(1968) Preuves, articles (1951–1968) « « Nous ne sommes pas des esclaves ! » (juillet 1953) » pp. 3-4
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« Nous ne sommes pas des esclaves ! » (juillet 1953) i

« Ils ont tiré ! Ils tirent sur les ouvriers ! »

Le vieux cri de douleur des villes européennes, le cri de douleur des faubourgs s’est propagé dans les avenues lugubres de Berlin, entre leurs façades sur le vide, les blocs blanchis aux petites fenêtres myopes des privilégiés du régime, le palais de marbre rose de l’ambassade de l’URSS, seul battant neuf parmi les ruines.

Les tanks soviétiques, l’Armée rouge, la police « populaire » ont tiré sur les ouvriers qui avaient osé se rassembler, sans armes, pour proclamer : « Nous ne sommes pas des esclaves ! » Ainsi les Soviétiques viennent de renouveler ce Dimanche rouge de 1905 où le Tzar fit tirer sur la foule qui marchait vers le Palais d’Hiver. Ce sont les descendants des ouvriers d’alors, ce sont leurs petits-fils en uniformes, passés aux ordres du Kremlin, qui ont tiré sur leurs camarades, les ouvriers sans armes de la Stalinallee.

Les tanks soviétiques ont tiré sur la foule ouvrière. Cette phrase qu’on n’a pas lue dans la presse communiste, nos enfants la liront dans leurs livres d’histoire. Cette phrase a été dite, une fois pour toutes. Elle n’est pas mensongère, elle est gagée sur des centaines de morts et de blessés. Étant dite, et de cette manière, non par certains pour les besoins d’une polémique, non par la presse d’un seul pays, d’un seul parti, non par erreur ou exagération, ni par rien que l’on puisse « expliquer », sophistiquer dialectiquement à l’aide de Marx, ou de Lénine, ou de Staline, mais dite, et sans retour, et de cette manière-là, par la révolte et les blessures et les cadavres des ouvriers de Berlin-Est, cette phrase crie sur la terre entière une vérité que l’on n’éteindra plus : le système totalitaire est un crime contre l’homme et ses jours désormais sont comptés.

L’insurrection de toutes les villes de la zone Est, bien qu’écrasée dans le sang, marque la fin d’une ère : celle du mythe communiste qui, pendant trente-six ans, domina la conscience prolétarienne (de France et d’Italie surtout) et l’inconscient de millions de bourgeois. Fin d’un mythe, mais aussi d’un monstrueux sophisme. Allez redire, ô philosophes qui vantiez la violence ouvrière, « substance et force du PC », allez redire aux Berlinois que « la classe ouvrière se reconnaît dans les épreuves de force que le PC institue en son nom » ! (J.-P. Sartre). Allez redire devant ces morts en bleus de travail que le parti communiste a forcément raison, puisqu’il est le parti des travailleurs ! On savait qu’il était le parti qui avait supprimé le droit de grève, sous l’impudent prétexte qu’en régime socialiste les ouvriers n’auraient plus l’occasion de s’en servir… On savait aussi qu’il était le parti du travail forcé, celui qui venait de « réaliser », par les mains de cent mille esclaves, le canal [p. 4] du Volga au Don. Mais les journées de Berlin l’ont démasqué comme le parti de la répression sanglante et de la déportation massive des travailleurs.

C’est ici le lieu et le temps de le répéter, ou jamais : d’autres que les Soviets ont tiré sur la foule des prolétaires revendiquant leur droit de vivre. D’autres massacres d’ouvriers ont sali notre histoire, depuis le xviiiᵉ siècle. Au nom de l’ordre, et de la loi, au nom des droits sacrés de la propriété, au nom des intérêts de la production, les policiers de toutes nos bourgeoisies ont tué des travailleurs qui, eux, se révoltaient au nom de la liberté et de leur dignité d’hommes. C’était ignoble, mais nous voyons bien pire. Il était réservé au régime communiste de faire ce métier-là au nom des ouvriers — d’ajouter l’imposture au crime. C’est en quoi Grotewohl est pire que M. Thiers. Il était réservé au régime communiste d’aggraver d’un contrôle policier la condition de l’ouvrier d’usine, de l’appeler dès lors « liberté » et d’exiger que les prolétaires, « spontanément », réclament, au lieu d’augmentations de salaire, l’augmentation des « normes de travail », 10 % cette fois-ci, pour le même prix. Quand les capitalistes honnis du dix-neuvième siècle exigeaient de telles normes, ou trois fois plus, ils le faisaient au nom de leurs intérêts ou de valeurs couvrant ces intérêts ; jamais au nom de la justice et des libertés populaires.

J’imagine deux choses pires que la pire injustice : la première serait d’excuser le péché des bourgeois par celui des Soviets ; mais la seconde, nous l’avons sous les yeux, consiste à s’emparer de la cause ouvrière, à se parer de sa justice et de son nom, pour l’écraser ensuite, une fois qu’on a le pouvoir, en répétant ses vieux mots d’ordre d’unité, d’amélioration de la vie, de haine contre le fascisme et les provocateurs. Qui ne voit aujourd’hui quels furent à Berlin-Est ces « provocateurs étrangers » que dénonce rageusement Grotewohl ? Pouvaient-ils être « en uniforme américain » au milieu du secteur soviétique, comme l’ont écrit dans leur panique les communistes ? Pouvaient-ils pratiquement n’être pas Russes ou à la solde de Moscou ? On demande aux ouvriers de les dénoncer. Mais ils l’ont fait avec éclat le dix-sept juin !

En criant « nous ne sommes pas des esclaves ! », les ouvriers de Berlin ont rétabli d’un coup la vérité profonde de toute la situation, une vérité qui vaut pour tous leurs camarades des pays satellites et de l’URSS ; et les tyrans l’ont confirmée, en ouvrant le feu. L’imposture communiste est devenue manifeste. Il ne reste à ses partisans, dans nos démocraties, qu’à nier les faits. Il leur reste à nier l’éclat de rire de la foule devant les haut-parleurs qui proclament les bonnes intentions du gouvernement communiste. Il leur reste à nier ceci : devant la Porte de Brandebourg, le vieux chant révolutionnaire s’est fait entendre pour la première fois depuis vingt ans de silence, vingt ans de dictature : « Frères, marchons ensemble vers la liberté. »

Mais rien de tout cela ne sera effacé. Rien ne peut plus faire que les héros de Berlin soient morts en vain. Aux jours les plus découragés de l’Occident, ils ont fait renaître l’espoir. Le sursaut de l’Europe nouvelle, on vient de le sentir à Berlin, surgissant d’un peuple écrasé. Et ce n’est pas l’Europe des marchandages entre nations qui entendent chacune recevoir le plus et croiraient trahir en donnant. C’est l’Europe qui crée son avenir et justifie sa raison d’être par des hommes qui se sacrifient au service de la liberté.