(1961) La Nouvelle Revue française, articles (1931–1961) « Un complot de protestants (novembre 1951) » pp. 281-288
[p. 281]

Un complot de protestants (novembre 1951) at

Tout compte fait, nous nous connaissions peu, ce jour de juin 39 où dans le hall de la rue Sébastien-Bottin, j’étais en train de téléphoner quand je le vois descendre l’escalier. Je parle en le suivant d’un œil. Il s’arrête, il paraît attendre. Je pose le récepteur et nous sortons. Nous voici sur un banc du boulevard Saint-Germain. Les autos passent tout près. Je l’entends dire, dans le bruit : « Où habitez-vous maintenant ? » Je crie que je l’ignore, devant quitter demain la maison de Charles Du Bos qui rentre d’Amérique, et je viens d’apprendre au téléphone que « cela ne va plus » pour un appartement promis. Il dit encore (mais vraiment j’entends mal) : « Vous cherchez un studio ? » — « Oui, c’est exactement ce qu’il me faut. » Il a l’air étonné, puis amusé. Et, soudain, en se levant : « Eh bien ! si c’est ainsi, allons le voir de ce pas, voulez-vous ? » Alors, seulement, je comprends qu’il avait dit : « J’ai un studio… »

Le lendemain matin, très tôt, nous arrivons chez lui, ma femme et moi. Le studio est vaste et plaisant, agrémenté d’un escalier conduisant à une large galerie. Par une porte capitonnée qui donne sur la bibliothèque où il travaille, Gide apparaît en robe de chambre grise, le corps un peu tassé et de large carrure, sa belle tête de moine tibétain barrée d’un sourire mince et pourtant amical. Il fait très chaud. De ses poches, il tire deux bouteilles de bière et nous les offre. Au milieu du studio pend un trapèze. Gide [p. 282] s’y appuie des deux mains, se balance en regardant nos valises. « Tout cela s’est arrangé si soudainement, dit-il, c’est inquiétant. Cela me ferait presque croire  à la Providence !… Mais dites-moi, Rougemont, quand on saura que vous habitez ici, qu’est-ce qu’on va dire ?… » Et il répète, à travers ses dents serrées : « Qu’est-ce qu’on va dire ?… » avec un sourire inquisiteur. Je me garde de répondre. Finalement, Gide en riant : « On va dire que c’est un complot de protestants ! »

Le mot ne manque pas de pertinence. Tous les matins, vers onze heures, il viendra entrouvrir la porte capitonnée, en s’annonçant par un profond « Allô ! Allô ! » et me demandera de passer chez lui pour quelques instants. Et, chaque fois, il orientera la conversation vers des sujets religieux ou même théologiques, comme si c’était précisément pour m’en parler qu’il m’offrait l’hospitalité.

Saint Paul reste sa bête noire. Et l’idée même d’orthodoxie. Il nie vivement que le terme d’orthodoxie protestante puisse avoir un sens. Le protestant, pour lui, c’est l’opposant. (Comme on le  croit  généralement en France.) Les gênes fécondes qu’il demandait jadis qu’on rende à l’art, la « critique dogmatique » des grandes époques, ne sont plus que mensonges à ses yeux dès que l’on passe à l’ordre spirituel. Peut-être ne songe-t-il qu’à la morale ? « En somme, lui dis-je, vous vous en tenez au protestantisme libéral de la fin du xixᵉ siècle ? » — « Oui, c’est assez cela, la position du pasteur Roberty, que j’aimais bien. »

Vite lassé par les débats d’idées, il semble répugner à toute pensée qui par le style d’abord ne l’ait séduit. Il me parle souvent des Variations de Bossuet, avec une vive admiration, mais se refuse à Kierkegaard, qu’il juge « trop long ». Marquant ainsi bien franchement ses limites, et les moyens particuliers de sa recherche.

Sur un seul de ces entretiens, j’ai pris des notes. C’est celui du 20 juin. J’avais eu l’impression ce jour-là que [p. 283] Gide passait la prudence dans l’aveu, qu’il me disait ce qu’il ne pouvait dire, et n’a peut-être jamais répété.

La conversation s’engage sur L’Amour et l’Occident , qu’il est en train de lire, et dont il me déclare, à ma profonde surprise, qu’il y trouve une explication des « erreurs de sa vie de jeune homme ». En phrases lentes et difficultueuses, coupées de silences et de reniflements, il se met à parler sur « le drame de sa vie ».

Jeune homme épris et puritain, il a voulu disjoindre l’amour et le plaisir. Il  croyait  que « l’amour hétérosexuel » était d’autant plus pur que rien de charnel ne s’y mêlait. « C’est ainsi que je me suis complètement blousé » répète-t-il en accentuant, circonflexant le dernier mot. Ce qui l’a souvent frappé chez bien des femmes, c’est leur manière « de s’offusquer du désir de l’homme ». Plusieurs, mariées, lui ont confié « qu’elles tenaient la libido de leur mari pour quelque chose de morbide. “Cela recommence tout le temps !” disaient-elles ». Il hoche la tête, trouve cela très curieux, n’est-ce pas ? — un éclair de malice au coin de l’œil. Puis il a quelques phrases obscures, apparemment contradictoires avec ce qu’il vient de me dire : « J’ai trop longtemps gardé cette illusion que la femme n’avait pas besoin du commerce physique, autant que nous. Hélas, je ne voyais pas clair. On se trompe ainsi, et les conséquences. J’ai été assez bête pour  croire  cela ! Il ne faut jamais  croire  ce qu’elles nous disent. » Il a pris une expression angoissée et crispée. « Je vous parle très sincèrement, je vous parle de choses qui ont joué un rôle très grave dans ma vie. » (Frappé par le ton de confession, par le ton « c’était mal » de ses propos.) Et, subitement, après un silence : « C’est ainsi que j’ai commis, à cette époque — je parle de mon premier séjour en Afrique, — une terrible erreur d’aiguillage ! »

Puis il tousse, se plaint de fumer trop, et de n’arriver point à se contraindre.

Les jours suivants, il me donne à lire, par paquets, les [p. 284] épreuves de son Journal en cours d’impression, et sur lequel je vais écrire un article pour la NRF. Il insiste comme il sait insister sur les suppressions qu’il y a faites. Tout ce qui concerne intimement sa femme — « le seul être, dit-il, que j’ai vraiment aimé » — tous ces passages ont été coupés. On les lira plus tard. Il les a recopiés dans deux cahiers gris d’écolier.

Un soir, il vient m’avertir qu’il compte s’absenter pour huit jours. Mais son studio me restera ouvert ; que j’y vienne prendre tous les livres dont je pourrais avoir besoin…

Dès le lendemain, j’y pénètre, bien sûr. Des housses couvrent les meubles, une sorte de vieux drap son grand bureau. Sur l’étoffe, bien en évidence, un fort cahier gris d’écolier. J’ai lu les premières lignes, pour vérifier, et j’ai vite refermé la couverture. Pudeur, ou répugnance à donner dans le piège ? Les deux sans doute.

Combien de fois l’ai-je revu après la guerre ? Souvent, en somme, et dans les lieux les plus divers, « Au Vaneau », près de Lausanne, à Neuchâtel, à Berne. Mais je n’ai plus souvenir d’aucune conversation qui mérite d’être rapportée, j’entends : qui modifie le moins du monde l’image que l’on connaît de lui. Nous parlions style, tournures de phrases, Littré. Et quelquefois, littérature. (Mais il s’en détachait visiblement, n’admirant plus, avec quelque ferveur, que les ouvrages qu’il se sentait le plus incapable d’écrire : ceux d’un Marcel Aymé, d’un Simenon.) À Berne, pendant un déjeuner, il s’enquit avec insistance de mon opinion sur Strindberg, et je lui fis une réponse assez vague, m’étonnant surtout de la question. Huit jours plus tard, il recevait le prix Nobel.

Chez Richard Heyd, un soir, à Neuchâtel, l’on jouait au « cadavre exquis ». (L’un écrit trois questions, l’autre en même temps trois réponses, puis on lit à haute voix les papiers. Jeu de télépathie, plutôt que de hasard.) J’avais écrit, dernière question : « Qu’est-ce que le style ? » [p. 285] Catherine, sa fille, lut sa dernière réponse : « L’originalité du Bipède. » (C’est ainsi qu’on l’appelait dans ce groupe.) Gide s’éclaircit la voix pour observer que le jeu devenait bien personnel, et proposa des bouts-rimés. Il y excellait.

Peu d’hommes m’ont donné l’impression que le problème religieux existait dans leur vie en tant que problème permanent. Écarté, refoulé chez les uns ; et chez les autres résolu,  croient -ils. Je ne dis pas qu’il torturait Gide, hors quelques crises dont nous avons les témoignages, mais il restait, pour lui, problème.

Gide avait peu d’instinct religieux, et moins encore de goût pour la métaphysique. Il préférait ce qu’il jugeait important à ce que d’autres jugent profond. Son défaut de sens poétique me paraît presque inégalé depuis Montaigne. (Je ne nie pas un instant son lyrisme.) Et c’est ainsi qu’il réussit à remplacer le tragique par la perplexité. Tout cela peut éclairer son attitude envers le christianisme et son mystère.

Peu d’instinct religieux chez cet homme, alors que le christianisme, l’Église et l’Évangile, furent ses constants sujets d’irritation, de nostalgie ou de perplexité ? Le paradoxe n’est qu’apparent. Qu’on n’oublie pas sa formation chrétienne ; ses lectures prolongées et sans cesse renouvelées de l’Écriture ; son amour pour le style biblique ; la confusion courante — non seulement puritaine — entretenue chez les jeunes bourgeois entre tabous sexuels et spiritualité, d’où sa polémique inlassable contre l’orthodoxie telle qu’il l’imaginait et dans laquelle il voyait (par erreur) la sanction d’une certaine éthique ; la conversion de quelques-uns de ses amis ; enfin la piété de sa femme. Ces données biographiques ne font point une nature. Elles expliquent simplement l’insistance du problème aux stades les plus variés de l’évolution de Gide.

[p. 286] Ce qui l’a vraiment torturé, c’est l’éthique, non le religieux ; la justice et non le salut ; ce que l’on vit et comment on juge, non la connaissance pure, ni le mystère. Réduisait-il la religion à la morale ? Je pense plutôt que la morale était le lieu de son vrai drame, et qu’il ne pouvait approcher la religion que dans ce drame. Ainsi, devenir ou redevenir chrétien, ne pouvait signifier pour lui que la sainteté, non l’accueil du mystère, ni l’adhésion à un credo. J’en donne la preuve : avoir la foi sans être saint lui paraissait la tricherie même, tandis qu’il eût admis la sainteté sans foi. Que dis-je ? Il l’a souhaitée expressément. Mais comment définir un saint qui ne  croit  pas ? Un saint privé de foi autant que de religion, ni chrétien ni hindou, sans mystique, ni mystère ? Ne serait-il pas un homme tout à fait plat, réduit à quelques partis pris éthiques ? Ce débat nous éloignerait de la réalité de Gide. Une intense affectivité le liait, le reliait, au monde du christianisme, même s’il en refusait les dimensions profondes.

J’ai dit qu’il se méfiait d’une certaine « profondeur » qui mesure parfois la distance entre l’éthique et la mystique, mais qui souvent n’est qu’un concept bâtard, engendré par le romantisme. Gide recherchait plutôt la rectitude, qu’il tenait pour la vérité. Il lui arrivait ainsi de s’arrêter à la logique exotérique d’un texte, disons à son seul sens éthique. Penchant bien protestant, ou simplement rançon d’une sobriété stricte. Ses connaissances bibliques me stupéfiaient. L’usage qu’il en faisait me semblait décevant. Là où Claudel prend son élan pour caramboler des symboles, où Valéry se fût poliment récusé, Gide objectait, déduisait, s’émouvait… Peu d’écrivains, même chrétiens, nous ont montré pareil amour pour l’Évangile, et cela jusque dans les années où il doutait de l’existence de Dieu.

Mais il  croyait  à l’homme individuel, et cette croyance est née de la synthèse du christianisme. Elle n’existe pas hors de lui, et n’est pas explicable sans lui. (Je ne dis pas qu’elle soit chrétienne pour autant.) Gide était [p. 287] individualiste. Savons-nous encore mesurer le sens et la portée de cette banalité, en vérité bizarre et unique dans l’Histoire, une civilisation sur vingt et une connues l’ayant rendue possible et acceptable.

« Hérétique entre les hérétiques », toujours soucieux de différer mais de légitimer sa différence, on ne pouvait être plus Occidental. On ne pouvait être moins mystique au sens des religions traditionnelles, au sens du mythe, des astres et de l’ordre cosmique, ou bien encore au sens de lois fatales et collectives interprétées par un Parti.

C’est pourquoi le problème religieux, tel qu’il se pose au monde christianisé, et à lui seul, libéré de l’empire des mythes, n’a cessé d’occuper sa pensée. Et j’ignore si c’est mal ou bien : je constate simplement le phénomène. Je ne tiens pas la foi pour une vertu plus que l’absence de foi pour une preuve de courage. Des vertus et des vices, dans un milieu donné, tout le monde reste en droit de juger au nom des normes établies. Mais la foi, le salut personnel n’ont rien à voir avec la bienséance, et ne sont pas de l’ordre des mérites. Et c’est pourquoi il est écrit : « Ne jugez pas ! » J’avoue que je comprends mal, ou plutôt que je réprouve, ces discussions sur la croyance ou non d’un homme connu, multipliées et prolongées après sa mort, dans notre siècle. Elles ne sont ni chrétiennes ni simplement honnêtes. « Le Seigneur seul connaît les siens », dit l’Écriture : si l’on est chrétien, qu’on  croie  cela, laissant aux incroyants le droit de mieux savoir. Et qu’est-ce que cela peut bien nous faire ? Sinon nous servir d’argument et nous rassurer curieusement dans notre foi ou dans notre incroyance, — parce qu’un de plus vient renforcer notre parti, et qu’il n’est pas le premier venu. C’est usurper la place du Juge, ou mêler vanités et salut.

Si Gide a refusé totalement quelque chose, c’est justement le totalitarisme, qui est l’esprit de parti logiquement développé. Et d’abord dans la religion. Le vrai  croyant  demain, ne sera-t-il pas celui qui osera dire : « Je ne  crois  [p. 288] pas ! » quand l’État contre l’homme invoquera les Nécessités de l’Histoire ? Il n’est pas de vraie foi sans vrai doute, plus qu’il n’est de lumière sans ombre. Et je n’entends pas dire que Gide fut un  croyant, mais il reste un douteur exemplaire.