amérique, les ouvriers se mettent en grève et gagnent à peu près à chaque fois les améliorations qu’ils revendiquent, sur un niveau de vie d’ailleurs bien plus élevé que celui des ouvriers russes. Il faut vraiment se boucher les yeux pour ne pas voir de quel côté les promesses faites aux masses sont tenues : aux USA, non pas en URSS.

Enfin, l’on me dira qu’il y a dans les deux camps des opprimés, de la misère et des scandales. Certes, mais là s’arrête la ressemblance. Car en Russie l’État justifie ces scandales au nom de la dialectique marxiste : c’est ainsi que Staline a justifié la liquidation des koulaks et le pacte [p. 54] germano-soviétique. Tout au contraire en Amérique on dénonce l’injustice commise ou établie — par exemple le sort des Noirs — on lutte ouvertement contre elle, l’opinion et l’État s’unissent pour la réduire, et cela au nom d’un idéal qui ne change pas tous les six mois, car il est la morale commune, et non pas une simple tactique.

Et ainsi de suite. Toutes les comparaisons précises et objectives que l’on peut établir entre les deux puissances nous conduisent à la même conclusion : il n’y a pas de commune mesure entre le danger soviétique pour l’Europe et le prétendu danger yankee. La Russie qui vise à l’autarcie totalitaire sous la férule d’un parti unique, redoute les curieux, épure les opposants, annexe ses voisins ou les transforme en satellites, enfin tire devant le tout un rideau de fer ; la Russie est un bloc dans tous les sens du terme. Mais l’Amérique n’en est pas un, elle qui vise aux libres échanges, tolère les pires indiscrétions, multiplie les moyens de communication, s’ouvre enfin plus qu’aucun pays à toutes les influences du monde, et sait très bien que sa propre santé dépend de celle des autres, et non de leur misère.

Que devient alors ce choix que certains nous proposent, ou que d’autres déclarent noblement décliner ? Il est parfaitement illusoire. Car la [p. 55] Russie, en refusant de collaborer, en essayant de saboter le plan Marshall, en devenant bloc, précisément a choisi contre nous, malgré nous. Si nous n’acceptons pas d’être ses satellites elle nous déclare et nous  croit ses ennemis, et les esclaves de l’Amérique. Et tout le verbiage des communistes contre un prétendu « bloc américain » n’a d’autre but que de masquer ce fait brutal : la Russie ne veut pas d’une Europe forte, c’est-à-dire d’une Europe unie et autonome ; elle ne veut qu’une Europe livrée à sa merci par les rivalités nationalistes et la misère.

À ce défi, nous ne pouvons pas répondre en nous jetant simplement dans les bras de l’Amérique. Non seulement nous ne le devons pas, mais c’est pratiquement impossible. Car l’Amérique n’a nullement l’intention de nous entretenir à grands frais comme des malades de luxe, ingrats et susceptibles. Elle cherche à nous aider pour que nous ne tombions pas dans le piège grossier que nous tendent les Russes : c’est là son intérêt le mieux compris, d’un point de vue stratégique autant que culturel. Mais elle ne pourra nous aider que si nous existons d’abord. Le seul choix qui nous reste ouvert, c’est donc celui de l’Europe elle-même. La seule manière possible de défendre l’Europe, c’est de la faire, donc de nous fédérer.